‹ Les jeunes ombresChapitre 5 sur 7 · VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIII INTRODUCTION

parlons de nos contemporains , de ceux dont nous aurions pu serrer la main amie, et de ceux que nous avons vus mourir. »

C'est de cette pensée qu'est né ce livre dédié à des ombres. J'ai résumé ce que nous avons dit tour à tour sur les morts qui nous étaient chers et que ce siècle a pleures.

Charles de Mou y.

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e me souviens qu'un jour, il y a douze ans, — j'étais encore un écolier — je regardais dans une rue, avec je ne sais quelle émotion inexplicable et quelle curiosité inquiète, un homme qui semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, car il était depuis un instant immobile et l'expression de sa figure indiquait un vague ennui. Nous étions auprès de la Madeleine, dont le

passant paraissait contempler le fronton grec se détachant sur le ciel bleu. 11 y avait sur les traits de cet homme jeune encore, d'une beauté fine et d'une distinction rare, une mélancolie pénible, je ne sais quoi de maladif, de sombre et de fatigué. Je vois encore une boucle de ses cheveux blonds que le vent agitait ; je vois, comme si c'était hier, son profil délicat, dont la grâce singulière eût rappelé les plus originales physionomies de la renaissance, si la tristesse amère répandue sur son visage n'avait fait songer plutôt à Childe Harold. Je me figurais ainsi le héros désolé qui « allait errer seul, à l'écart et dans une rêverie sans charme, » il me semblait qu'il devait se tenir dans celte attitude, que ses lèvres devaient se courber avec le même dédain, que ses yeux devaient exprimer le même dégoût de toute chose, à l'heure où, sur le pont de son navire, il s'écriait : « Adieu, 6 ma terre natale ! » Je ne pouvais me lasser de contempler ce pas-

ALFRED DE MUSSET. b

sant étrange, si bien que la persistance de mon regard attira le sien ; il fixa sur moi un instant ses yeux alanguis, puis il détourna la tête et s'éloigna d'un pas tranquille. Jamais la rencontre d'un inconnu, jamais le visage d'un indifférent ne m'avaient ému de la sorte : j'étais encore sous l'impression du coup d'œil qu'il m'avait jeté et je le suivais des yeux, quand un de mes amis s'approchant de moi :

« Eh bien ! me dit-il en me montrant celui que je venais de considérer si longuement; l'as-tu reconnu?

— Et qui donc ?

— C'est Alfred de Musset. »

Je ne l'avais pas autrement rêvé. C'était bien ainsi que dans mon imagination de seize ans je me figurais le poëte de Rolla. Pendant que je lisais avec l'enthousiasme de la jeunesse ses poèmes ardents et sceptiques, je l'avais entrevu de la sorte : beau et triste, portant sur le visage les stigmates des passions orageuses , la lueur éteinte

des inspirations supérieures et les dégoûts de l'homme épuisé. Je m'étais créé un idéal que je trouvais avec surprise complètement réalisé, ce qui est rare, et tandis que plus d'une fois j'ai été un peu désenchanté des œuvres en voyant les auteurs, il me semblait au contraire que les beaux vers gravés dans nos mémoires s'éclairaient pour moi d'une lumière plus vive depuis que j'avais admiré entre eux et leur poëte une aussi merveilleuse harmonie. Aujourd'hui la rrflexion plus mûre et l'habitude de la critique, ont un peu diminué, sinon mon sentiment très- vivant et très-sincère des beautés qui étincellent dans son œuvre, du moins ma passion irréfléchie pour tous ses poèmes ; mais la vue de ce pâle jeune homme a été pour moi comme un commentaire de ses écrits, et je comprends mieux que je ne les aurais comprises sans doute, l'intensité de douleur, les âpres inquiétudes, les ironies poignantes qui se révèlent à chaque vers, depuis qu'il

m'a été donné d'en apercevoir les traces, l'ombre, pour ainsi dire, sur le visage ravagé du poète. Ce n'étaient donc pas, en effet, de vaines phrases de rhétorique, des déclamations puériles, une imitation plus ou moins heureuse des grands désespoirs de René, de Werther ou de Lara; c'était, comme je l'avais deviné à l'accent, qui ne trompe guère, la réelle expression dune âme blessée : j'en voyais la preuve dans cet abattement mélancolique, dans ces yeux émus dont l'éclat fébrile dénonçait une pensée maladive, dans cette attitude brisée du lutteur que la vie a vaincu. Et qu'on ne me parle pas de cet accablement qui suit la débauche et dont les ennemis d'Alfred de Musset ont si joyeusement triomphé ; je sais quelle a été sa vie, et comme tout le monde je la déplore ; mais en ce jour je n'aperçus rien en lui des ombres que fait l'ivresse dans l'intelligence ; il y avait la trace de ce que laissent d'amer et de lugubre dans l'âme les tour-

ments du doute, les tristesses de certaines natures délicates et fières en présence des agitations, des perplexités, des hontes de la vie humaine, les déceptions d'un cœur qui a palpité souvent et souvent souffert; il y avait quelque chose aussi du désespoir d'un naufragé.

Déjà, en effet, son génie était éteint, et l'on sait que depuis longues années ses illusions avaient sombré. Or ce n'est pas en vain que la puissance des illusions a été donnée à l'homme : elle est nécessaire à sa vie. Ce n'est pas en vain que la force de croire et d'espérer est innée en nous, car du jour où elle est détruite, il se passe Hans l'âme une révolution mystérieuse dont ceux-là seulement qui l'ont subie peuvent redire les péripéties et les angoisses, et l'âme, au sortir de cette lutte, n'est plus qu'une informe ruine. Alfred de Musset avait souffert profondément de ce vide soudain qui se fait dans l'homme quand les croyances sont englouties, et ce

fut la gloire de son génie que cette navrante douleur. Combien d'hommes aussi tristement éprouvés que lui, n'ont pas la force de réagir, s'abandonnent au courant qui les emporte et trouvent, ce qui est la suprême honte, un repos funeste dans leur propre abaissement. Mais les cœurs nobles, les grands esprits ne peuvent se consoler de ce qu'ils ont perdu ; ils sentent trop ce que valent les espérances et les enthousiasmes pour se résigner aisément à en oublier les joies sereines ; du fond de l'abîme ils aperçoivent la lumière, et ils élèvent vers elle, sans pouvoir l'atteindre, leurs désirs impatients et leurs regrets désespérés. Ils l'aiment d'autant plus qu'ils n'en sauraient plus jouir, et leurs soupirs, lorsque ces malheureux sont des poètes, prennent alors une harmonie bizarre, un accent funèbreet une déchirante éloquence. Rien de plus amer que ces larmes, rien de plus poétique et de plus touchant que ces sanglots. Toutes sortes d'échos sinistres de

voix intérieures se font alors entendre : les souvenirs chantent comme une idylle ; l'âme désolée en pleure les joies irréparables; elle s'indigne contre elle-même sans pouvoir relever ce qui est à jamais tombé, et l'œuvre du poète qui souffre de ce mal sans nom resplendit de mille sentiments divers : ici le passé y apparaît avec ses sourires et ses joies; il est la grâce de ces poèmes ; puis la douleur, comme une sombre antithèse, y fait entendre des notes graves et parfois des cris d'angoisse; la colère éclate à son tour avec ses transports et ses ironies, et l'hymne se transforme soudain en bizarres imprécations.

C'est par là qu'Alfred de Musset est grand, c'est par là qu'il arrive au cœur en même temps qu'il éblouit la pensée. Mais ici une question se pose devant l'esprit qui cherche à comprendre le poète : pourquoi et comment cette situation morale s'estelle produite ? tandis que d'autres grands génies, Lamartine, Hugo, par exemple,

ont gardé tout leur courage, pourquoi celui-là est-il tombé si vite au fond de ces abîmes qu'il maudit ? pourquoi en est-il venu a ce dégoût irrémédiable de toute chose humaine, à cet énervement absolu de toutes les forces de la vie, à cet état de l'intelligence et de l'Ame où l'homme effaré ne sachant plus à qui s'en prendre des erreurs et du vertige qui l'épouvantent, se regarde en pitié dans son abaissement et sent monter à ses lèvres de formidables invectives contre les dieux qui l'ont perdu ? Ceci est le secret de son génie : pour le connaître, il faut y pénétrer. On ne connaît pas Alfred de Musset si les causes qui ont formé le caractère spécial de son talent échappent au regard ; sa poésie est une énigme pour ceux qui ignorent au milieu de quelles idées il a écrit et sous l'empire de quelles passions. Son génie une fois admis, sous l'empire de quelles préoccupations s'est-il modifié ? comment le jeune homme qui

écrivait Mardoche, cette rapsodie, et la ridicule plaisanterie intitulée : la Ballade à la lune, est-il devenu le grand poëte des Nuits, l'élégant conteur de /Yamouna, le philosophe passionné de F Espoir en Dieu? comment est-ce le même homme qui a parlé le langage charmant, spirituel, empreint de marivaudage, qui est la grâce des Proverbes et comédies, et qui a chanté avec un accent terrible ses désenchantements blasphématoires dans Rolla ? autant d'antinomies qui paraissent singulières à la surface ; mais étudiez le type du poëte et son temps, et cette personnalité multiple, si bizarre qu'elle soit, révèle son unité et ses harmonies. Elle a son originalité qui parfois déroute , ses angles aigus qui rompent la perspective, mais l'analvse rajuste bien vite ces lignes momentanément brisées ; ce qui était épars se rassemble et se resserre ; h travers les complications mystérieuses el les fils embrouillés de cette pensée , l'homme apparaît , et il est le

centre où tout vient aboutir avec une sorte de logique ; ce qui semble au premier abord une contradiction est souvent une conséquence, et les apparentes antithèses, attentivement considérées , se trouvent n'être au fond que les suites naturelles et presque fatales d'une organisation développée d'après les lois ordinaires de l'esprit humain. Il faut sans doute faire la part du génie, dont les manifestations étranges déconcertent souvent l'observateur et rendent le lien logique plus difficile à saisir : mais ce lien existe; rien ne se fait par bonds : les œuvres de tout homme, même celles d'un fantaisiste comme Alfred de Musset, se déduisent régulièrement les unes des autres sous la double influence de la vie du poète et de son temps. Isolées, elles n'ont que leur sens esthétique; replacées par la critique dans leur cadre, c'est-àdire mêlées aux vicissitudes de l'âme qui les a produites et de l'époque qui les a vues naître, elles prennent toute leur va-

leur morale, toute leur physionomie vraie: c'est la seule manière féconde d'étudier les grands esprits. Essayons de trouver L'enchaînement naturel des sentiments qui ont produit chez Alfred de Musset l'enchaînement naturel de son œuvre, et une lumière se sera faite en nous sur lui et sur son œuvre ; une lumière de plus, c'est le but de toutes nos études; sinon, à quoi bon s'arrêter sur un caractère et sur un livre ? Rien de plus stérile que la critique si elle n'amène, à propos d'un homme ou d'un ouvrage, quelqu'utile réflexion sur un fait de la nature humaine.

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^| xaminons d'abord ce qu'était

É==S Alfred de Musset à l'époque où xM^t il commença d'écrire : il nous

faut ce point de départ comme hame pour que nous puissions juger des modifications successives que le caractère primitif a subies. Il était né d'une famille noble de l'Orléanais , dont d'Hozier a vérifié au siècle dernier la brillante généalogie. Dès l'enfance, il fut initié aux traditions du meilleur monde, dont il apprit sur-le-champ le langage pour ne l'oublier jamais , et en même temps aux idées littéraires, car son père, sans être un écrivain dans le sens le plus élevé du mot, était au moins un érudit et

un lettré. M. de Musset-Pathay a publié plusieurs ouvrages historiques, des voyages, des travaux agronomiques et surtout une excellente édition de Jean- Jacques Rousseau. Alfred de Musset trouva donc à son foyer, comme un héritage de famille, le goût des choses de l'esprit : d'excellentes études achevèrent cette première éducation de sa pensée. J'ai ouï dire qu'il aima dès le temps du collège et qu'il comprit tout de suite le mécanisme delà poésie latine, qu'il s'y exerça lui-même avec bonheur dans ses classes, et sans doute cette gymnastique intellectuelle ne fut pas sans influence sur son style. Quels qu'aient été plus tard ses excès de plume , au fond , de tels écarts n'affectent pas les grandes lignes de son talent; il reste malgré tout et en dépit de quelques débauches littéraires, un de nos écrivains les plus châtiés : son vers est pressé, nerveux, solide, résistant, il a autant de souplesse que de vigueur; la pensée se condense dans le terme avec une remar-

quable élasticité. Il dit bien tout ce qu'il veut dire, et rien de plus. Ce sont là de véritables qualités et que l'éducation classique développe et dirige. Si tous les bons écoliers de vers latins ne deviennent pas des poètes, il est certain qu'à un poëte apprenti la rude école du mètre de Virgile et de Lucain peut enseigner plus d'un secret. Alfred de Musset n'a pas appris la poésie chez les anciens, sans doute : elle était en lui à l'origine et c'est en écoutant les modernes qu'il s'est surpris lui-même à balbutier, puis à chanter admirablement sur un mode qu'il n'a emprunté à personne et que nul ne saurait imiter; mais il s'est accoutumé auprès des anciens à se plier aux lois du rhythme, et dans une intelligence de cette trempe, les leçons de Lucrèce, d'Horace et de Virgile saisissent le vif et ne s'oublient pas.

Quand il sortit du collège et à l'heure solennelle où quelque chose d'harmonieux s'agite confusément dans la pensée des

poètes, il se trouva en présence d'une situation littéraire si étrange que nous ne pouvons pas en trouver d'analogue dans l'histoire, sinon au point de vue des lalents — car il s'en est rencontré de plus complets — du moins au point de vue des principes complètement nouveaux, autant que des principes peuvent être nouveaux sous le soleil. On a trop souvent et trop savamment étudié cette période pour que j'ose en parler encore. On l'a appelée improprement le romantisme, ce qui était un mot barbare et une désignation fausse ; il faut l'appeler la liberté, ce qui est français d'abord, et ce qui est juste ensuite. Je n'en rappellerai ni les origines ni les gloires : tout le monde les connaît ; mais je me bornerai à faire remarquer que la grande force de ce mouvement est venue non pas tant encore du génie des maîtres qui l'ont dirigé, non pas tant de l'originalité des sujets qui les ont séduits, non pas tant même de leur glorieuse tentative d'affran-

chissement intellectuel que de l'opportunité de leur entreprise. C'est là un enseignement pour tous les temps et que notre génération ne doit pas dédaigner. Si les hommes justement illustres dont les œuvres ont jeté tant d'éclat sur notre littérature, ont obtenu une si belle renommée et produit des pages immortelles, c'est qu'ils ont rencontré, par une intuition spontanée, une inspiration contemporaine, puisé dans le siècle même les ondes sacrées de leur poésie , rompu avec des traditions qui avaient pu être excellentes autrefois, à des époques où elles étaient adaptées aux dispositions morales, sociales, politiques des esprits, mais qui n'avaient plus de raison d'être de nos jours. Toutes les fois que, par un hasard heureux, un homme supérieur comprend que la loi des littératures est de respirer l'air de leur siècle sans se laisser engourdir par l'attraction du passé, sans s'abandonner à de vains regrets et à des imitations stériles, une

renommée surgit el une haute poésie apparaît. Le malheur de notre temps est de ne pas sentir cette vérité, et par suite, de ne pas avoir obtenu encore, depuis que les maîtres de la première moitié du siècle, sauf de rares exceptions, sont les uns morts, les autres muets, les autres en décadence, un génie qui soit de force à creuser à son tour, non plus dans la mine des autres, qui est épuisée, mais sous ses pieds, là où personne n a encore fouillé, dans l'esprit même de L'époque, là où la mine est riche , car elle est inexplorée. Dieu donne à toutes les époques une poésie qu'il s'agit seulement de comprendre et d'exprimer; il y a toujours des trésors enfouis, mais nos mineurs ne semblent pas savoir où se trouvent les filons nouveaux. Ils vont et viennent éperdus, se plaignant de leur temps et des hommes. A quoi servent ces lamentations inutiles et ces courses effarées? Il n'y a pas à courir si loin. Regardez autour de vous.

sur le sol que vous foulez et qui est gonflé de richesses; donnez un coup de pioche profondément, ici-même, là où vous êtes ; la mine est vierge et elle est féconde. Les grands écrivains de la Restauration l'avaient compris ; c'est leur gloire ineffaçable. Ils ont fidèlement exprimé les rêves, les délires, les splendeurs de leur temps; ils ont réalisé en eux, grâce à leur rare intelligence des conditions littéraires, et grâce aussi à la hauteur de leur talent, ce qui est l'idéal d'une littérature, à savoir des œuvres qui, par la forme, sont de tous les siècles, et par le fond ne sont que d'un seul, celui-là où elles ont été écrites, et qui portent le double cachet nécessaire à tout ce qui doit subsister : la beauté d'abord, la beauté du style et de la pensée, la vie enfin, qui ne s'imite pas et que Ion ne communique jamais à un ouvrage si l'on n'y fait palpiter le souffle du siècle où l'on écrit et les passions contemporaines.

Alfred de Musset se trouva lancé dès l'abord sur cette voie sans y avoir de mérite, car cette voie était tracée ; nul ne pouvait y échapper; des maîtres y entraînaient après eux, de gré ou de force, toute une génération enthousiaste. Assurément c'était beau, mais le ver était dans le fruit. A l'époque où parut le jeune poète, on en était déjà à la seconde période du mouvement ; ce n'était plus l'élan chrétien de 1820, la mélancolie suave et tendre des Premières Méditations, la revendication ferme, mais timide encore, aune liberté nécessaire : la victoire était complète, et il y avait dans Jes esprits le trouble des vainqueurs qui ne savent comment s'organiser. Les idées libérales d'alors étaient, par une logique irrésistible, devenues la passion politique de la jeune génération littéraire, qui en avait adopté violemment tous les principes. Le scepticisme voltairien que les libéraux du temps opposaient, plutôt par taquinerie que par conviction, au ca-

tholicisme fervent de la cour et de l'opinion légitimiste, avait gagné par une contagion naturelle les hommes de lettres de la nouvelle école. Ils répudiaient déjà, les uns leur propre passé, leurs hymnes religieux et leurs cantiques royalistes; les autres, les convictions de leurs devanciers; le doute, et un doute pénible, agité de remords et d'inquiétudes, dominait presque tous les esprits. Le chef de ce grand mouvement littéraire, Victor Hugo lui-même, subissait une transformation que les partis ne lui ont point pardonnée : on sentait déjà, d'après certains symptômes, qu'il était entraîné par ses amis, par le mouvement général des idées, par les tendances de son génie, vers un scepticisme bizarre, travaillé d'aspirations confuses, de vagues regrets , exprimé sous la forme d'une douleur harmonieuse. En même temps, et par la force des choses , la mélancolie, qui avait été le point de départ de la jeune école, prit un caractère nou-

veau; avec le scepticisme, elle perdit le sentiment des aspirations idéales vers des régions plus hautes : elle chercha moins l'infini que l'indéfini; elle trouva dans l'absence de croyances une expression plus sombre, elle devint violente, désespérée, elle s'irrita contre les ténèbres où elle s'était plongée ; parfois elle fut amère, superbe, railleuse; elle s'attaqua aux choses les plus saintes, aux plus respectables devoirs, avec une sorte de dédain systématique; pour plusieurs elle fut une mode; nombre de jeunes gens l'adoptèrent comme une pose et pour le plaisir de faire scandale; quelques-uns s'en servirent comme d'un moven de succès; quelques autres la prirent au sérieux avec une frénésie lugubre; il y eut des malheureux qui en vinrent au suicide ; il en est d'autres dont elle a accablé l'âme, qu'elle a amenés à rechercher la satisfaction brutale des appétits matériels, puisque le scepticisme leur défendait les grandes espérances,

qu'elle a conduits à la ruine absolue de leur volonté et de leur courage.

Alfred de Musset débuta dans le monde à cette époque de crise dont il eut le malheur d'être le représentant, et d'exprimer complètement dans ses vers les erreurs funestes, les désenchantements lyriques et la fiévreuse exaspération. Il fut le poëte de la seconde période du romantisme, parce qu'il la personnifia tout entière. Qu'on ne s'y trompe pas, au moment des grands succès d'Alfred de Musset, c'était bien. lui qui était l'homme de sa génération. Victor Hugo, sur les hauteurs où s'élevait son génie, dans Les Voix intérieures et surtout dans Les Rayons et les ombres, son plus beau livre, était devenu moins populaire parmi cette jeunesse sensuelle, incroyante, ironique et triste par la nature même de son ironie, que ce jeune nouveau venu personnifiant un matérialisme ardent, sceptique et moqueur.

Alfred de Musset était né dans un siècle

incrédule, et il s'était pénétré de cette incrédulité, non pas toutefois sans un frémissement de l'imagination. Je retrouve la trace de ces agitations douloureuses dans un court fragment oublié par lui lorsqu'il publia ses œuvres, et qui parut en 1830, dans une Revue, sous ce titre : le Tableau d'Eglise. C'est une sorte de rêverie pénible devant la figure du Christ, qui lui apparaît pendant son sommeil. — « Jésus, Jésus! m'écriai-je, sommes-nous frères?... Oui tu es sorti comme moi des entrailles d'une femme — — Un sourire plus doux et plus triste encore que le premier fut sa réponse; un inexprimable regret me saisit. — T'aurais-je méconnu ? Une étincelle électrique qui s'échappa de sa main me traversa rapidement. Ainsi consterné , je retombai dans les ténèbres ; alors, sa voix se fit entendre à mon ortille : — Méconnu ! non pas par toi !.. . » L'homme qui écrivait ces lignes n'avait pas vingt ans ; déjà ses doutes, déjà son impiété étaient pour

sa pensée comme une torture : il blasphémait et il adorait tout ensemble, avec une poétique éloquence : « Des millions d'anges tombent des plaines célestes ; c'en est fait : Christ, ton ouvrage est détruit. Ainsi le sang des martyrs qui s'est séché dans les flammes, tant de soupirs, tant de plaintes, tant de larmes, tout est perdu! Qui oserait placer la première pierre d'un autre édifice sur les ruines de celui-ci ? tout est perdu

pour l'éternité Que l'être dont la raison

se révolta le plus contre la superstition humaine pleure donc sur ta chute , 6 Christ! que ses larmes se mêlent à celles de ta mère au pied de ta croix sanglante1! » Il y a là, évidemment, un accent de douleur sincère; mais les distractions du monde la devaient rendre stérile encore ; elle était prématurée et impuissante; c'était l'élan d'un homme de génie qui devance l'heure des luttes et des décep-

i. Je dois la connaissance de ce fragment à M. Ed. Fournier

tions, et non pas encore le cri d'un cœur souverainement désabusé. Plus tard seulement, cet instant devait venir, et lorsqu'Alfred de Musset écrivit Rolla , où se retrouve plus d'une expression, plus d'un mot du Tableau d'Église, il avait parcouru la voie épineuse, et sa parole inspirée disait complètement , sur un rhvthme sublime, tout ce que la vie lui avait coûté et tout ce qu'il avait souffert.

Au moment où il jetait à la publicité cette petite œuvre en prose dont je viens de citer quelques lignes, il songeait plus a l'art et au plaisir qu'à Dieu. Il était jeune, impatient de jouir de la vie; aucun frein religieux et moral ne lui imposait une contrainte salutaire; il se précipita 'dans tous les excès avec la fougue de son âge, l'emportement de son imagination, et il permit à ses vers d'exprimer ses égarements. Il réveilla ainsi le sentiment littéraire, un peu lassé dès lors; mais ce fut en s'adressant moins à l'esprit qu'aux sens, en flat-

tant le matérialisme de la foule. Il devait plus tard en porter la peine; mais il est certain qu'il émut la curiosité publique, d'abord en portant le romantisme aux extrêmes, en renchérissant avec une violence dont il devait sourire lui-même sur les excès des plus hardis, en inventant une littérature plus excentrique, plus dévergondée dans ses allures poétiques qu'il ne s'en était rencontré encore, surtout en introduisant dans ses poëmes des scènes dont le cynisme et la crudité charmaient le goût énervé de plusieurs et les entraînements de la jeunesse.

Il parlait de toutes ces passions avec l'ardeur et la fièvre de ceux qui les partagent, ce qui est une séduction de plus, et aussi avec une grande richesse de couleur, un merveilleux luxe d'accessoires, une étincelante variété de style. Il fut un peintre éblouissant; nul ne l'a dépassé pour l'éclat, et sa poésie de cette époque justifie les enthousiasmes qui l'ont accueil-

lie. Oublions quelques divagations puériles et quelques excès de plume, nous avons toujours devant les yeux l'œuvre d'un coloriste puissant. Il sait, sur la trame compliquée d'un texte obscur , faire éclater , comme une broderie, la pourpre et l'or de ses descriptions. Il sait faire rayonner son style comme les mers d'Orient sous les feux du soleil, comme les yeux des belles Espagnoles, comme les girandoles des fttes vénitiennes; il sait créer, comme Byron, des types étranges, prodiguer un langage aussi harmonieux que la brise de l'Adriatique, des vers brillants comme la poignée du sabre d'un pacha et la rouge banderille du picador, des personnages saisissants et bizarres, comme les brcwi et les matamores de l'Italie du seizième siècle. Puis, il avait des transports incomparables de jeunesse et d'amour : le soleil du Midi inonde les héros des Contes cF Espagne de ses radieuses clartés ; on dirait qu'ils ont du feu mêlé au sang de leurs veines; le vin de

cette coupe pétille sous les jeux de la lumière orientale ; il y a une tempête dans ces âmes. Ici ce sont des chansons voluptueuses dites par un amant sous le balcon de sa belle; plus loin la sérénade est interrompue par l'attaque brusque et sanglante d'un rival jaloux. Partout l'antithèse de l'amour et de la guerre; des luttes, des rapières, des dagues, des guitares et des éventails. Lorsqu'on a lu les Marrons du feu, Don Paez, Porcia, on se demande avec stupéfaction, quel fiévreux emportement dictait ces pages au jeune poëte et comment il pouvait allier au plus flagrant matérialisme ces trésors de fantaisie , et parfois cette suavité de l'expression. C'est qu'il y avait toujours une sorte de fluctuation dans sa pensée, une lutte instinctive entre l'élan vers les choses spirituelles et l'attraction vers les joies terrestres. Parfois ces tendances supérieures se reproduisaient seulement dans la forme, qui soudain prenait des ailes, parfois aussi

elles envahissaient l'idée elle-même. Voici un passage qui n'a pas encore été recueilli dans ses œuvres , et qui date de ses premiers jours : n'y sentez- vous pas frémir un souffle chrétien ?

Elle sort d'un caveau que la foule environne

Des fleurs, un crucifix.... des femmes à genoux ! O sœurs ! ô pâles sœurs ! sur qui donc priez-vous ? Qui de vous va mourir? qui de vous abandonne Un vain reste rie jours oubliés ou perdus? Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus! Que le sort les épargne ou qu'il ^ ous les demande, Vous attendez la mort dans des habits de deuil, Et qui sait si pour vous la distance est plus grande Ou de la vie au cloître, ou du cloître au cercueil'.

Étrange et mystérieuse intelligence, qui se déhattait entre le scepticisme et l'espoir! La France avait un grand poëte de plus : les classiques, comme on disait alors, éperdus devant le rayonnement poétique

i. Même note que pour la citation précédente. Ces vers, qui font partie d'une pièce intitulée : le Saule, ont été publiés dans le Keepsake américain (i83i), où M. Ed. Fournier les a retrouvés.

de cet enfant de vingt ans, essayaient bien de hausser les épaules , mais ils ne pouvaient se dissimuler le mérite de celte forme et de cette splendeur. Plus d'un tableau est digne de Véronèse, plus d'un hymne fait songer aux psaumes, et il y a des scènes terribles qui éclatent tout à coup au milieu d'un de ces paysages abrupts, chers au pinceau de Salvator Rosa.

