‹ Les jeunes industrielsChapitre 11 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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cette clame qui fait des ileurs artificielles, et qui ne paraissait avoir aucune instruction de ce genre, elle ne les appelait que par leurs noms anglais; par conséquent, je suis sûre que , comme vous le disiez , maman, elle ne s'est servie des noms latins avec nous que pour nous instruire ; si elle avait voulu faire admirer sa science, c'est en compagnie qu'elle l'aurait déployée. Il est donc prouvé, Henri, qu'elle n'est pas pédante, et j'en suis Lien ravie. »

— <( Mais cependant, » reprit Henri qui ne paraissait pas entièrement convaincu , « rappelle-toi que maman a dit que toute science inutile est de lapédanterie. »

— « La question revient donc a savoir si cela est utile ou non, » remarqua son père.

— « C'est vraiment-Fa que j'en voulais venir; c'est le fond de la question, » s'écria Henri. « A quoi servent ces éternels noms latins, lorsque chacun peut tout aussi Lien distinguer les plantes dont on parle, par leurs propres noms anglais? »

— i (( Ces noms peuvent , il est vrai, les faire connaître, et en donner l'idée à des Anglais, mais noi à des étrangers. Tous les hommes dont l'éducation a été soignée , Français , Espagnols , Allemands , Italiens, Danois ou Suédois , entendent le latin qui est devenu une sorte de lan-

gage universel clans lequel les botanistes et tous les autres savans peuvent converser les uns avec les autres. Dans tous les livres de botanique le nom latin est mis à coté du nom commun ; et alors l'idée de la plante que désigne ce nom peut être donnée a des hommes de différens pays.

J'avais, à Paris , une amie qui ne pouvait comprendre a quelle fleur s'appliquait le nom de cowslip * 9 parce qu'en français cette plante n'a pas de nom particulier , et se trouve comprise dans le nom général de primevères , ou fleurs de printemps. »

— « Cependant une primevère et une cowslip ne sont pas la même chose , j> dit Lucie.

— « Mais, » continua son père, « si cette dame avait connu le nom botanique, elle aurait su la différence dès qu'on aurait prononcé le nom latin , et l'insuffisance du Vocabulaire Français aurait été réparée. Je me souviens d'avoir entendu une française parler du laurier rose , à un monsieur qui entendait très-bien le français , mais qui se trouvait n'avoir jamais Vu de laurier rose en France, et qui, par conséquent ne savait ce qu'elle voulait lire. Elle en fit la description , il crut qu'elle parlait du Rhoâudendrom ; en- « i '■ — -

* Sorte de primevères.

fin quelqu'un s'avisa de prononcer le nom botanique Nerium olcander, et du moment que ce monsieur entendit le nom latin , il comprit de quoi il était question, et sut qu'on parlait du laurier commun, qu'il avait souvent vu dans les serres anglaises.

Comprenant alors l'utilité de savoir les noms latins de la botanique , Henri fut satisfait.

« Rappelle-toi bien , mon cher Henri . >» ajouta sa mère, « que je ne trouve bon qu'on se serve de ces mots latins qu'autant que cela est utile, comme langage et comme moyen d'augmenter son instruction. »

Lucie se promit d'apprendre par cœur tous les noms botaniques des fleurs communes dont il était question dans le Manuel du jardinage que madame Frankland avait eu la bonté de copier dans son petit souvenir ; et elle demanda a Henri , si plusieurs de ces noms avaient des significations particulières, comme par exemple , Y Hydrangea qui, ace qu'on lui avait dit, signifiait V amante des eaux, et VAgapanthe ou labelle, parce qu'en ce cas elle les apprendrait plus vite, et les retiendrait mieux.

