CHAPITRE XIV
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(( Maman , que je suis donc fâchée que vous n'ayez pu venir avec nous ! c'était si amusant : et regardez, maman, » ajouta Lucie , « je ne suis pas toute couverte d'encre, comme vous assuriez.que cela ne pouvait manquer de m'arriver. »
— « Si tu n'y faisais pas attention ma, fille ; n'est-ce pas ainsi que je l'ai dit? »
— a Oui, maman, mais j'y ai pris garde comme vous voyez, car je n'ai pas une seule tache ; et cependant j'ai parfaitement examiné chaque chose. Vous avez vu imprimer si souvent que je craindrais de vous ennuyer avec mes descriptions; tout ce que je vous dirai , c'est que cela se fait exactement comme l'explique notre livre des Métiers, au chapitre de l'Imprimerie. Vous rappelez - vous que je vous l'ai lu , maman? Il y avait une
planche représentant une presse , et a la fin de l'explication, il était dit que les jeunes lecteurs qui voudraient profiter de ce qu'ils avaient appris, devaient tâcher d'aller le plus tôt possible visiter une imprimerie. Je vous priai de suite, maman, de m'en mener voir une • mais vous ne le pouviez pas dans l'instant: et vous me dites que j'en verrais une , un jour ou l'autre , et ce jour, qui , à ce que je croyais, n'arriverait jamais, est enfin venu. J'ai vu les lettres ou caractères , dans leurs divisions carrées , dans leurs petits compartimens , qui forment ce que l'on nomme le cassetin. Il est placé en pente a côté du compositeur et a sa portée , afin qu'il puisse y prendre les lettres pour les ranger successivement et selon l'ordre des mots dans Informe. Ensuite, un ouvrier noircit leur surface avec un gros tampon , barbouillé d'encre a imprimer, qui n'est pas coulante comme celle dont on se sert pour écrire , mais qui, au contraire , poisse comme de la glu. Après , on étend une feuille de papier mouillé dessus , et on la presse. Je savais d'avance, et je comprenais tout ce qu'on allait faire, maman, parce que je me rappelais ce que j'avais lu: c'était très curieux. Il y avait pourtant une chose sur laquelle je m'étais trompée • quand j'ai pris un des caractères
je me suis aperçue que les lettres ressortant du métal; leur épaisseur est en dehors. Eh bien, je m'étais toujours figuré qu'au contraire les lettres étaient creusées en dedans, taillées en creux , comme vos initiales dans ce cachet , maman. »
— ((Comment pouvais-tu penser cela , Lucie ? » s'écria Henri , u tu sais Lieu qu'alors ce serait gravé , car c'est comme cela que se font les gravures. »
— a Oui, maintenant je me le rappelle , c'est ainsi qu'on grave : mais je croyais que c'était le même procédé pour imprimer les livres , et je devine a présent ce qui m'a fait faire cette méprise. Ce sont ces petites lettres d'ivoire que nous assemblions , et qui nous servaient a épeler : elles sont creusées dans l'ivoire et remplies d'encre. )>
— a Mais est-ce que ton Livre de Métiers, Lucie , ne décrit pas la manière dont se font les caractères? » demanda madame Wilson.
— (i Non , maman , non , pas que je me rappelle. Sûrement , l'auteur supposait que tout le monde devait connaître cela. Mais, moi, je n'en avais jamais vu. »
— a J'ai peur , ma fille , que je ne doive m'imputer ton ignorance. »
— « Non , en vérité, maman ; si c'est la faute de quelqu'un , c'est celle de l'homme,
de l'auteur du Livre des Métiers. Mais, en vérité , il doit être bien difficile pour de grands vieux auteurs, de se rappeler le temps où eux-mêmes ne savaient rien de rien , et je suppose qu'il est trèsennuyeux pour eux d'expliquer chaque petite particularité, en la prenant depuis son commencement ; et comment aussi , ces graves écrivains devineraient^ils toutes les drôles de petites méprises sottes que peuvent faire des enfans ? »
Henri attendait que Lucie eût fini de parler, pour lui dire, que la forme des caractères, et la manière dont ils se font, étaient décrites dans le Livre des Métiers , au chapitre du fondeur de types.
a Yraimctit? >j reprit Lucie; « alors" je lis bien étourdiment. Mais, par exemple , je me souviens a merveille de l'impression du calicot, et comment sont faits les types ou formes, et les modèles. Je sais, que l'on dessine d'abord le modèle sur une forme en bois, c'est ordinairement une fleur, une feuille; comme par exemple celles qui sont sur ce rideau : ensuite , avec un couteau très-affilé, ou avec un petit ciseau de menuisier , on découpe le bois , tout autour du modèle , et entre chacune de ses parties ; de manière a ce que le dessus reste plus haut et se détache endehors. »
— « Tu veux dire qu'il faut qu'il soit en relief, » remarqua madame Wilson.