,^^l V: e début était brillant

mais

l'esprit humain subit d'étranges fatalités. Il ne se peut pas faire que l'on s'arrête sur une pente et qu'un génie surexcité de la sorte ne soit pas entraîné aux abîmes. Tout se tient dans l'ordre intellectuel et moral, et ce grand succès des Contes d'Espagne, Alfred de Musset devait en être la victime. S'il écrivit cette œuvre , c'est que les passions matérielles l'emportaient dans son âme; pour lui, à cette époque, en dépit de quelques contradictions éloquentes , Dieu est un mot, l'immortalité une chimère, la morale un préjugé ridicule. Son impétueuse jeunesse méprise comme un

hochet inutile tout ce qui n'est pas le plaisir insolent et superbe; ses sens exaspérés ne reconnaissent d'autre loi que le caprice j d'autre limite que la satiété. Tout cela est beau : le poëte a vingt ans, il a des cheveux blonds et un charmant sourire; partout des applaudissements, des mains tendues, des succès faciles. Heure d'enivrement et de joie! il semble qu'il fallait être un moraliste bien pédant pour s'affliger de ce succès et pour pleurer sur ce jeune homme adulé partout et radieux de sa victoire. Et cependant, quel deuil devait suivre ces jours de triomphe! c'est Alfred de Musset lui-même qui le dira avec un accent sinistre :

Ali ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond !

Il le sentait lui-même, le malheureux poëte ! il y avait une tache ineffaçable au

^v^N % e début était brillant , mais l'esprit humain subit d'étranges rg&2 fatalités. Il ne se peut pas faire que l'on s'arrête sur une pente et qu'un génie surexcité de la sorte ne soit pas entraîné aux abîmes. Tout se tient dans l'ordre intellectuel et moral, et ce grand succès des Contes d'Espagne, Alfred de Musset devait en être la victime. S'il écrivit cette œuvre , c'est que les passions matérielles l'emportaient dans son âme; pour lui, à cette époque, en dépit de quelques contradictions éloquentes , Dieu est un mot, l'immortalité une chimère, la morale un préjugé ridicule. Son impétueuse jeunesse méprise comme un

hochet inutile tout ce qui n'est pas le plaisir insolent et superbe; ses sens exaspérés ne reconnaissent d'autre loi que le caprice j d'autre limite que la satiété. Tout cela est beau : le poète a vingt ans, il a des cheveux blonds et un charmant sourire; partout des applaudissements, des mains tendues, des succès faciles. Heure d'enivrement et de joie! il semble qu'il fallait être un moraliste bien pédant pour s'affliger de ce succès et pour pleurer sur ce jeune homme adulé partout et radieux de sa victoire. Et cependant, quel deuil devait suivre ces jours de triomphe! c'est Alfred de Musset lui-même qui le dira avec un accent sinistre :

Ali ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond !

Il le sentait lui-même, le malheureux poète ! il y avait une tache ineffaçable au

fond de son cœur. Le scepticisme avait fait son œuvre : quelque chose de saint et sacré s'était brisé en lui. C'est une loi : la théorie vicieuse entraîne les actes qui réagissent à leur tour sur la pensée ; il se fait entre ces deux forces humaines, la volonté et l'intelligence, un échange funeste de paradoxes et de fautes jusqu'au jour où les actes l'emportent sur l'intelligence et même sur la volonté. Alors on roule sur une voie fatale, on est pris dans les rets que l'on a tissés : la matière, dont on a aimé les séductions perfides, devient une despotique ennemie ; elle opprime le cœur, elle écrase l'esprit, elle dégrade l'âme. Après s'être servie des facultés morales pour dominer, elle domine à son tour les facultés complaisantes et désormais soumises, elle inspire d'abord des œuvres où elle apparaît tout entière avec sa sève ardente, ses bouillonnements fiévreux, ses transports aveugles; puis quand cette flamme s'éteint, elle saisit l'esprit, le courbe, l'étouffé,

l'asphyxie pour ainsi dire, le fait silencieux et morne, jusqu'au jour où le corps luimême succombe dans la lutte et où elle triomphe sur des ruines.

Telle a été la destinée d'Alfred de Musset. Comme tout cela s'enchaîne avec une remarquable logique ! comme les œuvres sont la conséquence de la vie , et par suite, comme la vie est la conséquence des œuvres ! L'homme qui a écrit les Contes d Espagne va s'enfoncer de plus en plus dans les abîmes; il s'abandonnera, non plus seulement aux passions de l'amour, mais à d'autres plus dégradantes, aux séductions de l'ivresse. Puis viendra à son heure, dans un tempérament ruiné, dans une âme blasée, cette mélancolie terrible dont j'ai décrit plus haut les symptômes, ce désespoir morne et navrant. Pendant longtemps toutefois, le poëte, avec sa riche imagination, va lutter encore ; il retrouvera çà et là, par un puissant effort, les inspirations élevées. C'est alors qu'il écrit les spiri-

tuelles scènes du Spectacle dans un fauteuil, le conte léger et original qui est intitulé Namouna; c'est alors qu'avec la distinction et les façons de dire du gentilhomme et de l'homme du monde, il crayonnera ses Proverbes charmants dont le plus grand nombre restera non pas seulement au théâtre, ce qui est déjà rare, mais dans les mémoires, ce qui est plus rare encore; c'est alors enfin qu'il chantera, dans une hymne qui est demeurée son chef-d'œuvre, la mort de la Malibran, cette jeune ombre que la mort a frappée sous tant de couronnes, au bruit des applaudissements enthousiastes :

Ces pleurs sur tes bras nus quand tu chantais le Saule, N'était-ce pas hier, pâle Desdémona!

La Malibran restera vivante à jamais dans ces beaux vers d'un poète qui avait tout compris, même l'amour pur, même la sainte mort de l'artiste pour son art, qui aspirait vers l'idéal et en décrivait parfois les féli-

cités souveraines avec entraînement, mais que de fatales passions repoussaient toujours dans l'abîme d'où il voulait en vain sortir. Je ne sais rien de plus triste que ces luttes de l'esprit contre la matière, où l'esprit est définitivement vaincu. Alfred de Musset en souffrait à mourir ; il se débattait contre les étreintes de son bourreau, mais en vain ; il sentait peu à peu s'amonceler en lui des trésors de colère et de pitié; il s'indignait contre sa faiblesse, contre les terribles divinités du siècle qui l'avaient perdu ; il se savait frappé à mort et il se retournait avec désespoir vers le ciel, qu'il croyait vide. 11 était saisi alors d'une angoisse profonde; tout ce que les hommes avaient adoré lui semblait anéanti, et il voyait devant lui avec terreur des mystères qu'il ne pouvait sonder ; il regrettait alors des croyances consolatrices et jus' qu'à des erreurs évanouies.

Comme tous les génies souffrants, il avait aussi ses heures d'ironie et de dédain.

Son poërae la Coupe et les Lèvres est amer à la fois el terrible; c'est par la raillerie que plusieurs de ses contes révèlent une douleur intense. Sa mélancolie prenait volontiers cette forme : «Je ne pleure pas souvent, dit-il, dans un conte publié sous ses seules initiales et perdu au fond des bibliothèques, car, ou ma douleur passagère est trop profonde pour demander des larmes, ou ma tristesse habituelle m'empêche d'en trouver dans mes veux. Les esprits légers seuls pleurent aisément1. » Le rire, mais quel rire pénible! était souvent la forme de son précoce désenchantement : que de passages je pourrais citer dans ses œuvres ! Mais voici un fragment enfoui dans un petit journal de l'époque et sans doute inconnu au lecteur : Alfred de Musset y exprimait, sous la figure du célèbre héros de Molière, de Byron et de xMozart, ses propres amertumes de voluptueux

i. V Anglais mangeur d'opium, traduit de l'anglais par A. D. M. Paris, Marne et Delaunay, 1828.

blasé ; la Matinée de don Juan , tel est le titre de ce bizarre dialogue entre l'épicurien moderne et son valet Leporello.

Don Juan bâille, don Juan s'ennuie, son laquais importun Ta éveillé trop tôt ; il n'est que midi et quart ; ses créanciers sont déjà dans l'antichambre, mais il se garde de payer les uns pour ne point désobliger les au 1res: il y a un billet doux à son adresse, mais il le brûle : il en a tant vu ! il ne sait que faire et n'imagine rien de mieux pour se distraire que de relire la liste de ses maîtresses pour retrouver par le souvenir quelque chose des voluptés passées; mais à chaque nom qui reparaît il laisse échapper un sourire moqueur, une phrase dédaigneuse ou un mot d'oubli.

Leporello. — La baronne de Valmont.

Don Juan. — Quelle paire de moustaches elle avait !

Leporello. — Henriette Merteuil, sans date.

Don Juan. — Passe!

Leporello. — Miss Julia Pipty.

Don Juan. — Charmante fille! Elle était bête comme une oie.

Leporello. — Jeanne Trois-Etoiles.

Don Juan. — C'était un lundi gras, — etc., etc.

Quelques noms encore, puis don Juan, lassé de les entendre, s'écrie en s'adressant à lui-même et à sa propre folie : « Et que te reste-t-il pour avoir voulu te désaltérer tant de fois ? une soif ardente, ô mon Dieu ! » Parole étrange et profonde ! N est-ce pas là ce qui désespère ceux qui ont bu trop avidement à cette coupe? désirs inassouvis et rêves insatiables, passions inépuisées ! antithèse douloureuse des sens fatigués et de l'imagination en délire! sentiment vertigineux de l'inconnu, de l'impossible et de l'infini! Alfred de Musset, lui aussi, comme don Juan, avait vu son âme retomber ainsi sur elle-même, après ces élans inutiles, et cependant il persistait encore

à chercher dans les voluptés ces satisfactions décisives qu'elles ne donnent pas, et qu'il était condamné à poursuivre toujours sans jamais les connaître. Il se représentait encore dans ce bizarre dialogue : don Juan veut une nouvelle aventure, mais il est raffiné désormais et prétend trouver ce qu'il ne connaît pas : à tout ce que Leporello propose il répond par quelque raillerie : il ne veut ni de cette « grosse ronde, rebondie poulette dont l'œil babille, » ni de cette «petite Cendrillon qui trottine à côté d'un chanoine, » ni de «cette duchesse d'antichambre, » ni d'une prude, ni de ce « pâle narcisse, la démarche à l'anglaise et les yeux battus, » tout cela est pour lui, et de longtemps, pays conquis et plaisir usé; il lui faut quelque virginité mystérieuse, quelque vertu toute neuve : il s'écrie avec une audacieuse et cynique éloquence : « Celui qui sent son corps brûler par les ardeurs de l'été doit plongersa tête dans une source plus pure et plus fraîche que le cristal ;

44 LES JEUNES OtMBRES.

passe, Leporello : j'aime assez en hiver la neige où personne n'a marché. » Et quand il croit avoir trouvé ce trésor inconnu, a Lève-moi donc, dit-il à Leporello, et me donne mon corset ! » Quelle fantaisie étrange que cette courte scène, et comme le poète y a peint admirablement ses propres désirs flottants , son matérialisme inquiet, la fatigue de son âme et les impatiences vagues de sa pensée !

Au fond, toutes les agitations qui se révélaient une à une dans certaines pages volantes — ludibria vend — préparaient quelque grande chose; ces petits torrents devaient se fondre en un fleuve impétueux et sonore : le jour vint où ces rêves prirent une forme et où son âme éclata. Une œuvre puissante était depuis longtemps en germe dans sa pensée : il écrivit Rolla. Ce poème est la prodigieuse conséqueuce de toute la vie d'Alfred de Musset ; il la résume et il exprime à la fois tout ce qu'elle a laissé en lui de sublimes émotions, d'ironie intense,

de génie lyrique, toutes les monstrueuses erreurs qui s'étaient successivement accumulées dans son esprit. Le poète a concentré là ce qui était épars dans ses œuvres ; mais comme c'est une loi morale que les fautes s'aggravent avec le temps et qu'on s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres, une fois qu'on y a pénétré, ce qui était passion dans les Contes cl 'Espagne , aux premières heures de la jeunesse, devient débauche dans Rolla ; ce qui était scepticisme dans la Coupe et les Lèvres s'est transformé en impiété dans le dernier poëme. La chanson commencée dans le boudoir de la marchesa d A ma e gui s'achève dans la maison suspecte au coin du carrefour, et la raillerie des causeries légères devient un blasphème orgueilleux. Rien de cela n'est étrange, il serait même singulier qu'il n'en fût pas ainsi. C'est l'histoire d'un si grand nombre de ceux qui entrent dans la vie, joyeux, étourdis, entraînés par tout ce qui brille, oublieux de tous les de-

voirs! Tout est charmant d'abord et tout leur sourit ; la grâce de leur âge, la mobilité de leurs impressions, cette élégance à part dont rayonnent même les fautes de la jeunesse, cachent la gravité du péril; mais quelques années s'écoulent et la dégradation apparaît. La foi aux nobles choses est morte, l'intelligence est remplie de paradoxes effrontés, l'âme est accablée sous une profonde tristesse, et la dignité est souvent détruite pour jamais. Alfred de Musset, par une prédestination toute spéciale de sa nature , échappa à cette dernière conséquence : il y a des grâces à part pour les êtres d'élite ; l'auteur de Rolla a le mérite de ne point accepter en souriant sa défaite, mais de protester avec une éloquente énergie et d'avoir gardé d'un temps qui n'est plus et d'une grandeur morale qu'il ne retrouve pas en lui-même un sentiment pareil à celui de l'exilé qui pleure la patrie absente. Il est incontestable que si l'on envisage ce poëme uniquement par le sujet, il est

difficile de voir une œuvre plus mal faite et plus absolument fausse. Les digressions forment les trois quarts de l'ouvrage ; le plan, s'il y en a jamais eu un, ce dont je doute, disparaît complètement sous les détails ; enfin ce héros immonde qui se prépare au suicide par une nuit passée dans un bouge ne parvient à inspirer aucun intérêt et aucune sympathie. Le poète a beau le déclarer, dans un élan d'enthousiasme que j'avoue n'avoir jamais pu comprendre,

Bon comme la pitié, grand comme l'espérance,

pour moi, et, j'en suis persuadé, pour tous les lecteurs, c'est là un vers sonore sans doute, et même un peu emphatique, mais rien de plus. Rolla n'en demeure pas moins un être infiniment méprisable qui traîne sa corruption effrontée du cabaret à la maison de jeu et de la maison de jeu au boudoir des plus ignobles courtisanes; il est descendu, je me trompe, il est tombé dans la boue et ne s'en relèvera jamais. Il termine

sa vie inutile et honteuse par la séduction d'une fille pure , à ce que dit l'auteur, ce dont on ne se serait jamais douté ; il se tue enfin, ce que nul ne regrette, mais ce qui n'en demeure pas moins une suprême lâcheté. Jamais héros de poëme ne fut moins héroïque et plus vil ; on a essayé bien des réhabilitations de nos jours, rarement il s'est rompu plus de lances en faveur des âmes perverses ou vicieuses, mais du moins le poète relève par quelque grande vertu, par quelque chaste amour, le type dégradé qu'il prétend couronner d'une auréole; ici, rien : jusqu'au bout Rolla demeure au fond des abîmes ; nul rayon ne vient luire sur son front, pas une pensée vraiment élevée n'illumine son intelligence abaissée; il n'y a pas un cri du cœur, pas un souffle d'âme chez ce misérable physiquement et moralement ruiné par la débauche. Lorsqu'en terminant le poème , Alfred de Musset s'écrie :

Et pendant un instant tous deux avaient aimé!

on se demande s'il en était venu à ignorer même ce que c'est que le véritable amour, pour en parler de la sorte et pour en prostituer ainsi le nom sacré.

Mais quoi ! ce n'est pas là qu'il faut chercher la poésie du maître : on n'y trouverait qu'un sophisme monstrueux mal démontré et maladroitement exposé. C'est dans les détails, dans les digressions d'une incomparable éloquence que le poète se révèle et qu'on retrouve les sentiments bons ou mauvais, mais toujours sincères, longtemps contenus en lui-même et tout à coup exprimés dans un langage sublime.

C'est alors, c'est au milieu de ce débordement, si je puis dire, d'une imagination féconde, qu'il est vraiment lui-même, et qu'il se livre tout entier. Ses admirations d'artiste, ses découragements de philosophe, ses indignations d'homme inférieur à son idéal, les préoccupations de son génie poétique, les amertumes de son cœur, le* cortège funèbre de ses illusions détruites et

de ses rêves déçus, le murmure confus que formaient en lui sans cesse la prière et le blasphème, l'ensemble de son âme, enfin, avec ce qu'elle avait de débile et de fort, de sublime et de dégradé, apparaissent dans toute leur violente beauté, dans toutes leurs inconséquences si profondément naturelles, dans toute leur majesté lyrique. Je ne sache rien de plus beau, dans aucune langue, que cette résurrection du paganisme essayée dans les merveilleux vers qui ouvrent le poëme. Alfred de Musset semble avoir pénétré par la pensée dans le vrai monde des idées païennes : ce n'est plus la roide et fictive mythologie classique; c'est le mythe réel, tel que les maîtres de l'antiquité l'ont compris, cachant un matérialisme ardent sous le voile de formes exquises ; Lucrèce, l'athée, eût chanté ainsi les dieux des premiers âges, ces forces vivantes dont l'imagination populaire avait fait de merveilleuses et charmantes créations : je retrouve la radieuse couleur de

sa poésie clans ces vers qui sont dans toutes les mémoires :

Regrettez-vous ce temps où le ciel sur la terre Vivait et respirait dans un peuple de dieux, Où Vénus-Astarté, fille de l'onde amère Secouait, vierge encore, les larmes de sa mère Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les nymphes lascives, Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives, Les faunes indolents couchés dans les roseaux?

Je ne sais si je me fais illusion, mais cette mythologie-là me semble plus vraie que l'autre, la mythologie classique, qui a produit bien des chefs-d'œuvre et bien des rapsodies, bien des statues merveilleuses et bien des sujets de pendule. L'antiquité a été comprise ainsi pour la première fois chez les poètes modernes par Gœthe : la seconde partie du Faust évoque aussi les formes bizarres d'une mythologie inconnue au vulgaire. Alfred de Musset, sans pénétrer aussi profondément dans ces questions, a été ému du même sentiment, et

l'exprime dans les plus beaux vers que les mythes grecs aient inspirés dans notre littérature contemporaine. Il se sentait d'ailleurs attiré par ses instincts d'artiste vers la Grèce : nul ne peut échapper à la séduction de la beauté antique ; en vain on veut la fuir, elle s'impose à la pensée ; tout homme qui porte en soi le sens de la forme idéale, c'est-à-dire tout poète vraiment digne de ce nom est visité, à son heure, par la mystérieuse vision; plus il s'élève sur les hauteurs de l'art, plus il aperçoit le génie grec dans une immense clarté. Alfred de Musset avait été hanté par l'immortel fantôme ; sans doute, ce qu'il exprime avant tout dans ses vers, c'est, d'après le sens vrai de la mythologie, la vie frémissante de la matière féconde, incarnée dans les anciens dieux ; sans doute, sa pensée matérialiste devait se retrouver à la fin de l'éblouissante évocation, mais il avait été séduit, comme Gœthe, par la grâce ineffable des types rêvés par les

ALFRKD DE MUSSET. 03

poètes de l'Ionie, il avait subi la fascination de l'enchanteresse, qui, après avoirinspiré les sculpteurs et les rapsodes de la Grèce, est demeurée la passion et la joie des artistes de tous les siècles. 11 céda enfin à l'attrait invincible, et si ce ne fut pas là, si ce ne devait pas être, en effet, le dernier mot de son génie moral, du moins, au point de vue exclusif de l'art et de là forme, il n'a jamais dépassé, dans ses plus belles heures, cette invocation harmonieuse aux divinités disparues.

Elles sont disparues malgré leur beauté souveraine : quel dieu le poète va-t-il adorer ? Est-ce celui qui a jeté du haut du Golgotha le cri mystérieux de son agonie, et qui tendait ses bras sanglants à toutes les générations? Hélas! cette foi était détruite dans le cœur d'Alfred de Musset : on sait quel air il avait respiré, et surtout quelles erreurs l'avaient perdu. Du moins a-t-il eu le mérite de reconnaître la

grandeur de la loi qu'il déclare ne pas accepter :

O Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Daus tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants.

Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte !

Quel aveu et quel sophisme poétique !

Mais on ne discute pas les poètes. Sachons gré à ce sceptique de n'avoir pas caché la douleur de son scepticisme. Elle est profonde, et ce n'est pas sans une émotion pénible qu'il s'écrie :

Ta gloire est morte, ô Christ, et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé !

Il ne se console pas en rêvant la venue d'un nouveau Messie :

Qui de nous ! qui de nous va devenir un dieu ?

Il sent le vide en son âme, et dans ces vers, j'aperçois avant tout l'accent d'un désespoir sincère, la terreur du néant,

la pénible lassitude du voyageur égaré dans un désert, et qui ne sait où trouver, sous le ciel, une source vive et un abri.

Gardons-nous cependant, tout en reconnaissant ce qu'Alfred de Musset a souffert, d'absoudre complètement de telles paroles. S'il est vrai que le temps où il a vécu, l'influence de ceux qui l'ont entouré dès l'origine, lui aient été funestes, on ne peut se dissimuler que ses fautes l'ont entraîné plus que son siècle.

Te suis "venu trop tard dans un monde trop vieux !

s'écrie-t-il dans Rolla. Est-ce absolument vrai? Je ne crois pas. Trop souvent on accuse son temps quand on ne veut pas s'accuser soi-même, et il en coûte moins de déclarer qu'on renie l'Evangile à cause de ses contemporains, que de reconnaître franchement que l'on est trop attaché à ses passions pour accepter la loi chaste, et trop égoïste pour croire au dévouement de Jésus-Christ. Demeurons

toutefois indulgents pour ce grand poëte, même dans cette erreur, parce qu'il n'est pas de ceux à qui l'on peut reprocher de chercher des prétextes et de se complaire dans une forfanterie emphatique; s'il a été quelquefois injuste, et s'il a forcé la note, il demeure respectahle dans sa douleur, parce qu'on y sent au fond une âme hlessée, une fière nature atteinte par ses propres fautes, il est vrai, mais aussi par mille autres causes, dans la foi, dans les sentiments les plus nobles, dans toutes les hautes pensées qu'elle était digne de comprendre et d'aimer. Son trouble a été grand. « Il est certain, dit-il, que je vais et viens ici et là, comme un renard dans une ménagerie; mais, il n'est pas prouvé que cela s'appelle vivre. Ainsi pourtant , l'âge

arrive et la mort A quoi vais-je rêver1? »

Il a maudit, d'ailleurs, les sophistes avec une éloqueuce qui n'a rien d'affecté : dans

i . Faire sans titre, proverbe qui ne se trouve pas

son imprécation contre Voltaire, il est impossible de méconnaître le cri de son cœur et l'explosion d'une colère vraiment touchante ; s'il ne faut pas prendre à la lettre toutes les expressions de cette invective, nous acceptons pleinement pour le scepticisme, pour l'impiété que Voltaire personnifie dans ce poëme, les reproches sanglants de cet incrédule désolé. C'est par là, c'est par ces élans sublimes qu'Alfred de Musset se relève, comme homme, et s'honore comme poète. L'homme démontre par de tels vers tout ce qui vibre encore en lui de bon et de juste ; le poète rencontre des accents d'une merveilleuse harmonie, et ceci ne saurait nous surprendre : notre siècle, tout voltairien qu'on le suppose, est tellement pénétré par le christianisme, que nos grands poètes sont toujours heureusement inspirés, quand ils touchent

dans ses œuvres, mais dans le Dodecaton (livre des douze), in-8°, imprimé en 1837. (Citation empruntée aux recherches de M. Ed. Fournier.)

cette corde de la lyre ; ils sont toujours écoutés, soit qu'ils chantent, en croyants sincères, les grandeurs de l'histoire ou de la loi évangeiiques , soit qu'ils laissent , comme Alfred de Musset , tomber leurs larmes brûlantes sur le livre divin que leur âme n'a pas accepté.

l y a dans les hautes natures un instinct sublime qui les sauve toujours, l'instinct du ciel. Tout attaché qu'il eût été aux choses de la terre, Alfred de Musset avait des ailes. Les passions l'enchaînaient, mais son âme aspirait à s'élancer vers les hauteurs. Il semble que son génie ait dit comme le Psalmiste : « Des profondeurs de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur! » A la fin, il prend des forces dans l'indignation même que son abaissement lui inspire, et il remonte vers l'azur que ses yeux n'avaient pas quitté. C était là une admirable conséquence de sa vie, parce qu'il n'était point tombé assez bas, comme tant d'autres, pour ne

60 LES JEUWES OMBRES.

se point pouvoir relever. Ceux qui souffrent de leur chute, — et qui donc en avait plus que lui subi les angoisses ? — ne sont jamais abandonnés. Des retours imprévus sont réservés à leur âme, comme la récompense méritée par la douleur même qui les a navrés. Un homme, un grand poëte comme Alfred de Musset ne devait pas demeurer englouti ; il devait recevoir la grâce infinie d'une illumination supérieure et retrouver le chemin des cimes. Il était déchu, mais il était fort, et il se redressa, non sans blessure, mais encore vivant. C'est l'histoire de tous les grands cœurs.

Alors la muse reparaît; non plus celle qui lui a inspiré dans les veilles de l'orgie ou dans les ténèbres du désespoir tant d'hymnes bizarres, mais la muse tendre, pensive, consolatrice, qui vient dans la solitude des nuits sereines murmurer de douces paroles au poëte accablé. Il la reconnaît et il l'aime, et alors commencent

entre lui et elle ces impérissables cantiques dont nous savons tous par cœur les strophes mélodieuses :

O ma pauvre muse, est-ce toi?

O mon ange ; ô mon immortelle Seul être pudique et fidèle Où vive en cor l'amour de moi !

Oui, ce sont des cantiques, en vérité, que ces Nuits pleines de rêveries et d'inspirations suaves. Un apaisement mystérieux s'est fait dans cette pensée inquiète : un clair de lune infiniment chaste a succédé aux ardeurs du soleil brûlant. Bientôt une consolation plus haute est accordée à son âme : lui qui s'était courbé sous les déceptions et qui se laissait aller, indifférent ou cynique, à la plus énervante lassitude, il relève lentement la tête, il soupire, des larmes brûlantes montent dans ses yeux, il est ému par un sentiment dïvih qu'il croyait avoir oublié pour jamais : il parle, il chante V Espoir en Dieu!

Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, Si pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux?

Je souffre ! il est trop tard ! le monde s'est fait vieux ; Une immense espérance a traversé la terre : Malgré nous, vers le ciel, il faut lever les yeux!

Demeurons sur ces paroles : elles ont exprimé la dernière pensée de ce vaste esprit qui avait beaucoup appris à l'école de la vie, qui avait appris surtout le dédain de ce que font les hommes, et qui, harassé après une recherche inutile d'un lieu de repos et de joie, se réfugiait à la fin dans la contemplation des choses éternelles. Mais il était trop tard pour qu'il pût jouir de ce calme jusqu'alors inconnu ; déjà la mort, que ses excès avaient hâtée, avait commencé son œuvre; il semblait que, pour la terminer, elle eût attendu ce cri d'espérance et d'amour. Un tel hymne couronne bien cette œuvre ; pour ceux qui ne voient rien qu'à la surface, il est une antithèse, il est une inconséquence; pour nous, il est l'achèvement nécessaire de tous les chants du poète. Il

était contenu dans tous, et même dans ses blasphèmes et dans ses délires, puisque le sens du divin ne l'avait jamais abandonné. D'ailleurs n'est-ce pas une loi universelle ? Après le travail vient le repos; après la lutte vient la paix; après le tumulte des choses mortelles la sérénité des choses impérissables. Le voyageur qui a gravi les rudes pentes parmi les rochers et les ténèbres, et qui a laissé bien des gouttes de sang aux ronces du chemin, ne doit-il pas, au-dessus de la région des nuages, contempler l'azur infini?

