CHAPITRE X
J eu \Douo peucbéo» ; ic Geiitte' De qtavilé ; leô
« Quel est le nom de la ville à travers laquelle nous allons passer bientôt , maman ? » dit Lucie.
— (( Bridgenorth, ma chère. »
— « Bridgenorth, n répéta Lucie , « je suis sûre d'avoir entendu dire quelque chose sur cette ville, mais je ne puis me rappeler ce que c'est. »
-— « Je crois que je le sais , » reprit Henri; « il y a une tour penchée trèscélèbre. »
— a Oui , c'est précisément cela ! Je me souviens d'avoir lu clans mon histoire d'Angleterre que cette tour de Bridgenorth n'avait pas toujours été penchée.
Autrefois, il y a bien, bien long-temps, elle était droite, et comme toutes les autres tours; mais elle fut ébranlée jusque dans ses fondemens , lorsqu'on la boni-
barda, pendant un siège qui eut lieu lors des guerres civiles. TS'est-ce pas, maman ? Je vous l'ai lu : et elle est restée dans la même position inclinée depuis, paraissant toujours prête à tomber, et cependant ne tombant point. Je suis bien aise que nous traversions Bridgenorth , et que nous puissions la voir de nos propres yeux. »
— « J'aimerais bien à l'examiner, » dit Henri.
Leur père pria le postillon de ralentir le pas de ses chevaux, lorsqu'il entrerait dans la ville , et Henri et Lucie mirent d'abord la tête a l'une des portières, puis a l'autre, impatiens d'apercevoir les premiers la tour penchée.
« La voilà, w s'écria Henri.
— « Elle est de brique rouge ! « dit L'.icie. (( Je la vois ; je m'étais figuré qu'elle était de vieille pierre grisâtre. Je m'attendais à voir une belle tour vénérable, couverte de lierre du haut en bas. »
— « Mais, ma chère, ote donc ta tète de devant moi, car je ne puis voir ce que je voulais regarder. »
— « Oh mon Dieu ! prends-la toute pour toi, mon cher Henri , je la trouve trop laide. »
— « Personne n'a jamais dit qu'elle fut jolie , je crois, mais c'est une chose curieuse. »
— « Pas a beaucoup près aussi curieuse que je m'y attendais , » reprit Lucie , « ni d'un aspect aussi effrayant que je me l'imaginais. J'avais espéré que j'oserais a peine respirer en la regardant, et que nous ne pourrions passer auprès , sans craindre qu'elle nous tombât sur la te te. »
Henri n'avait eu ni espérances, ni craintes si vives, parce qu'il se rappelait distinctement la description qu'il en avait lue. Il savait qu'il existe a Pise une tour qui penche de quatorze pieds, ce qui est beaucoup plus que celle de Bridgenortli.
Son père lui demanda s'il pourrait lui dire pourquoi ces tours inclinées continuaient a rester debout. « Sais-tu ce qui les empêche de tomber, Henri? »
Henri dit qu'il croyait le savoir , parce qu'il avait lu dans les Dialogues Scientifiques le passage qui y avait rapport, et une explication du principe d'après lequel elles restent debout.
« Je sais, » dit son père , « que tu l'as compris a l'époque où tu l'as lu : mais , voyons si tu le comprends maintenant. »
— « Papa, il est très-difficile de l'expliquer en paroles, comme dit Lucie, mais si j'avais ici mes petites briques , je pourrais aisément vous montrer la chose, a
a 10 LES JEUNES
— « Oui, )) interrompit Lucie , « nous avons bien souvent bâti des tours qui penchaient et qui restaient debout ; et nous avions coutume d'essayer combien nous pourrions les faire incliner sans qu'elles tombassent. Je me rappelle cela parfaitement, quoique je ne sache pas la cause qui les empêchait de tomber, y
— « Si j'avais mes petites briques ici , je pourrais te le montrer et te l'expliquer, » dit Henri.
— « Mais comme tu ne les as pas , reprit M. VVilson , « et que tu ne peux pas toujours porter avec toi une charge de petites briques , essaie de nous l'expliquer en paroles; c'est ce que nous avons toujours a volonté. »
— <( A volonté ! je le voudrais bien, » dit Henri.
— (( Commence, Henri, par penser a ce que tu veux exprimer, jusqu'à ce que tu sois tout-a-fait sûr de bien savoir ce que tu veux dire, et compte qu'alors tu trouveras facilement des paroles. Les gens s'imaginent souvent qu'ils outde la peine a trouver les mots, quand le véritable obstacle c'est qu'ils n'ont pas une idée claire des choses. »
— « Hé bien, papa, il faut, s'il vous plat! , me donner du temps, a
— a Oh ! tant que tu voudras, » dit
son pore, « et afin de ne pas te presser, je vais continuer a lire ce livre. »
Lucie prit la parole , et remercia son père pour Henri.
