‹ Les jeunes industrielsChapitre 21 sur 26 · II. xi · texte numérisé non relu

II. xi

ï\l LES JEUNES

reste dans les formes, se changeait en pains solides d'un brun clair. On mit dans la main de Lucie un peu de sucre ainsi purifié; elle sentit qu'il était assez mou pour s'écraser facilement. Il restait a le dissoudre dans de l'eau, qu'on avait chauffée en faisant passer de la vapeur au travers. La terre d'alun s'ajoutait à cette solution, et le tout était fortement remué et brassé par des courans de vapeur qu'on faisait circuler dedans.

Ce procédé s'exécutait dans une grande cuve , qui avait un double fond , et de doubles côtés, comme une seconde enveloppe • entre les deux parois, était ménagé un espace suffisant pour y introduire la vapeur. Le fond et les côtés de la chaudière intérieure étaient percés de très-petits trous, par lesquels la vapeur passait dans le sucre liquide. Henri et Lucie entendirent une suite rapide d'explosions, occasionnées par la condensation soudaine de la vapeur: et lorsque la solution s'échauffa, ils virent d'immenses nuages s'élever audessus. Après cette opération , on laissait couler le sirop sur le filtre , qui , k l'extérieur , semblait être un grand coffre carré : mais L'intérieur était divisé eu compartimrns parallèles, par du drap ou de la grosse toile tendue sur des cadres de cuivre. La liqueur coulait dans chaque

compartiment , et se filtrait en passant d'une cellule à l'autre. Le sirop qui s'en écoulait a La fin, était un fluide transparent, d'un jaune pâle.

On les introduisit dans l'endroit qui renfermait La partie La plus remarquable du nouvel appareil, les chaudières a évaporation, dans lesquelles l'eau était dégagée du sirop. Elles étaient aussi a double fond, afin de pouvoir admettre la vapeur entre les parois , pour cliaufFer Le sirop : ces chaudières étaient couvertes de dômes en cuivre. Ces dômes, ou cLoclies , communiquaient avec La pompe a air , dont Les grands pistons étaient tenus continuellement en action par la machine à vapeur. Ils servaient a pomper l'air , de manière a maintenir, autant que possible, un vide au-dessus du liquide : un f>aromètre indiquait la perfection du vide. Le contre-maître de la raffinerie leur apprit qu'il fallait cent degrés de chaleur de moins pour faire bouillir le sucre dans le vide , que par la méthode ordinaire , et que la cuite s'accomplissait en moins d'un cinquième du temps qu'on y employait auparavant.

Après avoir fait évaporer toute l'humidité , on amenait peu-a-peu la chaleur du sucre a une certaine température qu'on avait reconnue par expérience, être lapLus

propre pour le disposer à se cristalliser : on le versait dans des moules de terre , toujours en forme de cône ou de pain de sucre; et Ta, on le laissait se consolider. 11 est alors passablement blanc , et on achève de le purifier en le lavant avec une solution du plus fin et du plus beau sucre blanc, qu'on verse dessus, et qui filtre au travers. Le sommet et la base des pains, ou en termes de raffinerie , la tête et la patte, étant moins purs, on les présente à un tour qui en rogne une partie : et les pains sont ensuite portés a l'étuve , pour sécher.

Lucie dit, qu'avant de visiter cette raffinerie , elle savait en gros , d'après ce qu'elle avait lu et entendu raconter, que pour rendre le sucre blanc, et tel que celui dont on se servait généralement , il fallait lui faire subir plusieurs procédés : le clarifier, le filtrer, le cuire, le faire refroidir et cristalliser ; mais malgré cela , elle était étonnée du nombre des différentes opérations , de la grandeur des vaisseaux , de la force et du temps nécessaires. Tout ce qu'elle avait vu , ne l'avait pas fatiguée, parce qu'elle en connaissait d'avance le but, et qu'elle ne s'était pas tourmenté l'esprit a le chercher, au lieu d'examiner ce qui était devant plie.

Henri était tout glorieux de voir le principe qu'il avait si clairement compris, et si Heu expliqué a Lucie, mis en pratique avec succès pour de si grandes choses.

« J'espère que tu avoueras maintenant, » dit-il a sa sœur, « que la pompe k air peut servir a nos besoins journaliers, et je pense que tu es à présent tout-afait convaincue qu'elle ne le cède pas en utilité a la pompe a eau. »

Lucie en convint, et ajouta que Henri pouvait bien tirer vanité de sa chère pompe à air.

« Pense, » reprit Henri, « k combien d'usages différens on peut l'appliquer : a faire du sucre , et a faire de la glace ; non seulement a faire bouillir vite, mais aussi k geler l'eau tout aussi vite. Je ne crois pas qu'Otto Guerike , ou M. Boyle lui-même, eussent pu prévoir tout le parti qu'on devait tirer de leurs propres inventions. Que je voudrais qu'ils pussent voir tout ce qu'on nous a montré ce matin! »

— « Oh ! moi aussi, » dit Lucie ; « je souhaiterais de tout mon cœur qu'ils fussent ici avec nous ! »

— ' « Tout remonte au grand principe du vide, vois-tu, Lucie? »

Le contre-maître qui les avait conduits

dans toutes les parties de rétablissement, et qui leur avait expliqué avec beaucoup de politesse et de complaisance tous les procédés, fut enchanté d'avoir donné tant de plaisir aux jeunes gens. Charmé de l'intérêt avec lequel iîs avaient écouté et compris tout ce qu'il leur avait dit et tout ce qu'ils avaient vu , il les pria de se reposer un moment avant de partir , et les fit entrer dans une chambre , où on avait servi un petit déjeûner. Il donna une tasse de chocolat a Lucie, et une autre a Henri.

(( Il faut bien que vous goûtiez un peu du sucre qui a été raffiné ici par les diverses opérations dont vous venez d'être témoins. »

Il leur en présenta dans une soucoupe de terre noire de Wedgcwood qui faisait ressortir toute sa blancheur.

« Papa ! » s'écria vivement Henri , « pourriez-vous me dire qui a inventé la manière d'appliquer si bien la pompe à air a cet usage ? »

— a Oui, » reprit son père ; « cette invention appartient a Edouard Howard , frère du Duc de Norfolk : il fut l'honneur de sa famille , et j'espère , » continua-t-il , en s'adressant au contre-maître de la raffinerie, «qu'il a été amplement récompensé de son ingénieuse découverte

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par les propriétaires de ce genre de fa- ]}rique qui lui ont dû l'accroissement de leur fortune ? )>

— « Les avantages en sont immenses, monsieur, mais il ne les a pas recueillis. C'est sa famille qui en jouit. Il n'a vécu que juste assez pour perfectionner son invention. »

Le contre-maître leur démontra en peu de mots qu'en adoptant ce nouveau procédé, on économisait une quantité prodigieuse de sucre. On y trouvait un profit de huit livres sur cent livres pesant , et il aida Henri a faire le calcul du gain que cela devait donner par an sur le total de la quantité de sucre raffiné dans la Grande-Bretagne.

Nos voyageurs, ayant bu leur chocolat, remercièrent leur hôte de ses attentions, et prirent congé de lui.

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