Henri promit de les lui expliquer , s'il le pouvait, une autre fois, car pour le moment il était tout occupé a regarder une charrette a grandes roues, qui descen-

clait une hauteur sur la route. Et tandis qu'il examinait la forme et le mouvement des roues, et qu'il adressait a son père quelques questions a ce sujet , Lucie plaignait le pauvre chien, qui, enchaîné sous le chariot , tantôt trottait dans la houe, et tantôt se laissait traîner a demi par le cou, d'un air piteux. On lui dit, qu'il servait à garder le chariot , et qu'on l'y attachait pour qu'il fût toujours a son poste. Elle eût souhaité de tout son cœur , qu'on pût persuader a l'homme de le lâcher. Elle pensait , qu'un chien fidèle garderait le bien de son maître, sans avoir besoin d'être enchaîné. Sa mère remarqua, qu'il serait inutile de parler sentiment a un charretier anglais. Lucie aurait voulu avoir de l'argent, afin de pouvoir racheter le chien , et le mettre en liberté. Madame Wilson lui dit que , même en supposant qne ce souhait pût s'accomplir , rhomme en achèterait infailliblement un autre, et celui qu'elle voulait délivrer n'en serait peut-être pas plus heureux , car il pourrait bien ne trouver personne pour le nourrir et prendre soin de lui : « tu sais , ma chère Lucie, que nous ne pouvons ramener avec nous.

Que ferions-nous pour le premier chien que nous rencontrerons sous une autre charrette? »

Lucie sentit l'impossibilité de les délivrer tous, et elle soupira. Sa mère voyait avec plaisir qu'elle eût ces senlimens d'humanité pour les animaux; cependant elle lui dit : « il y a beaucoup de choses semblables dans cette vie , dont nous devons supporter la vue , sans pouvoir y porter remède. Tout ce qu'il nous reste a faire, c'est de prendre le plus de soin possible des animaux dont nous avons la charge. »

Lucie rougit : a Je prendrai bien garde une autre fois , quand on me confiera encore le pauvre Azor, de ne pas oublier de lui donner à boire. Je me rappelle qu'un jour... »

Ici elle fut interrompue par une exclamation de Henri : « Papa! je vous en prie , regardez de suite par la portière ! Ne voyez-vous pas cette traînée de poudre noire, tout le long du chemin, derrière la charrette ? J'ai vu la poudre filer hors d'un baril. N'est-ce pas de la poudre à canon? Faut-il descendre, et s'en assurer ? »

11 parlait aussi vite qu'il pouvait prononcer les mots ; son père appela sur le champ le postillon, lit arrêter la voiture , et sauta en bas : Henri le suivit. C'était de la poudre a canon. Ils coururen après le charretier, qui , ou ne les enten -

dait pas , ou ne voulait pas s'arrêter. Quand ils l'atteignirent, et lui montrèrent la poudre passant a travers les planches mal jointes du baril, il se mit en colère comme un paysan grossier , contre le baril , puis contre l'homme qui l'avait emballé; ensuite il s'emporta contre celui à qui il était adressé : bref, il s'en prit a tout le monde , hors a lui-même. Il n'avait point d'idée claire du danger qu'il avait couru , jusqu'à ce que M. Wilson lui eût appris que, quelques années avant, une charrette avait sauté, et les hommes et les chevaux avaient été tués , justement par un accident semblable. Un peu de poudre ayant été secouée s'échappa d'un baril qui était dans le chariot , et prit feu , a ce que l'on supposait, par une étincelle que les fers des chevaux firent sortir d'un caillou. Le feu s'était communiqué au baril , et tout avait sauté. Le charretier paraissait peu disposé a ajouter foi à cette histoire , jusqu'à ce qu'il entendît le nom de la hauteur que descendait cette charrette , et alors , sans autre question , comme l'observa Henri, il crut £t la vérité du fait. C'est ainsi que les ignorans croient , ou refusent de croire sans fondement raisonnable.

M. Wilson et son fils restèrent, jusqu'à ce que le baril fut bien empaqueté , les

cercles de fer resserres , et le tout soigneusement arrange. Quelques voyageurs qui étaient assis sous le toit en grosse toile de la charrette, et qui avaient écoute et regarde ce qui se passait, exprimèrent alors leur reconnaissance, disant qu'ils auraient pu perdre la vie , si le danger n'avait pas été' découvert à temps. Les remercicmens du charretier en devinrent plus vifs, et comme il replaçait le baril, il dit a Henri dans son patois :

« C'est z'un joliment bon tour que vous nous avez fait la, not' maître, et si j' pouvions vous donner aussi queuq' coup a' main , j' ne resterions pas en arrière , voyez- vous : mais nous aut' pauvres gens , nous ne pouvons guères rian pour des richards comm' vous. »

Henri le remercia : il n'avait besoin de rien, dit-il, et il se trouvait très-heureux que l'homme et sa charrette fussent eu sûreté.