MAURICE DE GEERIN

^ l y a vingt-deux ans, mourait à Paris un jeune homme qui demeura inconnu du plus grand nombre, malgré les quelques pages émues que lui consacra George Sand. Il se nommait Maurice de Guérin. Passionné pour la gloire littéraire, et digne peut-être de l'obtenir, s'il n'était point parvenu encore à dominer l'indifférence du monde, il

avait fait mieux peut-être, puisqu'il avait acquis d'impérissables amitiés. La foule oublie souvent ceux qu'elle a le plus van tés; mais le sentiment que Maurice de Guérin avait laissé dans de nobles âmes devait être plus fort que la mort. Ce sentiment a survécu en elles aux impressions primitives : le temps et les distractions de la vie n'ont pu l'éteindre ; il est demeuré envers une chère mémoire tel qu'il était du vivant du poëte, et le touchant spectacle de cette tombe prématurément ouverte lui a donné je ne sais quoi de respectueux et d'attendri, l'a élevé presque à la hauteur d'un culte envers l'ombre bien-aimée. C'est pourquoi les amis de ce jeune homme ont voulu réunir ses remarquables essais dans un livre que leur pieuse émotion a nommé Heliquiœ, et certains qu'après vingt-deux années ces fragments n'auraient point vieilli, ils ont espéré faire vivre à jamais la pensée de celui qui restera toujours jeune dans leurs immuables regrets.

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a. biographie de Maurice de Guérin n'offre point de ces événements romanesques dont le public suit avec un vif intérêt les incidents et les péripéties. Sans être vulgaire, elle est simple : elle touche, elle attire par sa gravité mélancolique, et non point par l'imprévu des aventures. On n'en considère pas moins avec recueillement l'aspect un peu effacé de cette vie méditative, et la physionomie rêveuse du jeune poëte qui nous parle maintenant du fond de sa tombe. Né d'une famille noble et ancienne, mais pauvre, élevé au château de ses pères, le Cayla, jusqu'à l'âge de quatorze ans, il vint à Paris, au collège

Stanislas, faire des études qui furent brillantes. Au sortir du collège, il se trouvait incertain sur la carrière qu'il devait choisir; trop timide pour oser tenter surle-champ la seule qui lui plût, la littérature, incapable d'ailleurs d'y réussir encore, il était trop agité cependant par le vague pressentiment de sa force et les sollicitations de son esprit pour se décider à en aborder une autre; aussi accepta-t-il avecjoie, vers 1 832, comme un compromis entre son irrésolution présente et les perspectives de l'avenir, de prendre place parmi ces jeunes gens qui formaient alors une sorte de séminaire laïque auprès d'un homme illustre à cette époque, seulement par les premiers volumes d'une œuvre catholique , auprès de M. de Lamennais. A la Chênaie, la solitude bretonne de l'auteur de Y Essai sur V indifférence , Guérin assista d'abord aux premiers rayonnements de ce grand esprit , puis il dut considérer plus tard, avec un trouble indécis encore ,

avec une douleur de disciple enthousiaste agité par une foi sincère, les colères, les résistances, la révolte ouverte enfin de celui qui sembla vouloir étonner le monde tour à tour par l'intensité de sa foi et l'audace de sa pensée libre, et qui fut la plus éloquente victime de la lutte , inévitable peut-être , mais funeste, entre l'idée moderne et l'aveuglement obstiné du pontificat romain.

Guérin ne prit cependant aucune part à la polémique de ce temps. Simple spectateur, spectateur ému , il est vrai, mais silencieux, il était au fond moins préoccupé de ces graves événements que de sa propre mé-. lancolie. On ne voit pas qu'il ait étudié ces questions théologiques et sociales : plus poète que philosophe, il vivait à la Chênaie , renfermé en lui-même , absorbé par de longues rêveries, entourant le maître d'une admiration plus passionnée que réfléchie. Il passait des heures inactives devant les nébuleux paysages de la Bretagne , à contempler le ciel, les arbres, les formes

de la nature, à pénétrer dans le dédale de son cœur avec une perspicacité pleine d'angoisses , de tristesse , de découragement. Il écrivait enfin chaque soir, sur ce cahier bien connu de ses amis sous le nom de Cahier vert , et publié aujourd'hui, ses impressions de la journée, fixait ainsi les moindres mouvements de son âme , réunissait les divers symptômes psychologiques dont il était fier, joyeux ou effrayé. Ainsi , tandis que la foudre grondait sur la tête du maître , tandis que M. de Lamennais se débattait sous les étreintes de son indignation présente et des orageux pressentiments de l'avenir, il s'était fait, sous le même toit, une retraite où le retentissement des bruits du monde était amorti par les préoccupations impérieuses d'une pensée attentive surtout aux murmures intérieurs, et qui était pour elle-même l'étude la plus aimée.

Mais enfin le jour vint où le divorce du maître avec l'Eglise étant consommé, la

réunion de la Chênaie se dispersa. Maurice, dont les désirs flottaient encore dans une indécision douloureuse, el dont l'anxiété s'était accrue à mesure qu'il avait creusé plus avant dans son propre cœur, reçut un asile tour à tour chez ses amis les plus chers, chez M. de la Morvonnais , au val de l'Arguenon , à la Brousse chez M. de Marzan. Mais ce n'était là qu'un état transitoire; le moment approchait où il faudrait envisager face à face la vie et le monde , lutter contre la malveillance des uns, vaincre l'indifférence des autres , se faire une place au milieu des hommes , se trouver en présence de ces difficultés qu'on ne peut surmonter sans une inébranlable persévérance. Maurice de Guérin, malheureusement , se connaissait trop bien lui-même pour se faire illusion : sa volonté flottante, l'habitude de la rêverie, une invincible tendance à d'énervantes mélancolies , les délicatesses même de sa nature si poétique, si sensible , si généreuse, étaient

pour lui des obstacles plus redoutables que ceux du dehors. Aussi dès qu'il fut aux prises avec la vie réelle , il se sentit inférieur à la lutte. Son âme n'avait point de force de résistance, et ne se donnait jamais par la réflexion qu'une énergie factice. Il poursuivit toutefois la carrière du professorat qu'il avait abordée pour en obtenir le pain quotidien , et il ajourna ses travaux littéraires. Mais son cœur n'était pas là; il ne pouvait apporter dans aucune autre carrière, cette ferveur, cette action qui soutiennent dans le combat et présagent la victoire. D'ailleurs, à cette époque de sa vie , le doute avait envahi son cœur et était venu lui enlever la grande ressource des âmes tendres , la prière et l'espoir en Dieu. Témoin de l'ardeur avec laquelle M. de Lamennais s'avançait chaque jour davantage dans les voies périlleuses, s'il ne s'y était point engagé avec lui, il avait senti du moins se troubler dans son esprit les notions de la foi chrétienne ; et voyant discuter ce

qu'il avait longtemps considéré comme la lumière, il n'osait plus affirmer que l'ombre : « Je ne sais d'où je suis et où je vais ! » s'écriait-il découragé. Cet état de lassitude religieuse fut de peu de durée . il revint bientôt à ses premières croyances, mais ses jours étaient comptés. Peu de temps après un mariage qui, faisant cesser les incertitudes de sa vie matérielle, allait donner à sa pensée le calme qu'il n'avait fait qu'entrevoir dans ses dernières années, il mourut à vingt-neuf ans.

tudions maintenant de plus près ^ cette intelligence et cette âme.

I Deux puissances existent chez Maurice de Guérin : la contemplation extérieure et l'analyse intime , et elles dominent toutes les autres. Elles semblent opposées, et cependant il les unit, mais par unesingulière opération de l'esprit. Guérin, dans ces fragments où il déposait jour à jour toutes ses idées , ne poursuit en vérité qu'un seul but, se connaître et se décrire. Il est clair que cette expérience a été le grand intérêt de sa vie, et il sait faire converger toutes les forces de son être vers ce centre unique, avec une méthode ingénue, mais sûre. Ainsi la contemplation, la

rêverie en présence des beautés naturelles ne Péloignent jamais de lui; c'est toujours par rapport à lui qu'il considère ou qu'il étudie les choses extérieures, et l'impression que sa sensibilité en reçoit l'occupe beaucoup plus que les objets eux-mêmes.

11 les décrit toutefois , comme il les a contemplés , avec une passion vive , mais il nous dit surtout quel sentiment ce qu'il a vu éveille en lui , et quelle direction ce spectacle a imprimé à ses pensées. Après avoir longtemps contemplé un paysage , il rentre en lui-même pour écouter le retentissement que la nature y a laissé après elle, et pour étudier le sens mystérieux de cette harmonie.

Il était de ces êtres nerveux et délicats dont les dispositions varient suivant les objets qui sont placés devant leurs yeux , et qui , n'ayant pas en eux une puissance supérieure aux influences secondaires, subissent presque fatalement l'ascendant des choses qui les entourent. Un rayon de so-

leil, un horizon chargé de pluie, c'est pour lui de la joie ou de la tristesse : « Jour de neige, écrit-il ; moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature. » Bientôt le ciel se rassérène : « C'est un azur, une limpidité, une clarté à vous mettre aux anges. » 11 est impossible d'être plus impérieusement subjugué par les phénomènes de l'atmosphère : « Ce vent , ce maudit vent d'ouest, dit-il, agitait si tristement mon âme; » et plus loin : « Par ces jours-là , il se révèle au fond de mon âme une sorte de désespoir étrange; » et ailleurs, s'exagérant à lui-même peut-être ce qu'il ressent, ou plutôt dominé par une sorte d'irritation maladive : « J'ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et l'année expire dans les convulsions d'une nuit sombre et orageuse. » Sa mélancolie est quelquefois trop forte pour que même le retour du beau temps parvienne à la dissiper; il y a des instants, il est vrai, où il s'écrie: « Jour

réjouissant, plein de soleil; brise tiède, parfum des bois , dans l'âme félicité ! » Mais il se roidit souvent contre cette impression bienfaisante : « Ce beau soleil, dira-t-il alors, qui me fait tant de bien d'ordinaire, a passé sur moi comme un astre éteint : il m'a laissé comme il m'a trouvé. » C'est ainsi que sa contemplation le ramène toujours vers lui-même, et cependant il comprenait, il aimait passionnément la nature. Il y a peu de paysagistes plus remarquables, lorsqu'il décrit en quelques mots brefs et sentis les horizons qu'il a sous les yeux, les nuages surtout. C'était une âme rêveuse et absorbée dans son rêve, mais il rêvait les yeux au ciel . Aussi combien de fois a-t-il étudié les formes des nuées! Combien de fois a-t-il suivi dans l'azur ces vapeurs lumineuses ou sombres, demeurant triste ou joyeux, selon leurs attitudes. A voir la netteté de ses descriptions, et surtout leur variété, j'incline à croire que, pareil au peintre qui travaille

d'après nature, il écrivait les yeux fixés sur son mouvant modèle. Chez la plupart des écrivains, l'aspect du ciel est une banalité du paysage; la description de Guérin a le caractère de la réalité : il y a là une précision qu'on n'obtient point par les seules ressources du souvenir. Qu'on me permette de citer quelques-uns de ces passages où il a su allier une remarquable élévation de style à une exactitude heureuse : « Les nuages volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt » . . . . « Le coucher du soleil est ravissant ; les nuages qui l'ont escorte vers l'occident s'ouvrent comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Quelques-uns s'en reviennent et remontent dans le ciel ; les plus lourds restent là aux

portes du palais. Ils ne touchent pas tout à fait à l'horizon : une bande lumineuse qui va s'effilant par les extrémités, court entre eux et la ligne bleue de la terre. » Voilà, certes, une précision qui n'enlève rien au charme de cette description aérienne. Ce n'est point du réalisme, c'est du vrai exprimé dans un poétique langage. Le style poétique est du reste familier à Guérin : il sait en éviter l'emphase, et la sobriété de son esprit n'en prend que la couleur, la grâce et l'harmonie. Aperçoit-il, après un brouillard, les objets reprendre des figures distinctes, il s'écrie avec une joie fervente : « On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques , Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. » Après le ciel, c'est la mer qui est la grande passion de Guérin. Le jour où parvenu au but d'une longue course, il

l'aperçoit du haut d'une falaise, il ne peut contenir une exclamation d'enthousiasme : « Enfin j'ai vu l'océan 1 » c< L'âme, dit-il encore, ne suffit pas à ce spectacle; elle s'effare et ne sait plus où elle va. » Plus tard, il se plaira souvent à errer au bord des grèves; il se sentira « lié et comme fasciné » par le charme des flots ; il aimera à en décrire l'immensité calme et silencieuse ou les bruyantes colères : « L'entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d'îlots de granit. Il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effrovables; il fallait les voir prendre leur course, et faire à qui franchirait le mieuxla tète noire des écueils. Les plus hardies et les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri ; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une éblouissante blancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond. »

Ainsi, parfois ses contemplations prenaient pour un instant dans son esprit un caractère impersonnel; mais ces intervalles sont courts, et le plus souvent ce n'est plus, en vérité, la nature qu'il décrit, bien qu'elle demeure le prétexte de sa rêverie, c'est son âme elle-même qui vole avec les nuages, se fond dans les lointains bleus, se balance avec les vagues. Il s'unit à la nature au point d'en ressentir en lui-même toutes les émotions : c'est une sorte de panthéisme poétique, mais poétique seulement, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en conclure que Guérin ait jamais été panthéiste dans la doctrine.

Certainement on a pu être trompé par quelques expressions singulières, par le sens équivoque de certaines phrases, où Guérin semble s'identifier mystiquement à la nature des choses ; mais il ne faut pas se faire illusion : il a pu, entraîné par sa rêverie nébuleuse et par un sentiment exagéré de l'étrange harmonie qui existait

entre son âme et les objets extérieurs, risquer parfois un terme indécis, mais son exaltation n'en calculait pas la portée. Il était organisé, je n'hésite pas à l'affirmer, d'une façon qui pouvait tendre un piège à sa propre imagination, en ce sens, si j'ose le dire, qu'il voyait les spectacles naturels moins au dehors qu'en dedans de lui-même; qu'il les contemplait moins avec les yeux du corps et dans la réalité, qu'avec les yeux de l'âme dans une sorte de tableau intérieur où ces objets étaient venus se reproduire. La subjectivité, si je puis employer ici des expressions familières à la philosophie allemande, absorbait en lui l'objectivité. De là ces émotions tout intimes, de là cette bizarre identification de sa pensée avec les choses, de là aussi quelquefois cette erreur dont son imagination seule a été la dupe dans une de ces « langueurs qui assoupissent la vivacité des facultés intellectuelles et les endorment dans un demi-sommeil. » Il confond alors la double vie de sa pensée et

de la nature dans le même tableau; il se figure, dans un moment d'enthousiasme, s'unir par l'extase à la force et à la beauté des choses ; il se croit animé de leur souffle et absorbé par leur immensité.

Tout cela est, chez Guérin, purement de la poésie. Ce prétendu panthéisme n'a jamais été métaphysique ; on ne surprend pas, dans ces deux volumes, un argument en faveur des doctrines allemandes; tout se borne à quelques élans de rêverie, à quelques paroles obscures; mais Guérin n'est le disciple d'aucune école philosophique. 11 avait simplement oublié ou dédaigné le sage conseil que lui donnait l'abbé Gerbet, « de ne point se laisser emporter si loin dans l'ordre idéal qu'on se prenne de dégoût pour l'ordre réel, et que la vie contemplative nuise à la vie pratique. » Lui au contraire, est obligé de l'avouer : « Je n'ai presque pas travaillé de ma vie. » Ce qui lui manque, c'est l'action : là est la faiblesse de ce noble jeune homme que

l'imagination détourne souvent du travail sérieux; qui va sans cesse d'une méditation vague, d'une contemplation passionnée, aux plus minutieuses analyses du cœur, et ne sachant pas, ne pouvant pas peut-être, sans cesse trahi par une santé débile, donner toute son âme à un labeur suivi, comprendre la grandeur de l'action et en goûter les joies sereines.

C'est cette application continuelle, exclusive, impérieuse de son esprit sur luimême qui a produit cet étrange Cahier vert, où les moindres agitations de cette âme se réfléchissent si fidèlement, où le regard intime descend jusqu'à de si obscures profondeurs. On peut dire qu'il n'est pas une des impressions de Maurice de Guérin qui ne soit là notée, étudiée, commentée dans tous les sens , et souvent exposée avec une merveilleuse concision.

Il ne prétend pas moins « ne rien entendre à l'analyse » ; à l'analyse des objets extérieurs, c'est vrai ; mais quant à l'analyse

de ses propres sensations, il est démenti par chaque page du Cahier vert. On peut dire même qu'il a passé sa vie entière à regarder et à écouter vivre sa pensée : il était moralement dans la situation pénible de ces hommes continuellement préoccupés du jeu de leurs fonctions physiques. Aussi ressent-il à toute heure « l'anxiété et le tremblement d'un esprit sans cesse alarmé. » 11 épie toutes les époques de sa « vie intérieure; » — ce mot revient fréquemment sous sa plume ; — il reconnaît les moindres symptômes avec une habile perspicacité ; il nous dira qu'il sent en lui « une alternative d'élans et de défaillances, de rêves fous à force d'ardeur et de refroidissements désolants. » Il mesure le niveau de ses facultés avec une douloureuse exactitude : « Voici tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer. » Il nous parle sans cesse de ses « mouvements d'âme ; » il s'aperçoit de l'instant précis où les moindres phéno-

mènes psychologiques s'accomplissent en lui, où « ses rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance et deviennent actifs, » et il suit le développement de ces rêves avec une étrange sûreté de regard : « Ils se transforment insensiblement, dit-il, en pensées fortes et pleines : autant j'avais de désirs flottants et tièdes , autant je compte de soifs ardentes. L'instinct est devenu passion. »

Mélancolique par nature et d'ailleurs porté à la tristesse par les obstacles de santé et de fortune, il n'avait pas assez de force pour qu'une si minutieuse étude ne lui fût -point fatale. Ce Cahier vert qui nous charme aujourd'hui, donnait une forme à ce qui aurait dû demeurer vague, et il n'a été pour Guérin qu'un instrument de torture. Il ne 1 ui offrait que des consolations apparentes, et fixait devant son regard le souvenir et la définition de ses douleurs. Ah ! que des philosophes , dans un but impersonnel , s'étudient avec une atten-

tion scrupuleuse , que , pour bien connaître les facultés de l'âme, ils descendent en eux-mêmes et s'y enferment loin des distractions du monde; tout cela est, chez eux, seulement de la passion de curieux et de l'enthousiasme de savant. Ces émotions-là font vivre : celles de Guérin le tuaient. Loin de généraliser ses observations, il les ramène sur lui-même comme pour se donner plus longtemps le douloureux spectacle de son infirmité. Comme il ne cherche pas à acquérir, par sa propre expérience, des notions scientifiques, son analyse ne sert qu'à imposer de plus en plus à sa mélancolie les sensations qu'il étudie ; des impressions qui passeraient rapidement comme le nuage, le souvenir, la vague inquiétude qui les a fait naître, prennent à ses yeux, grâce à l'étude dont elles sont l'objet, une importance exagérée ; leur âpre saveur s'en aigrit encore ; Guérin acquiert ainsi une susceptibilité nerveuse dont la moindre déception froisse le déli-

cat épiderme ; rien ne le distrait de cette angoisse : bien plus, à force de creuser en lui-même avec un tel acharnement, il rencontre des sources inconnues à ses premières investigations, et d'où découlent, comme des flots amers, de nouveaux chagrins et des tristesses multipliées. Alors il tombe dans une sorte de marasme ; l'imagination surexcitée grossit les révélations du sens intime. Au lieu de chercher par ses lectures à écarter ces images, il semble choisir de préférence les livres capables de les entretenir. C'est René, le type et le modèle des héros torturés par des peines intérieures, René qu'il relit « l'un des jours les plus désenchantés de sa vie. » C'est Goethe, c'est Rùrger et ses ballades, dont il comparait les fantaisies bizarres à ses propres émotions : « Il y a un état de l'esprit, dit-il quelque part, où l'âme, comme Lénore, se sent emportée à bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres. »

C'est ainsi que cette noble intelligence s'assombrit et souffre de plus en plus à à force d'approfondir sa souffrance. On ne joue pas avec la mélancolie : si on ne la repousse comme une faiblesse, elle s'impose, elle envahit tout l'être, elle subjugue la volonté. Guérin subit cette loi inflexible : il vint un moment où les consolations n'eurent plus de prise sur son esprit : « Le désenchantement m'a saisi de nouveau, dit-il. Tout ce qui me riait hier, aujourd'hui grimace ; tout ce qui était blanc est noir, ce qui était limpide est troublé. » Il revient d'un voyage charmant ; il ne pense qu'à l'absence de ce bonheur passé : «Mon Dieu ! voilà donc comment finissent toutes choses, des regrets et des larmes ! » Il est frappé lui-même de la « constitution maladive et incomplète de son organisation morale », et il en est profondément ému. Mais il ne peut plus réagir contre les attraits impérieux de la douleur; sa raison s'égare parfois dans ce dédale plein d'ombres :

«Je goûte, s'écrie-t-il alors, une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporte par les cheveux ; mais que me revient-il de ces voyages effrénés ? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige. » Dominé par des hallucinations violentes, il écrit ces paroles désespérées : « Ma pensée jette sur le monde un voile funèbre; elle ne voit partout que misère et destruction, et lorsque dans mon sommeil elle est livrée à elle-même, elle va errer parmi les tombeaux. » Bientôt il se sent de plus en plus troublé, le style même de ses confidences devient saccadé et obscur : «Tout se brouille, dit-il, au dedans et au dehors. Un immense chaos : la nature, les hommes, la science, une âme perdue dans l'écume et le bruit». On sent là une agitation terrible : un trouble funeste le bouleverse , il en vient à s'écrier : « Le gouvernement de moi-même ne m'appartient plus ! »

Il est facile, d'après ce qui précède, de

MAURTCE DE GUÉRIN. 93

comprendre quelle peut être l'œuvre de cette intelligence. Guérin n'était point arrivé à cet âge où l'expérience de la vie inspire à ceux qui sont trop généreux pour qu'elle les flétrisse et trop fermes pour qu'elle les fasse chanceler dans leur voie, une sagesse supérieure aux événements passagers, dédaigneuse des illusions vaines et des déceptions énervantes. Cette œuvre, à part le mérite vrai d'un style solide, corroboré par la puissance d'images exactes, coloré par une poésie brillante, présente les caractères de force et de faiblesse que nous avons signalés chez son auteur. Elle est tourmentée comme son âme, dont elle reproduit, pareille à un miroir fidèle, les troubles et les peines. Elle est profonde comme son esprit, elle a le recueillement austère de sa pensée, elle est belle, en un mot, de la beauté sombre d'un cœur noble et désolé. Mais il lui manque d'embrasser quelque chose de matériel et de visible . elle est insaisissable , intangible comme

une ombre. On n'en peut fixer les contours ni préciser le sens. C'est l'inspiration incertaine d'une imagination qui erre au hasard : c'est une réunion de mélodies aériennes qui étonnent et qui charment, mais qui vivent d'une pure vie idéale et sans toucher la terre.

Par levibus venus, volucrique simillima somno.

Guérin le sentait bien quand il disait de lui-même ces paroles sévères : « Qui ne s'est pas surpris à regarder courir dans la campagne l'ombre des nuages d'été ? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations » ; et plus loin : « Telle est la nature de mes pensées : un peu de vapeur flottante » ; et ailleurs encore : «Ma pensée exécute follement un vol capricieux qui ne va nulle part »

S'il eût vécu, aurait-il pu produire enfin une œuvre achevée et vivante ? Cette question que l'on se pose involontairement en

présence de ses méditations et de ses lettres charmantes, nul ne peut la résoudre, et nous croyons inutile de nous arrêter longtemps à exposer nos vaines conjectures.

Sans doute dans ses dernières années, il apercevait dans son esprit un grand développement : « A la croissance presque subite de plusieurs de mes facultés, dit-il, à l'accélération de mes mouvements de vie intérieure, je reconnais l'approche d'une révolution que j'appelle depuis longtemps. » Mais qui peut savoir comment il aurait dirigé cette force nouvelle, et quelle eût été l'expression decette puissance inconnue? Les seuls ouvrages entiers qui nous restent de lui sont deux morceaux écrits dans une sorte de prose poétique; l'un est intitulé le Centaure, l'autre la Bacchante ; on les a beaucoup loués, et sans doute ils accusent une véritable originalité d'esprit, une profonde étude du sens mystérieux prêté par les anciens à la nature des choses. Plus d'une pensée rappelle les descriptions pan-

96 LES JEUNES OMBjRES.

théistes de Lucrèce, mais on ne peut, selon nous, rien conclure de ces œuvres. On n'y retrouve ni la lucidité ni la concision de style du Cahier vert et des Lettres, l'incontestable titre de Guérin à la renommée, et, en revanche, la pensée de ces morceaux est incertaine, flottante et obscure. A côté d'expressions énergiques, et pénétrantes, on regrette d'y trouver une affectation de style qui révèle le désir de l'effet. Rien de moins naturel que ces poèmes : rien n'y coule de source ; c'est l'œuvre d'un travail savant et habile, et, si l'on ne peut nier que çà et Là un sentiment intime des forces naturelles n'y apparaisse avec une certaine poésie, il est également certain que ce sentiment est outré et presque toujours déclamatoire. Nous demeurons donc, même après cette lecture , absolument indécis ; nous ne savons point si ces facultés auraient pu dominer le caprice et le rêve, se concentrer, se circonscrire, produire enfin des œuvres résistantes, ani-

mées d'un souffle régulier et relativement achevées.

Hélas ! Maurice de Guérin était destiné à conserver éternellement devant la postérité la mystérieuse attitude d'un poëtemort avant l'âge ! Cette poésie qui, nous dit-il, «jaillira si Dieu me laisse le temps, » ne devait jamais nous être complètement révélée. « Les parties faibles et désarmées » de son âme ne devaient jamais se fortifier par l'usage de la vie et la pratique des hommes. Du moins a-t-il eu la grandeur, dans un siècle absorbé parles soucis matériels, d'être avant tout préoccupé de l'âme. De tels hommes sont rares : il faut les entourer d'une sympathie respectueuse, et l'on ne peut s'entretenir, sans émotion, de leur œuvre incomplète et de leur fin prématurée.

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^;AlD| côté de Maurice de Guérin , )1%7ÂVyN\ sa sœur Eugénie apparaît à la Ssl^Os pensée, et l'on ne peut pas séparer ces deux noms unis dans la postérité comme ils l'ont été dans le cours de leur triste vie : passons de l'un à l'autre avec une égale sollicitude.

On dit que la renommée a des caprices : il est vrai qu'elle donne souvent des faveurs trop rapides à des gens qui ne les

méritent guère, et qu'elle est coupable parfois d'étranges oublis. Mais toujours elle répare ses torts, et met définitivement toutes choses en leur place. Rien de plus éphémère que les gloires imméritées; ceux qui sont dignes d'être illustres obtiennent d'éclatantes revanches, et c'est un des spectacles rassurants de ce monde que cette justice suprême du temps.

