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remarquer; cependant, en s'en allant, il dit, assez haut pour être entendu de lui :
a Je n'aurais guère d'appétit pour dîner, même avec un canard rôti, si j'étais forcé de le manger seul, sans que ma bonne femme ou mes enfans en eussent leur part. »
Lucie s'étonna de ce que M. Watson n'avait pas insisté pour que le mari fil asseoir auprès de lui, sa femme et ses pauvres enfans.
Mais M. Watson répliqua qu'il n'avait pas ce droit-la, chaque homme élant libre l'agir, chez lui, comme bon lui semblait, et de mener à son gré ses propres affaires. Il ne pouvait intervenir entre le mari et la femme que comme il l'avait fait, en se moquant et en méprisant l'humeur sournoise de l'homme, et en lui en faisant honte devant le monde. Il dit , « qu'il l'avait vu acheter pour lui , les premiers petits pois de la saison, raretés alors fort chères, tandis que ses enfans n'avaient pas de quoi se couvrir. >*
— a Le vilain égoïste! » dit Lucie.
— ff Quelle brute ! » s'écria Henri.
Le soir, comme ils se proincnaicntdans
une jolie allée, près de la maison de .>!. Watspn, ils rencontrèrent un homme qui venait devant eux ; malgré ses efforts, J ne pouvait marcher droit: il était tel-
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le ment ivre qu'a peine savait-il ce qu'il faisait. Lorsqu'il fut nez a nez avec M. Watson, il tressaillit, balbutia, essaya d'ôter son chapeau , et de se ranger en côté du chemin, mais il ne put en venir a bout. Lucie en fut effrayée et dégoûtée. M. Watson passa chez le commis, a son retour, et donna ordre que cet homme, Jean Giles , fut rayé de la liste des ouvriers, et ne fut point admis à la fonderie la semaine prochaine ; il désigna Markham , homme rangé et sobre , pour le remplacer.
Henri pensa qu'il avait eu raison , et approuva fort, en lui-même, une conduite si juste ; mais, peu de temps après, la femme de l'ivrogne vint supplier M. Watson de pardonnera son mari, et de lui redonner du travail; elle dit que s'il n'y consentait pas, elle et ses enfans en souffriraient, que son mari la battrait, et s'adonnerait d'autant plus à boire qu'il prendrait le chagrin a cœur. Ses larmes continuèrent à couler en abondance, quand elle eut fini de parler. Henri ne comprenait pas pourquoi M. "Watson persistait dans son refus, car ce n'était pas la faute de la femme si le mari s'enivrait.
A neuf heures, rentré dans la chambre de son père , Henri lui demanda s'il pensait que M. Watson eût tort ou raison.
Son père était du dernier avis; il ne trou-
vait pas son refus cruel , mais ferme : parce qu'il était de son devoir de faire ce qui était juste pour un grand nombre de gens, aussi bien que pour cet homme en particulier. « S'il employait un ivrogne, de préférence a un ouvrier sobre et range, c? serait encourager les mauvais sujets aux dépens des bons, n
— « Je ne voudrais, certes, jamais encourager l'ivrognerie et la paresse dans aucun cas, » reprit Henri, « aussi pensais-je que M. Watson avait eu tout-a-fait raison d'abord, en ordonnant que ce Jean Giles ne lut point admis à la fonderie pendant une semaine. Mais, n'aurait-il pas du lui pardonner en faveur de sa pauvre femme? n
— a Alors tout autre ouvrier pourrait s'enivrer , et espérer que sa femme réparerait ses sottises , et obtiendrait son pardon. »
— « Mon père , u dit Henri après un long silence, et d'un air très-sérieux, « je croyais qu'un grand mécanicien n'avait qu'a inventer des machines, et a les faire marcher, pour gagner de l'argent, et fabriquer a bon marché ; mais à présent, je m'aperçois qu'il s'agit encore de bien d'autres choses, et si jamais je deviens homme, et que j'aie a conduire quelque grande fabrique, j'espère être aussi bon
pour mes ouvriers que M. Watson l'est pour les siens. Je serai aussi juste et aussi ferme , si je puis. Mais , papa , il n'est pas si facile d'être juste que je l'avais cru d'abord; il y a beaucoup a réfléchir et a considérer, comme je le vois, d'après tout ce que vous dites sur les conséquences qu'entraînerait le pardon de cet ivrogne , accordé a sa femme. Je sens que j'ai bien plus a apprendre que je ne m'en serais douté. »
— « Je voudrais bien, Henri, que tu fusses te coucher et dormir , » reprit sa mère ; « car je suis sûre que tu dois être fort las, après tout ce que tu as vu, entendu, et pensé aujourd'hui. »
— « Pas le moins du monde, maman ; je n'ai jamais été plus éveillé. Cependant, j'irai me coucher, puisque vous le desirez. »
Nos voyageurs devaient partir le lendemain avant le déjeûner, et de très bonne heure. Leurs hôtes promirent qu'ils ne se lèveraient pas pour leur dire adieu, de crainte de retarder leur départ. Lucie n'oublia pas de s'informer du panier d'alun , quand elle souhaita le bonsoir a miss Watson.