— « Ensuite , on frotte de la couleur sur ce modèle. »
— (t Comme dans une imprimerie , on frotte de l'encre sur les caractères, ma sœur. ))
— «Et l'imprimeur sur toile , presse le calicot dessus, n
— «Justement, comme l'autre imprimeur presse le papier sur les lettres quand elles sont composées et noircies, n dit Henri.
— a D'où vient , Lucie , » demanda sa mère , « que tu te rappelles si exactement tous les procédés de l'impression sur calicot ? »
— c< Oh , maman , cela vient d'une excellente raison , qu'Henri sait aussi bien que moi : n'est-ce pas , Henri ? »
— (( Oui , » répondit son frère , en souriant.
— : « Maman, Henri a été, une fois, imprimeur sur calicot, et il a fait une robe à étoiles bleues pour ma poupée. »
— « La jolie robe que cela faisait !
tout irrégulière , toute tachée ! » dit Henri.
— (( Cela n'empêche pas que ma poupée fct moi la préférions a toutes ses autres
obes. Et comme nous nous sommes anui-
ses ce jour-là j maman ! excepté quand Henri se coupa le doigt en sculptant le modèle, » ajouta Lucie, tressaillant encore de souvenir.
— a Bah, que signifie une coupure? mais je cassai la pointe de mon canif, et c'est pour cela que l'étoile fut toute déformée à la fin. )>
— a Le pire de tout, c'est que les étoiles disparurent au premier blanchissage. Mais ce n'était pas ta faute, Henri, c'était celle de la blanchisseuse. )>
— (( Et plus probablement encore , celle de la couleur que vous aviez employée , » reprit leur mère ; « autrement pourquoi les dessins de tes robes de toile Lucie , ne se seraient-ils pas effacés aussi ? elles sont lavées par la même femme. »
— « Voilà un argument sans réplique , )> dit Henri.
— (( Et c'est pourquoi je n'essaierai pas d'y répondre , mon frère. »
— « Tant mieux, Lucie; car j'avais autre chose à dire. N'est-ce pas très-extraordinaire , maman, qu'on ait été si longtemps sans inventer l'imprimerie ? »
— « C'est tout juste ce que nous disions du verre , >) remarqua Lucie.
— a Ce qu'il y a de plus surprenant à cela, Henri, » répondit sa mère, « c'est
que les anciens se servaient communément crime foule de choses qui auraient pu, avec un peu plus d'observation , et de suite de pensées, les mener tout naturellement a cette découverte. »
— « Que voulez-vous dire , maman ? »
demanda Lucie.
— (( Je crois que maman veut parler de leurs sceaux et de leurs médailles.
Leurs cachets étaient faits comme les nôtres, avec des lettres creusées en dedans. »
— et Oui, taillées en creux. Mais comment sais-tu cela , Henri ? >;
— (( Maman, je l'ai appris, dans un grand livre d'estampes que vous me prêtiez à la maison, le soir, pour que je pusse m'amuser a le regarder. »
— a Monlfaucon? »
— « Oui , maman • il y avait dans ce livre , des gravures et des descriptions de plusieurs sceaux romains très-grands , sur lesquels se trouvaient des noms en grosses lettres. Un soir, maman, je vous apportai ce livre; je me souviens qu'il était si épais et si lourd, qu'a peine pouvais-je le lever. Je vous priai de m'apprend re quelque chose sur ces grands cachets , et de me lire un peu de la description , en me la traduisant, car c'était du français.
Vous fûtes assez bonne pour le faire l maman. »
— « J'en suis bien aise puisque tu en as profité, et que tu te le rappelles si long-temps après , mon cher enfant. »
— a Cette description disait, que ces grands sceaux servaient a marquer d'énormes cruches de terre, dans lesquelles les Romains gardaient leur vin. Ils appuyaient les sceaux sur le vase, quand l'argile en était encore molle ; elle durcissait a l'air, et l'empreinte restait. »
— ce Justement comme celle de nos cachets sur la cire, » dit Lucie.
