CHAPITRE II
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(( Bonjour , maman , )> dit Lucie ; « j'ai oublie de vous parler hier, lorsque nous étions en train de causer des poteries | de la maison où demeurait autrefois M. Wedgewood ; on nous Ta montrée, c'est une très-jolie maison. »
— - a Bonjour, papa, » dit Henri • « vous souvenez-vous d'avoir vu hier un homme debout près d'une des fournaises , mesurant de petits morceaux de Herre cuite qu'il glissait entre deux barres de cuivre, qui avaient l'air des deux parties d'une règle a charnière ; ces deux morceaux de cuivre étaient réunis mais pas parallèlement, ils étaient plus rapprochés a un bout qu'a l'autre. L'homme tirait ces morceaux de terre, faits comme des espèces de fouloirs , d'une fournaise toute brûlante ; il essayait ensuite chacun d'eux entre ces règles, et regardait les divisions' qui étaient tracées sur des plaques de cuivre. Que faisait-il donc, papa? »
3o LES JEUNES
— (( Il faisait usage d'une sorte de thermomètre, » répondit son père.
— (( Un thermomètre de terre , papa ! » dit Lucie.
— « Oui , pour mesurer des degrés de chaleur plus élevés que ne les peut indiquer le thermomètre que vous connaissez; si celui-ci était exposé à une chaleur plus forte que le dernier degré marqué sur son échelle, le vif-argent s'élèverait de façon a briser le verre , et le tube lui-même fondrait , s'il était exposé au feu d'une de fournaises que vous avez vue hier. Mais ce thermomètre de terre peut supporter et mesurer la chaleur d'un brasier : c'est pour cette raison qu'il est appelé pyromètre, ce qui veut dire , mesure de la chaleur du feu. »
— (( Je suis bien aise de savoir le nom , et ce qu'il signifie, )> dit Lucie.
■ — « Papa , auriez-vous la bonté de m'expliquer le pyromètre ? )> demanda Henri.
— « Henri, aurais* tu la bonté de faire usage de ta propre intelligence? » répondit soi; père. « Ce que tu as vu et ce que je t'ai dit doit te suffire pour comprendre ou inventer le reste , sans que j'y joigne d'autre explication. »
Henri se tut, et considéra d'abord l'usage de la chose. 11 avait vu l'homme
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mettre le fouloir dans la fournaise, et ensuite le mesurer entre les règles , et puis dire a un autre ouvrier , celui-là même qui alimentait le fourneau, « cette chaleur suffira. )) Maintenant, pensa Henri, quels changemens pouvaient s'être opérés dans cette terre, après qu'elle avait passé a la fournaise , et comment la mesurait-il, en la poussant entre les deux règles ? Il essayait sûrement si le morceau était devenu plus épais, ou plus mince, après avoir été mis dans le feu.
— c( Je pense, » dit a la fin Henri, « qu'il y a peut-être quelque espèce de terre qui se retire et se diminue , ou s'augmente et se dilate quand elle est mise dans le feu. Si elle éprouve toujours ces effets régulièrement, et que l'on s'en soit assuré par beaucoup d'expériences , on peut , par cette augmentation ou cette diminution , connaître au juste le degré de chaleur du feu. Si c'est ce qui arrive aux morceaux de terre que j'ai vus, ce Sont bien véritablement des pyromètres , ou mesureurs de la chaleur du feu , comme vous dites, papa; du moins s'il y a aussi des degrés sur les règles pour fixer la mesure. »
— « C'est exactement cela , » reprit son père. « Tu as raison dans tout ce que tu as dit : mais il y a encore une partie du
pyromètre que tu ne m'as pas expliquée. Tu as observé que les deux règles n'étaient pas réunies parallèlement l'une à l'autre : penses-tu que ce soit par hasard , ou avec intention? »
— f( Je présume que c'est à dessein , car elles me semblaient vissées sur la plaque comme une règle a charnière à demi ouverte. »
— « Alors si c'est a dessein, dans quel dessciîi? » demanda M. VTilson.