« Si l'expérience a bien réussi , vous trouverez le panier demain matin dans le vestibule, » dit la bonne miss Watson; a mais hier un des domestiques a secoue
le vase qui le renfermait , et a empêché par-la les cristaux de se former régulièrement. J'ai élé obligée de recommencer toute l'opération, et cette fois, j'ai fermé la porte a clef, pour être sùrc que personne ne la troublerait. »
— « Que vous êtes bonne! » s'écria Lucie, et lui sautant au cou, elle prit congé d'elle après l'avoir embrassée a plusieurs reprises.
A peiueétait-cllc habillée le lendemain, qu'elle courut dans le vestibule , pour voir si le panier y serait. Il était effectivement sur la table, auprès de son chapeau. L'osier ne s'apercevait plus nulle part ; l'anse , les côtés , le fond , tout était couvert de cristaux d'alun qui paraissaient fort réguliers. Elle ne prit pas le temps de l'examiner exactement , ni de compter les facettes, travail long et ennuyeux : mais, voyant un billet a son adresse , attaché a l'anse avec un peu de fil , elle l'ouvrit aussitôt, et dans sa hâte, elle le déchira à moitié. Il lui annonçait que ce panier lui appartenait, s'il était a son goût.
« Si !... Certes , oui. Il est a mon goût. »
Miss VTatson avertissait Lucie que , si bUc voulait essayer d'en faire un semblable, il fallait qu'elle mît dans la solution
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d'alun un peu d'ocre qui donnerait aux cristaux une jolie teinte jaune \ ou qu'elle pourrait y raèler toute autre couleur qu'elle préférerait.
Lucie trouva soigneusement rangés dans la corbeille plusieurs petits cornets de papier , remplis de dragées et de pastilles a la rose, au citron et a l'épine vinette j avec des recettes pour les faire , écrites dans les papiers qui les enveloppaient.
Elle était si enchantée de ses cornets, de ses bonbons , et du joli panier d'alun cristallisé , et surtout de l'excellente personne qui avait apprêté de si bonnes choses , et qui les lui avait données ; que pédant plus d'une heure , elle ne put penser qu'a cela.
« Oh î maman , goûtez donc ces pastilles a la rose! N'est-ce pas qu'elles sont excellentes?.. Et celles-ci au citron sont encore meilleures î Oh ! maman, ne pouvez-vous en goûter davantage ?.. En voila de sept autres espèces. »
IJ était impossible à madame Wilson de goûter de toutes avant le déjeûner, ménie pour obliger Lucie, et en l'honneur de Miss Watson. Mais le zèle de Henri était infatigable. Il continua donc a avaler dragée sur dragée, et pastille sur pastille, mais sans leur donner le tribut d'é-
loges que Lucie attendait. Enfui , pressé par la demande répétée de Lucie: « JX'estce pas excellent , Henri? » Il avoua que les différens goûts des pastilles étaient tellement moles dans sa Louche , qu'il ne pouvait plus les distinguer l'un de l'autre. Lucie ferma ses cornets , et réserva ses richesses pour un instant plus propice.