Pour la noble femme dont j'ai inscrit le nom en tête de ces lignes, cette justice se fait à l'heure où nous sommes, et cela sans qu'il y ait lieu de regretter que son œuvre ait jamais été méconnue. Eugénie de Guérin était ignorée, il est vrai, et l'est demeurée jusqu'à sa mort; mais elle n'avait jamais sollicité l'attention publique pour les pages de ce journal quotidien où elle épanchait son cœur, pour ces lettres où elle se révélait à quelques amis émus. C'est la pieuse sollicitude des amitiés fidèles qui a été chercher dans l'ombre où ils semblaient devoir rester ca-

chés pour toujours, ces cahiers auxquels elle s'était librement confiée; auprès de cette tombe prématurément ouverte, ses amis, fidèles à son souvenir aussi bien qu'à celui de Maurice, ont voulu faire veiller un peu de gloire, et il s'est trouvé qu'ils ont réussi, que, dans notre siècle préoccupé de tant de choses, ces rêveries d'une âme solitaire ont touché toutes les âmes, que ce livre appartient à toutes les bibliothèques, est salué par les maîtres de la critique, et a obtenu une couronne que l'opinion publique lui avait décernée avant l'Académie française. Ce que je voudrais aujourd'hui, ce serait, non pas essayer de faire connaître ce nom et cette œuvre déjà célèbres, mais chercher les causes de ce grand succès ou plutôt en définir la cause : car il en est une qui domine toutes les autres, c'est que ce livre est l'expression nouvelle d'un sentiment profond.

es plus belles œuvres de femmes sont celles qu'une passion forte a inspirées, quelle que soit cette femme et quelle que soit cette passion. L'amour maternel donne leur accent, leur couleur et leur vie aux lettres de Mme de Sevigné; l'amour de Dieu illumine les pages de sainte Thérèse ; chez Eugénie de Guérin, c'est l'amour fraternel qui fait l'éloquence. Jamais il n'avait été exprimé avec tant d'énergie, et cette passion portée si loin, sans cesser d'être infiniment chaste, a été comme une découverte, comme une nouveauté philosophique et littéraire. On sait quelle fut la vie de Maurice de Guérin, quelles ont été auprès du

morose génie de Lamennais les aspirations et les amertumes fie cette âme, clans quels longs et pénibles efforts s'est épuisé ce mélancolique jeune homme pour obtenir une renommée qui ne devait être accordée qu'à son ombre. Ce fut pour lui en vérité qu'existait cette sœur si noble et si austère, et, par un juste retour, cette affection si absolue, ce dévouement à toute épreuve sont devenus pour Eugénie de Guérin un titre à une renommée qu'elle n'a point cherchée, mais qui ne périra pas. Elle restera désormais comme le type le plus achevé de cette tendresse fraternelle qui a inspiré tant de femmes demeurées inconnues; plus d'un homme aujourd'hui célèbre pourrait nous dire tout ce qu'il a dû d'élevé dans son âme et de pur dans son œuvre à cet amour courageux et sincère. Combien de sœurs ont été pour leurs frères, lancés au milieu de ces terribles luttes du rêve et de la vie, le conseil le plus éclairé et le plus tendre, et à certaines heures l'inspi-

ration même et le courage. Eugénie de Guérin personnifiera clans l'avenir ces existences modestes et ces affections désintéressées, et il semble que les sympathies publiques aient voulu glorifier en elle tant de dévouements qu'on ignore.

Il faut, pour bien comprendre cet amour fraternel, se faire une idée de ce qu'était la vie d Eugénie de Guérin. Qu'on se la figure dans ce château un peu délabré du Cayla. Maurice, l'ami de son enfance sérieuse, l'espoir de cette noble et pauvre famille, estau loin, à Paris ou en Bretagne, parmi les hommes, dans l'arène. Eugénie est seule avec son père, son second frère et sa sœur, dans cette maison isolée au milieu d'un village ; pas de distractions, jamais de plaisir; çà et là, de loin en loin, quelques lettres , quelques visites affectueuses dont il faut garder longtemps le souvenir dans le cœur; rien de plus grave et parfois de plus sombre, car, dans ce grand silence, toutes les tristesses de la vie

ont un long retentissement; dans cette solitude, on se trouve sans cesse face à face ef bien souvent sans secours avec les réalités les plus rebutantes, quelquefois les plus douloureuses. Représentez-vous cette fille d'une race antique dont l'illustration remontait au règne de Philippe-Auguste, préoccupée des soins les plus vulgaires du ménage, et mêlant aux études les plus élevées, aux plus fortes lectures, le souci des petites choses nécessaires qu'il ne lui était pas permis de dédaigner. Je la vois d'ici dans cette habitation à demi seigneuriale et à demi rustique ; je la vois tout ensemble laborieuse comme une paysanne, par devoir, et rêveuse, pensive, studieuse comme une femme éclairée du meilleur monde, par instinct ; elle va et vient dans la vaste cuisine où les maîtres de la maison ruinée vivent mêlés aux domestiques de leur exploitation agricole ; elle y « fait demeure, comme elle dit, toute la matinée et. une partie du soir. » Elle surveille tout

son monde, commande, défend, dispose toutes choses ; parfois elle mange avec ses gens, et le raconte en souriant, des pommes de terre bouillies et un gâteau qu'elle fit la veille au four du pain. Puis, elle est entourée de paysans, d'indigents, de malades qui viennent à elle, confiants dans sa raison et dans sa charité, lui demander des conseils et des secours ; elle passe au milieu de ces souffrances, répandant les consolations : c'est là sa joie ; mais aussi ce spectacle, bien souvent, l'inquiète, la tourmente ; c'est une douleur pour elle sans cesse renouvelée que ces peines morales et physiques qui la sollicitent, ces misères qu'elle ne peut toujours soulager, ces morts dont elle est témoin. Les âpres difficultés de l'existence sont apparues dès l'origine à cette noble femme qui n'en devait pas connaître les joies, et chaque jour elle se trouve aux prises avec ce qu'elles répandent dans l'âme de gravité et de tristesse. Mais parmi tous ces soins, si elle a

EUGENIE DE GUERIN. 109

une consolation, c'est ce qu'elle rêve et ce qu'elle lit. Sa rêverie, il est vrai, lui rappelle sans cesse que les plus grands bonheurs de la femme, les tendresses de l'épouse et de la mère lui seront refusées, qu'elle est condamnée à cette vie solitaire qui ne donne guère de compensation aux peines qu'elle impose ; mais avec son imagination et sa piété elle prend sur ellemême, et parvient à une sorte de résignation charmante : « Faisons ma soupe de bonne grâce, dit-elle, les saints souriaient à tout. » Sans doute elle pensait à ce beau sourire des saints durant ces jours où elle « n'avait fait que coudre et repasser. » Ailleurs elle évoquait de classiques souvenirs, et en parlant de sa lessive elle se comparait gaîment à la INausicaa d'Homère. Il y a là un écho de ses lectures ; elle saisissait au vol les moments pour dévorer des livres et des plus graves auteurs : l'étude se mêlait sans l'interrompre aux travaux domestiques. Une de ses notes

quotidiennes définit bien et laconiquement ce double labeur : « Le 10, filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. » Filé ma quenouille! Ce trait lui aurait manqué. Il a son prix. Le noble instrument de l'antique travail intérieur de la femme est bien à sa place dans ses mains laborieuses, auprès d'un livre, ce qui ne gâte rien. Aujourd'hui, c'est Bossuet, demain ce sera Leibnitz, un autre jour elle dira, se décrivant admirablement elle-même sans le savoir : « Avec qui croirais-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine ? avec Platon. »

Mais, rêveries et lectures, nécessairement restreintes et rares, n'empêchaient pas que cette vie ne fût très-monotone et ne laissât dans un esprit entraîné vers l'idéal d'incommensurables tristesses. Eugénie de Guérin n'était pas si renfermée au Cayla qu'elle n'entrevît d'autres horizons : sans doute elle pouvait dire avec un accent très-sincère : « Je n'envie d'autre beauté

que celle de l'âme ; » elle pouvait se plaire à écrire ses notes ou des lettres : « C'est mon signe de vie, dit-elle, comme à la fontaine de couler, » et goûter quelque douceur dans ses pensées, durant ses promenades du matin par des sentiers fleuris, tandis que « les petits oiseaux chantaient par- ci par-là dans les haies, » mais au fond elle souffrait, et comme elle avait hesoin « de se répandre devant Dieu et devant quelqu'un, » de combien de larmes refoulées son cahier fidèle n'a-t-il pas été le confident ! C'est l'ennui d'abord qui l'accablait : « Il est le fond et le centre de mon âme, » dit- elle; à plusieurs reprises, elle y revient : « Travail, repos, livres, hommes, tout m'est à dégoût. »

Elle ne sait à quoi se prendre pour distraire cet « inexorable ennui ; » composer un livre, ce fut sa pensée première, puis elle l'abandonna sans songer qu'en écrivant ses rêveries jour par jour, elle formait page à page le meilleur livre qu'elle pût faire. Une

autre fois elle s'écrie : « Oh! si je savais la musique ! On dit que c'est si bon , si doux pour les maladies de l'âme ! » Elle cherche un but à sa vie : « Vienne cela et je serai tranquille ; je me reposerai là dedans; » elle est lassée de ces horizons qui l'entourent : « Rien ne fait mouvement dans ma vie. Il y a eu tels jours d'immobilité où j'ai souhaité la foudre. » Ses rêves pénibles et stériles l'agitent sans la satisfaire : « En haut ! en haut ! dit-elle, Eh! que trouvons-nous ici-bas ? » Je crois entendre le poète allemand Ruckert s'écriant : « Des ailes! des ailes ! »

Son recours encore, c'était la piété. Que de prières ferventes, un peu vagues peutêtre, mêlées de sanglots et plus souvent de soupirs, se sont élevées de cette âme vers Dieu ! Eugénie de Guérin avait vu assez de choses tristes, elle avait suivi assez de cercueils, elle contenait dans son cœur assez d'ombres pour désirer échapper à la terre et s'élancer vers la lumière et la vie.

Aussi comme elle parle avec attendrissement de ses heures de prière : « Entre le ciel et nous, dit-elle, il y a une mystérieuse attraction ; » et ailleurs avec une rare beauté d'expression, elle écrit à son frère : « Que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste ? » Ne sentez-vous pas frémir dans ce mot admirable le souffle d'un ardent prosélytisme et en même temps une foi impatiente en une destinée meilleure que notre existence terrestre ! Elle a dû, en effet, à cette foi toujours vivante d'ineffables consolations, et elle savait bien n'avoir pas d'autre force en ce monde : « J'étais perdue et sans bonheur sur la terre » , dit- elle. Sans bonheur ! retenons ce mot. Ce fut là sa plus grande peine, et qu'on n'en sourie point : il en est peu d'aussi triste. Qui n'aimerait mieux quelques douleurs, pourvu qu'elles fussent mêlées de joies ? Ce qu'il y a de plus redoutable en ce monde, ce sont ces existences décolorées, fussent-elles même épar-

gnées par les orages, mais qui n'ont pas connu le soleil.

Du moins Eugénie de Guérin a-t-elle eu assez d'énergie pour garder en soi, dans cette vie pénible, l'immuable sérénité de son âme, et pour éviter le scepticisme et l'envie, ces fléaux des êtres éprouvés et déçus. Combien peu en avons-nous vu qui aient su noblement accepter leur destinée ? La plupart croient se consoler en paraissant dédaigner ce que le sort leur refuse : inutiles efforts ! Leur douleur s'aigrit à mesure que leur âme semble se pétrifier. Nous connaissons tous des femmes qui n'ayant pu aimer prennent l'amour en haine et blasphèment le dieu qu'elles ignorent. Elles se font une philosophie sèche et maussade, proclament l'argent le roi du monde et trouvent un plaisir amer à railler ceux qui cherchent d'autres joies. Il n'est pas de spectacle qui m'inspire une plus profonde pitié. Eugénie de Guérin n'a pas faibli : elle n'a été ni épouse, ni

EUGENIE DE GUERIN.

mère, mais son âme a gardé ses élans ; elle n'a pas assisté du moins au naufrage de ses croyances, elle sait ce que valent les trésors incomparables des affections humaines, et jamais l'expression de la cupidité ou de l'égoïsme n'a souillé ses lèvres virginales.

elle était cette femme et telle fut sa vie. On comprend maintenant combien dut être vive et profonde, dans cette existence incolore et dans ce cœur avide de tendresse, la sympathie qui l'entraînait vers un frère, son espoir et son orgueil. Eugénie aima Maurice de cette affection incomparable qui vivait en elle, sans qu elle eût trouvé personne sur qui la répandre tout entière.

Elle était de ces êtres que l'infini de la passion peut seul satisfaire, et ce fut à lui qu'elle donna la tendresse sans bornes qu'elle eût vouée à un époux et à des enfants. Elle l'aima exceptionnellement, pour ainsi dire, et toute sa vie lui fut pro-

diguée ; c'est ainsi que l'affection fraternelle atteignit chez elle ses dernières limites , envahit toutes les avenues de sa pensée, et parvint enfin à ce degré où, chez certaines natures d'élite, les sentiments s'élancent au dehors, prennent une forme et s'incarnent dans un langage éloquent. C'est ce langage passionné, exprimant une si chaste tendresse, qui est la vraie et protonde originalité d'Eugénie de Guérin ; sans doute son style est pur, sans doute elle trouve d'instinct des manières de dire ingénieuses et charmantes, elle décrit avec un certain sens du pittoresque, et ses coups de crayon sont souvent heureux ; elle a le secret d'émouvoir et d'attirer vers elle, mais combien d'autres ont reçu les mêmes dons et avec beaucoup plus d'abondance ! Ce qui lui assigne une place à part dans la littérature, ce qui est sa véritable force et fait sa véritable gloire, c'est d'avoir la première rencontré l'expression absolue d'un sentiment auquel

nul n'avait prêté un pareil accent, et, de même que Mme de Sévigné a été et est demeurée la plus éloquente des mères, de se trouver être avec moins d'éclat et de génie, il est vrai, mais autant d'âme, la plus éloquente des sœurs.

Je ne sache rien de plus touchant que de suivre à travers ces pages toutes les variations de sa pensée sur un thème unique. Tout la ramène à Maurice, les plus petits détails comme les plus grands : elle se transporte sans cesse en esprit auprès de son frère, s'inquiète de ce qu'il pense, de ce qu'il veut, de ce qu'il souffre : « Oh! que je voudrais de tes lettres ! s ecriet-elle; parle, explique-toi, fais-toi voir! » et ces lettres, quand elle les reçoit, après des attentes qui se prolongent et dont ses notes exposent jour à jour les angoisses, comme elles satisfont peu , si tendres qu'elles soient, son amour impatient : « Te souviens-tu de cette petite courte lettre qui m'a tourmentée quinze jours ! que tu

me semblais froid, indifférent, peu aimable; » elle goûte dans toute son étendue la joie d'écrire à ce frère adoré et de lui écrire à lui seul, certaine de n'être écoutée que par lui : « Ceci n'est pas pour le public, lui dit-elle en savourant tout le secret de son bonheur ; c'est de l'intime, c'est de l'âme, c'est pour un. » Son rêve, c'est d'être auprès de Maurice : a Mon avenir s'attache au tien, ils sont frères, » lui ditelle ; et ailleurs, emportée par les élans de son cœur, elle s'écriera sur un mode plus passionné qu'elle ne l'aurait voulu peutêtre : « Si jamais j'ai désiré te voir, c'est

bien l'heure Le plaisir de nous voir

serait -il trop doux? Tous ces jours-ci je pensais : Si Maurice arrivait, quelle joie! Arrive! viens! «Plus loin, elle essaye de définir ce qu'elle sent et elle se plaît à se décrire avec exactitude : « Si jamais tu lis ceci, tu auras l'idée d'une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au coucher , au

lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie, mobile et centre de l'âme. » Elle a dans l'esprit les subtilités de la passion; elle s'ingénie à trouver ce qui en elle a pu déplaire à Maurice; elle s'accuse parfois avec le désintéressement et les scrupules des cœurs tendres : « J'ai regret de ne t'avoir pas répondu. Je serai peut-être cause de quelque pensée triste, de quelque doute qui t'aura fait mal. Tu auras cru que je ne voulais plus de ton amitié. » Ce mot l'afflige, elle s'arrête, elle a hâte de se justifier ; de là cette confidence exquise d'une malice aimable que son affection lui a suggérée : « Je t'écrivais ici tous les jours, dit-elle avec un sourire, mais je voulais te donner le temps de désirer une lettre. Ce délai t'aurait fait répondre plus vite une autre fois. » Ce sont là de jolis détails, et ces ruses charmantes donnent bien la note de cette tendresse si ardente et si pure à la fois. Celui qui s'étonnerait de ce langage dont les

formes rappellent souvent celui de l'amour, ignorerait cette grande vérité, que toutes les affections portées à l'extrême, quelles que soient les profondes dissemblances de l'objet qu'elles poursuivent, se touchent en plus d'un point, sont également exclusives et exigeantes, connaissent les mêmes délicatesses, les mêmes élans, les mêmes détours et s'expriment souvent dans les mêmes termes. La lyre des tendresses humaines a plus d'une corde sans doute, mais chaque corde est dans le même ton, et le cœur leur donne à toutes le même rhythme et la même harmonie.

l n'a rien manqué à cet amour fraternel, pas même la douleur de la séparation suprême. La fin de Maurice vint donner à ce sentiment une consécration solennelle et la majesté des larmes qui ne doivent jamais tarir.

Depuis le jour où Maurice lui fut arraché, Eugénie de Guérin était frappée à mort. Sa pensée abandonna la terre pour suivre en haut, dans l'invisible, dans l'inconnu, l'ombre bien-aimée. De là ces étranges entretiens avec une âme, ces contemplations mystiques où elle se recueille, cette intensité de souvenir qui ressuscite un mort, pour ainsi dire, devant le regard

EUGENIE DE GUERIN. 123

du cœur. Ce cahier, ces notes qu'elle adressait à son frère vivant, Eugénie les continuera pour son frère qui n'est plus : elle lui parle encore au delà de la tombe, mais d'une voix sans cesse interrompue, étouffée par des sanglots; quelquefois son cœur éclate, elle ne peut écrire que des lignes entrecoupées; plus souvent sa parole navrante est mélodieuse et caressante comme un hymne funèbre; il y a des instants où se mêlent sur ses lèvres le soupir et la prière, où il semble qu'on voie tomber sur le papier où elle écrit les larmes silencieuses d'une résignation infiniment triste ; il en est d'autres où des cris presque inarticulés s'échappent de son âme, tant sa douleur est vive, où elle aspire à la tombe. « Je meurs à tout, dit-elle, je meurs d'une lente agonie morale. » C'était vrai : sa mélancolie naturelle était devenue un désespoir morne; ce qui était autrefois la distraction de ses longues heures : lire, écrire, rêver, n'avait plus de charmes

pour elle ; un voile de deuil s'est étendu sur tout ce qui l'entoure ; il n'est rien qui ne lui rappelle celui qu'elle pleure : tel banc, c'est celui où il aimait à s'asseoir; tel rosier, « il était cher à Maurice et il a fleuri le jour de sa mort. » Aussi, dans ces notes dédiées à Maurice qui n'est plus, on sent que l'excès de la douleur trouble cette raison si belle : « Ma tête n'y tient pas.... je me sens des ébranlements de

cerveau la mort, je crois, me ferait

plaisir .... Le ciel ! le ciel ! oh ! que mon âme monte au ciel ! » Fuis des fantômes l'assiègent : « Que d'ombres dans ce vieux château sortent de toutes les chambres ! de partout me viennent des morts.... si je pouvais en embrasser un . . . oh ! les âmes ne se laissent pas saisir ! » Elle vécut ainsi quelques années encore dans « un ennui désespéré avant d'aller rejoindre son frère. » Peu à peu, Maurice prit dans sa pensée des proportions étranges : ce souvenir devint pour elle un culte mystique :

EUGENIE DE GUERIN. 125

« Je ne prononce plus ton nom que comme celui des reliques, j'éprouve en entrant dans ta chambre quelque chose d'une église; tes livres, tes habits, à peine j'ose les toucher, quelque chose de sacré est répandu sur toi et tout ce qui fut à toi. » Une douleur exaltée épuisait en elle les sources de la vie, et qui donc en sera surpris? N'avait-elle pas défini elle-même aussi bien sa tendresse que ses souffrances le jour où elle écrivait : « Mon âme vit dans un cercueil. J'étais moins sœur que mère! »

N'ajoutons rien à ce mot qui dit tout. La mesure de l'amour et de la douleur était comblée. S'il ne faut pas surfaire le mérite littéraire de ces notes éparses, qui sont belles sans doute, mais non pas d'une beauté parfaite, on n'en peut, du moins, trop admirer le sentiment. C'est par là qu'elles vivront et qu'elles obtiendront dans l'avenir, de toutes les âmes, aussi bien que les Reliquise de Maurice, cet at-

tendrissement sincère et durable qui est le plus enviable succès des œuvres humaines, et que la postérité ne prodigue pas.

a vie et l'œuvre d'Edgar Poë sont également étranges. A la distance du temps, l'une semble aussi fantastique que l'autre; elles présentent toutes deux à la pensée des splendeurs et des ténèbres; renommée rapide et brillante , heures tristes et fin sinistre, voilà la première; la seconde est mystérieuse comme la nuit ; l'œil en sonde avec peine les détours obscurs, et le génie y

éclate soudain comme une lumière imprévue. Peu d'écrivains se trouvent être aussi fidèlement représentés par leur œuvre, et il semble, en effet, que pour écrire ces contes merveilleux et bizarres, pour créer ces aventures surnaturelles, ces personnages qui tâtonnent pour ainsi dire , au milieu des ombres, qui sont tourmentés sans cesse par une curiosité fébrile, entraînés vers quelque découverte singulière ou funèbre , et qui paraissent agités par une sorte d'ivresse de l'âme, un homme souffrant, inquiet, morose, était prédestiné. Il fallait que le peintre de ces abîmes dont on ne peut souvent contempler sans vertige les mornes profondeurs, fût lui-même une de ces créatures audacieuses et désespérées que rien n'étonne, qui regardent tout avec le regard de la fièvre, un regard fixe, ardent et parfois troublé, et qui analysent certaines folies, certaines déviations des lois naturelles, certains mystères, avec le sang-

froid des fous qui racontent le délire des autres. Je ne connais rien de plus saisissant que ce ton tranquille, ces observations minutieuses, presque scientifiques, appliquées à quelque fait monstrueux, à quelque hypothèse inouïe, parfois à la poursuite de quelque secret puéril. On surprend là un extraordinaire état de l'âme, une argumentation précise singulièrement appliquée à des idées vagues , une raison subtile , vigoureuse dans son égarement Lui-même, et il semble qu'Edgar Poë ait résolu, parmi tant d'autres questions obscures, un problème psychologique dont on poserait ainsi la formule : Donner la logique de la folie. Tout se suit et s'enchaîne dans le délire qu'il raconte, et l'on dirait, à voir l'ordre parfait des raisonnements et le calme de cette dialectique absurde, que la démence est aussi sage que le sencommun. La pensée d'Edgar Poë flottait sans cesse dans ces extravagantes hallucinations. Il a été le poète et

le romancier de ces brumes à travers lesquelles se sont débattues jusqu'à la mort, comme dans un rêve pénible, son intelli-

gence malade et sa vie agitée.

N moins d'un siècle, l'Amérique * a vu surgir de grandes renomi mées littéraires. Tandis que Washington-Irving imitait dans ses récits charmants le beau style des écrivains classiques de l'Angleterre, Cooper fondait la littérature originale de cette nouvelle société. Il se dégageait, à son insu peut-être, — comme les plus beaux génies, — de toute tradition précédente et il en fondait une profondément nationale. Il faut aux nations jeunes un grand poëte qui chante leurs origines et qui les établisse dans leur domaine intellectuel comme les hommes d'Etat les organisent en corps politique. Il leur faut des ancêtres qui leur servent

de guides en tout ordre d'idées, et la gloire de ceux qui leur ouvrent les vastes horizons littéraires où se développera leur force et s'épanouira leur jeunesse, n'est pas moindre que celle des soldats qui l'ont défendue par le glaive ou des administrateurs qui l'ont servie à l'origine et pour ainsi dire formée dans les conseils. Cooper a été, dès les premiers jours de la République américaine, l'initiateur de ses concitoyens, je ne dirai pas à la littérature, — car depuis longtemps l'Amérique lisait, — mais à une pensée nouvelle et à un souffle nouveau. Ce peuple récent, à peine établi sur ses bases, décidé à prendre sa place séparément dans le concert des nations, appelé à un prodigieux avenir, et si profondément dissemblable de toute autre société, continuerait-il à écrire comme s'il était demeuré anglais? prendrait- il, au contraire, un caractère à lui dans les lettres aussi bien que dans la politique? Telle était la question. Cooper l'a résolue dans

le sens national ; ses œuvres sont américaines avant tout, et c'est là sa gloire.

Il avait ouvert la route par ces romans où l'histoire du peuple nouveau-né et les souvenirs des héroïques luttes de la veille palpitent encore, par ces belles descriptions d'une nature inconnue à l'Europe, et surtout par ces récits des mille entreprises tentées par les races sauvages pour défendre contre la civilisation invincible la solitude grandiose des déserts. Il avait donné à l'Amérique le sentiment de ce qu'elle pouvait par elle-même, et, sans prétendre imposer à ceux qui le devaient suivre une forme de composition ou un style déterminés, il avait affranchi son pays de la tutelle anglaise, et lui avait montre les ressources de la liberté. L'Amérique entra dans cette voie, et de ce jour sa littérature était faite. Il y a peu d'analogie sans doute entre les divers écrivains qui l'ont illustrée depuis lors et les œuvres impérissables de celui qu'on a appelé le

Walter Scott américain 'et qui fut plus grand que Walter Scott par l'invention, le sentiment et surtout l'influence; mais tous dérivent de lui par cela seul qu'ils ont usé de la liberté conquise par son génie et qu'ils ont diversement et avec une puissance inégale interprété, exprimé pour ainsi dire, l'Amérique dans leurs écrits. La tradition anglaise est demeurée vaincue au delà de l'océan ; la pensée américaine a sa vie propre, son génie et la conscience de soi- même ; sa physionomie ne saurait être confondue avec une autre ; une nouvelle forme littéraire est acquise au patrimoine de la littérature universelle. Cooper avait créé, chez la jeune république, le roman historique et le poëme; Prescott lui a donné l'histoire; d'éminents écrivains ont imaginé les romans de mœurs exclusivement américaines, Miss Cummins, le roman méthodiste, Mrs. Beecher-Stowe, le roman abolitioniste, Hawthorne, le roman transcendentaliste; des poètes ont

formé son langage aux rhythmes harmonieux; un immense mouvement intellectuel s'est produit dans le domaine de la critique et la politique; Edgar Poë, enfin, a doté son pays de la fantaisie la plus riche et la plus surprenante, et de ce fantastique sui gène ris qui emprunte ses effets hizarres à des phénomènes psychologiques indépendants de la vulgaire analyse et perceptibles aux sens mystiques des initiés.

l était né à Baltimore, d'une

bonne famille ; tous les avantages extérieurs, il les avait reçus ; sa figure, régulièrement belle, était de celles qui attirent le regard et qui révèlent sur-le-champ des facultés de premier ordre. Son front était large et haut, ses yeux ardents ; la pâleur de son visage n'était point maladive ; on sentait sous cette blancheur mate circuler une vie intense, et l'ensemble de la physionomie dénotait une habituelle mélancolie. C'est qu'il semblait en effet avoir été destiné dès l'enfance à une vie romanesque et douloureuse : son père , fils d'un général américain que la Fayette avait aimé et estimé, s'était épris

d'une actrice et l'avait épousée après avoir fui avec elle sa ville natale. Le malheureux David Poë monta lui aussi sur le théâtre, et, de plus en plus abandonné par la fortune , ne trouvant pas de ressources dans son talent médiocre , il mourut en même temps que sa femme, à Richmond, misérable et obscur comme elle. Ils laissaient trois petits enfants dénués de tout au monde, même de cet amour infiniment tendre qui dépose dans l'âme l'oubli des maux et des peines en même temps que le baiser maternel sur les lèvres. Edgar Poë était donc lancé tout jeune dans la vie, sans secours, sans famille : son pénible roman allait commencer.

Il semble que la Providence ait voulu donner au moins quelques jours de tranquilles joies à cet enfant qui , devenu homme, devait beaucoup souffrir. Edgar, seul -et abandonné, fut adopté par un riche négociant de Richmond qui lui donna des maîtres et l'emmena dans ses

voyages. Il vit les Iles-Britanniques , y passa quelques années dans les plus sérieuses études et revint en Amérique pour y suivre les cours de l'Université. Ce fut alors que se développèrent, avec une intensité effrayante, les germes des passions fatales qui devaient envelopper d'ombre son intelligence si belle, troubler sa vie, le jeter, sans cesse révolté et sans cesse impuissant, dans les plus honteux désordres où puisse tomber un homme, et ouvrir enfin pour lui avant l'âge , tout à coup , dans une nuit sinistre , en pleine gloire, ce tombeau dont il avait plus qu'un autre sondé les questions redoutables.