— (( Afin qu'on puisse juger les différons degrés du rétrécissement des morceaux d'argile a mesure qu'on les enfonce entre les règles, » répondit Henri, « La première personne qui a fait un pyromètre, a dû multiplier les expériences , et marquer les dilïè'rcns degrés dont la terre se diminue dans les différentes forces de chaleur. Mais je ne sais pas quelle partie d'un pouce est employée pour les divisions , ni quelle échelle fait la mesure. Ces règles me semblaient avoir environ deux pieds de long. »
— ((Elles les ont, » reprit son père, a et l'ouverture au bout le plus large , est desciuqdixièmcs, et au plus étroit, des trois dixièmes d'un pouce1*'. Pourvu que cette
* Dans le thermomètre dont nous faisons le plus ha-
proportion soit gardée , peu importe que la longueur des règles soit divisée par pouces ou par pieds. Les morceaux de terre que tu as vus remplissent exactement l'ouverture Ja plus large , avant d'avoir été employés ; et ils se rétrécissent suivant le degré de chaleur auquel ils sont exposés, s'il est plus grand que celui que leur avait donné d'abord une légère cuisson. » - — <( Alors, papa, ils ne peuvent que montrer un plus grand degré de chaleur, et non un moindre • et s'ils ne peuvent pas se renfler de nouveau, et redevenir comme avant , ils ne servent plus a rien dès qu'ils ont été à une grande chaleur , » dit Lucie.
— « A rien du tout , » répliqua-t-il , (( il faut en employer sans cesse de nouveaux, i)
— a C'est un grand inconvénient , » dit Lucie , a d'être obligé de promener tous ces fouloirs avec soi. Ce n'est pas comme
bituellement usage, et que Ton nomme thermomètre de Réaumur , les degrës sont calcule's de manière à ce que cent degrés correspondent à la chaleur de l'eau bouillante. Il en faudrait 600 pour fondre le verre, et c'est à 5q8 que commence le pyromètre de "Wedgewood. Chaque division est de 72 degrés de plus, de sorte que de 598, on passe à G70, 742, et ainsi de suite.
un joli petit baromètre portatif dans son
étui. »
— k Mais ce pyromètre a tant d'avantages , Lucie , qu'il faut Lien lui pardonner cette seule incommodité. )>
— u Je vois un de ces grands avantages,
papa , » reprit Henri ; « le louloir resta
toujours de la même grandeur quand il
est ôte du feu, il n'y a pas de danger de
faire des méprises ; on peut le mesurer
et le remesurer encore : au lieu que le
vif-argent varie 7 de sorte que si vous
n'écrivez pas Lien vite et bien exactement
le degré , vous êtes perdu. »
— « Ce pyromètre , » continua son père , « s'emploie principalement dans les manufactures ou dans les laLoratoires de cliimic. Il a été très-utile à M. VYedgewood, qui l'inventa, après avoir senti le besoin d'une semblable mesure pour la fabrication de ses poteries. Il fallait qu'il sût à quelles chaleurs , certaines terres se fondaient ou se vitrifiaient , ce qui vent dire , comme vous le savez , se changer en verre. Il trouva les expressions usuelles des ouvriers pour cela, comme chauffé au rouge , chauffé au blanc , si inexactes , qu'en faisant des expériences , plusieurs choses furent gâtées laute de la mesure certaine que donne à présent son pyromètre. Grâce a cet instrument;
M. Wedgewood a pu s'assurer du cl ogre de chaleur que chaque espèce de porcelaine peut supporter , sans être brisée , fondue, ou changée en verre. Et ce qui est encore plus utile , il a pu déterminer le degré exact de chaleur qu'exige la cuisson de la porcelaine ou terre, de quelque genre qu'elles soient, dont il a pu obtenir des échantillons en Angleterre , ou dans les pays étrangers. Comme le fait observer M. Wedgewood en décrivant son pyromètre, cet instrument parle le langage de tous les peuples. L'avantage d'avoir une mesure exacte et universelle dans tous les cas, vous frappe agréablement aujourd'hui, mais vous en serez bien plus charmés encore, lorsque, vos connaissances devenant plus étendues, vous verrez a combien d'autres usages elle peut encore s'appliquer. »
— « Papa, >j dit Lucie, « je me rappelle d'avoir vu, dans les Dialogues Scientifiques, la description d'un pyromètre, mais je ne crois pas qu'il fut en terre. »
— ce Non , ma fille ; ce pyromètrela mesure par l'expansion des barres de métal qui s'allongent a différons degrés de chaleur , et les indiquent par le mouvement qu'elles communiquent a un index. »
— a C'est comme l'hygromètre , x> dit Lucie.