— (( 11 me semble , maman, » continua Henri , « que les lettres de tous ces grands cachets étaient taillées en creux , et non en relief. »
— ce Oui , ainsi que tous ceux que représente ce livre ; je crois que l'auteur n'en a jamais trouvé dont les lettres fussent en relief ; cependant , il est certain que les anciens en faisaient usage , car je me rappelle d'avoir lu que, quelques-uns des noms gravés sur ces cruches ou Amphores, étaient coupés dans le vase môme , c'està-dire marqués en creux, ce qui, comme tu le sais, est la preuve que îc cachet ou type était taillé en relief. Dans les ruines de Pompéia, on a trouvé des pains sur
lesquels étaient imprimées des lettres , et Virgile fait mention de l'usage de marquer les moutons avec un fer chaud. »
— a D'où il s'en suit qu'ils imprimaient sans le savoir, » dit Lucie, « Je ne conçois pas que , puisqu'ils prenaient tant de peine pour copier l'écriture , ils n'aient jamais songé a inventer une presse d'imprimerie. Quelle stupidité ! quand les lettres imprimées sur les cruches étaient là devant leurs yeux : mais je suppose que ne voyant qu'un nom , ou peu de lettres à la fois , cela ne leur venait pas en tête, n
— — « Savez-vous, maman, » demanda Henri , « si parmi les cachets romains , du genre le plus rare , ceux où les lettres sont en relief, on en a trouvé sur lesquels il y eût plus d'un mot. »
— a Oui; je crois que le Duc de Richemond a dans sa collection un sceau antique avec quatre mots, les quatre noms du Romain qui en était propriétaire. Et ce cachet appartenait, selon toute apparence, non a quelque empereur, ou a quelque grand homme, mais a un simple particulier. On en a conclu que de tels cachets étaient communément en usage chez les anciens. »
— « Et après tout, ils n'ont pas découvert l'imprimerie , » remarqua Lucie •
« ce sont les Allemands ou les Hollandais, je crois, qui l'ont inventée. »
— a Et comment en vinrent-ils Ta , a la fin y le savez-vous, maman? » dit Henri.
— a C'est une chose contestée , et sur laquelle il n'y a rien de certain , mon cln r. Quelques-uns disent que ces cachets romains en donnèrent la première idée.
D'autres, qu'elle vint a quelqu'un en examinant les noms des Saints sculptés sur des blocs de bois , au-dessous de leurs images. D'autres pensent qu'elle a pu venir en voyant la manière dont ou faisait les cartes. »
— (( En vérité? » dit Lucie, « mais elles se font avec des blocs ou modèles en bois, et non avec des lettres ou caractères en métal. ))
— « Oui, ma fille ; aussi les premiers livres furent-ils imprimés avec des caractères de bois ; quelques-uns sont encore conservés dans les bibliothèques par curiosité. )>
— (( Je voudrais bien en voir, maman. »
— « Tu les trouverais grossiers, et de beaucoup inférieurs a ceux de notre imprimerie perfectionnée , ma fille. »
— « Bien sûrement ! faits avec ces grossiers caractères de bois, » dit Henri. <c Mais je suppose qu'on s'en débarrassa bientôt ? »
*— u Je crois que les Chinois s'en servent encore, » répondit sa mère ; « et on dit qu'ils possédaient l'art de l'imprimerie p long-temps avant qu'il fût connu en Europe. »
— « Ce n'en est que plus honteux, puisqu'ils ne l'ont pas su perfectionner pendant tout ce temps. Quoi ! se servir encore de caractères de Lois ! les imbécilles ! r>
— a Doucement! doucement! Lucie , n reprit sa mère. « Il peut y avoir pour cela des raisons que tu ne connais pas. Leur alphabet n'est pas le même que le nôtre. »
— « Mais sans nous obstiner a défendre ou a attaquer les Chinois, si nous poursuivions notre affaire, » dit Henri, a Que fit-on après, maman, et comment en eston venu aux perfectionnemens de notre presse actuelle ? »
— (( Dans le principe , les mots entiers étaient taillés dans des blocs de bois. La première amélioration fut de faire des lettres mobiles , de sorte qu'elles pouvaient s'employer pour former tous les mots, et se multiplier , autant qu'on le voulait. Elles furent d'abord en bois; on essaya ensuite de les fondre en métal, et quand on eut réussi a avoir des caractères fondus et détachés, on chercha les moyens
les plus prompts pour les fixer dans les formes , les imprégner d'encre , et les presser , en chargeant le papier qui les couvrait de poids pesans. Et voila la presse dont nous nous servons. »
— « Comment s'appelait celui qui a fait la première presse pour l'imprimerie? »
demanda Lucie. »
— « La gloire en est fort disputée, » répondit sa mère. « Quelques personnes attribuent cette invention a un homme du nom de ShefFer , domestique du docteur Faustus; d'autres l'attribuent au docteur Faustus lui-même. Pauvre docteur ! Il devrait au moins jouir sans partage des honneurs d'une invention qui lui a fait courir tant de dangers. »
— * Tant de dangers! Comment donc, maman ? Une découverte si utile , si ingénieuse î )>
— « Oui, ma fille. Quand il vint d'Allemagne a Paris , apportant un paquet de ses bibles imprimées, et qu'il se mit a les vendre, comme auparavant on vendait les manuscrits , les Français , considérant la quantité de copies qu'il en avait faites , trouvant toutes les lettres semblables , a un degré d'exactitude bien au-delà de ce que l'on pouvait attendre du meilleur copiste , soupçonnèrent que c'était un magicien ; et menaçant de le pour-
suivre, et de le brûler comme tel, ils lui extorquèrent son secret. r>
— a Quelle cruauté! » s'écria Lucie.