Hélas! il faut bien le dire avec une pitié profonde : cet être si bien doué, si énergique devant tous les périls de la vie, était sans force devant les séductions de l'ivresse. Etait-ce vraiment un désir fougueux ? était-ce la volonté impatiente d'échapper à des réalités tristes et de rechercher le délire ? Qui le saura ? c'est le

mystère de cette âme. Il n'y a rien de plus douloureux à contempler que les passions sinistres dont les grands esprits sont les victimes; mais, parmi ces passions, il n'en est pas qui épouvantent autant que cellelà. Voir se dégrader et s'abrutir ces hautes intelligences, voir s'évanouir ces flammes, voir un homme beau, jeune, désigné par son génie à dominer, à remplir de soi l'imagination de la foule , le voir s'affaisser lentement, les yeux mornes, les cheveux épars, les membres énervés, auprès de cette table où il a laissé retomber enfin la coupe, le voir oubliant tout, et les plus belles et les plus saintes choses, et sa rêverie, et son avenir, et ses espérances dans ce formidable anéantissement, voilà qui doit faire pénétrer dans la pensée le plus pénible sentiment de notre faiblesse. Tel est le spectacle navrant qu'Edgar Poë présente à ceux qui l'aiment. Faut-il s'indigner ou le plaindre? l'histoire serat-elle attendrie ou sévère? Accabler du

haut de sa sagesse celui qui a payé ses fautes de sa vie, n'est-ce pas empiéter sur les droits du Juge qui connaît seul tout ce qu'il y a d'excuses au fond de nos erreurs ? prétendre voir clairement cette âme si grande et si ténébreuse, n'est-ce pas témérairement se croire digne de connaître l'inconnu et de sonder l'insondable ? Préférons la mansuétude à cette justice rigoureuse qui souvent s'égare. Je ne sais pas si Edgar Poë fut malheureux ou coupable; je crois que la raison humaine vacille à certaines heures, qu'il y a plus de démence que de crimes, que les natures à la fois passionnées et nerveuses admettent de redoutables hallucinations, que les tristesses et les défaillances épuisent à la fin la vigueur morale , et que le dispensateur suprême des arrêts éternels reconnaît dans sa clairvoyance infinie, plus souvent que nous ne le croyons nousmêmes, tout ce que la nature surexcitée par de pénibles fièvres ou presque anéantie

dans sa faiblesse, a coûté à l'âme de courage et de vertu.

Plaignons donc le malheureux poëte assiégé par ces tentations qui s'exhalent des liqueurs fortes dont l'abus fait des poisons; il a souffert de sa défaite, et souffert jusqu'à en mourir. Depuis l'instant où il s'abandonne, il n'a plus un jour de repos ni de joie. Il parcourt l'Europe comme un proscrit ; chassé par son père adoptif, il visite la Grèce et l'Orient, il passe du Sud au Nord, errant plutôt que voyageur, il traverse la Russie et revient en Amérique. On dirait, dans cette course rapide, qu'il fuyait quelqu'un ou quelque chose ; n'était-ce pas lui-même et la passion implacable? ne voulait-il pas user par le mouvement et par le bruit les désirs persécuteurs? peut-être aussi, tourmenté par l'impatience de son génie inquiet , s'imaginait-il satisfaire par le spectacle des choses extérieures ses ardentes aspirations vers les problèmes de 1 autre monde ? peut-

être encore subissait-il, comme tant de grands poètes du siècle, l'irrésistible fascination de l'Orient? on ne sait : lui-même n'a rien laissé qui explique ou raconte ce temps de sa vie, mais ses voyages au pays du soleil ont évidemment donné à son talent une splendeur nouvelle ; il leur doit l'admirable coloris qui étincelle dans son œuvre comme un feu d'artifice dans la nuit.

e retour d'Edgar Poë en Amérique coïncide avec ses débuts littéraires. Il publia d'abord un volume de poésies. C'était dans la langue sacrée qu'il avait épanché ses premiers rêves comme presque tous les grands écrivains; les vers sont la langue des fraîches inspirations de la jeunesse; ils expriment mieux que la prose ses désirs, ses douleurs et ses joies, parce qu'ils ont des ailes et que la jeunesse est ailée; plus tard, l'homme rudement repoussé sur la terre s'y attache; ses peines et son bonheur s'exhalent avec moins d'élan ; il a perdu bien des illusions et bien des espérances ; il s'est épris des ambitions terrestres non sans

une nuance de dédain pour tout ce qu'il leur préférait autrefois, et il parle alors avec plus de calme la sobre et austère prose, le langage des affaires humaines, des émotions contenues, de la raison éprouvée par la vie. Edgar Poë n'avait pas connu encore les âpretés du chemin, le cortège des détails misérables qui forcent l'homme à s'abaisser jusqu'à leur niveau, les déceptions qui laissent dans le cœur tant de dégoûts et de lassitude ; il chantait d'instinct dans le rhythme harmonieux cher à ceux qui voient encore la vie au travers de leurs premières larmes et de leurs premiers sourires, au travers de leur imagination surtout, cette fée des jeunes années qui fait apercevoir tour à tour tant d'arcsen-ciel et tant de ténèbres. Mais ce n'était là pour Edgar Poë qu'un essai irréfléchi; il céda plutôt à un entraînement de son cœur qu'à une vocation d'artiste ; ses vers qu'on h trop vantés annonçaient beaucoup sans doute; ils avaient déjà de lac-

cent, de la mélancolie, une couleur vive; ils ne parvenaient pas toutefois à exprimer bien tout ce que l'auteur précoce voulait dire; ils n'étaient pas la forme même de son esprit, car Edgar Poë — c'est là encore un des mystères de son intelligence — était un de ces étranges poètes qui ne savent pas et ne peuvent pas parler en vers. Il en est beaucoup dont l'intelligence est faite de la sorte qu'ils ont tout de la poésie excepté le langage; mais la poésie s'échappe dans une autre forme : elle est comme un torrent qui suit une autre voie quand un barrage a été placé dans son lit ; de là ces proses enthousiastes et harmonieuses qui sont l'ornement des littératures. Chez Edgar Poë, elle ne devait pas se révéler par la forme, mais par la pensée dans un genre à part. 11 réussit donc médiocrement dans les vers, et je crois savoir la cause de cet échec : il subissait une loi bizarre du langage humain; c'est que la poésie, qui semble essentiellement destinée

à exprimer les idées vagues, n'en saurait supporter l'abus; il y a des choses qu elle dirait trop obscurément, dont elle ue donnerait pas tout le sens si elle ajoutait son rhythme à leur grâce nébuleuse; alors la prose intervient : sa précision rétablit l'équilibre; la forme solidifie l'aérienne subtilité de la pensée. C'est pourquoi Edgar Poë fut un prosateur et préféra renfermer dans les lignes de sa belle prose les rêves flottants de son imagination et les prodigieuses audaces de sa fantaisie.

De Là ces contes qui sont sa gloire. On a dit que ses concitoyens ne les admiraient pas. Je suis, quant à moi, persuadé du contraire. La renommée du jeune écrivain démontre qu'il était lu et que son talent était aimé. D'ailleurs ne représentait-il pas fidèlement dans les lettres toute une nuance du caractère américain ? cette passion de l'hypothèse, celte recherche téméraire de l'impossible, cet élan vers

l'inconnu, n'est-ce pas le génie d'Edgar Poë, n'est-ce pas le génie de la jeune Amérique? Il avait, comme ses compatriotes, dans le domaine de l'esprit, ce courage aventureux, ce mépris du temps, ce goût de l'excentriqne, avec ce je ne sais quoi de colossal, de monstrueux parfois dans la conception qui semblent le propre d'un peuple tourmenté par un excès d'audace, livré par une inexpérience juvénile aux plus bizarres emportements, ignorant le frein et la règle dans les formidables désirs de son imagination, épris à la fois du plus incurable matérialisme et, si je puis employer ce néologisme, de la plus vague religiosité, remplissant de tumulte et de bruit des cités immenses et subissant l'attraction des incommensurables déserts.

Edgar Poë, pour qui le sait bien comprendre, reflète dans son œuvre ces passions et ces délires ; on y entend la tempête de la multitude, on y surprend les hallucinations des mystiques et les calculs

précis du plus froid matérialisme; il se joue avec le terrible, et il commente, analyse, étudie toutes les émotions et toutes les épouvantes; il crée des situations impossibles comme pour se donner un spectacle inouï; il pose des personnages énormes, des grotesques surhumains, des scènes surnaturelles comme dans le but d'obéir au goût de son pays pour la fantaisie démesurée ; il se jette sans peur au milieu des combinaisons merveilleuses, dans les détours d'une psychologie ou d'une physique admirablement raisonnées et insensées à la fois; il y a dans ses contes tout ensemble la brutalité sanguine d'un peuple qui use souvent du revolver, et l'émotion solennelle du colon errant dans les prairies. Je ne crains pas de dire que nul écrivain américain , depuis Cooper , n'avait été aussi parfaitement l'expression du Nouveau-Monde dans son procédé littéraire; mais Edgar Poë débutait quand l'auteur de Y Espion allait mourir : c'est

une nouvelle société qui avait surgi et dont sa pensée devait reproduire sous une forme saisissante les grandeurs, les ridicules et les faiblesses.

^?'î! ien qu'il soit impossible de donner en peu de mots une définition complète et absolument

vraie d'un génie aussi varié, il me semble qu'en considérant Edgar Poë de haut et pour ainsi dire par les sommets, il se présente à la critique avant tout comme un curieux passionné. Il est certainement un grand artiste, mais son art, son invention, sa couleur, son style, tout est mis au service d'un immense désir, d'une sorte de besoin de pénétrer dans les secrets de la nature ou dans les combinaisons de l'esprit. Plus on l'étudié, plus on trouve que cette tendance est dominante : il y a une énigme au fond de tous ses contes, énigme

physique ou morale, accessible ou insoluble, lugubre ou d'un grotesque qui fait frissonner, un mystère au milieu duquel se complaît sa pensée, un abîme souvent dont les anfractuosités et les détours, les ténèbres et les horreurs sont familiers à son âme et satisfont son esprit. C'est parmi ces obscurités qu'il va son chemin; ici en tâtonnant, là avec une certitude de seconde vue ; parfois il s'écrie Eurêka, comme Archimède, et il place alors le mot en tête d'un volume rempli d'étranges révélations; parfois on dirait un homme penché audessus d'un précipice, décrivant avec un calme souverain les profondeurs du gouffre, saisi de vertige, mais, par un effort surhumain, parvenant à analyser scientifiquement les sensations qu'il éprouve et le terrible inconnu dans lequel son regard clairvoyant a pénétré.

Les puissances occultes, voilà ce qui l'attire et le fascine, puissance de la passion, puissance de l'industrie, puissance du

calcul, puissance magnétique, tout cet ensemble de forces qu'on ne voit pas, et qui, répandues dans l'univers, à la fois dans la matière et dans la pensée, se manifestent parfois au dehors par des effets visibles ou par d'incompréhensibles phénomènes. C'est là son élément. Quand il écrivait le conte qu'il intitule Une descente dans le Maelstrom , c'était en vérité la destinée même de son génie qu'il exposait sans le savoir sous la figure d'un naufragé entraîné au fond d'un tourbillon gigantesque. Lui aussi il descendait sans cesse dans un gouffre; comme le naufragé du Maelstrom, il en observait toutes les horreurs avec une présence d'esprit incroyable ; les cheveux de son héros ont blanchi dans cette lutte formidable, et sa pensée, à lui , s'égarait de plus en plus pour avoir si longtemps et si obstinément hanté les ténèbres.

Toujours et partout des secrets bizarres dont il se sentait entouré et dont il pour-

suivait le mot avec une sorte de fièvre ardente, et souvent une pénible ironie.

Quand il approchait des mystères de la nature, il lui fallait chercher les plus insondables, ceux du pôle où nul navigateur ne peut aborder , ceux de l'espace où l'homme à une certaine hauteur ne saurait vivre. Alors il se crée une science à lui, un instrument de raisonnement sui generis ; il applique aux hypothèses désordonnées les plus savantes inductions et les déductions les plus rigoureuses ; il use de toutes les ressources des diverses méthodes, et l'on dirait qu'il raconte une expérience de physique dont il a pu vérifier les faits et apprécier la certitude. Dans Y Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfall, il calcule et raisonne avec une merveilleuse précision tout un voyage de la terre à la lune en ballon ; les effets de la raréfaction de l'air, les formes de notre planète vue du haut de l'empyrée, les prodigieux phénomènes de l'espace, les jeux de la lu-

mière, sont l'objet de dissertations formulées avec le plus audacieux sang-froid, avec tout l'appareil scientifique et de façon à donner pour ainsi dire l'illusion de la réalité. Lorsqu'il raconte cette fantastique Descente dans le Maelstrom , que j'ai citée plus haut, il décrit la situation en savant, aussi bien qu'en artiste; il discute les problèmes des forces et de la vitesse en même temps qu'il accu, mule avec une merveilleuse imagination les plus redoutables épisodes de ce naufrage dans les tourbillons de la mer. Il sait du reste encore, lorsqu'il est nécessaire au grandiose du drame et à l'horreur qu'il doit inspirer, laisser de coté son bagage d'érudition paradoxale, pour représenter seulement Jes plus effrayantes angoisses de la vie fantastique, et, lorsqu'il fait parler un voyageur englouti par les hypothétiques embouchures du pôle, il confie au Manuscrit trouvé dans une bouteille, la description et les aventures

du navire légendaire avec un admirable sentiment du terrible et du lugubre, avec je ne sais quelle passion effrénée et surhumaine de connaître ce que nul n'a jamais connu et d'aborder l'inaccessible. Il y a dans ce dernier récit dont pas un écrivain des choses surnaturelles n'a certainement dépassé l'expression sinistre, il y a le sens mystique et la terreur de l'homme devant un secret que le destin interdit à sa vue sacrilège, et dont il doit payer de sa vie le fatal honneur d'avoir aperçu vaguement les abords : on dirait le rêve de Vasco de Gama devant le Génie des tempêtes ; ce sont là les grandes épouvantes de l'humanité vaincue par un dieu jaloux.

La curiosité d'Edgar Poe s'attaquait souvent à des secrets de moindre importance, et ce sombre esprit se reposait de ses voyages fantastiques par la recherche de quelque énigme ingénieuse dont il exposait les données embrouillées avec infiniment

de finesse et parfois de malice, « Je veux me poser en OEdipe de l'énigme de Rattlebourg , » dit-il en commençant le Cadavre accusateur , et sur le point de raconter à l'aide de quelles combinaisons inextricables et par suite de quelles calomnies le véritable auteur d'un crime persuadait aux juges de condamner un innocent. Ailleurs il vous décrira les bizarres appareils qui remplacent chez un Homme usé tous les membres qu il a perdus , et sous une forme piquante, il posera le problème de la vie conservée par des mécaniques. Ailleurs encore, dans le Double assassinat de la rue Morgue et dans la Lettre volée , ii conduira le lecteur d'induction en induction et par une chaîne psychologique admirablement forgée à la découverte d'un meurtrier ou d'un fripon ; enfin , dans le Scarabée d'or, il mettra en scène un homme d'esprit subtil, qui comprend par de prodigieux calculs, dune remarquable exactitude, un billet chiffré, et

il donnera de la sorte une clef pour deviner les formes hermétiques dont la prudence enveloppe la manifestation des idées par l'écriture. C'est un nouvel et curieux chapitre de la mystérieuse question des signes.

Le Scarabée d'or est le chef-d'œuvre du genre ; la perspicacité raisonnée ne saurait être poussée plus loin ; rien de plus singulier que cette série d'hypothèses dont une suite de preuves mathématiques démontre la justesse, et qui, saisissant l'un après l'autre des signes conventionnels inconnus, leur substitue par un violent effort de réflexion et par les ressources de l'analogie les véritables lettres de l'alphabet que chacun deux' représente. Si c'est là toutefois où l'adresse intellectuelle d'Edgar Poë et sa dextérité pour les tours de force apparaissaient surtout, il faut le chercher ailleurs encore que dans ces nouvelles pour comprendre pleinement sa pensée inquiète et morose. Nous avons

vu sa curiosité de savant, voyons sa curiosité de psychologue. Là se sont révélées dans toute leur étendue la richesse de son imagination et la profondeur de son coup d'oeil; c'est l'étude des abîmes de l'âme qui le troublait jusqu'au fond de lui-même, et qui laissait dans son esprit une inexprimable agitation. Nul ne saurait descendre aussi avant dans les ténèbres de la nature humaine, essayer d'analyser les forces développées en nous par des moyens factices ou des passions délirantes , saisir ces drames qui se jouent dans la pensée hallucinée, se laisser aller avec les personnages eux-mêmes au charme funeste d'une psychologie pénible comme un cauchemar et démesurée dans ses problèmes et dans ses efforts, nul ne saurait faire une telle œuvre sans être hanté par des visions frémissantes; peu à peu ces visions sans cesse interrogées envahissent l'intelligence d'autant mieux soumise à leur despotisme que la séduction de ce

de ce délire est douce, et que, plus la pensée est égarée, plus elle aime le fantôme qui la subjugue.

Il faut lire la nouvelle intitulée : Le rendez-vous , pour bien voir jusqu'où Edgar Poë savait pousser la passion dans le drame et l'exaltation des caractères qu'il cherchait à peindre, pour être saisi comme lui par une sorte de vertige en présence de ces horizons de l'autre vie vers lesquels il précipitait des héros impatients de se réunir. On reste comme étourdi après cette enivrante et rapide lecture ; ceci ne semble plus appartenir à la terre. On dirait que ces étranges amants qui se tuent pour se retrouver ailleurs sont animés de la vie incorporelle des formes entrevues dans le sommeil. Tout est complet dans cette ébauche à peine indiquée : une brume épaisse enveloppe les personnages et par instants il s'en échappe des éclairs. On voit les objets, mais d'une vue indécise. L'effet de couleur beaucoup plus que le

contour a frappé le regard ; on dirait des draperies d'écarlate et d'or secouées dans un nuage. Edgar Poë est peintre un instant comme Véronèse, lorsqu'il décrit Tintérieur merveilleux d'un palais vénitien, mais son drame l'appelle et il se hâte : en quelques lignes il révèle le mot du secret cherché et la solution insensée que deux êtres au désespoir ont soudainement donnée à leur vie. On voit qu'il aime ces conclusions brutales, et, après avoir pénétré dans ces âmes, il se plaît à les jeter violemment dans l'abîme où elles se réuniront peut-être.

Dans d'autres nouvelles, Ligeia, Morella, son esprit s'égare au milieu des problèmes qu'il soulève; ici, c'est l'âme d'une m^re qui reparaît dans sa fille, là, c'est une première épouse oubliée qui se substitue à la seconde épouse sur le lit funèbre où celle-ci s'est couchée à son tour. Edgar Poë lutte corps à corps avec l'impalpable et l'impondérable ; il vit parmi les spectres

et il interroge le tombeau. Il veut percer la pierre où gisent les morts et connaître la destinée de notre âme tourmentée ; il évoque ceux qui ne sont plus, il les fait se survivre et même garder une sorte de mémoire vague d'une existence antérieure comme dans les Souvenirs de M. Bedloe ; il entend, dans Eléonore , leur voix douce calmant les angoisses et les remords du second amour que le nom de la première aimée inquiète; la première aimée! une ombre qui pardonne à l'infidèle et qui le bénit à travers la mort. Edgar Poë se plaît parmi ces fantômes ; ils ont pour lui des sourires funèbres et de douloureuses révélations ; mais ce curieux insatiable ne les a pas appelés en vain ; il poursuit leur secret, il prétend qu'ils lui donnent le mot suprême. Ce qu'ils lui refusent, il va le demander à une science neuve, au magnétisme. Peut-être trouvera-t-il là le sens qu'il a le plus désiré au monde, le sens de l'inconnu, ces paroles-

là qui lui diraient tous les secrets de création et de la vie. Il ira jusqu'à se demander si le magnétisme peut arrêter la mort : il écrira La vérité sur le cas de M. Valdemar pour traiter à son aise cette question bizarre; il étudiera les faits avec sa patience ordinaire et les racontera avec son flegme et sa méthode de savant; pendant sept mois, l'homme est mort mais le corps subsiste : on l'éveille, mais ce corps, à peine sorti de l'état cataleptique, tombe, s'émiette, se putréfie; la nature en une seconde a fait son œuvre.

Arrivée là, on le sent, la pensée d'Edgar Poë avait atteint les régions frontières du délire ; il vacillait dans l'impossible, son imagination désordonnée s'agitait en vain, mais son talent d'artiste est si grand qu'il donne une vie extraordinaire, j'allais presque dire une sorte de vraisemblance à ces hallucinations d'un cerveau troublé ; même à ses plus mauvaises heures, même lorsque,

dans son intelligence artificiellement surexcitée, l'invention libre et la fatalité de l'ivresse confondaient leurs tumultueuses images, même en ses jours les moins lucides, Edgar Poë demeure en effet un écrivain et un poëte. A plus forte raison, quand il est maître de lui, sait-il manier admirablement sa langue, décrire dans le stvle le plus ardent les merveilles qu'il a rêvées, accumuler les effets lumineux et sombres, railler avec un accent superbe ou douloureux, donner une couleur imprévue aux tableaux qu'il expose, rencontrer avec un rare bonheur ces combinaisons de tons et de lignes qui reculent à l'infini les profondeurs de l'horizon. Et ce n'est pas seulement à cet art si puissant que son œuvre doit son relief et son éclat : on y sent palpiter son âme, ses désirs, ses illusions, ses désespoirs; il s'identifie à ses personnages, il respire avec eux, il subit leurs angoisses et leurs délires, il est pénétré de leurs tristesses et de leurs terreurs, il

est travaillé par leurs curiosités puériles et les suit dans leurs effroyables voyages à travers l'inconnu; aussi parle-t-il toujours en son propre nom ; c'est toujours luimême qui se met en scène ; moi, je, dit-il dans tous ses récits, comme s'il ne pouvait se détacher, même par la fiction, de son intense personnalité, comme s'il ne pouvait éviter de laisser voir qu'il s'analyse luimême avant tout, qu'il expose ce qu'il a senti, ce qu'il a souffert et qu'il chante le poëme de sa vie.

Sa vie ! elle est là tout entière ; son œuvre, je l'ai dit plus haut, en reflète toutes les préoccupations pénibles et vagues, en exprime, dans son désordre même, les funestes égarements. On y retrouve les traces sensibles des événements qui l'ont troublé, surtout de la mort de sa femme, cette belle et douce Virginia Glemm, dont l'amour avait été la joie et l'honneur de son âme et qu'il ne devait jamais oublier. C'est à son ombre plaintive qu'il pense sans

EDGAR POE. I(i7

doute quand il écrit Ligeia ou Ele'onore, c'est elle qu'il se représente diaphane et légère, inclinée sur son sommeil et toujours vivante dans son cœur. Hélas! comme il eût pu être grand et pur s'il eût vécu de ce cher souvenir ; mais la fatale passion le tenait : a Quelle maladie que l'alcool ! » at-il dit quelque part : il en devait être la victime. Un jour on put croire qu'il allait retrouver dans un nouvel hymen une vie calme et éclairée doucement par les saintes tendresses; il devait épouser une jeune Américaine qui lui donnait en échange de son nom toutes les garanties du bonheur en ce monde; sur le point de conclure cette union que tout autre eût désirée, un délire imprévu saisit le malheureux poète, et, pour rompre avec plus de certitude les négociations commencées, il anéantit en lui tout sentiment de la dignité humaine, et vint dans un complet état d'ivresse se présenter à sa fiancée.

La destinée lui avait offert un moyen de

se relever dans l'estime des hommes et d'être désormais aussi noble par le caractère qu il était grand par le génie. Il n'avait pas voulu l'accepter, et il v a certaines erreurs qui sont à jamais funestes, dont on porte la peine jusqu'au dernier jour. Sa renommée se développait de plus en plus, et peut-être touchait- il à l'heure d'un grand triomphe ; ses lectures à Richmond sur le Principe de la Poésie avaient obtenu un succès brillant. Mais le vieil homme qu'il avait tant essayé de vaincre était vivant toujours en lui ; Edgar Poë partit pour New-York : à Baltimore il rencontra d'anciens amis ; il entra dans une taverne; quand il en sortit, sa raison était égarée. Le lendemain, dans la rue, on ramassait un corps inconnu qui fut porté dans un hôpital. C'est là que mourut, peu d'heures après, l'un des plus illustres écrivains des Etats-Unis. 11 n'avait que trentesept ans. Le delirium tremens, amené par la débauche, avait éteint cette pensée ar-

dente. Son œuvre survivait pour l'étonnenient de l'avenir, et son ombre, au nom de son génie, demande la miséricordieuse sympathie de la postérité.

n artiste devait faire une statue de marbre qui représentât Melpomène ; il n'alla point chercher une figure dans son imagination : le cri public lui désignait un modèle vivant pour sa muse idéale; il reproduisit avec exactitude les traits de Mlle Rachel. Avant elle, il y avait eu d'éminentes artistes, mais aucune femme n'avait complètement compris la pensée antique. Depuis qu'elle

est morte , si jeune , au milieu de sa gloire, au bruit des applaudissements enthousiastes d'une foule dont elle agrandissait les âmes, toutes celles qui ont essayé de reprendre le sceptre tragique échappé de ses mains défaillantes, ont échoué dans leurs tentatives. Elle reste inimitable et incomparable; elle a été l'expression définitive des plus beaux personnages tragiques et de la plus haute pensée des maîtres ; elle a eu la force, elle a eu la grâce, elle a eu l'inspiration; elle a renoué le présent au passé, sa propre tradition à celles de Talma et de Lekain; elle a imposé à l'art dramatique de notre temps un caractère jusqu'alors ignoré, un titre de noblesse inconnu; elle a dépassé les acteurs célèbres qui l'avaient précédée dans les admirations de la foule, elle a été belle comme une statue, harmonieuse comme la poésie, ardente comme la passion, le rêve animé du poète. On l'a nommée la Fille des morts; c'était là son plus beau titre : s'il s'est trouvé des igno-

rants qui lui en ont fait une injure, elle avait le droit d'en être fîère ; tandis que tant d'acteurs sont les fils des vivants, et de quels vivants! et réalisent tous les soirs sur les planches tant de médiocres ou de puériles inventions de vaudevillistes ou de dramaturges, elle a voulu quelque chose de plus noble qui est de réaliser les types immortels des grands génies. Elle est parvenue à accomplir cette œuvre, de telle sorte qu'à mon sens l'admirer c'était admirer le beau lui-même, et que l'on peut apprécier le goût d'un homme selon la manière dont il a compris Rachel.

'art dramatique pour le vulgaire est uti art d'imitation.

L'éminente artiste dont j'essaye de définir le génie, a eu ce grand, ce rare mérite d'avoir été créatrice dans un genre où la plupart sont des imitateurs. C'est le privilège des hautes intelligences que de transformer les éléments ordinaires de leur art, de les façonner à leur gré, de les marquer de leur sceau, et de leur donner une vie nouvelle. Il y a des copistes plus ou moins adroits et plus ou moins heureux; ce sont des gens d'esprit. Les maîtres créent : de là leur gloire. Mais qu'est-ce donc que créer? C'est donner une

forme à l'idéal. Le poëte l'incarne dans les mots, le peintre dans la couleur, le statuaire dans le marbre; le grand acteur l'incarne en soi. Chez Racine, il devient Monime ou Phèdre, chez Raphaël la Vierge au voile, chez le sculpteur grec inconnu la Cérès ou l'Euterpe; chez Rachel, il devenait un type innommé, à la fois tableau, statue et poëme, tableau par les couleurs, statue par les contours, poëme par la pensée, vivant de la double vie humaine et spirituelle, il devenait Rachel elle-même dont l'enveloppe mortelle, regards, gestes, voix, costume, revêtait soudain la majesté des choses impérissables. L'artiste dramatique, à ces hauteurs, est à soi-même sa toile et son marbre ; c'est sa personnalité qu'il circonscrit de lignes sévères, qu'il sculpte, qu'il cisèle, qu'il illumine de la clarté sereine du beau.

