CHAPITRE VI
-Xondte- à ^auor?.
« Adieu ! » Le moment était venu de se dire ce triste mot, et comme Lucie mettait la tête a la portière , pour faire un dernier signe d'amitié a M. et a madame Frankland , qui étaient sur les marches du vestibule , le volet d'une chambre a coucher, au-dessus, s'ouvrit, la fenêtre a châssis * fat levée, et le vieux monsieur parut en bonnet de nuit, et répéta : « Adieu! adieu î bon voyage, mes petits amis. »
— - « Je vous remercie, je vous remercie, mon cher monsieur; rentrez, je vous en
* La plupart dos fenêtres en Angleterre sont à châssis qui se lèvent et s'abaissent; comme on en voit en France dans quelques anciennes maisons , ou dans les offices et dépendances.
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prie, et fermez la fenêtre,» lui cria Lucie, « vous pourriez attraper un rhume.
Après tout, Henri, il a été Lien excellent pour nous, » continua-t-elle , comme ils partaient , « il t'a conté beaucoup de choses utiles et amusantes; et a la fin, je l'aimais tout-a-fait, quoiqu'il prît tant de tabac. S'il a été un peu grognon hier a dîner, en revanche il abien réparé ses torts. D'ailleurs, Henri, je crois qu'au fond il aime madame Frankland de tout son cœur. »
— « Eh! qui ne l'aimerait pas? » répondit Henri.
— - ce Je voudrais bien , quand je serai grande , ressembler a cette bonne madame Frankland, » ajouta Lucie.
— « Je désire que tu le puisses, » dit Henri d'un ton quelque peu bourru, car c'était tout ce qu'il pouvait faire que de prononcer ces mots, tant il était chagrin de se séparer de ses bons amis. Lucie lui pardonna sa taciturnité, et commença a examiner un petit souvenir en maroquin rouge, que madame Fraukland avait mis dans sa main en la quittant , et qu'elle n'avait pas encore ouvert. En parcourant les feuillets de ce petit volume, elle en trouva quelques-uns remplis d'une écriture fine et serrée.
a Chère , bonne madame Frankland ! »
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s'écria-t-clle. «Voyez, maman, elle a écrit tout cela pour nous, de sa propre main, et que pensez -vous que ce soit?
« Le Calendrier de.; jeunes Jardiniers, dédié a Henri et à Lucie , par leur sincère amie , E. Frankland. Printemps , Eté , Automne, Hiver; le tout en quatre petites pages. Je me perds toujours clans les longues explications du Manuel du Jardinier , et j'y lis des tas de choses dont je n'ai que faire; mais ici, Henri, je vois qu'il n'y a de nomme que les fleurs et les plantes que nous avons, ou que nous devons avoir dans notre jardin ; et, » continua Lucie , après avoir parcouru le calendrier , (c ii dit exactement tout ce que j'avais besoin de savoir sur le t; mps et les saisons pour planter, transplanter, et semés les grains, et comment l'on peut avoir une suite de jolies fleurs. Je vais te le lire, Henri. » Elle lut, et quand elle eut Uni , il se joignit a elle pour louer la bonté de madame Frankland , et il se réjouit aussi de ce que le livre contenait tout ce qu'il leur fallait, et pas plus.
<( Sais-tu que tu lis cela beaucoup plus couramment que tu ne lis ordinairement l'écriture? » dit-il a sa sœur.