« Quel bonheur ! papa , » dit-il, comme ils retournaient a leur voiture , « que j'aie vu tomber cette poudre, et que je me soi- ressouvenu de l'accident que vous m'aviez raconté. )>

— « Oui, » reprit son père , « tu vois combien il est utile d'observer tout ce qui se passe, et de se rappeler a propos de ce que l'on sait. »

Quanti Lucie fut au fait de ce qui s'était passé , elle se réjouit de ce que l'homme et le chariot avaient échappé au danger; mais elle regretta qu'Henri n'eût pas profité de la reconnaissance du charretier, pour lui dire un mot en faveur du chien.

ce Je l'ai oublié, » s'écria Henri. « Papa, voulez-vous m'attendreici trois minutes?

je vais courir, et parler pour la pauvre béte. n

Son père sourit, fit un signe d'approbation, et Henri partit comme un trait.

Nous ne pouvons rapporter exactement ce qu'il dit , ni la réponse du charretier , car il ne put jamais s'en ressouvenir,- mais, pour résultat de sa course , comme il en instruisit Lucie , le chien fut détaché , et l'homme promit de le laisser en liberté pendant le jour, et de ne le mettre à la chaîne , que la nuit.

Lucie, fîère du rôle que son frère avait joué dans cet événement, continua a parler de tout ce qui lui venait à l'esprit , et de tout ce qu'elle voyait sur la route, comme elle avait toujours coutume de le faire quand elle était contente : tandis qu'Henri, aussi, selon son habitude, lorsqu'il était parfaitement satisfait de luimême, ne disait mot. Après que Lucie eut épuisé tous les sujets, elle remarqua le silence de Henri.

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— « A quoi penses-tu donc , Henri?

songes-tu encore au chien et au charretier? )) dcmanda-t-cllc.

— «f INon , car il n'y a plus rien a faire pour eux , » dit Henri.

« Je cherchais a deviner quelle peut être cette chose si brillante, que je vois la-bas , étincelcrà la clarté du soleil. »

"— « Oh je la vois , » s'écria Lucie ; u on dirait un énorme diamant, scintillant entre les arbres. Qu'est-ce c'est, papa? regardez donc. »

Son père supposa que c'était la réflexion de la lumière sur quelque girouette , ou globe poli placé au haut d'un bâtiment. En approchant davantage , ils virent que c'était les rayons du soleil réfléchis par les vitraux d'une serre.

« La réflexion de la lumière î »

répéta Lucie ; « que voulez-vous dire , papa? et quelle différence y a-l-il entre la réflexion et la réfraction , car j'ai aussi entendu employer ce mot-la. »

— « Quand les rayons lumineux sont renvoyés par la surface de quelque substance lisse, par exemple, d'un morceau de miroir ou de métal poli , cela s'appelle être réfléchis : quand les rayons passent à travers quelques corps trausparens et qu'ainsi ils sont détournés de leur chemin direct ; ils sont réfractés ; et l'on appelle

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la lumière qu'ils produisent ainsi réfraction. »

— i( Te rappelles-tu, Lucie , qu'hier dans le bateau , tu observas que , dans la rivière, la rame avait Pair d'être cassée? c'est parce que tu la voyais au travers de l'eau. M. Frankland te dit que c'était l'effet de la réfraction. »

— « Je me rappelle fort bien qu'il me dit cela, et je me souviens aussi que je n'en étais pas plus avancée ? mais alors , j'avais honte de le questionner davantage là-dessus, et depuis je l'ai oublié ; mais toi , Henri , ne peux-tu pas m'expliquer cet effet -là , dis donc? »

— (( En vérité, je ne saurais pas. )>

— « Mais vous , papa , vous serez bien assez bon pour me le faire comprendre ? »

— « Ma chère enfant, je ne puis pas êlre assez bon pour te faire entendre cela, jusqu'à ce que tu sois plus instruite. Je suis bien aise cependant, Lucie, que tu aies observé l'apparence de la rame dans l'eau, et que tu désires connaître les raisons de ce que tu vois. Quelquefois de légères observations de ce genre, conduisent aux plus grandes découvertes. »

— « Vraiment, papa?)) s'écria Lucie.