— (( Oui, et il y a plusieurs genres de pyromètres 9 dont vous pouvez lire la description à voire loisir dans quelque Encyclopédie , si vous en êtes curieux. »
— - « Oui , » dit Henri , « j'aimerais Lien a les comparer , et a voir, si je peux, quel est le meilleur. »
— (( Ce serait un bon exercice pour ton jugement, Henri. Mais il y en a tant que cela pourrait ^embarrasser et te fatiguer. ))
« La terre qu'a employée M. Wedgewood , » continua M. V\ ilson, u possède quelques propriétés qui rendent ses pyromètres particulièrement convenables a l'usage auquel ils ont été si judicieusement appliques. Ces morceaux à demi brilles que tuas vus, Henri, peuvent être jetés tout-a-coup dans un feu ardent , sans se fêler, et quand ils ont éprouvé sa chaleur, être plongés dans l'eau froide, sans en éprouver la moindre altération. Dans trois minutes environ, ils acquièrent toute la chaleur qu'ils sont capables de recevoir d'aucun feu, et se contractent, autant qu'ils le seront jamais par ce degré de chaud. Après cela, ils peuvent être laissés dans cette même chaleur, aussi long-temps que l'on veut , car ils ne changeront pas. En lcsôtant, ils peuvent, comme vous l'a-
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vez vu, être refroidis en peu de secondes, et sont prêts alors à être mesures par la jauge ou l'échelle, »
— h Que cola est commode, » dit Henri. (( Mais comme chaque morceau de pyromètre ne peut servir qu'une fois , il faut en avoir une belle provision. »
— a II y a de grandes couches de cette terre en Cornouailles, » répondit son père ; « et pour te tranquilliser sur ce sujet , Henri, je te dirai que M. Wedgewood offrit de donner a la Société Royale un carré de cette terre assez grand pour fournir des pyromètres au monde entier pendant des siècles. »
— « J'aime bien cela, )) s'écria Lucie. « Je ne puis souffrir que les gens qui font des découvertes , en soient avares , ou qu'ils aient peur que les autres en profitent. )>
— a Comment peux-tu imaginer une chose semblable? » dit Henri.
w — a Je n'y aurais jamais pensé, si je n'avais pas entendu un monsieur , chez ma
tante Picrrcpoint, dire Mais je crois
qu'il vaut mieux que je ne le raconte pas , car cela ne ferait de bien a personne. J'espère au moins , Henri, que si jamais tu inventes ou découvres quelque chose, tu seras prêt a en faire part aux autres. »
. — << Je ne demanderais pas mieux, »
dit Henri. « Oh ! que je voudrais en cire la ! Papa , il y a au Ire chose que j'ai envie de vous dire , mais je ne sais comment l'exprimer. C'est que je pense qu'une personne qui invente un pyromèlrc, ou un hygromètre, ou un baromètre, ou quelque instrument exact et nouveau pour mesurer le chaud , le froid , la hauteur ou la quantité, fait une chose plus utile , rend un plus grand service j que l'homme qui invente seulement une machine, qui ne sert qu'à un usage particulier: tandis que ces instrumens peuvent aider un grand nombre de gens a faire des expériences, et cela , pendant des années , et peut-être dans les âges a venir. Comprenez-vous ce que je veux dire , papa ? »
— (( Oui , mon enfant, et je suis de ton avis. Mais ne tortille pas davantage le pauvre bouton de mon habit , si tu ne veux l'arracher; et laisse-moi descendre , car on sonne le déjeuner. »
— (( Qui sera le premier au bas de l'escalier?)) cria Lucie , s'élançant en avant.
Henri abandonna le bouton , et il aurait pu la dépasser dans sa course a travers le vestibule, mais il s'arrêta afin de tenir la porlc ballante ouverte à madame Frankland. Elle avait a la main deux petits paquets : elle donna l'un à Henri , et l'autre a Lucie. Eu ouvrant le papier, ils trou-
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vèrcnt deux camées en porcelaine de Wcdge wood, qui y étaient enveloppés. Celui de Lucie, noir sur un fond blanc, représentait un nègre enchaîné, s'agenouillant, et levant les mains d'un air suppliant : cette phrase était gravée au-dessous :
« Eh quoi, ne suis-jepas homme, hélas ! et ton frère F »
Le camée de Henri était tout brun. Il représentait trois figures allégoriques: la paix , le génie et l'industrie ; et il était fait avec une terre apportée de Botany Biy. * M. Wedgewood fit usage de cette terre , a ce que M. Frankland dit a Henri, dans l'intention de montrer aux colons , et aux habitans de ce pays, ce que l'industrie et le génie pouvaient faire des matériaux qu'ils possédaient, et afin de les encourager à les mettre en œuvre eux-mêmes. Feu
* Botany Bay est une colonie anglaise où Ton envoie les voleurs , les criminels qui ne sont pas condamnés à mort : là ils peuvent se corriger de leurs vices , réformer leurs mœurs, recommencer une nouvelle vie, et par une industrie que l'on encourage , améliorer leur situation , et se rattacher à la société par l'échange de service et d'utilité qui en est la base.
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M. Wcdgcwood distribua plusieurs centaines de ces camées , et il n'y a pas de doute qu'ils contribuèrent a attendrir et a disposer les cœurs en faveur de
« L'esclave agenouille', levant sa main flétrie, Et demandant son bien, liberté, lois , patrie. »
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