— ce Parce que c'est beaucoup plus net que récriture ne l'est ordinairement. Te rappelles-tu? Henri, quelles bévues je
faisais eu lisant ta version à maman ? »
— « Oui, certes. Je savais que tu voulais la lire de ton mieux , mais tu anormals si terriblement que le sang m'en montait a la tète. ))
— m Tu n'avais pas plus chaud que moi, u reprit Lucie ; « car en vérité, je tenais beaucoup a la bien lire. »
— (( C'est précisément a cause de cela, que tu ne pouvais pas en venir à bout; tu te tourmentais, tu te mettais l'esprit a Te avers ! );
— « Mais ce qui me désolait , c'est que je ne pouvais pas distinguer les lettres. Je savais qu'il n'y avait pas un mot de bon sens dans ce que je lisais, et je ne pouvais faire autrement. Depuis que tu t'es mis en tête de te former une écriture courante comme papa, tu mêles si bien toutes tes lettres les unes aux autres, que dans une page entière , il n'y a pas un seul mot bien lisible. »
— «Ah ! ma chère! dans cette version- Ut même, je puis te montrer plusieurs .. »
— — <x C'est possible ; mais , d'abord tu fais tes r de trois façons, de sorte que, lorsque j'ai appris à connaître l'une, il en vient une autre toute différente; tes 772, tes n y tes u et tes v , se ressemblent tellement qu'il n'y a pas une personne au monde, qui, dans un moment de hâte,
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pût les distinguer les uns d'avec les autres ; jamais tu ne barres tes t, comment puis-je savoir que ce ne sont pas des 17 »
— (( Au moins je mets des points sur mes i. ))
— « Oui , mais jamais sur la lettre même ; je ne puis deviner a quoi tes points appartiennent; et ce qu'il y a de pis, c'est que tu fais des ratures, et puis tu écris pardessus, et tu tournes a moitié une lettre dans une autre , et puis tu t'en repens , et tu ne laisses plus de lettre du tout. Mais je prendrais encore mou parti la-dessus, si tu ne faisais pas ces traits de plumes, ces vilains paraphes! »
— (( Oh! Lucie, sois juste; je n'en ai pas fait un depuis que tu m'as dit que tu ne les aimais pas. Tu dois convenir que depuis ce jour-la , tu n'en as pas vu un seul de ma façon. »
— - « Mais ce jour-là, c'était seulement mardi dernier. »
— « Je ne sais pas si c'était mardi , ou mercredi, » répliqua Henri; c< mais je sais que c'était le jour où tu lisais, c'està-dire, où tu ne pouvais pas lire ma version à maman ; je n'ai pas fait un paraphe depuis. »
— « Pauvre Henri 1 pardon si j'ai si mal lu ta traduction. Je tâcherai de mieux lire la prochaine, »
— « Et moi je récrirai mieux, si je paix, )) dit Henri, « Laisse -moi voir encore; comment fait donc madame Frankland , pour que son écriture soit si nette? »
— (( Et si jolie en même temps ! je pense que c'est parce qu'elle est Lien droite et Lien égale, qu'elle fait un si charmant effet, et elle n'est si lisihle que parce que... Attends, montre-moi un peu: parce qu'elle fait chaque lettre toujours de la même manière ; c'est une très-bonne habitude : car lorsque j'ai vu une fois une de ses lettres je la reconnais quand elle revient. Elle a soin aussi de laisser un petit espace entre les mots, de sorte que l'on voit que ce sont des mots séparés; elle termine chaque lettre, et ne fait pas ses m et ses n si semblables, que les gens ne les puissent reconnaître. Ses petits e aussi sont différens des i. »
— « Oh ! très-peu, par exemple ; si je cache les autres lettres, je te défie , madame Lucie, de distinguer un i d'un e , quoique ce soit de madame Frankland. »
— « Mais vois plutôt la différence, Henri; Ye forme une petite boucle en haut ; ou tout au moins je distinguerais l'f au point qui est toujours bien droit dessus, et je reconnais la tête par le chapeau. »
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— « \ raie manière de femme de reconnaître une tête ! » s'écria son frère.
— « Henri , Henri, quand lu te mets à te moquer des femmes, je sais fort bien que c'est que tu n'as pas autre chose à dire. ))
— (( Oh que si, j'ai bien autre chose a dire! » répliqua Henri; u pui-que tu es si grande admiratrice de récriture de madame Frankland,il y a ici de la pâture pour toi : voila une page que tu n'as pas encore lue. h
Lucie prit le livre, mais fut désappointée , lorsqu'elle vit que cette page n'était qu'un catalogue de tous les noms botaniques des fleurs et des arbustes mentionnés dans le Calendrier des Jeunes Jardiniers. Elle ne savait pas pourquoi , dit-elle, on appelait les fleurs et les arbustes par des noms latins , quand ils avaient des noms anglais, qui étaient bien assez bons, et par lesquels tout le monde pouvait les désigner. Elle avoua que la seule chose qu'elle n'avait pas aimée, dans tout ce que madame Frankland avait fait, ou dit, c'était son habitude de toujours citer le nom latin d'une Heur, après son nom anglais.