Il y a beaucoup d'acteurs de mérite qui imitent ingénieusement la nature., mais l'imitation n'est pas la fin suprême de

l'art dramatique. Ils -savent à merveille reproduire des intonations et des gestes, mais il n'y a pas là création. Un tel talent est l'inverse même de la création, c'est-àdire un calque, une copie. Aussi n'est-il pas rare : nous voyons tous les jours nombre de comédiens représenter avec une étonnante vérité les différentes scènes de la vie sociale ou les types que l'on coudoie à chaque instant dans les rues. Tout cela peut être plus ou moins amusant, mais ce n'est point du grand art. Il faut pour atteindre à ces cimes que l'acteur donne infiniment de lui-même, de sa pensée et de son âme, et, pour tout dire en un mot, qu'il soit, lorsqu'il joue les maîtres, l'égal de ces immortels. C'est pourquoi il y a eu, depuis l'apparition de nos grands poètes, si peu d'artistes capables d'interpréter leurs œuvres d'une façon absolument digne d'elles. Quelques-uns ont parlé avec beaucoup de convenance, de goût, de dignité, de sentiment, le fier langage de la tra-

gédie. Mais il ne s'est guère rencontré plus de tragédiens hors ligne que de vrais poètes tragiques. Il y a une corrélation intime entre l'acteur et l'auteur ; il faut à l'auteur d'esprit un acteur intelligent et spirituel ; au poëte sublime il faut un acteur sublime. Quelquefois l'acteur est inférieur à l'auteur, ce qui fatigue et déplaît; quelquefois il lui est supérieur, ce qui amuse, car le plaisir de voir un comédien habile domine l'ennui d'entendre une méchante pièce. Ce qui est nécessaire, c'est l'égalité; elle existe souvent entre les talents secondaires; mais on n'est pas témoin deux fois par siècle de cette merveilleuse union de deux génies du même ordre, dont les âmes se correspondent, dont les intelligences sont aussi hautes, dont les sentiments s'accordent.

Quel jour que celui où ce prodige infiniment rare s'accomplit, où le poëte a trouvé un acteur qui lui est pareil , le jour où les vers divins sont prononcés par des lèvres inspirées !

Nous avons assisté à ce spectacle et c'est un des souvenirs qui nous sont le plus chers. La mémoire doit garder de telles images si elle a le noble souci du beau idéal. Conservons les impressions et les enseignements que nous a laissés dans l'âme l'illustre artiste que nous ne devons plus revoir. Représentons-nous-la telle que nous l'avons admirée et applaudie, en ces belles soirées où elle nous révélait, à nous, jeunes gens épris de sa gloire, les types de cet art antique, objet de nos chères études. La voir pendant quelques heures sur cette scène où revivaient avec elle les immortelles héroïnes, nous en apprenait plus que de longues méditations solitaires : il nous restait dans la pensée une lumière et nous étions surpris de tout ce qu'un mot, un regard, un geste d'elle nous avait montré de plus profond ou de plus suave chez nos poètes aimés. Bien des gens nous disaient que nous étions passionnés pour des choses mortes ; aux palpitations de notre

cœur, à l'enthousiasme de notre esprit, nous sentions bien que l'art des maîtres est toujours vivant- Quelque chose de grand nous restait dans l'âme ; cette voix sonore retentissait à notre oreille, cette statue animée gardait devant nos yeux l'immatérielle beauté de ses lignes pures, les vers de Corneille ou de Racine avaient pris tout leur sens et toute leur harmonie. Vous le rappelez-vous encore ? quand nous revenions à travers les rues sombres, comme notre tête était remplie de ses paroles, comme nous étions éclairés par la vision antique , comme le fantôme de la beauté grecque apparaissait à nos regards éblouis ! Je la revois comme si c'était hier : la nature qui prévoit et prépare tout, qui prédestine les grands artistes à l'interprétation des grands poètes , non-seulement avait mis en elle le sentiment de l'idéal, mais encore l'avait physiquement modelée de telle sorte qu'il lui fût possible et facile de réaliser en elle les formes impalpables

que son regard intérieur considérait avec amour. Sans être belle, comme l'entend le monde, elle eut le bonheur de n'être pas jolie. Il n'y avait pas une des lignes de ce visage qui ne fût austère et superbe : rien n'y rappelait la nature frivole de la femme : on eût dit que les seules passions f "andioses des héroïnes de la tragédie pouvaient agiter ces muscles d'airain. Elle avait le galbe impérial qu'on rêve à ces princesses imposantes dont la Muse inspire le langage. Sa tête était petite comme celle des plus parfaits ouvrages de la statuaire : ses yeux, de grandeur moyenne, illuminaient son front fait pour porter la couronne des reines tragiques ; son regard était majestueux même quand elle voulait sourire, de sorte qu'en dépit de ses efforts, elle ne put jamais jouer la comédie qui exige des yeux moqueurs : il y avait quelque cfiose, dans son coup d'œil, de fatal et de sinistre. Son nez, légèrement courbé, semblait sculpté dans un beau marbre par

le fin ciseau d'un maître romain ; il rappelait celui des impératrices de la maison d'Auguste. Ses lèvres, dessinées d'un trait correct et fier, exprimaient le dédain, l'ironie et l'amour par la seule accentuation de leur forme ; ses cheveux noirs semblaient avoir pris d'eux-mêmes l'attitude de la coiffure antique; c'est ainsi que les déesses des statuaires, c'est ainsi que les patriciennes de Rome, c'est ainsi que les prêtresses sévères disposaient les tresses de leur chevelure et qu'elles enroulaient à l'entour les bandelettes de pourpre et d'or. Son cou long soutenait comme une colonnette de marbre de Paros cette tête charmante et grave. Sa taille était moyenne, mais les proportions de ses membres étaient si justes qu'elle paraissait grande sans avoir besoin de chausser le cothurne et elle s'avançait avec la dignité solennelle des jeunes filles athéniennes sculptées dans les bas-reliefs du Parthénon.

Lorsque Rachel demeurait immobile, on

croyait voir sur un piédestal un marbre de Praxitèle ; les draperies se déployaient avec un admirable style à l'entour de son corps parfait : elles l'enveloppaient de leurs plis pudiques, dessinaient ses harmonieux contours avec une rectitude sculpturale, et laissaient retomber à terre leurs élégantes et correctes sinuosités. Il faut bien peu de chose, souvent une imperceptible ligne, pour détruire le charme d'une statue ; Rachel demeurait au point fixe que jamais ne dépassent les maîtres. Elle usait dans ses ornements d'un goût merveilleusement sobre et se gardait de surcharger son vêtement d'inutiles richesses. Aussi quelle mesure chez une femme qui aurait pu éblouir de bijoux la salle entière! Elle ne voulait pas que l'attention publique fût détournée, et que l'admiration devînt une insipide curiosité. Elle laissait l'étalage des diamants et des étoffes aux actrices que leur toilette seule fait tolérer sur les planches et qui doivent à ces colifichets le

RACHEL. 18o

succès éphémère qui réjouit leur vanité ; pour elle, ses pensées étaient plus hautes ; elle poursuivait et comprenait le beau ; rien ne devait distraire la foule de la contemplation où la conviait la tragédienne ; les richesses de sa parure étaient nobles comme l'art lui-même ; le goût le plus parfait en avait disposé la beauté simple. Le costume et la pensée du rôle formaient un ensemble harmonieux ; jamais femme ne connut à ce point l'art merveilleux de l'élégance antique. On eût dit que son manteau avait été teint avec la pourpre de Tyr, que la broderie de sa tunique avait été façonnée par des esclaves Lydiennes, que son bracelet venait d'Ionieou de Sicile, et qu'un sculpteur de Corinthe avait ciselé l'agrafe d'or qui retenait sa tunique sur son épaule ou le diadème qui couronnait ses cheveux.

L'expression du visage et le geste achevaient sa beauté. Jusqu'ici nous avons vu ce que la nature a fait pour elle ; le rôle de

l'intelligence va commencer. Puisque nos sentiments, nos passions, nos idées doivent paraître au dehors, puisque l'âme doit se faire visible sur le visage, il faut que l'acteur reproduise et rende perceptibles à tous les yeux les mouvements divers qui agitent le personnage. Mais ici l'expression grossière n'a qu'une valeur médiocre ; lorsqu'on joue l'œuvre d'un poëte habile à saisir toutes les nuances, on peut même dire qu'elle est fausse. Le premier venu, pour peu qu'il soit familier avec l'art dramatique, et que sa physionomie s'y prête, peut exprimer aisément les passions vulgaires, la haine, la colère, la joie, la pitié. Réfléchissez au contraire que dans les mémorables tragédies, le poëte, qu'il se nomme Racine, Corneille ou Shakespeare, ne s'est pas contenté d'indiquer l'attendrissement ou la fureur; il ne serait point supérieur alors aux plus médiocres dramaturges qui savent y parvenir sans effort. Il a profondément analysé toutes les va-

riations des sentiments divers, n'a certainement négligé aucune d'elles, en a révélé les plus fins détails souvent dans quelques vers, souvent dans un seul mot. L'artiste dramatique doit comprendre ces nuances insaisissables pour les esprits secondaires et dont le génie seul aperçoit la délicatesse. On pouvait juger de la supériorité de Rachel, même sans l'entendre; rien qu'à voir le jeu de sa physionomie, il était facile de deviner combien la pensée du maître lui était familière , combien toutes les profondeurs des vers immortels, ténébreuses pour tant d'autres , étaient pour elle pleines de clarté. Son visage reflétait tout ce que sentait l'âme qu'elle s'était faite, l'âme du rôle. L'expression qui ne faisait jamais défaut à l'idée, si haute que l'idée pût être, jamais ne la dépassait. L'exagération en ce sens est l'écueil de l'acteur ; Rachel avait dans le regard, sur les lèvres, dans les moindres plis de son visage mobile , à la fois une justesse ex-

quise et une grâce infinie. C'était bien là, mais rien de plus, ce qui devait se montrer de ces passions hautaines sur les traits de la tragédienne émue : aller au delà, c'était outre-passer la limite ; rester en deçà eût été n'en pas assez laisser voir. Son geste n'était pas moins exact et moins sobre. Tandis que les acteurs secondaires gesticulent à tort et à travers et parfois s'agitent en furieux sur la scène, elle, la grande artiste, éprise des lignes fermes et pures de la plastique idéale, savait garder une mesure qui ne coûtait rien aux effets du drame. Elle n'ignorait pas que le vrai et le beau sont toujours assez touchants par eux-mêmes, que ces écarts ne sont point de la dignité de l'art et surtout de la dignité des maîtres qu'elle interprétait. Elle se souciait peu de leur concilier et de se concilier à ellemême les sympathies du vulgaire par des condescendances dégradantes. En dépit des mauvais juges qui l'excitaient à sacrifier l'inaltérable pureté de l'art aux erreurs

d'un parterre accoutumé à tous les excès, elle se contenta, dis-je, de donner un sens à ses moindres gestes tout en gardant une dignité vraiment tragique; jamais l'action, dont elle savait le prix, ne fit défaut à ses rôles, et jamais cette fille respectueuse des maîtres, exagérant la pantomime, ne cessa de poursuivre l'accomplissement de cet art tout intellectuel qui est la véritable création de son génie. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un seul exemple, c'est ainsi que, suppliée par Andromaque, Hermione, immobile, distraite, haineuse, rétablissait négligemment sur son bras les plis de son manteau ou jouait avec son bracelet d'or. L'embarras de répondre , l'indifférence pour un malheur qui la venge, la satisfaction dissimulée d'un abaissement dont le contre-coup l'élève, le dédain de la princesse triomphante pour la captive humiliée, l'impatience d'écouter un discours qui interrompt les transports d'un bonheur si fugitif, mais si impétueusement compris,

on retrouvait cette multitude de sentiments dans son expression tout ensemble ennuyée et hautaine, dans ce geste familier qui disait tant de choses.

elle était donc Rachel pour les regards. Mais une autre joie surprenait l'esprit lorsque les vers divins s'échappaient de ses lèvres. La difficulté n'est point pour un acteur, qui a travaillé sérieusement un rôle, de donner l'intonation à peu près juste; on y voit parvenir quelques élèves du Conservatoire, soufflés par leur professeur. Ce que nul professeur ne peut apprendre, c'est l'intelligence absolument complète du sens profond caché sous le vers et qu'il s'agit avant tout de faire comprendre au spectateur. Pour en venir là, il ne faut pas moins que du génie et en outre la connaissance intuitive de tout ce qu'une inflexion

de voix peut révéler de sublime à celui qui l'entend. Il y a dans l'œuvre d'un grand poëte, tout un monde de pensées invisibles pour le vulgaire et que l'artiste doit révéler par l'accent. Que dire de cette difficulté? il n'est personne qui n'en voie l'étendue, et n'apprécie aussitôt le mérite immense de celle qui l'a si glorieusement vaincue. Lorsque d'ineptes jalousies attribuaient ce mérite, tantôt à des leçons d'un éminent comédien dont j'admire autant que personne le talent aimable, tantôt à la tension des nerfs, je me suis toujours contenté de sourire. Assurément les. conseils d'un artiste distingué sont utiles, mais il y avait dans la manière dont Rachel comprenait ses rôles une intensité de génie qui ne s'enseigne pas : on y sentait la puissance originale d'une pensée qui saisissait une autre pensée et qui se l'était assimilée avec une énergie souveraine ; la mémoire a ses allures et l'inspiration a les siennes; on ne démontre pas

d'ailleurs la diction elle-même : elle appartient en entier à la spontanéité de l'individu. Dans tous les arts, ce qui est précisément le plus élevé et le plus noble, ne saurait être l'objet d'une leçon : on apprend le dessin et la grammaire, mais non pas le style : on s'exerce par l'étude au doigté et à la lecture musicale, mais on ne devient pas musicien. On l'est naturellement, ou bien on ne le sera jamais. Il en est de même de l'art dramatique : un savant professeur peut expliquer beaucoup de choses, donner une foule de détails , noter certaines intonations, mais le senti, ment des beautés littéraires, l'instinct supérieur de la poésie et de la pensée des maîtres, l'élan, l'inspiration, ce sont là les mystères de l'art. Aucun professeur n'a pu les inculquer à son élève, lui en offrit-il même personnellement le modèle.

Il y a, lorsqu'on récite des vers, une mesure à garder et que peu d'acteurs observent. Un petit nombre connaît cette loi

décisive de l'art que je formulerais ainsi . ne pas déclamer est la première règle de la déclamation. Dès que la voix, au lieu d'être guidée par la pensée, s'abandonne aux séductions de la cadence, suit le mouvement des hémistiches et la seule harmonie des rimes, elle devient monotone, fût-elle mélodieuse, et elle endort après avoir quelque temps fatigué. Il est des acteurs qui, pour éviter cetécueil, ne tiennent aucun compte du rhythme, brisent l'allure de l'hémistiche, dédaignent la rime et la césure, et réduisent la poésie aux conditions d'une prose difforme. Autant de systèmes, autant d'erreurs; il faut, sans déclamer, dire, mais, qu'on ne s'y trompe pas, dire des vers. Je dois sentir que vous ne parlez pas en prose, mais sans que ce soit l'ennui qui m'en avertisse ou bien le ton traînard d'une lente mélopée. Rachel avait ce grand mérite d'exprimer les plus fines nuances avec une telle variété et en même temps un tel sentiment de la vraie mélodie du vers, que

tout le charme mystérieux dont la poésie pare la pensée subsistait dans sa pureté, que l'attention, toujours soutenue, suivait les détours de l'idée et s'élevait avec elle sur les hauteurs.

Mais la nature qui l'avait prédestinée à devenir une grande tragédienne, lui avait donné une grâce spéciale et qu'elle seule a obtenue parmi toutes celles qui ont jamais prononcé les vers des poètes. C'était un organe étrange, à la fois flexible et sonore : cette voix qui n'était ni creuse, ni dure, semblait sortir d'un gosier d'airain. De là, pour l'expression tragique, pour les prolongements de l'alexandrin, une puissance incomparable, et lorsqu'il fallait que l'accent fût doux et tendre, elle devenait insinuante, passionnée, mélancolique sans perdre son timbre vibrant. 11 y avait une saisissante beauté dans ces tons graves qui retentissaient avec une prestigieuse harmonie. Rien ne convenait mieux à ces hautes figures pour la manifestation de

leurs âmes que cette voix profonde. On n'eût pas rêvé autrement la parole ironique ou irritée d'Hermione, l'accent hautain et sauvage de Camille; ainsi devait retentir, sous les voûtes du palais d'Auguste, le sévère monologue d'Emilie enivrée de vengeance ; quand Pauline s'écriait :

Je vois, je sais, je crois! je sais désabusée!

la vigoureuse intonation de ces notes gutturales sembl iil ajouter je ne sais quelle affirmation souveraine au cri de l'enthousiasme; dans la déclaration de Phèdre, l'amour exprimé par le son bizarre, pénétrant, moelleux et âpre tour à tour, qui s'échappait de ces lèvres ardentes, avait un caractère effrayant et fatal; dans ÏMouime, les cordes de cette lyre résonnaient avec une douceur vraiment ionique et une virginale majesté.

achel apparaissait ainsi dans tous ses rôles, et elle développait ces qualités admirables dans chacune de ses créations. Mais son génie était aussi varié que les personnages même dont elle exprimait les passions et dont la pensée était incarnée en elle. Voir Rachel dans un de ses rôles, quel qu'il fût, nous révélait soudain non-seulement une âme éloquente, agitée des passions les plus puissantes , mais encore le temps où nous devions être transportés. Par une intuition merveilleuse, Rachel nous faisait connaître tout ensemble la femme en général telle qu'elle est dans tous les siècles, et la femme en particulier, telle

qu'elle était à telle ou telle époque déterminée Elle réalisait ainsi cette double condition de toute œuvre d'art, qui est aussi la double condition de la nature humaine : l'unité dans les grandes lignes du caractère et la variété dans les lignes accessoires ; elle demeurait une femme toujours et avant tout, et elle devenait une Romaine de ce siècle ou de cet autre; une Grecque des temps héroïques ou des temps historiques; une Espagnole, quand elle jouait Chimène, une Juive, quand elle disait •avec une suavité qui n'a guère été comprise l'élégiaque rôle d'Esther, une Française même, bien qu'avec moins d'aisance, lorsqu'elle ressuscitait l'aimable et malheureuse Adrienne Lecouvreur dans le drame touchant d'un homme de cœur qui est un charmant esprit.

Rachel, dans Camille, c'était la jeune fille latine passionnément héroïque et à demi barbare. Sa robe de lin accentuait les formes pudiques de la future matrone :

on retrouvait en elle quelque chose de la Olélie de Tite Live; elle avait je ne sais quoi de farouche, de fier, de virginal; on la voyait au foyer de la famille romaine à peine constituée ; on sentait dans son attitude sérieuse, dans la simplicité de son vêtement, l'austérité des mœurs primitives; nous étions chez un peuple de soldats et de laboureurs; la charrue et l'épée pour les hommes ; pour les femmes la quenouille laborieuse : Rachel sortait de l'atrium où s'écoulait sa jeunesse timide sous les yeux du Pater familias ; on eût dit que sa main tout à l'heure encore filait la laine augusle de la femme romaine. Klle donnait à l'éternelle colonnade de la tragédie classique l'aspect des maisons rustiques chères à la pauvreté mâle des premiers sénateurs de la cité naissante; elle aimait Curiace avec la sereine chasteté si bien comprise dans la patrie des Vestales, et, quand le désespoir évoquait sur ses lèvres les imprécations furieuses, il y

avait encore dans ce cri de rage de la femme indignée l'énergie des grandes rébellions romaines, quelque chose de l'âme des Coriolan et des tribuns séditieux, la majesté déjà imposante du peuple enfant mais superbe dont elle était la fille , une sorte de religieuse terreur de son propre blasphème contre la ville prédestinée, et la rudesse de cette race de matrones qui seront les mères de tant de héros.

Lorsqu'elle représentait Emilie , elle avait la physionomie hautaine de la grande aristocratie de Rome illustrée par cinq siècles de victoires. Il semblait qu'il eût passé dans son port et dans sa voix un peu de la dignité des antiques maisons sénatoriales ennemies de César. On ne se figurait pas autrement les filles des partisans de Pompée méditant la vengeance après le désastre de Pharsale ; le souvenir des proscriptions vivait dans ses yeux assombris ; les tendresses de la femme éclairaient

sans cloute son visage lorsqu'elle disait ce vers si harmonieux :

J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste;

mais, par instants, on croyait voir passer dans son âme la fureur républicaine de Brutus et les tempêtes de la guerre civile. Elle était la dame romaine des derniers jours de la république, prête au meurtre comme Brutus et à la mort comme ( aton. Lorsqu'elle devenait Hermione , sans doute elle était avant tout une femme qui aime jusqu'à l'égarement; elle exprimait d'abord l'ironie ou l'indignation ; son regard dur et terrible supposait bien des haines et parfois contenait bien des larmes; elle dardait ses paroles railleuses comme autant de flèches aiguës contre Pyrrhus indifférent à sa beauté ; elle accablait sa rivale abattue sous le poids de sa pitié insolente; elle ordonnait le crime avec une fureur concentrée qui saisissait d'effroi le spectateur pensif; mais elle avait compris

aussi le type naïf, charmant et même un peu sauvage de la jeune princesse grecque des temps héroïques : elle était hien la vierge ardente des montagnes de Laconie, née en un siècle voisin encore de celui des nymphes et des demi-dieux; elle avait la fierté d'un sang illustre; on voyait qu'elle était la fille d'Hélène et la descendante des Olvmpiens : son front semblait accoutumé à se redresser avec un orgueil presque divin sous la voûte mvthologique du palais des pasteurs des peuples.

Quand elle était Monime, c'était encore un autre aspect de son génie; elle devenait l'Ionienne esclave des barbares, et qui a conservé de son ciel une indéfinissable nostalgie; sa jeunesse, on le voyait bien, s'était écoulée parmi les chefs-d'œuvre de l'art, et la captive, égarée au fond d'un pays lointain, avait appris, au milieu des statues de marbre de sa chère patrie, la grâce souveraine qui éblouissait les rois. Nulle part Rachel n'avait une voix aussi

harmonieuse, une telle nonchalance dans la pose et dans la diction : elle était bien alors la fille de cette terre d'Ionie où l'air était si pur, le ciel si bleu, les femmes si belles, où la langue grecque s'était amollie encore dans un dialecte plus mélodieux; elle avait aussi la mélancolie charmante des femmes antiques arrachées par un vainqueur violent à l'exquise civilisation du sol natal; ses yeux, son geste, son langage révélaient toutes les tristesses de l'esclavage, tout le charme douloureux du poëme de la captivité que tant de peuples des anciens âges ont chanté tour à tour; elle était résignée, mais en femme supérieure et qui sent sa chute ; elle a beau être traitée en reine dans « ce climat barbare, » elle n'oublie pas les fleuves de l'Asie mineure, leurs rivages couverts de violettes etd'hvacinthes, leurs eaux d'azur où se mirent les temples de marbre blanc.

Le génie reçoit d'étranges bénédictions.

Rachel, qui n'a jamais été ni épouse, ni

204 LES lEUHE'S OMBRES.

chrétienne, se trouva soudain, par une intuition subite, devenir dans Pauline la plus chaste épouse et la chrétienne la plus fervente. Elle représenta merveilleusement la femme préparée par des vertus austères à recevoir l'illumination soudaine de la foi. Grâce à la noble gravité de son accent, à l'ardente passion du bien, au désir du sacrifice qui étincelaient, pour ainsi dire, dans sa physionomie et dans sa parole, on comprenait d'abord ces âmes prédestinées pour le martyre et dignes du Christ par leur dévouement et leur courage , ensuite le temps lui-même où les vertus païennes prenaient un caracU re plus pur et plus noble, par une sorte de pressentiment de l'Evangile. Pauline, sous les traits de Rachel, c'était bien encore la femme romaine, comme Camille et comme Emilie; mais quelle différence dans l'expression, dans l'attitude, dans la manière de, dire, dans le regard! On voyait, en écoutant Rachel, qu'il y avait des siècles

entre Pauline et les autres héroïnes ; un souffle chrétien avait transfiguré son visage avant même que son âme eût été transfigurée par la foi. En ces temps mystérieux ? je ne sais quelle ineffable pureté se répandait sur la face humaine comme un commencement d'auréole; Kachel donnait à la chasteté sublime de cet admirable rôle, à ce profond sentiment du devoir qui est la gloire de Pauline, une forme visible, si j'ose le dire, et cette forme rayonnait d'une douce lumière : on l'eût dit éclairée par 1 aube mystique de la croix qui grandissait à l'horizon.

Lorsqu'enfin Pauline déclare la foi qui l'a foudroyée, Rachel, les bras tendus, les yeux au ciel, en extase, ressuscitait pour ainsi dire en elle et dans un type unique le cri sublime de tous les martyrs ; elle personnifiait le siècle dans ce qu'il a eu de grand, l'enthousiasme et le sacrifice; ce qu'il y a eu de pur dans l'âme de cette société romaine, à ses dernières heures,

s'était incarné dans l'artiste ; elle était la néophyte et l'inspirée qui annonçait le monde nouveau sur les ruines de l'ancien monde.

Ce merveilleux génie était aussi varié qu'il était puissant. Après avoir joué Pauline, Rachel, deux jours après, jouait Phèdre, et, remontant le cours des âges, après avoir été la chrétienne, elle devenait la femme des temps héroïques. Qui ne l'a pas vue dans ce dernier rôle, a été privé de la plus étrange révélation de la mythologie grecque sous sa forme monstrueuse. Ce qu'elle était comme femme, indépendamment du caractère religieux du poëme, demeurait à la hauteur de ses plus belles créations : l'amour lui brûlait les veines, sa figure pâlie et son corps épuisé dénonçaient ses angoisses ; la volupté, durant son aveu funeste, s'exprimait par un accent âpre et lugubre; ses sens soupiraient avec une langueur brûlante, son rêve se perdait dans les solitudes des forêts ombreuses, son

regard semblait suivre la vision fantastique des chars volant dans la carrière Tout cela était beau sans doute, et jamais les fureurs d'une passion physique n'ont été exprimées avec une telle énergie; l'artiste ne pouvait pousser plus loin l'enivrement et le délire, et cependant l'art en sauvait le péril et les scènes les plus ardentes demeuraient infiniment chastes. Mais le plus grand prodige accompli par Rachel lorsqu'elle jouait Phèdre, c'était de nous donner l'impression la plus complète du paganisme des premiers âges. On la voyait en proie aux mystérieuses divinités ; le ciel et les enfers remplissaient son âme torturée : l'action se passait entre la déesse invisible, la Vénus fatale, la destinée inflexible et son cœur. Elle semblait marcher, effarée et frémissante, à travers toutes les superstitions et toutes les terreurs du monde antique. De cette voûte tombaient sur elle les malédictions infernales; elle les subissait et les accusait avec un désespoir

navrant. Dans son amour éperdu vivait le sens mystérieux de la volupté mythologiques; il v avait là quelque chose de supérieur à l'amour humain et qui louchait aux amours des Dieux, et aussi quelque chose d'au-dessous de l'amour humain puisque la fatalité gouverne et terrasse cette âme. Rachel avait compris qu'il ne s'agit pas seulement de se tordre, de trébucher, de tomber assise, de languir et de se pâmer, et d'exprimer les diverses nuances de l'amour, de la colère, de l'indignation et de la jalousie; il fallait tout cela sans doute, mais plus encore. Ce n'est pas une mince audace que dosir prendre ce masque auguste; cette tunique de Crète est la tunique de Nessus pour les imprudentes: cette torche ardente, on ne la manie pas impunément.

Kaehel pénétrait au fond du sombre mythe grec, de la légende formidable; sans cesser d'être une femme, elle se plaçait dans les régions lointaines où l'histoire

se confond avec la fable et les hommes avec les dieux.

On pourrait, en la suivant ainsi dans tous ses rôles, retrouver dans chacun d'eux à la fois une âme humaine admirablement étudiée et le sentiment d'une personnalité et d'un temps évanouis. Lorsqu'elle était Roxane, dans les emportements fougueux de la passion asiatique , la fille de la Grèce et de Rome se transformait en sultane impérieuse et jalouse jusqu'à la frénésie. Il y avait en son cœur toute l'intempérance de l'amour et aussi quelquefois la mélancolie de l'esclave au sérail.

Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées !

disait-elle avec une douloureuse lassitude à Bajazet; et plus loin , avec quelle colère hautaine laissait-elle tomber le fameux : « Sortez ! » foudroyant comme un coup de hache, laconique comme l'ordre d'un despote oriental. Dans Athalie, ce rôle qu'elle a abandonné trop vite, elle avait saisi du

premier coup le caractère sombre des reines bibliques idolâtres ; on sentait respirer en elle l'âme de ces grandes criminelles qui régnaient par le carnage et la terreur aux pieds des idoles phéniciennes et menaçant le temple de Jérusalem; elle donnait l'impression de ces puissances sanguinaires maudites par les prophètes et ruinées par la colère divine. Dans ses rôles de moindre importance, dans Lucrèce, dans Eriphile , dans Esther, dans Valéria , dans Adrienne Lecouvreur, elle révélait toujours cette triple énergie qui a été sa gloire , elle était la femme par excellence avec ses passions et ses rêves , elle était telle ou telle héroïne vivante, et elle personnifiait un siècle, mais tout cela avec un prestigieux sentiment de l'idéal. Le jour où, au milieu des tempêtes civiles, elle entonna, aux applaudissements du parterre, l'hvmne de la Révolution, elle eut la gloire de le dégager par un effort de génie de tout ce que les fureurs politiques lui ont prêté de sinistre et de san-

glant. La Marseillaise prononcée par elle plutôt que chantée , c'était le chant de l'indépendance nationale et rien de plus; et certes , lorsqu'agenouillée pieusement devant le drapeau tricolore, Kachel s'écriait :

Amour sacré de la patrie !

il n'y avait pas un Français dans la salle, quelle que fût son opinion, qui ne fût ému profondément, et ne sentît palpiter en lui, sans alliage de haine ou de colère, le souffle divin du patriotisme.

/ \ -■ n a dit qu'elle n'était pas émou-

% ) vante. S'il n'était pas puéril de

■-Nr •"! discuter avec la jalousie oui igno-

rance, je dirais que je ne comprends pas mime la valeur de ce reproche. Quant à moi, rien ne me touche plus que l'idéal. Ce qui provoque en ma pensée une admi ration insatiable, ce qui parfois fait monter des pleurs dans mes yeux, c'est la manifestation éclatante du beau, qu'un poëte le révèle par le vers, un peintre par la couleur, un sculpteur par le marbre, un acteur par sa personnalité. Il est vrai que Rachel, par les aptitudes mêmes de son génie, ne recherchait pas les rôles doux et tendres : elle préférait représenter les pas-

sions impétueuses, et bien qu'à mon sens elle fût aussi parfaite dans l'expression des sentiments mesurés que dans l'expression des sentiments violents , aussi belle dans Monime que dans Hermione , il est certain qu'elle était plus accessible à la foule lorsqu'elle était jalouse, ironique, furieuse, que lorsqu'elle était aimante, mélancolique ou sereine. De là sans doute ces critiques pitoyables dont sa gloire n'a pas à souffrir. Ceux qui étaient capables de l'étudier, ne se sont jamais plaints de n'être pas assez fortement touchés. Le spectacle de ces passions tragiques si savamment interprétées agitait toute la sensibilité de leur cœur. Ce n'élait pas une surexcitation grossière produite sur les nerfs par une décla- * mation larmoyante , mais un sentiment d'un autre ordre , formé des plus nobles jouissances intellectuelles, des plus intimes ravissements du goût, des plus vives émotions devant de grandioses infortunes. Il faut plaindre ceux qui regrettaient des

attendrissements vulgaires devant cette femme qui a été pendant quinze ans la muse auguste de la tragédie et 1 interprète sublime des poètes sacrés.

Alfred de Musset, pleurant dans un admirable poème la mort de la Malibran , regrettait que l'artiste dramatique mourût « tout entier. » Est-ce là une pensée absolument vraie ? Je ne le crois pas. Non, êtres de génie ne meurent jamais sans laisser de trace. Il subsiste d'eux quelque chose de grand , même quand leur voix s'est éteinte. Rachel a retrempé toute une génération aux fécondes sources littéraires, elle a réveillé l'enthousiasme pour les chefsd'œuvre et pour l'austère tragédie. Elle est venue à une époque où les violences d'une jeune école avaient rompu avec les traditions et où le goût public avait presque oublié les hautes traditions de l'art; elle est venue comme la prêtresse d'un culte évanoui; elle a relevé l'autel, elle a ranimé le feu sacré , elle a fait entendre de

nouveau l'oracle, elle a ramené la foule clans le sanctuaire. Rien de tout cela n'est stérile. Maintenant les statues des dieux de la poésie française sont rétablies sur leur piédestal d'où elles ne seront plus ébranlées. Nous avons vu pendant quinze ans la foule attentive préférer aux séductions des nouveautés la splendeur du beau éternel. Le sens de l'idéal a été réveillé de sa torpeur, et il est demeuré vivant dans nos âmes, grâce au mystérieux enseignement qui émane comme un parfum de la pensée des grands poètes.

HEGESIPPE MOREAU

HÉGESIPPE MOREAU

EACCOiipdegens ont parlé d'HégésippeMoreau, la plupart avec trop d'indulgence ou trop de sévérité. Les premiers, attendris profondément par ses malheurs et sa mort , ont oublié ses fautes et surfait le mérite de son les seconds n'ont voulu lui tenir

œuvre

i. C'est ce qui est arrivé récemment, et à propos d'Hégésippe Moreau, à un aimable écrivain, encore une jeune ombre ! — Armand Lebailly , qui vient de mourir il

compte ni des tentations de sa vie, ni des entraînements de son époque. Je crois qu'il faut, lorsqu'on étudie un homme, le considérer tout entier, sans parti pris d'apologie ou de satire, sans se soucier d'en faire un héros parfait ou d'abaisser dans l'estime publique une âme faillible comme toutes les âmes. La perfection est infiniment rare, aussi bien que la perversité. La plupart des hommes flottent dans un milieu qui n'est ni l'une ni l'autre ; ils ont quelques vertus, ils ont des vices; ils aperçoivent par un coin la vérité, et ils sont plongés, d'autre part, dans de trèsépaisses ténèbres. L'œuvre de la critique est précisément de peser la valeur de ce

y a quelques mois. Il a publié des œuvres inédiles de l'auteur du Myosotis et une Etude sur la vie du poète. Ce travail très-consciencieux et très-habilement fait est plutôt une apologie qu'un portrait. On y sent beaucoup d'émotion et beaucoup de sentiment littéraire, mais ce n'est qu'un côté du tableau. Les lettres demeurent néanmoins fort redevables à Armand Lebaillv, qui a retrouve beaucoup de détails curieux sur la vie d'Hégésippe Moreau, ce frère en poésie qui l'avait précédé sur le funèbre lit de l'hôpital.

bien et de ce mal et de reconstruire un personnage réel à laide de ces données contradictoires. Elle ne doit rien dissimuler, de peur d'altérer la ressemblance du portrait qu'elle présente ; elle est comme un miroir qui n'est pas responsable de l'image, mais elle est plus intelligente qu'un miroir, parce qu'elle raconte les causes de la laideur ou de la beauté. Ajoutons qu'il lui sied d'être toujours bienveillante envers ceux qui ont beaucoup souffert. Hégésippe Moreau est de ce nombre : une sévérité aveugle serait inepte et cruelle ; son histoire est triste comme un martyrologe, et si je ne crois pas qu'il y ait lieu de faire, à son sujet, un réquisitoire contre la société, sa vie a été trop pénible pour que la critique ne soit pas douce pour son ombre. Elle lui doit la vérité, sans doute, comme à tout autre, parce que la pitié même ne dispense pas de la dire, mais elle lui doit en même temps la sympathie qu'on ne refuse jamais à de telles douleurs et à une

telle mort. Dans les quelques pages où je parlerai de lui, je m'efforcerai d'être juste envers l'homme, envers le poète, et de dire ce qui sera, je le crois, le sentiment de l'a-

venir.

w sait qu'il était enfant naturel, et que son père ne l'a jamais reconnu. Bientôt même il fut orphelin. Heureusement que la Providence a des caresses pour les enfants sans mère : celui-ci trouva des bienfaiteurs qui se chargèrent de son éducation et le placèrent dans un collège dirigé par un ecclésiastique. Tl en sortit, ses études faites, et entra chez un imprimeur de Provins, sa patrie d'adoption ; lui-même était né à Paris, mais ses parents l'avaient emmené à Provins, dès son enfance, et c'est là qu'il fut élevé, qu'il a grandi, qu'il a commencé à penser et à aimer. En faut-il davantage pour qu'on puisse considérer, comme sa

patrie, Provins, la ville des roses? Le nom du poète est uni à cette petite cité charmante, dans le souvenir de la postérité ; Provins l'a adopté pour son fils, et elle est fière de lui; une de ses rues s'appelle rue Hégésippe Moreau, et si jamais on lui élève un statue — ou plutôt une statuette, — c'est à Provins qu'elle sera placée et que son ombre aimera l'y voir. Il fut heureux là, en effet, et ne le fut nulle part ailleurs ; il y ressentit, bien jeune encore, une passion aussi pure que poétique, pour la fille de l'imprimeur qui l'avait accueilli, mademoiselle Louise Lebeau, qu'il appelle sa sœur, et qu'il a chantée.

• Mon cœur ivre à seize ans de volupté céleste S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste!

Il quitta Provins pour venir à Paris tenter la fortune ; il ne devait y trouver que des déceptions, la misère et la mort. Paris lui fut toujours funeste : son esprit, son corps et son âme n'étaient point faits pour

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cette arène. Sa poésie idyllique et élégiaque respirait plus à l'aise l'air des champs et des bois que l'atmosphère épaisse de la ville ; sa pensée, qui se fût doucement épanouie à l'ombre des grands arbres et dans l'oubli des rudes soucis de la vie matérielle, s'irrita et s'aigrit dans les inquiétudes et les tortures de la pauvreté parisienne, le plus terrible de tous les supplices. 11 essaya de tromper ses angoisses et d'échapper au sentiment de sa situation présente par une préoccupation passionnée des affaires politiques. Mais ce fut en vain : la misère aiguise, contre le malheureux qu'elle tourmente, toutes les pointes dont se servaient les bourreaux carthaginois pour interrompre le sommeil du héros romain ; elle éveille, elle éveille sans cesse, quel que soit le breuvage par lequel on veut s'é ourdir. Dans les batailles de la rue, dans la polémique des cafés, dans les inspirations de sa poésie républicaine, aussi bien que dans le plus tristes distractions de sa vie désor-

donnée, Hégésippe Moreau était poursuivi par les implacables nécessités de chaque jour; il avait faim, il avait froid, il lui arriva de passer la nuit, faute de logement, à la belle étoile, au fond de quelque bateau amarré au quai de la Seine. Sa santé, déjà délicate et qui parfois se refusait au travail, souffrit de plus en plus de tant de privations, qui auraient brisé des hommes plus robustes. Il fallait à ce jeune homme frcle, d'une constitution nerveuse et de poumons débiles, les senteurs exquises des prairies en fleur, les tièdes haleines de la campagne, une vie régulière et des soins assidus. Enfin , à Paris, il se trouva mêlé à des libertins, qui l'entraînèrent dans de funestes désordres, détruisirent en lui cette foi chrétienne que lui avaient enseignée ses premiers maîtres, et l'initièrent en revanche aux doctrines politiques qui sont, depuis plus d'un siècle, en France, le fléau de la liberté; il devint un révolutionnaire dans

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la plus triste acception du mot, l'allié de ces funestes citoyens qui poursuivent par l'émeute le triomphe de leurs doctrines et prétendent expulser le Christ de la société moderne. Ce sont ces hommes-là qui ont perdu Hégésippe Moreau : il a reçu de leur école toutes les erreurs dont il a été la victime; ces amitiés de club et d'estaminet lui ont enseigné la haine d'un travail suivi, et par suite l'ont enchaîné à la misère : ces bohèmes ennemis du Dieu qui réprouve leurs vices et de la société qui les méprise, ont jeté dans son cœur noble et doux à l'origine, les semences de la colère et de l'impiété. Grâce à eux, il a souffert dans son âme, car la haine est douloureuse et le scepticisme est un fardeau; il a compromis sa constitution délicate dans des excès qui en ont précipité la ruine, il a transformé la vraie et primitive nature de son talent, et il a fait balbutier à sa muse des chansons grivoises, ou de grandes phrases révolutionnaires. Paris,

le Paris de ce temps-là, avec ce qu'on appelait à tort la jeunesse, c'est-à- dire une poignée d'étudiants qui se croyaient républicains et qui n'étaient que des utopistes débauchés et tapageurs, avec ces systèmes politiques, dont la France, plus tard, devait à ses dépens connaître la folie, fut le meurtrier de ce jeune poète, qui aurait dû rester à Provins, pour y chanter la fermière, la Voulzie et les roses. Beaucoup de ceux qui ont fait si grand bruit autour de son cercueil et qui ont pris texte de cette mort pour déclamer contre le temps dur aux rêveurs, étaient ceux dont les doctrines et dont les exemples l'avaient tué. Il n'était pas la première et il ne sera pas la dernière victime de ces fainéants emphatiques, de ces songes-creux perfides, de ces envieux impuissants , de ces sophistes effrontés, qui savent si bien, une fois que leurs conseils et leurs systèmes ont jeté les âmes dans les abîmes, embaumer les malheureux dans leurs discours et imputer

leur propre crime à la société stupéfaite de tanl d'audace. Heureusement que l'histoire n'est pas leur dupe. C'est à eux qu'elle fera remonter la responsabilité de cette mort; elle saura que si Hégésippe Moreau a expire dans un hôpital, ce sont ses fautes qui l'y avaient conduit; elle n'imputera pas ces fautes au faible et malheureux poëte, mais aux prétendus amis, — qu'auraient fait de plus des ennemis, grand Dieu ! — dont les conseils l'ont égaré dans la misère et dans le sophisme, ces dédales d'où il n'est jamais revenu.

Hégésippe Moreau ne fut donc jamais un homme politique dans le vrai sens de ce mot; il respira dans l'air de son temps toutes sortes de doctrines plus ou moius tristes qu'il accepta avec l'enthousiasme d'un poëte, sans être de force à les discuter en philosophe ou en économiste. Il y avait alors à Paris beaucoup de jeunes gens qui, sans avoir la moindre notion de cette science dont l'objet est le gouvernement

des peuples, raisonnaient chaque jour de politique dans les estaminets, et prenaient le fusil à la moindre alerte, à la moindre émotion dans la rue ; peut-être ne savaientils pas au juste jusqu'où leur imprudence pouvait engager l'avenir de la patrie, mais cet enfantillage dangereux fut une des plaies de ce temps-là. On ignorait encore combien il est périlleux de s'opposer toujours à un gouvernement, d'inaugurer un système de taquineries dans les journaux et d'émeutes perpétuelles sur la place publique. Disons le mot familièrement : on jouait à la révolution sans penser que la fortune de la France était l'enjeu. Hégésippe Moreau eut le tort d'être de la partie, et son excuse est précisément dans son ignorance absolue de toute politique sérieuse. Ce sont les ambitieux, les meneurs, les gens adroits que l'histoire blâme sévèrement : pour les étourdis et les rêveurs elle leur pardonne parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Etudiez les choses, leur dit-

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elle; calculez la valeur des intérêts sociaux ; appréciez le mécanisme des services publics, la difficulté de donner un mouvement d'ensemble à ces innombrables rouages, l'importance des affaires soumises chaque jour à la décision d'un gouvernement, la science et les ménagements qu'exigent les rapports internationaux, et vous verrez, si vous êtes sincères, que ce ne sont pas là des questions dont il soit permis de parler à la légère, et qu'on puisse traiter au gré de son imagination ou de sa fantaisie. Pesez encore tout ce que le désordre et les inquiétudes qu'il amène coûtent à la fortune publique dont les vrais hommes d'Etat comprennent le prix inestimable et dont ils savent respecter les droits, et peut-être serez-vous moins empressés de compromettre par une fâcheuse impatience et au nom de doctrines aventureuses des intérêts aussi sacrés.

J'attache donc, quant à moi, infiniment peu d'importance aux idées politi-

ques d'Hégésippe Moreau. C'est à tort qu'on a voulu leur donner, par esprit de parti, une valeur qu'elles n'avaient pas. Elles lui venaient d'hommes qui lui avaient été funestes et qui ont spéculé, au profit de leurs opinions personnelles, sur ses opinions et sur sa mort. Considérons-le comme un poëte avant tout; son talent d'écrire est sa véritable force et son titre d'honneur devant la postérité.

e trouve ce talent incontestable.

Hégésippe Moreau est un poëte de race. Il est mort trop jeune — à vingt-huit ans — pour être un écrivain achevé, mais son inspiration est vraie et vive. Son vers coule de source et son rhythme est assuré. Il a le secret de la grande harmonie, et l'on sent que sa pensée et sa forme sont nées ensemble. Il soutient l'épreuve du vers alexandrin, fatal à tant de poètes, et sa strophe a des ailes. Son Myosotis manque d'unité sans doute dans le style et dans la composition, mais c'est un recueil de fragments précieux : ce n'est pas un temple, mais ces diverses pièces représentent assez bien

des matériaux pour construire un beau temple. Colonnes et statues éparses, il n'eût fallu qu'une idée générale et qu'un souffle supérieur pour les réunir. Un livre de poésies, qu'on ne s y trompe pas, bien qu'il soit fait de pièces détachées, doit former un ensemble. Les grandes œuvres sont unes par le sentiment aussi bien que par le style. Qu'on relise les Méditations ou les Feuilles cl automne , on sera frappé de cet enchaînement. Ces beaux ouvrages représentent, pour ainsi parler, un temps de poésie, une époque de la pensée du poète, une idée générale dont chaque pièce est une forme différente, un même visage avec une multitude d'expressions plus ou moins profondes. Le Myosotis n'est rien de tout cela ; ces inspirations viennent des quatre coins de l'horizon littéraire; on y sent les hésitations d'un esprit mal fixé encore sur sa vocation vraie; rien ne se suit et ne s'enchaîne. On a peine à définir quel sera le lit où cette source va s'épan-

HEGESIPPE MOREAU. 235

cher ; il y a là plusieurs petits ruisseaux et pas de fleuve. On retrouve diverses tendances du poëte ; aucune forme prédominante et assurée n'apparaît avec clarté.

Idylle, poëme, élégie, chanson, ode, tous les genres sont effleurés : aucun n'est approfondi; le poëte va en tâtonnant dans les ténèbres, il aperçoit mille lueurs, rarement le grand jour. Bien que çà et là son vers faiblisse et que de bons juges, M. Sainte-Beuve, M. Louis Batisbonne, lui aient reproché avec raison quelques images fausses et quelques erreurs de style, toutefois on peut le dire maître de sa forme, mais il ne sait pas user complètement de ses ressources et les incertitudes de sa pensée se trahissent de page en page. Le Myosotis est essentiellement une œuvre inachevée où la jeunesse inexpérimentée de l'auteur apparaît, non-seulement dans les doctrines et dans les idées, mais encore dans les tâtonnements et les incohérences de son inspiration inquiète.

Je l'ai dit et je le répèle, profondément convaincu de mon opinion , l'élégie et l'idylle étaient les véritables genres d'Hégésippe Moreau : la poésie s'était révélée sous ces deux formes à sa pensée avant que les plus déplorables passions politiques ne fussent venues l'en détourner et lui faire croire que sa vocation était la satire révolutionnaire et la chanson graveleuse. L'infériorité des pièces de vers où il échappe à l'idylle et à l'élégie pour écouter les conseils des muses violentes démontre clairement quelle était sa véritable voie, et le titre même de son recueil, ce titre si mélancolique et si doux, Myosotis, « Souvenez-vous de moi , » n'indique-t-il pas des tendances élégiaques et rêveuses chez le poète qui a eu le bonheur de le renconter dans une heure de tristesse ? Jamais un écrivain politique, jamais un véritable auteur de satires ardentes, jamais surtout un chanteur de couplets effrontés n'eût trouvé ce mot charmant. On est surpris quand on

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trouve sous ce titre champêtre et amoureux quelques ïambes furieux et de trop nombreux vaudevilles. L'antithèse du nom et de certaines parties de l'œuvre heurte l'esprit comme une dissonance heurte l'oreille; il faut pour la comprendre savoir que le fond de l'inspiration d'Hégésippe Moreau était en contradiction flagrante avec de tels passages, et que, pour ainsi dire à son insu, obéissant à la force des choses , le poëte a choisi un titre qui exprimait beaucoup mieux son vrai sentiment poétique que les diverses suggestions auxquelles sa muse n'a que trop souvent cédé.

Il avait cependant une forme si belle et si ample, que même dans ses pièces de vers politiques, si longues, si lentes, pour la plupart déclamatoires , plus d'un passage étincelle de beautés sévères. Cette série de satires publiées à Provins, sous le titre de Diogène, contient d'admirables élans, car en un genre même qui n'est pas le sien, le poëte apparaît toujours. J'ai remarqué

238 LES JEUISES OMBRES.

surtout ses beaux vers à Merlin de Thionville, qui venait de mourir, ses dédains exprimés avec tant d'éloquence :

En face d'un tel homme , oh ! qu'ils semblent petits

Ces législateurs nains dans le centre blottis!

Ces rhéteurs fanfarons à la voix menaçante

Qui tonnent sans danger contre l'émeute absente,

Et râlent un long cri d'épouvante et de deuil,

Sitôt qu'un bruit suspect bourdonne sur le seuil.

Bien qu'il y ait là quelque peu d'imitation de Barthélémy et de Victor Hugo , de ce dernier surtout dans Yode à la Colonne :

Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve!

Et encore :

Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre . Oh ! vous êtes petits !

Malgré cette imitation , dis-je , il y a dans les vers et dans la plus grande partie de cette pièce un souffle puissant et de la couleur. C'est de la poésie, nerveuse,

HEGESIPPE MOREAU. 239

franche , superbe parfois dans ses libres allures. Malheureusement ce ton ne se soutient pas toujours, et lorsque dans ce même morceau , le poëte en vient à faire l'éloge de la Terreur, et même avec une sorte de délire à regretter qu'elle n'ait pas été plus violente, il défend cette déplorable cause avec des raisonnements insensés et de pitoyables images. Tl s'étonne naïvementqu'on reproche au peuple tant de sang répandu et tant d'exécrables violences : quelles exigences en effet ! réclamer contre les massacres et l'échafaud!

Il faudrait qu'il n'eût pas de fiel dans les entrailles,

Qu'il étouffât la soif des justes représailles,

Et ne réveillât pas contre ses ennemis

Le beffroi, chaud encor, des Saint-Barthelemys !

Tout cela est mal dit et encore plus tristement imaginé. Il est difficile d'être un plus maladroit avocat. Cependant quelques vers plus loin, le poëte continuant son éloge inhabile des septembri-

seurs et des terroristes, les vante plus malheureusement encore et les compare , — ce qui a dû flatter médiocrement leurs ombres, — à des despotes asiatiques; singulier idéal pour un poëte épris de liberté!

Semblables au Mogol, pourvoyeur de vautours, Qui de crânes bumains édifiait des tours, Au dieu qu'ils confessaient votant d'horribles fêtes, Pour lui bâtir un temple ils entassaient des têtes !

Il y a du vrai dans cette comparaison, mais comment tirer de là les éléments d'une apologie? Mieux vaudrait un sage ennemi ! Hégésippe Moreau n'est pas en politique meilleur prophète qu'avocat.

Dans une pièce de vers profondément injuste, adressée à Joseph Bonaparte, il s'écrie :

Mais il dort sans réveil, le géant de l'empire !

Et il démontre catégoriquement que le trône impérial est tombé pour jamais. Assurément il était presque impossible de

deviner alors la résurrection soudaine de la grandeur napoléonienne et le retour de cette dynastie, et il faut excuser Hégésippe Moreau de n'avoir pas vu un avenir voilé à tous les regards. Mais pourquoi ce ton de prophétie superbe ? Puissent les poëtes, en présence de cet exemple, se souvenir désormais qu'ils chantent dans un pays où a été prononcé le mot d'un homme qui connaissait bien la France : « Tout arrive, » et se dispenser de prédire.

Je ne veux pas insister sur les chansons graveleuses d'Hégésippe Moreau ; elles font tache dans son recueil d'abord par l'inconvenance des idées, ensuite par la faiblesse du style. Elles ne sont pas même spirituelles ; dans quelles grossièretés de bas étage et dans quels calembours , se complaît le poëte égaré hors de son domaine ! Il n'est pas plus heureux dans ses vers irréligieux. Hégésippe Moreau a eu le tort grave d'insulter les premiers mai-

très de son enfance, ceux qui avaient formé son intelligence et son cœur, et qui lui avaient donné gratuitement, une instruction dont il se servait pour les calomnier; il a eu enfin, à cette occasion, un autre tort, moins sérieux cette fois : celui d'écrire sur le petit séminaire, où il avait été élevé, de mauvais vers , remplis d'images de mauvais goût et de déclamations creuses :

Un ogre, avant flairé la chair qui vient de naître,

M'emporta vagissant, dans sa robe de prêtre ;"

Et je grandis, captif, parmi les écoliers,

Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers,

Stupides icoglans, que chaque diocèse

Nourrit pour les pachas de l'Eglise française, etc.

Rien de plus vulgaire que ces insultes. L'originalité manque à l'expression violente de ces griefs imaginaires. L'esprit de parti entraînait Moreau à de telles erreurs littéraires et morales, car il y avait au fond de son cœur , si tourmenté qu'il lût par le scepticisme, un sentiment religieux, et même chrétien, qui se traduisit

un jour par des regrets harmonieux et une douce mélancolie. Ce jour-là il fut mieux inspiré; il abandonne la satire funeste à sa pensée pour rentrer dans le cercle des idées pures, dans la véritable patrie de sa muse. Il y a un accent vraiment tendre et suave dans les vers où il exhale sa tristesse d'incrédule qui aspire à la foi et qui regarde le ciel :

Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du cbœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes, Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes; Complice des docteurs et des Pharisiens, J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens. Quand l'émeute auxbras nus,pourla traînerai! fleuve, Arrachant une croix à la coupole veuve, Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol, De loin, sur les manteaux je veillais comme Saul !

Voilà d'admirables vers où je rencontre un poëte. Ces remords éloquents rachètent plus d'une faute ; ce retour de la pensée vers les joies pieuses de l'enfance, est aussi

mélodieux que sincère ; Hégésippe Moreau avait trouvé là, dans un sentiment vrai, une heure de cette inspiration toujours refusée aux sentiments factices; il a obtenu cette heure au pied de l'autel, en celte soirée où il entra dans Saint-Etienne du Mont solitaire, et rêva longtemps en présence de Dieu. Tant de scènes s'étaient ranimées ! tant de tristesses s'étaient calmées! tant d'émotions avaient tressailli! Il nous le dit avec éloquence :

Ces mille souvenirs erraient dans ma mémoire, Et je balbutiai : Seigneur ! faites-moi croire ! Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé. Qui sur le front de Job autrefois a passé Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé.

() le poète élégiaque ! comme il est noble, charmant, lorsqu'il est lui-même.

Que sont devenues alors ces tristes images de Yogre flairant ta chair et revêtu d'une robe de prêtre ? que sont devenus les ico-

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glans et les noirs frelons? Le style de ces vers est irréprochable; Hégésippe Moreau est dans sa voie, il abandonne le caprice pour parler le langage de son cœur : dès lors il s'élève, il se purifie, il entend la lyre invisible accompagner ses paroles. Dans cette vie ballottée au gré de tant d'orages et agitée partant d'inquiétudes, il faut savoir excuser bien des erreurs : le poète a conscience lui-même des inconséquences de sa pensée, il n'ignore pas ce que la douleur qui aigrit l'âme lui a fait proférer d'expressions injustes , et n'est-ce pas lui qui s'est écrié?

Pour que son vers clément pardonne au genre humain, Que faut-il au poète ? un baiser et du pain !

Peut-être le jour où il écrivit les beaux vers que j'ai cités, avait-il obtenu ce pain qui lui a été si souvent refusé? à coup sûr, du moins, il était descendu sur lui dans l'église silencieuse une inspiration amie, un sourire d'en haut, quelque chose

de fortifiant comme une nourriture céleste et de suave comme un baiser.