— « Oui; mais plus souvent encore, ces mêmes observations qui, si elles étaient

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suivies, conduiraient aux découvertes les plus importantes, restent inutiles pendant des siècles, parce que les gens ne font aucun effort pour trouver la raison de ce qu'ils ont vu. C'est Aristote qui, il y a plus de deux mille ans, dans son ouvrage sur l'histoire naturelle , demande , entre autres questions, pourquoi un bâton paraît plier quand on renfonce obliquement dans l'eau? Cette demande n'a obtenu de réponse juste que de Ptolémée, environ quatre cents ans après.

La renommée de plusieurs grands philosophes, parmi les modernes, est due a leurs découvertes des règles et des lois pour mesurer cette réfi action de la lumière, qui fait que le bâton semble courbé dans Peau : et ce n'est que du temps de notre Newton , que le tout a été expliqué d'une manière satisfaisante, et que les connaissances auxquelles cette découverte peut conduire , ont été obtenues.

Ce fut ce grand homme , qui , en poursuivant cette légère observation , et d'autres semblables, lit la belle découverte de ces lois de la lumière , que nous appelons les lois de la réflexion et de la réfraction. Ett considérant les couleurs variées d'une bulle de savon , ce que tant d'autres avaient observé avant lui sans eu tirer aucune

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conséquence , il arriva aux plus importantes conclusions par rapport à la vue et aux couleurs. »

Mais ici toute cette conversation philosophique fut interrompue par le son du cor d'une malle-poste. Henri et Lucie mirent tous deux la tête à la portière , car quoique ce plaisir se renouvelât bien des fois, jamais Lucie ne manquait volontairement le passage d'une voiture , d'un courrier ou d'une diligence. Comme Henri l'avait deviné, c'était la poste royale, avec son garde , par derrière , et l'homme en veste écarlate , avec le chapeau galonné d'or , sonnant d'un air fier la trompette pour qu'on fît place sur la route. Orgueilleux comme un roi sur son trône , siégeait le cocher, enveloppé de triples manteaux, et d'une profusion de cravattes, dirigeant ses quatre beaux chevaux qui allaient au grand trot sans s'inquiéter de la charge qu'ils tiraient ; le fouet restait oisif dans les mains du conducteur, excepté une fois, où du bout seulement il toucha a peine un cheval négligent pour le rappeler au devoir, et le ramener a un trot égal et vif. Lucie, en voyant rapidement lîler l'équipage , admira les beaux chevaux, mais encore plus les b^aux harnais.

« Ils sont si eTégansî » dit-elle, « plus élégans que Je^ harnais d'aucune voiture

bourgeoise. De brillans anneaux de cuivre parent les têtes des chevaux , avec de jolis petits glands qui étineellcnt aux rayons du soleil. »

Peu touché des harnais , et des jolis glands , ï feu ri n'avait d'yeux que pour les chevaux.

« Quelles beaux animaux ! et quel train ils vont! oh, papa! regardez donc, comme ils tournent le coin . » s'écria Henri, s'avançant hors de la portière poulies suivre de l'œil jusqu'à ce qu'ils fassent entièrement hors de vue.

Pendant le reste de cette poste , la route , comme le fit observer Lucie , n'était qu'une assommante ligne droite. Elle ne put rien trouver a faire , si ce n'est de compter combien de voitures ils rencontrèrent dans les cinq derniers milles. Son père lui dit que sur la route de Bath , il avait rencontré une fois onze voitures en cinq milles. Mais Lucie dans la même distance ne put compter qu'une charrette de roulage pesamment chargée . et douze chariots de charbon. Henri s'émerveillait qu'elle eut toujours la tête a la portière , quand il n'y avait rien a voir que des voitures de charbon ; mais elle dit qu'elle avait ses raisons pour cela, et Henri la laissa prendre son temps pour les révéler : ce qu'elle ne fit pas encore à ce rclai.

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