CHAPITRE III
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« Lucie, vous n'avez pas encore admire' nos belles plates-Landes , » dit madame Frankland : « nous n'avons pas eu le temps de les visiter hier; mais si vous avez envie de voir le jardin, venez vite • nous y allons, votre mère et moi. »
— « Oh merci, madame î » répondit Lucie ; « je vais appeler Henri , et nous vous suivons tout de suite. »
Ils y coururent, et trouvèrent un charmant jardin, couvert d'une grande variété' de fleurs des couleurs les plus brillantes , avec de riches planches d'oeillets, et des
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(( Des roses ! des roses mousseuses en septembre! » s'écria Lucie.
La veille du jour où elle avait quitté la maison paternelle , elle avait couru tout le jardin, cherchant une rose pour la donner à sa mère. Mais elle n'avait pu trou-
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ver qu'un pauvre boulon, tout solitaire, avec quelques pétales jaunies qui le couvraient d'une espèce de bonnet de nuit fort triste. Elle pria madame Franklànd de lui apprendre comment elle faisait pour avoir des rosiers en pleines fleurs quand l'automne était si avance.
« Je coupe quelques-uns da boutons , quand le printemps commence, » répondit madame Franklaud , « au moment même où ils se forment; et je fais transplanter quelques rosiers dans les premiers jours de la belle saison ; de sorte que ne pouvant porter de fleurs a cette époque , c'est en automne qu'ils s'en couvrent. »
Lucie s'écria que le printemps suivant, elle essaierait sur ses deux rosiers.
ce Pas sur tous deux, si tu le veux bien, » reprit Henri , u nous couperons les boutons de l'un , et nous laisserons ceux de l'autre ; c'est le moyen de faire une belle expérience. »
— « D'ailleurs, » ajouta madame Franklaud , t< vous courrez ainsi la chance d'avoir ia première rose du printemps , aussi bien que la dernière de l'été. »
Lucie remarqua de grandes grappes de fleurs d'un bleu éclatant , c'était l'agapanthe ; et plusieurs variétés de dalias : elle les trouvait très-beaux , mais elle supposait que ces fleurs exigeaient beau-
coup de soin , donnaient beaucoup de peine , et coûtaient beaucoup d'argent , et qu'on ne pouvait les faire prospérer sans une serre chaude , ou du moins sans un jardinier. Mais madame Fraiikland l'assura qu'elles n'avaient besoin ni de l'un, ni de l'autre. « En vérité, » ajoutât-elle, « en exceptant, peut-être, quelques œillets de Flandres, que mon jardinier prise beaucoup plus que je ne le fais , les fleurs de ce jardin peuvent être cultivées par tout le monde , en y mettant un peu de soin et d'exactitude. »
— « Par tout le monde ! » répéta Lucie ; ce mais, madame, vous ne voulez pas dire du monde, comme mon frère et moi? et avec le travail de nos propres mains , seulement? »
— « Si vraiment , ma chère ; de petites personnes comme vous, » répondit madame Frankland , « et de vos propres mains ; pourvu cependant que vous vous serviez de vos tètes aussi bien que de vos mains. »
— « Et de quelle manière pouvons-nôUS employer nos tètes ? » demanda Lucie.
a Cela serait-il bien difficile? »
— (( Non; consultez votre Dictionnaire du Jardinier, et suivez ses directions. Seulement , rappelez- vous de faire chaque chose juste dans son temps. » Madame
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Frankland promit alors de donner a Lucie les racines d'un agapanlhe , et de quelques dalias, et lui dit qu'elle et son frère seraient Lien venus a. choisir les graines , les racines , les greffes , ks boutures de tout ce qui leur plairait dans le jardin. « Ecrivez la note de ce que vous voudrez, et je vous le tiendrai prêt pour le temps où votre mère vous ramènera ici, comme j'espère qu'elle le fera a son retour chez elle. )>
La joie e'tincela dans leurs yeux, et ils remercièrent madame Frankland avec une vive reconnaissance ; mais l'instant d'après ils devinrent plus sérieux que jamais , car l'embarras des richesses commençait a les
gagner. On leur laissa faire leur note; la difficulté était de choisir : tout était beau , et leur jardin ne pouvait contenir tant de choses. Henri résolut d'agir avec méthode. Il mesura un espace de terre de la grandeur de leur propre jardin. Lucie pouvait à peine croire qu'il lût aussi petit que le terrain qu'Henri lui faisait voir, mais il en avait souvent parcouru pied-a-pied les frontières , et il était sûr de l'étendue de leur domaine. La règle et la mesure eurent bientôt déterminé l'affaire , et renfermé leurs souhaits dans de justes bernes. Ils calculèrent ce que leur jardin pouvait tenir, et firent leur liste en conséquence.
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Leur principal désir était d'avoir une belle plate -Lande d'oeillets , petits et grands.
Mais au moment où ils s'avançaient vers ces derniers, un vieux jardinier qui travaillait a peu de distance , et qui les avait long-temps veillés du coin de l'œil, s'approcha. Il commença par louer ses œillets, qui étaient, dit-il, les plus beaux du comté. Ensuite il désigna ses favoris. 11 y avait la le Prince Régent , et le Duc de Wellington y dans toute leur gloire. Ceux-là , tout le monde les connaissait • mais, dans un rang plus élevé, il avait deux nouveaux favoris, admirables par -dessus tous les autres œillets. Il nommait l'un : lu Orgueil de la Hollande , ou le grand Van Trompa L'autre, V En pie de l'Univers , ou le grand Panjandrum. Henri et Lucie ne les admirèrent pas beaucoup; ils trouvèrent que le ï an Tromp étoit d'une couleur fort triste, et que le grand Panjandrum s'étant trop ouvert , tombait et se déchirait, malgré la carte qui lui servait de soutien. Henri en préferait quelques autres.