« Maman , » dit-elle , « quand tout sera mangé, maintenant que j'ai les recettes, je puis en faire autant que je voudrai. »
— « Il n'est pas tout-a-fait certain , » reprit sa mère , ce que, parce que tu as les recettes , tu puisses faire d'autres dragées également bonnes, quand tu voudras. »
Un peu piquée par cette observation, et par un sourire de Henri, Lucie commença, a former différens projets d'expériences pour faire des pastilles a la rose et a l'épine vinette, et des fruits confits, comme ceux qu'elle avait goûtés (liez Miss Watson , et que tout le monde avait trouvés bons. Elle nomma un si grand nombre de choses qu'elle comptait [aire , qu'a la fin, Henri se mit a rire, cl lui dit :
« Ma chère, tu vas donc devenir cuisinière et confiseuse, et laisser Ta tout le reste? »
Madame "Wilson fit la remarque qu'il était nécessaire de savoir comment ou s'y
prenait pour faire tout cela; mais que la convenance de le faire soi-même, ou d'en surveiller l'exécution, dépendait des circonstances dans lesquelles on était placé, et du rang que l'on occupait. « Ceux qui ont assez de domestiques pour que tous les détails du ménage se fassent a 1'oilice , agiraient follement en perdant ainsi le temps qu'ils peuvent mieux employer.
Miss Watson , n'a peut-être pas des domestiques assez adroits ou assez nombreux pour faire toutes ces friandises , et elle agit avec sagesse et bonté quand elle les apprête elle-même pour ceux de ses amis qui les aiment ; condescendre à faire cela est de sa part une preuve d'obligeance, d'autant plus grande qu'elle a d'autres goûts, de l'instruction, et un esprit trèscultivé. Cependant , Lucie , si tu persistes dans ton dessein d'apprendre à fond l'art du confiseur , tu pourras, à une certaine époque de l'année , voir et aider la femme de charge à faire des contitures , et autres provisions d'hiver. »
Cette promesse satisfit Lucie ; elle eut alors le loisir d'écouter Henri , qui , de sou côlé, était fort impatient de devenir chimiste, et qui avait été frappé de l'idée qu'une personne qui possédait un laboratoire , et qui pouvait se livrer a des expériences chimiques ? était au comble du
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bonheur. Son père l'assura qu'il n'était pas nécessaire d'avoir un laboratoire et un grand appareil pour s'occuper de cette science. Comme Ta remarque un des plus ingénieux philosophes et des plus habiles chimistes que l'Angleterre ait eu , « plusieurs expériences aussi utiles qu'importantes peuvent se faire d'une manière facile et simple, m
Ici , M. VVilson fut interrompu par une exclamation de Lucie , a la vue d'un grand poteau à deux branches , sur l'un des côtes duquel elle lut : Route de Birmingham.
Henri et Lucie regardèrent avec inquiétude si le postillon prenait ce chemin ; ils avaient tous deux un désir ardent d'aller à Birmingham , voir quelques-unes des manufactures dont ils avaient entendu faire de si intéressantes descriptions.
L'étonnemcnt de Lucie avait été excite par des ciseaux que M. Frankland lui avait montrés , qu'elle avait essayés, et qui, quoique n'étant pas du plus beau poli, coupaient fort bien; et cependant, chose qui lui avait semblé incroyable ! M. Frankland lui avait dit, que cette paire faisait partie d'une douzaine qu'il avait achetée un schclling, ( 2 \ sous. )
La curiosité de Henri avait aussi été éveillée , en entendant parler d'un couteau
qui avait cinq cents lames, et qui se voyait a Birmingham.