Celui-ci regarda la tour penchée qu'on avait dépassée, mais qui était encore visible; et après qu'il eut réfléchi , jusqu'à ce qu'il fût certain de ce qu'il voulait dire , il fit un appel a l'attention de son père , sans s'arrêter aux paroles qui vinrent d'elles-mêmes, dès qu'il commença à parler : « Papa! »
M. Wilson leva les yeux , et mit son livre de côté, tandis qu'Henri continuait, sans se troubler:
« Supposons qu'on fasse descendre un fil d'à plomb du centre de gravité de la masse entière de cette tour penchée , le petit poids ou morceau de plomb attaché au bout de la ficelle tombera dans la base , ou dans les fondemens : si le fil d'à plomb s'écartât un peu de la base , la tour devrait nécessairement tomber ; mais tant que le cerutre de gravité est soutenu , la partie supérieure peut pencher, et même sortir beaucoup de la ligne perpendiculaire (pourvu cependant que les matériaux soient bien joints ensemble), sans que la tour s'écroule. »
— (< Je crois comprendre cela, » dit
Lucie j « mais ce n'est pas encore tout-afait clair dans ma tétc. n
— n Si tu ne sais pas ce qu'on entend par le centre de gravité, » reprit M.
V\ ilson , « il est impossible que ce soit clair pour toi ; tu ne peux pas même le comprendre du tout. »
Lucie se rappelait d'avoir vu Henri , quand il était petit garçon, s'asseoir sur les genoux de son père, et se pencher si fort d'un côté qu'elle avait peur qu'iJ ne tombât. « Et vous souvenez-vous , papa , de m'avoir expliqué qu'il pourrait se pencher encore bien davantage sans risque. Vous m'avez dit aussi quelque chose du centre de gravité, mais il y a si long- temps que je ne me le rappelle pas bien. »
— (( Ni moi non plus , » dit Henri : <( mais papa nous a souvent montré que le tournoiement de notre toupie dépendait du centre de gravité. Et a présent que j'y pense, il y aune manière de trouver le centre de gravité d'un corps quelconque, ou d'un objet, quelle que soit sa forme. »
— « En vérité ! je ne me souviens pas que papa nous ait jamais montré cela.
Comment le sais-tu, Henri ? peux-tu me l'enseigner, si ce n'est pas trop difficile? qui te l'a donc appris? v
— « Un livre : mes excellens « Dia-
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logues Scientifiques. » Si j'avais un morceau tic carte , un bout de fil , une épingle , et un crayon, et si nous n'étions pas en voiture, je crois que je pourrais te faire voir comment il faut s'y prendre. »
Comme tous ces si étaient autant d'obstacles qu'on ne pouvait lever , la chose fut remise pour le moment , et bientôt oubliée comme tant d'autres bonnes choses qui ne se font plus dès qu'on diffère. 11 ne faut pas s'étonner de ce que le philosophe Henri, lui-même, fût distrait de cette expérience par le mouvement qu'il vit dans la ville où ils devaient passer la nuit. C'était un jour de foire, et les rues bordées des deux côtés de boutiques , et de petites échoppes recouvertes en toile, étaient si embarrassées et si remplies de monde, qu'il semblait d'abord impossible que les chevaux et la voiture pussent se frayer un chemin sans écraser quelqu'un , et sans renverser quelques-unes des tentes. Le postillon s'arrêta , et pria honnêtement les gens de lui faire place: il y eut beaucoup de confusion; mais enfin, les mantelets rouges se rangèrent d'un côté , les hommes en vestes et en redingottes de l'autre, et ceux qui se trouvaient en avant, se dispersèrent en passant sous le nez des chevaux à mesure que ceux-ci avançaient pas a pas.