— a Quelle injustice ! jamais ils ne l'auraient obtenu de moi; » s'écria, a son tour, Henri indigné.
— u J'aurais mieux aimé le leur dire que d'être brûlée toute vive, pourtant, « reprit Lucie.
— (c Félicitons-nous de ne plus être dans ces jours d'ignorance, mes enfans ; aujourd'hui les savans sont honorés pour leurs découvertes, au lieu d'être persécutés et brûlés. »
— u C'est une justice , » dit Henri.
a Mais, mabonne mère, comment êtes-vous si au fait de l'imprimerie , des imprimeurs , des presses, et de l'histoire de cette découverte ? Comment pouvez vous vous rappeler tout cela , et l'avoir présent a la mémoire , au moment même où nous en avons besoin? »
— a C'est une chose toute simple, mon cher , » répondit madame Wilson, en souriant, h II faut toujours te dire le pourquoi et le comment. Quand vous êtes partis ce matin avec votre père pour aller voir une imprimerie , comme je ne pouvais pas aller avec vous , je suis restée ici couchée sur mon sopha, et j'ai lu une histoire de
l'imprimerie : car j'étais décidée a être aussi instruite que vous , quand vous reviendriez. »
— (( Et beaucoup plus instruite , maman, » dit Lucie.
— « Oh infiniment plus , » ajouta Henri. « Car vous avez choisi, et rassemblé , toutes les choses que je ne savais pas , et que j'avais envie de connaître • merci, chère maman. »
Madame Wilson demanda a Henri , s'il y avait a Bristol, une presse mise en mouvement par la machine a vapeur: il n'en savait rien.
(( Tu n'en sais rien ! mais n'as-tu pas prié ton père de s'en informer? »
— « ]Non, maman. »
— « C'est bien singulier , » dit Lucie , « toi qui n'oublies jamais rien , surtout de ces choses qui t'intéressent tant. »
— <( En vérité , je ne te reconnais pas là , Henri ■ » dit leur mère , a tu en étais si occupé hier soir. Je me rappelle toute ta surprise et ton admiration , quand ton père te parla de la double presse a vapeur, qu'il avait vue a Londres , ou , sans que personne y mît la main , les caractères se couvraient d'encre dans la quantité nécessaire , le papier se tendait, s'imprimait tout seul, et qui, eu une heure
pouvait tirer neuf cent feuilles imprimées des deux côtes. Mon cher Henri , se peutil que tu aies oublie cela? »
— a Non , maman ; je n'ai pas dit que je l'eusse oublié, a
— « Pourquoi donc alors n'avoir pas rappelé a ton père qu'il devait s'informer s'il existait a Bristol une presse de ce genre? quand tu m'as laissée, ta tête en était toute remplie. «
— « Oui... mais... »
— « Mais , quoi ? parle , je te prie , car je ne puis pas comprendre ton silence, mon cher. »
— « C'est que je pensais , maman, que Lucie aimerait mieux voir d'abord la presse ordinaire et toute simple : elle m'avait dit qu'elle se faisait une fête de reconnaître exactement tout ce qui est décrit dans le livre des Arts et Métiers. Je n'ai rien voulu demander a papa aujourd'hui sur la double presse a vapeur, parce que je pensais que cela occuperait sa tête, détournerait son attention, et qu'elle ne jouirait pas bien de ce que l'on nous montrait. D'ailleurs , je pourrai peutêtre voir cela une autre fois. »
— « Mon Dieu , que tu es complaisant, Henri ! » reprit Lucie. « C'était donc la ta raison , et tu n'avais rien oublié. Mais tu ne m'as seulement pas dit que tu
y renonçais a cause de moi, et si maman ne te l'eût pas demandé par hasard, je ne l'aurais jamais su. Oh! Henri, pourquoi ne me le disais-tu pas ? »
— « A quoi sert d'en parler? » répliqua Henri ; « à ma place , tu en aurais fait tout autant pour moi: je n'ai pas oublié que l'autre jour , tu as renoncé a voir la magicienne pour me faire plaisir, Lucie; tu sais bien la fameuse petite magicienne de la Corse l'a
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