« Tu te souviens bien du jour du jardin, Henri; je sais que tu es comme moi, ot que tu pensais de même dans ce moment-
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la , et ça nie contrariait d'autant plus que j'avais peur que tu ne trouvasses que c était... tu sais bien quoi. »
— r< Je sais, Lucie; cela ne me plaisait pas , je te l'avoue, »
— « Demandons l'avis de maman , »
dit Lucie.
Ils avaient causé ensemble pendant tout ce temps dans le coin de la voiture , tandis que M. et madame Wilson parlaient de leur côté de choses probablement aussi intéressantes pour eux. Il fallut donc attendre une pause; a la première qui s'offrit, la question leur fut soumise , et Lucie s'expliquant avec quelque embarras , finit par dire :
« Ai-je tort, papa, de penser qu'il y avait a cela un peu de pédanterie?
Ai-je eu tort , maman , d'en faire l'observation ? ))
— k Tu ne peux jamais avoir tort de nous exprimer librement ton opinion, ma chère Lucie, n dit sa mère.
— u Tu serais une petite sotte, » ajouta sjn père, « de blâmer, sans t'informer si c'est avec raison; mais ce qui serait
Jort mal, ce serait de parler a des étrangers d'un défaut que lu verrais, ou croirais voir, dans ceux qui ont été si bons pointe •
— «Vous ne trouvez donc pas que cela soit pédant , maman ? »
— a Non, ma fille; mais pour nous bien entendre , il faut d'abord établir comment nous comprenons le mot pédant.
Qu'entends-tu par-la ? »
Lucie affirma qu'elle savait bien ce qu'elle voulait dire, mais qu'elle ne pouvait le définir exactement. Elle se tourna vers Henri: il dit d'abord , qu'être pédant c'était parler grec ou latin hors de propos; il ajouta que l'on se montrait pédant, en affichant un savoir quelconque devant des gens qui ne le possédaient pas. Mais cela, a ce que pensa Lucie, était plutôt de la vanité et de l'ostentation que toute autre chose. Tous deux avaient entendu taxer de pédanterie, des discours ou des personnes qui ne leur avaient pas paru avoir ce défaut; par exemple , un petit garçon avait dit une fois, que Henri était un pédant de parler du siège de Syracuse , et des machines qu'on y avait employées, mais ce petit garçon ne disait cela que parce qu'il était fort ignorant, et détestait la lecture.
« Vous voyez donc, » leur fit remarquer madame Wilson , « que la signification du motvarie selon les différens degrés d'instruction de ceux qui en fout usage.
Je me souviens du temps où l'on trouvait pédante une femme qui citait quelques livres qui se lisent partout aujourd'hui , et qui font le sujet de la conversation générale. Parler d'une science inutile, ou passée de mode , est regardé comme une chose pédantesque : en général , il y a de la pédanterie a afficher un genre de savoir avec lequel la société où Ton se trouve n'est pas familiarisée, et qui, par conséquent, ne peut lui inspirer d'intérêt. En un mot, on peut définir le pédantisme , une envie de faire, mal a propos, parade de ce qu'on sait. »
— « Pour en revenir à madame Frankland , maman , » dit Lucie , « elle sait que ces noms latins ne nous sont pas familiers. »
*— « Oui, mais elle ne vous considère pas comme une société ; elle ne déploie pas son savoir pour exciter votre admiration ; elle employait ces mots en vous parlant, parce qu'elle pensait qu'il pouvait vous être utile de les apprendre. La connaissance des nomsbotaniques des plantes , n'est pas rare aujourd'hui , la plupart des personnes que nous rencontrons la possèdent et l'emploient familièrement. »
— « Je ne savais pas cela, maman, et maintenant je me rappelle que lorsque madame Frankland parlait de plantes a