Le couteau lui revint d'abord a l'esprit; cependant, il dit un moment après : « mais il y a la, des choses qui valent encore mille fois plus la peine d'être vues. »
« Oh ! papa,. )> s'écria-t-il en se tournant vers son père , (c j'espère que nous irons a Birmingham, et que nous verrons les grandes fabriques de M. Boulton à Soho ** j'en ai lu la description chez M. Frankland , dans une des notes du Jardin Botanique , pendant que Lucie regardait le vase Barberini. On dit qu'il y a un magnifique appareil pour faire de la monnaie, tout est mis en mouvement par une machine a vapeur qui coupe les sous dans des lames de cuivre, et d'un seul coup frappe a la fois les deux faces et le cordon de la pièce. »
— t< Oui , je me rappelle que tu me l'as lu, )) reprit Lucie; « et il était dit, que quatre jeunes garçons de dix a douze ans ,
Village silué à une petite lieue de Birmingham , qui sert en quelque sorte d'atelier à cette ville, et où se fabrique au plus haut degré' de perfection, des ouvrages en argent , en acier, écaille, cuivre, compositions métalliques, plaques ou argentés.
pas plus grands que Henri, maman , pouvaient, à l'aide de cette machine, mise en jeu par ce grand enchanteur, par ce géant, la machine a vapeur, faire devinez
combien de «minées en une heure?
trente mille, maman. N'est-pas Henri? »
— (( Oui , trente mille, » répéta Henri; « et en outre, on dit que la machine tient un compte exact de ce qu'elle fait. »
— a Un compte exact , et sans la moindre erreur, » reprit Lucie, « de tout l'argent qu'elle frappe. Papa, j'espère que nous allons a Birmingham. Oh ! quel plaisir, maman, de voir tout ce qui est décrit dans ces vers! vous vous rappelez Lien :
« Le métal applati, qu'en rond elle façonne, Sous le poids de l'acier qui bientôt s'y cramponne, Quand les marteaux massifs tombent avec effort, Reçoit la riche empreinte »
Son père l'interrompit pour lui apprendre qu'on ne se servait plus de ces lourds marteaux a Soho , et qu'on avait étahli depuis peu a la monnaie de Londres, un appareil beaucoup plus magnifique pour frapper l'or, l'argent et le cuivre, ail espérait, » ajouta-t-il, « leur montrer un jour toutes les merveilles des mécaniques dont ils avaient déjà lu des descriptions en prose et en vers • mais pour le moment ,
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il était force de tromper leur attente. Il ne pouvait aller a Birmingham, il lui fallait poursuivre sa route jusqu'à Bristol, et s'adrcssant a leur mère , il lui dit que dans leur propre intérêt, il ne se souciait point de visiter encore Birminghaift.il pensait que les principes généraux de quelques grandes inventions, avaient été clairement compris par eux , et s'étaient fixés dans leur mémoire , par ce qu'ils avaient déjà vu. Il était Lien aise qu'ils eussent pris plaisir a suivre l'histoire des progrès et des conséquences de ces nobles découvertes; il tenait donc a ne point troubler ces premières notions dans leur esprit, en leur montrant les détails d'une foule de petites inventions ingénieuses, dans les boutiques et les manufactures de Birmingham; ou en éblouissant leurs yeux par le spectacle d'une magnificence audessus de celle des Contes Arabes , dans les salies d'exposition de la (c grande boutique à joujoux » de l'Europe. Henri et Lucie n'avaient pas été tellement gâtés par l'indulgence de leurs parens qu'ils ne pussent supporter une contrariété. Lucie donna pourtant un soupir à la grande boutique à joujoux de l'Europe * ;
* Voyez les notes à la fin du volume.
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Henri prit son parti en brave, car puisque la machine a frapper la monnaie ne se pouvait voir , il se souciait peu du reste. Tous deux convinrent que papa a savait mieux qu'eux ce qu'il fallait faire. »
Et ce n'était pas de leur part une phrase de flatterie, ni d'hypocrisie , mais l'expression d'un cœur honnête et franc; car ils étaient convaincus, par l'expérience, de la vérité de ce qu'ils disaient.