« La fleur que vous regardez maintenant, mon jeune monsieur, » dit le jardinier , « est la Duchesse de Devonshire de Davy : on trouvait que cette petite Duchesse valait son prix, il y a quelques an*
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nces , mais elle est Lo ut- a-fait passée de mode a présent. »
Cela n'était rien a. sa valeur pour Henri, qui la trouvait fort à son gré.
u Qu'est-ce qu'il dit? » demanda le jardinier, (jui était sourd , en se tournant vers Lucie , et se penchant pour entendre la réponse.
— u Je dis, » cria Henri a tue tête dans l'oreille du brave homme , « je dis que j'aime mieux la petite Duchesse que votre grand Panjandrum. )>
— (( En vérité, » répondit le jardinier, en souriant avec mépris; « eh Lien , mon jeune monsieur, ce que vous prenez comme cela en fantaisie , n'est pas même un œillet de Flandres. »
— « Que m'importe ? » reprit Henri , « il me plaît j qu'il soit de Flandres , ou non. »
Le jardinier le regarda dédaigneusement.
— « Je vous en prie, dites-moi la différence qu'il y a enlr'eux ? x> demanda Lucie; « maman me l'a expliqué dernièrement, mais je ne m'en souviens plus. »
Le jardinier lui apprit qu'une des principales différences est dans la rondeur des pétales de* œillets de Flandres: tandis que le bord des pétales des œillets ordinaires est découpé et dentelé.
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Lucie aimait ces dentelures , et elle pensait réellement que quelques-uns des œillets communs étaient plus jolis que les autres. Elle le dit a voix Lasse a Henri. « Mais j'ai peur, » ajouta-t-elle, « que le jardinier ne me méprise ? s'il m'entend parler ainsi, w
— (( Et qu'est-ce que ça fait qu'il te méprise, ou non ? » dit Henri. « Il n'y a pas de mal a aimer mieux un œillet commun qu'un œillet de Flandres. »
Le jardinier qui n'entendait pas ce qui se disait, s'imagina qu'ils débattaient entr'eux y s'ils ne demanderaient pas un de ses grands Panjandrums , et il commença à dire qu'il était fâché de ne pouvoir leur en offrir , mais qu'il lui était impossible de donner de ces œillets-Fa à personne.
Henri l'assura qu'il n'avait pas besoin de- faire d'apologie Fa-dessus, car il n'en avait nulle envie. Piqué de l'indifférence du jeune homme , le jardinier nomma plusieurs lords et plusieurs ladys , qui avaient admiré son Panjandrum , et qui avaient en vain essayé d'en obtenir une bouture. C'était, a ce qu'il dit, une trèsgrande rareté. Deux personnes seulement, en Angleterre, pouvaient se vanter d'avoir un véritable Panjandrum.
Henri aimait les fleurs , parce qu'elles
étaient jolies; peu lui importait qu'elles fussent rares.
Le jardinier ne put le croire sur parole. Bientôt après , il lui offrit des œillets ordinaires , mais d'une belle espèce , et qu'il affectionnait particulièrement.
(( Mon jeune monsieur, vous ne pouvez les avoir qu'à une condition, c'est que vous me promettrez de n'en donner ni rejeton, ni marcotte a qui que ce soit. »
Henri se recula avec dédain, et dit qu'il ne se soumettrait pas à faire une pareille promesse.
Le jardinier l'assura , qu'à moins qu'il ne la fît, il n'aurait pas les œillets.
« Hé bien , » reprit Henri , « je m'en passerai. »
Il tourna alors brusquement le dos, et s'éloigna ; mais Lucie ne le suivit pas , et dit :
« Je crois que nous pouvons les avoir. Madame Franfcland nous a permis de choisir ce qui nous plairait dans ce jardin , et la voilà qui revient du verger. »
— « Oh ! cela change l'affaire , » reprit le jardinier . d'un air un peu mécontent. (( Alors, monsieur, vous pouvez choisir ce que vous voulez, cela est sur. »
Henri revint, et marcha tranquillement le long de la plate-bande , écrivant sur
un morceau de papier le nom des fleurs qu'il choisissait.
Le jardinier respira plus librement , quand Henri dépassa le Panjandrum , et tourna le dos a l'Envie de l'Univers.
(( IS'as - tu pas vu comme il avait peur que tune prisses. un de ces œillets si rares qui sont vraiment estimés? Pourquoi n'en as-tu pas choisi, puisque tu le pouvais ? ;> murmura Lucie à l'oreille de son frère.
— « Parce que je ne les aime pas, et que je méprise trop ses sottes raisons pour en faire cas, » dit Henri, en mettant le papier et le crayon dans les mains de sa sœur. « Maintenant, va, Lucie, et choisis à ton tour.
Lucie , admirant l'indépendance de son frère , suivit son exemple et choisit ce qu'elle préferait , sans se laisser influencer par le désir ridicule déposséder quelque chose que personne ne pût se procurer • et son choix ne tomba ni sur l'Orgueil de la Hollande, ni sur l'Envie de l'Univers.
Henri avait eu tout-a-fait raison de s'en tenir a son propre goût : car il ne s'agissait icinide complaisance, ni degénérosité.
MmeFranklaud et madame VVilson revenaient alors du verger ; Henri et Lucie soumirent leur liste a la première. Elle