Lucie avail baissé les glaces, elle regardait tout avec Leaucoup d'intérêt, non sans un mélange tie frayeur, et elle écoutait de toutes ses oreilles, les
« Bruyans charivaris De sons e'tourdissans, de voix , de joyeux cris. »
Pendant que la voiture s'ouvrait, petit à petit, une route au milieu de la foule pressée , elle vit plusieurs personnes échapper miraculeusement a des périls qu'elle jugeait éminens, et qui la firent tressaillir , et s'écrier plus d'une fois, « oh ! » et « ah ! » pour ceux qui oubliaient le danger , dans l'ardeur qu'ils mettaient a leurs marchés et a leurs achats, dans le plaisir du commérage, la véhémence de la dispute, la stupéfaction de la curiosité, ou les inquiétudes de la tendresse maternelle. Ici, une mère traversa la rue devant le timon de la voiture qui faillit la frapper à la tête, pour tirer du chemin deux marmots qui restaient immobiles- l'un occupe a mordre dans une pomme, l'autre a souiller dans un nouveau sifflet. Une autre fois, la voiture passa tout près d'une jeune fille aux joues fraîches cl vermeilles, qui marchandait avec tant de vivacité un ruban rose a une vieille femme dans son échoppe, que la roue aurait infailliblement écrasé
sou pied , a ce que pensait Lucie, si, levant la tête juste a temps , elle ne se fut un peu retirée f tenant toujours son cher ruban a la main , et continuant a en offrir un prix plus en proportion de sa petite bourse que de l'envie qu'elle en avait. Après, ce fut un groupe de vieilles femmes, appuyées sur leurs bâtons , leurs bonnets si rapprochés qu'ils se touchaient tous, parlant, et écoutant quelque chose avec tant d'attention qu'elles n'entendirent pas venir la voiture, jusqu'à ce que la roue passa sur le bout d'un de leurs bâtons, et barbouilla de boue la mante de celle qui parlait avec le plus d'action, avant qu'elle eût pu se mettre a l'abri.
Ensuite vint un grand rustre à cheval , a l'air gauche , les coudes en dehors , tirant de toutes ses forces la bride de sa jument, a crinière longue et mal peignée. Le cheval ne savait pas plus que son cavalier de quel côté tourner : la bouche ouverte, les yeux ternes et prêts a sortir de sa tête, il semblait avoir envie de courir droit contre la portière de la voiture. Lucie voyant cela, fit aussitôt le plongeon ; elle n'imaginait pas comment ils avaient pu parvenir a passer; mais quand elle regarda, ils étaient déjà loin , et Henri le corps à moitié dehors de la portière, examinait les opérations de l'homme et du
cheval, arrêtes à quelque distance. Le pauvre animal ruait et luttait avec sou maître au détour d'une rue : enfin ils disparurent, avant qu'on pût savoir auquel des deux la victoire était demeurée.
Lucie apperçut alors sur une nouvelle place , une grande maison de Lois, portée sur des roues : on lisait écrit a Texterieur , les noms des bêtes sauvages qui y étaient logées, et une invitation a entrer les voir pour la somme d'un schelling (24 sous). Au bas et au-dessus de cette inscription , étaient suspendus les portraits , coloriés au naturel , d'un lion rampant , d'une hyène furieuse, d'un tigre et d'un chat des montagnes , avec d'énormes moustaches.
Lucie commença a craindre que les pauvres chevaux ne fussent très-cfTrayés. Mais, soit qu'ils ne trouvassent pas les portraits d'une ressemblance frappante, soit qu'ils ne connussent pas assez les originaux et leur histoire particulière , ils ne montrèrent aucun trouble. Ils passèrent fort tranquillement à côté de ces terribles représentations , mais bientôt après, ils eurent sottement peur, comme le remarqua Lucie , d'un pauvre petit garçon qui sortit tout-a-coup de dessous la tente d'un théâtre de marionnette-. L'un des chevaux se cabra , l'autre refusa d'avancer,
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mais le postillon usant modérément du fouet, les vernit en belle humeur, et les amena sans accident a l'auberge. En tournant sous la porte cochère , ils surent où ils étaient ; ils cessèrent de dresser les oreilles, et se tinrent tranquilles dans la cour, hennissant de temps en temps pour saluer leurs anciennes connaissances qui leur répondaient de l'écurie. *
Lucie trouva sur la cheminée de la salle où ils devaient dîner, un avertissement adressé au public, et ainsi conçu :
« Il est dernièrement arrivé dans cette ville une nouvelle magicienne, surpassant de beaucoup la vieille magicienne Corse quiparut en Angleterre dans le dernier siècle , et qui fut honorée de l'approbation de la noblesse et des personnes de marque. La nouvelle magicienne a un pouce de moins que l'autre. Elle parle trois langues : le Français , l'Anglais et l'Italien ; danse a exciter l'admiration , et valse d'une manière inimitable, lorsqu'on l'en prie. »
Tandis que Lucie lisait cette aiFiche , Henri en parcourait une autre qu'il avait trouvée sur la table , et qui prévenait aussi le public, que le même soir, à six heures , une compagnie de sauteurs exécuterait sur le théâtre de la ville , pour l'amusement des spectateurs , plusieurs sauts périlleux , et des danses sur la corde.