Nulle poésie n'eût été plus souriante et plus douce que celle d'Hégésippe Moreau si la misère et l'abandon n'avaient excité en lui des passions qu'il ignorait à l'origine. C'était une nature tendre et facilement émue , il avait aussi une organisation nerveuse, impressionnable et qui subissait à l'excès l'influence des choses extérieures. La plupart des poètes sont ainsi. Je ne l'accuse pas : je constate. Je ne trouve en lui aucune personnalité bien nette , bien tranchée , conséquente avec elle-même r son âme est comme son talent, incertaine, se dirigeant ici ou là, d'après telle ou telle impulsion qui ne vient pas d'elle-même. Elle tâtonne, elle va vers le bien et vers le mal, vers la joie et vers la tristesse, comme sa pensée vers la satire ou vers l'idylle. Les circonstances la font ce qu'elle est; Hégésippe Moreau n'était pas encore un être moral complet, logi-

que, harmonieux, d'accord avec lui-même, maître de sa volonté, appuyé sur des principes solides, et y conformant résolument sa vie. Il flottait entre diverses passions comme entre divers genres littéraires. Mais, il faut le dire à son honneur, avec une profonde pitié en définitive pour tout ce qu'il a souffert, avec une grande indulgence pour la colère et l'amertume qui ont rempli son âme éprouvée par tant de déceptions, les tendances de sa nature lorsqu'elles n'étaient pas contrariées par les rigueurs de la destinée, les désirs de son cœur lorsqu'ils n'étaient pas étouffés par des passions impérieuses, les rêves de sa pensée lorsque les préoccupations de la misère ne les transformaient pas en cris de haine et en blasphèmes, tout ce qui, enfin, était lui-même, indépendamment de sa vie, indépendamment de ses douleurs , indépendamment des mauvais conseils , l'entraînait vers le bien, vers l'honnête, vers le calme. S'il eût été heureux, il eût été

l'un des plus doux et des plus souriants parmi les poètes ; je ne vois pas d'aigreur au fond de son âme, la haine y est à la surface. Hégésippe Moreau est comme un bassin limpide dont nous voyons les eaux troublées par une pluie d'orage, mais si le temps était pur, nous l'admirerions tranquille et reflétant l'azur du ciel. Son œuvre démontre cette vérité : dans les courts intervalles de bonheur qui lui ont été donnés, comme son inspiration est gracieuse et comme sa voix est suave ! Plaignons ce poëte élégiaque, égaré dans la politique et accablé par la misère, plaignons ce cygne perdu dans les brouillards sombres de Paris. Répétons-nous les vers qu'il a écrits dans les heureux instants de sa vie si triste , trop courtes heures où il chantait l'hospitalité des amis champêtres :

Amour à la fermière ! elle est

Si gentille et si douce !

C'est l'oiseau des bois qui se plaît

Loin du bruit, dans la mousse.

HÉGÉSTPPE MOREAU. 24S

Vieux vagabond qui tend la main,

Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin

La ferme et la fermière!

Quelle gaieté charmante ! le bon temps et les belles journées dans les champs et dans les bois ! l'âme du jeune poëte se dilatait alors, il s'était échappé de Paris quelques semaines, il respirait l'air pur, il s'enivrait des arômes du feuillage et des sources fraîches. Mais ce fut pour trop peu de temps, hélas ! il lui fallut quitter bientôt cette oasis rencontrée dans son désert.

C'est là qu'un jour je vins m'asseoir

Les pieds blancs de poussière, Un jour.... puis en marche! et bonsoir

La ferme et la fermière!

Un jour! il y a bien des regrets et des émotions dans ce seul mot. C'est au fond de cette retraite où il ne doit plus revenir, qu'il enverra plus tard ses vers, c'est à ces amis qu'est dédié le Myosotis, c'est ce doux souvenir qui l'éclairait dans ses su-

prêmes tristesses et qu'il a voulu immortaliser dans ses dernières strophes :

Au val béni partez, fils de ma muse ! A peine éclos, c'est là qu'il faut aller; Partez sans moi ! vous direz pour excuse : Il n'a pas, lui, d'ailes pour s'envoler.

Il avait là vraiment vécu. Il s'était retrempé avec une volupté sainte dans la solitude et la grande nature; il s'était promené sous les arbres murmurants, il avait écouté les voix qui chantent dans la campagne à l'heure où le jour tombe; si parfois des pensées tristes s'étaient élevées dans son cœur, le charme de ces beaux lieux les avait changées en une pacifique mélancolie; il avait, enfin, sur les bords de la rivière ombragée de peupliers sonores et chère à son enfance, passé des heures bien douces qu'il ne devait jamais oublier. Plus tard, lorsqu'il fut revenu dans cette sombre arène, dans ce Paris où il luttait en vain et où

HÉGESIPPE MOREAU. 251

il allait mourir , c'était dans ces souvenirs que se complaisait le poëte , et ils lui ont inspiré ses plus beaux vers : « On n'aurait point parlé convenablement de Moreau, si l'on ne rappelait chaque fois à son sujet, ces vers délicieux , où il a comme rafraîchi sa pensée et son âme. » C'est un maître de la critique, M. Sainte- Beuve, qui l'a dit ; il faut donc la citer tout entière, l'adorable méditation adressée à cette rivière de Provins désormais aimée des poètes comme la Blandusie d'Horace.

S'il est un nom bien doux, fait pour la poésie, Oh! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? Non ; Mais avec un murmure aussi doux que son nom, Un tout petit ruisseau coulant visible à peine. Un géant altéré la boirait d'une haleine ; Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots. Mais j'aime la Voulzie et ses bois pleins de mûres, Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures. Enfant, j'ai bien souvent à l'ombre des buissons Dans le langage humain traduit ces vagues sons; Pauvre écolier rêveur et qu'on disait sauvage,

Quand j'endettais mon pain à l'oiseau du rivage, L'onde semblait me dire : Espère! aux mauvais jours Dieu te rendra ton pain. Dieu me le doit toujours! Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie, et même, Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime, Me parle avec amour et me trompe, qu'avant De clore un jour mes yeux battus d'un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Re\oir tous les buissons si cbers à mon jeune âge, Dormir eucor au bruit de tes roseaux chanteurs Et causer d'avenir avec tes flots menteurs!

ilfPSf^ E vœu ne fut jamais accompli.

M vS^m Hégésippe Moreau ne revit pas

pas r&^ la Voulzie. Il ne lui fut pas donné d'aller, selon son désir , une fois encore :

Au fond des bois rêver, courir, s'asseoir !

Il reprit cette vie agitée au gré de tous les vents contraires et toujours incertaine du lendemain. Il se comparait lui-même à l'abeille errante, dans de ravissants vers qu'on a placés depuis dans un opéra -comique et dont une aimable cantatrice a si bien fait ressortir la grâce exquise. *>

Mais dans les paroles dhines, Je me confie, et sans savoir Si sur des fleurs ou des épines Il faudra ra'endormir le soir.

Il essaya de vaincre la fortune impitoyable, mais en vain. Le pauvre poète ne pouvait pas, avec sa santé débile et son esprit capricieux, s'assujettir à un travail suivi ; sa misère devint de plus en plus douloureuse et sombre. C'était en vain que ses protecteurs et cette Louise qu'il a aimée lui envoyaient quelques-uns des objets nécessaires ; c'était en vain qu'il avait rencontré dans ses derniers temps des amitiés qui auraient à la longue calmé son âme tourmentée, Arsène Houssaye, par exemple, si sympathique aux vrais poètes, parce qu'il est un vrai poète lui-même, Alfred de Vigny, auquel il adressait, après avoir vu Chatterton , des vers éloquents et désespérés. Son livre, le Myosotis, avait enfin paru et son nom allait commencer à per- 4j£r le brouillard qui enveloppe, à l'on-

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gine, le nom des plus illustres maîtres. Hélas ! la parole fatale qui ruine aussi bien la destinée des humbles que celle des rois : il est trop tard ! était le mot de sa destinée. La maladie inflexible le saisit et le jeta dans cet hôpital de la Charité, où il devait mourir, comme Gilbert, qu'il avait chanté, était mort à l'Hôtel- Dieu.

Ce fut un deuil pour les lettres. Hégésippe Moreau était digne d'être pleuré. Il restera avec ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes, et aussi son inspiration émue, j'allais presque dire son génie, parmi ces jeunes ombres dont on admire l'œuvre imparfaite en se demandant ce que l'homme serait devenu si Dieu lui avait laissé la vie. On dit qu'à sa dernière heure son visage portait l'expression d'une douceur suprême. Je le crois aisément : la tempête avait cessé ; dans ce grand apaisement de la mort, le poète avait repris sa sérénité originelle ; sa nature première rede-

venait la plus forte en présence de l'éternité, et rien ne restait plus en lui de ces haines passagères dont il avait été la victime.

a plupart des écrivains ont placé quelques traits d'eux-mêmes dans leurs livres. Il est impossible à l'homme de se dégager complètement de sa personnalité; elle perce toujours, quoi qu'il fasse; mais d'ordinaire les écrivains les moins discrets ne se montrent que çà et là, et par instants, dans

l'eusemble de leur œuvre ; les traits épars de leur physionomie échappent à l'analyse superficielle . c'est une réticence , c'est un aveu rapide, c'est un soupir; on croit qu'ils vont achever la confidence, mais ils se taisent tout à coup, saisis d'une modestie instinctive, ou distraits d'euxmêmes par l'imagination qui les emporte ailleurs. A chaque instant ils déroutent la curiosité qui les cherche, qui croit les surprendre, ne les aperçoit qu'à la dérobée, et doit rassembler ses observations isolées pour retrouver l'âme, la vie, la pensée intime du poète, mêlées à d'autres âmes, à d'autres vies, à d'autres pensées.

Mais ce qui est rare, c'est la persistance d'une analyse personnelle très-évidente , érigée en système; c'est un écrivain uniquement préoccupé de soi, se donnant continuellement en spectacle à soi-même et aux autres, forçant tous ses personnages à converger vers ce centre, indifférent à tout ce qui n'est pas lui ou ne

ramène pas vers lui, en un mot, ne poursuivant qu'un seul but, l'exposition de son passé , de ses rancunes ou de son idéal. Tel est Currer Bell, et telle est son œuvre, et avant même que sa biographie, écrite par mistress Gaskell, vînt faire connaître au public la vie de miss Brontë, les esprits attentifs avaient deviné à peu près ce qu'elle nous raconte. Un tel accent ne trompe point ; la passion se dénonce ; il y a de ces emportements qu'un auteur impersonnel n'imite pas, et, du premier coup d'œil, on reconnaît que miss Brontë a éprouvé tout ce qu'elle raconte, qu'elle se décrit avec complaisance, qu'elle a souffert de la même façon que ses héros, qu'elle a vécu ou rêvé leur vie, qu'elle les a animés de son souffle, les a pétris de sa substance, qu'elle a pleuré toutes leurs larmes, subi toutes leurs émotions, qu'elle immortalise en eux les douleurs ou les illusions dont elle a été la victime, et qu'elle parle par leur voix.

Reconnaissons - le avec admiration : il faut qu'elle soit grande et forte cette absorbante personnalité pour nous émouvoir ainsi. Qu'un homme , mêlé durant toute sa carrière aux principaux événements de son siècle , nous intéresse à lui dans le cours de longs mémoires où apparaissent d'ailleurs en même temps des caractères et des faits historiques, il n'y a pas là de quoi nous surprendre ; mais qu'une femme, née dans une humble condition, et qui avant d'écrire avait vécu obscure, nous attache à ce point à l'étude de son cœur, voilà qui semblerait étrange, si d'abord le talent littéraire de miss Brontë et l'élévation de son style ne justifiaient le succès de ses œuvres, et surtout si nous ne nous sentions pas ici en face d'un de ces fiers esprits que la vie a souvent déçus, mais jamais accablés , et qui s'emparent fortement de l'imagination par leur talent sans doute, mais aussi par leur courage. Miss Brontë est de ceux qui ont

réagi contre la douleur par la puissance de leur caractère; quels qu'aient été les maux à subir, abattue un instant, elle retrouvait bientôt son énergie ; quelles qu'aient été ses déceptions, quel qu'ait été son épuisement physique, elle avait dans son intelligence même un sanctuaire où elle rencontrait des consolations et reprenait des forces pour lutter , c'est-à-dire pour vivre.

Elle représentait enfin une grande cause, celle des dévouements cachés , du travail modeste et résigné , celle des êtres richement doués d'intelligence et de cœur , mais dédaignés par la fortune , et qui, sans rêver de vaines utopies, se frayent péniblement leur chemin ; la cause de ceux qui n'ont reçu du ciel aucun don éclatant, ni la beauté, ni la richesse, et qui, placés, dès leur jeunesse, aux prises avec des difficultés sérieuses et un rude labeur, acceptent leur destin sans pâlir , étouffent les élans d'une ambition légitime etljusqu'aux

murmures de leur cœur pour n'écouter que le devoir, et se forment une dignité triste sans doute , mais imposante. On comprend qu'une telle personnalité, ornée par l'imagination comme dans Jane Ejre, présentée dans toute sa réalité, comme dans Villette, exprimée par les accessoires, comme dans Shirley, transportée même dans un autre sexe, comme dans le Professeur, présente un attrait à la fois vif el sérieux, et qu'une imagination si belle, surexcitée par la passion, enflammée par le souvenir de tout ce qu'elle a souffert, et longtemps refoulée en soi-même, ait suffi pour colorer ces tableaux et pour leur donner une âme.

Çfr&

istress Gaskell a raconté la vie de miss Broute : c'est une sombre histoire; rien ne l'anime, rien ne l'éclairé. Fille d'un pauvre mi- , nistre du Yorkshire, celle qui devait illustrer le pseudonyme de Currer Bell fut condamnée à une existence monotone, interrompue seulement par de lugubres jours: pas une distraction, pas une joie; le presbytère, situé dans un pays mélancolique, renferme des hôtes attristés et moroses. L'enfance de miss Brontë s'écoula soit dans ces murs austères, soit dans l'institution de Cowan's Bridge, école de charité barbare où les élèves , victimes de l'avare bienveillance des directeurs, endu-

raient durant de longues années le froid, la faim, les mauvais traitements infligés à leur faiblesse. Elle n'a jamais oublié son douloureux séjour à Cowan's Bridge : sa sœur Maria , élève comme elle de cette maison impitoyable, ne put résister à tant de privations, et mourut, entre ses bras, après avoir longtemps souffert. Sa jeunesse ne fut pas plus heureuse : miss Brontë vit tomber successivement autour d'elle les êtres qui lui étaient le plus chers; son frère, égaré par une passion coupable, fut entraîné de chute en chute jusqu'aux plus profonds abîmes de la débauche. Il vint donner dans la demeure paternelle le spectacle de son abaissement et de ses faiblesses. Si une amitié inaltérable et sacrée n'avait pas aveuglé miss Brontë, elle aurait pu voir sur-le-champ qu'une telle âme était à jamais perdue, et qu'on ne se relève point d'une telle dégradation. Elle espéra longtemps toutefois , car la vertu lui semblait facile; mais on le sent dans

ses lettres, peu à peu elle se décourage, elle comprend enfin que la condamnation est irrévocable, et, cruellement désabusée, elle voit mourir à la fleur de l'âge ce frère jadis sa joie et son orgueil. Ses sœurs lui sont ' enlevées tour à tour ; elle reste seule auprès d'un vieux père aveugle et la dernière debout, entourée de tombeaux.

A l'âge où la jeunesse s'enivre d'espérances, elle a pour jamais désappris la joie, elle dédaigne les illusions. Elle est en même temps tourmentée par cette vague et douloureuse inquiétude des êtres d'élite qui se sentent des facultés et des forces supérieures à leur destinée, et dont l'énergie inutile s'use dans l'impuissance et l'obscurité. Elle subit alors une situation psychologique étrange et fatale : son âme s'épuisait à chercher une issue qu'elle ne trouvait pas, et concentrait en elle-même son expansion stérile et ses désirs inassouvis. De là une mélancolie invincible; les rêves de son imagination, comprimés ainsi,

devinrent de plus en plus sinistres; c'est alors qu'elle écrivait à une amie : « Maintenant les nuages deviennent plus noirs encore et un abattement plus oppressif pèse sur mon cœur. » Les scrupules religieux, ces chimères des esprits mal satisfaits d'eux-mêmes, et qui ne peuvent sonder sans effroi les abîmes de l'éternité, achevaient de troubler cette femme, placée entre les souffrances du présent et les inquiétudes de l'avenir. « Oh! s'écrie-t-elle avec une éloquente angoisse, je ne suis pas meilleure qu'autrefois! Je suis dans un tel horrible et sombre état d'incertitude, qu'a ce moment même je consentirais à être vieille, à avoir les cheveux gris, à avoir dit adieu à tous mes jours de jeunesse et de joie, à être inclinée sur les bords de ma tombe, si j'avais l'espérance d'être réconciliée avec Dieu et rachetée par la grâce de son fils. »

11 lui fallut, ainsi préparée à la vie, déjà taciturne, aimant la solitude moins par

instinct que par cette défiance des hommes, naturelle à ceux qui ont trouvé dès l'origine le destin malveillant et l'existence pénible, accepter d'abord dans une pension, à Bruxelles, une place de sous- maîtresse, et plus tard, en Angleterre, la position de gouvernante. Ce fut pour miss Brontë une rude épreuve. Ame fière et qui sentait sa force, elle pouvait bien se résigner à passer dans le presbytère paternel une exislence monotone : là, du moins, dans les longues veillées d'hiver, il lui était permis de penser, de poursuivre ces rêves de gloire littéraire qui l'avaient émue bien avant l'heure où ils furent réalisés : elle était libre, et si les ennuis d'une vie mesquine troublaient parfois sa sérénité, du moins elle ne se voyait pas soumise à une volonté étrangère, dépendante d'enfants qu'il lui fallait instruire quand elle était dominée par sa méditation, et souvent égayer quand elle était triste ; elle n'avait pas à subir ces humilia-

tions et ces exigences qui aigrirent son caractère naturellement hautain, et dont elle a gardé jusqu'à la mort , au fond de son cœur, le douloureux ressentiment. Tel fut le prélude de sa vie littéraire ; mais l'instant vint où ces élans étouffés d'une imagination ardente, cette vigueur jusqu'alors inféconde, tout ce qu'elle avait accumulé de sensations, de poésie et de colères, se réunirent par un travail mystérieux en une inspiration puissante. Miss Brontë était devenue Currer Bell. Désormais elle pouvait tenir sa place parmi ces rares écrivains qui ont payé du bonheur de leur vie le droit d'écrire une grande œuvre, et qui ne prennent point la plume seulement au nom de leur caprice ou de leur génie, mais au nom de leurs douleurs. « L'adversité est une bonne école, » dit-elle quelque part. Ce fut vrai pour sa pensée ; elle avait acquis dans les épreuves celte maturité qui est le fruit des reflexions et de 1 expérience. Tandis qu'il

est beaucoup d'esprits auxquels, au contraire, l'adversité est fatale, parce qu'ils se sont orgueilleusement révoltés contre elle, miss Bronlë ne souffrit pas que rien de beau, rien de bien, rien de vrai, fût diminué en elle par les revers. Elle ignora toujours les paradoxes pervers, les monstrueux systèmes, si chers aux imaginations maladives; son cœur, au contact de la vie, ne s'est ni glacé, ni desséché, ni flétri. Sa colère, aigre souvent, sa misanthropie, parfois morose, ne se transforment jamais en attaques injustes contre la société, et jamais elle n'immole à son orgueil les principes sacrés de la conscience humaine.

C'est qu'au milieu des plus vives souffrances, elle a conservé intacts non - seulement la netteté de son esprit et la pureté de son cœur, mais encore le sentiment, je dirai plus, l'amour passionné du devoir. Soutenue ainsi, elle n'a pu faillir, et son œuvre ne s'égara jamais dans le labyrinthe de l'erreur. Son honnêteté native a tou-

jours préservé son esprit; sa fierté, si vive et si susceptible même qu'elle ait été, ne lui a jamais dicté un mensonge et n'a jamais obscurci sa claire vue du juste et du bien. Elle a souffert sans doute, mais ne s'est pas crue autorisée à traiter la société et la morale en ennemies; son trésor de vérités philosophiques et religieuses était supérieur aux fluctuations de sa fortune et n'y devait point périr : c'était là le seul naufrage qu'elle était certaine de ne voir jamais. Au fond, et quoi qu'on en dise, la douleur n'enfante guère de paradoxes; lorsqu'elle est courageusement subie, elle purifie la pensée et l'élève; ce sont les fautes qui réclament le mensonge et qui, pour se justifier, recourent aux doctrines funestes. C'est pourquoi miss Brontë est demeurée étrangère aux faux systèmes : elle n'avait pas d'égarements à couvrir, et n'avait pas besoin de pervertir la conscience des hommes pour se faire plaindre et absoudre.

£w7^§fjù et aperçu de la vie de miss i'\ Vç$%s Brontë élait nécessaire a 1 mtelli- »!$^ê?*â gence de son œuvre, qui nous occupera exclusivement désormais. Cette œuvre, nous l'avons dit, c'est elle-même. Les caractères principaux forment, dans leur ensemble, l'expression de sa personnalité. Dans les types secondaires, on la retrouve souvent encore, et dans le seul ouvrage où elle ne cherche pas à se peindre tout entière, elle représente du moins ses parents, ses amis, les lieux qu'elle a habités, tout ce qui, de près ou de loin, a touché aux émotions de son cœur ou aux événements de sa vie. C'est le complément et souvent l'explication de son

lb

œuvre. Dans cette rapide étude du petit nombre de volumes qu'elle a laissés, cette vérité apparaîtra.

J'ouvre Jane Ejre d'abord, le livre qui a fondé sa renommée. L'héroïne, Jane, institutrice comme miss Brontë, a été placée comme elle, dès son enfance, dans une école de charité. Le nom est changé sans doute, mais qui ne reconnaît dans Lowood l'institution de Cowan's Bridge? 11 y a là des Iraits (ju'on n'invente pas, des détails qui portent le cachet de la réalité. Le directeur, M. Brockelhurst, ce clergyman austère et pédantesque dont la figure, dit-elle plaisamment, « ressemblait à un masque taillé qu'on aurait planté sur une longue flèche en guise de tête, » il a existé, bien que Currer Bell ait un peu forcé la ligne pour la mettre en relief; elle l'a connu et elle l'a bien souvent maudit à Cowan's Bridge, cet homme emphatique, appuyant les calculs de son économie sur les versets de l'Evangile, discou-

rant gravement, devant les élèves affamés et amaigris de son école, sur la force d'âme et sur la vertu; elle a dû entendre, un jour où elle attendait avec angoisse quelque morceau de pain vainement invoqué, ce sermon hypocrite sur la patience, rapporté tout au long dans Jane Eyre : « Un maître sage trouverait moyen de rappeler aux élèves les souffrances des premiers chrétiens, les tourments des martyrs, les exhortations de notre divin Maître — On pourrait leur citer cette consolante sentence : « Heureux ceux qui souffrent la faim et la soif pour l'amour de moi ! » Currer Bell, on le voit bien à son ironie poignante, n'a point pardonné au directeur de Cowan's Bridge : on comprend sans peine la persistance de sa rancune ; l'ombre de Maria, sa sœur, se dressait entre elle et lui. Ce souvenir apparaît dans Jane Eyre : Hélène Burns, c'est Maria, si douce contre la douleur et si résignée devant la mort. Dans le cœur de miss Brontë, cette blés-

sure saigne encore, cette indignation est inapaisée. La directrice de Lowood, cette charmante miss Temple qui souffre la première dans sa conscience de la règle inflexible qu'elle élude parfois, dût-elle encourir les discours de Brockelhurst, grave châtiment, c'est dans l'institution où miss Brontë fut placée plus tard, à Roe-Head, qu'on la retrouve sous le nom demissWooler, aimable esprit qui souvent dérida le front de son élève soucieuse. Ce fut une influence bienfaisante sur cette jeune fille déjà ombre, et qui, destinée à peindre les hommes, devait, sous peine d'être absolument injuste, tout connaître de la vie, aussi bien les bons que les méchants, aussi bien les êtres funestes que les tendres consolateurs.

Voilà toute la première partie de Jane

Ejre. Ce qui nous frappe surtout dans la

seconde, c'est le type même de l'héroïne,

la plus parfaite expression que nous ait

laissée Currer Bell de tous les rêves de sa

vie et de l'idéal le plus cher à son imagination ardente. Jane Eyre est un caractère étrange et complexe que la psychologie la plus habile n'aurait pu si profondément creuser et qui ne s'est révélé au sens intime qu'après de longues méditations. Non, miss Brontë ne l'a pas inventé, ne l'a vu nulle part; elle s'est étudiée, elle a soigneusement analysé ses propres instincts et ses propres désirs ; elle a tracé ce portrait avec une complaisance minutieuse et passionnée. Son héroïne, comme elle, n'est pas jolie ; c'est un grand point aux yeux de miss Brontë, qui savait bien ne devoir jamais inspirer l'amour par sa figure et qui professait le mépris d'un tel avantage; aussi Jane Eyre l'avoue-t-elle tout d'abord : « Je sentais qu'il était triste d'être si petite, si pâle, d'avoir les traits si irréguliers et si accentués ; » et cependant elle plaît, et cependant elle est éperdument aimée par un homme riche, noble, intelligent, adulé par toutes les femmes, mais qui préfère à la

beauté, non pas seulement la vertu — ce ne serait là qu'une moralité respectable sans doute, mais banale — non pas seulement l'esprit, mais un charme mystérieux. Quel est-il, ce charme qui subjugue un cœur si fort contre les séductions vulgaires, un homme qui enveloppe toutes les femmes dans un égal dédain à force d'avoir étudié leurs ruses et mesuré leur faiblesse ? Pourquoi Rochester, au milieu même du ce salon où brillent les plus séduisantes héritières, distingue- t-il Jane si petite et si humble? Pourquoi exerce-t-elle sur lui un pareil empire ? Pourquoi lui déclaret-il une passion « fervente et solennelle? » Pourquoi, enfin, lui dit-il avec un enthousiasme un peu déclamatoire, mais poétique : « Tous les pays que j'ai parcourus seront traversés par vous ; partout où mon éperon a frappé, vous poserez votre pied de sylphide. Il y a dix ans, j'ai parcouru l'Europe à moitié fou de haine, de dégoût et de rage; eette fois, guéri et purifié,

je la visiterai avec l'ange qui est mon soutien. »

Il faut bien connaître Jane Eyre pour comprendre cette puissance. Ce qui plaisait en elle, ce n'était pas ses yeux, mais son regard ; Ce n'était pas sa bouche , mais son sourire, et ce sourire et ce regard révélaient son âme. Assemblage des plus singuliers contrastes, « c'est une créature à la fois frêle et indomptable; » son caractère est tout ensemble « souple et fort, maniable et résistant ; » c'est un être d'exception. Elle est «enfantine, » comme le dit Rochester, parce qu'elle ne connaît pas la vie, mais elle est pensive, parce qu'elle la pressent. Sa pureté a une fraîcheur et une suavité rares; c'est l'expansion ingénue et la retenue modeste d'un être à la fois timide et passionné, capable d'aimer avec tout l'entraînement d'une nature énergique et de contenir son amour en son cœur, dût-elle en mourir, avant de se dégrader. En même temps qu'elle est armée d'une

force inébranlable qui se connaît et s'estime, en même temps qu'elle a beaucoup et longuement réfléchi, elle a conservé ces impressions primitives et jeunes qui sont la grâce de sa physionomie sérieuse. Sa coquetterie n'est point celle des autres femmes ; elle ne s'attache pas aux mêmes futilités et ne recherche pas les mêmes triomphes. Ce n'est point un vague désir de briller, ce n'est point le dangereux plaisir d'éveiller en d'autres cœurs une passion qu'on ignore. La coquetterie de Jane Eyre est à la fois plus naïve et plus profonde : naïve, parce qu elle ne connaîtpoint les procédés de la science mondaine, parce qu'elle n'a jamais vécu dans ces salons où les ingénues elles-mêmes en apprennent si vile les formes et les détours ; profonde toutefois, parce que, sans suivre d'exemples ou de conseils, sans s'asservir à la tradition du monde, sans se parer de cet instinct féminin tel que la longue expérience des mères le transmet à leurs filles, altéré, contourné,

défiguré, artificiel enfin, elle le possède tel que la nature elle-même l'a créé au cœur de la femme, dans toute sa délicatesse première, dans toute son élégance exquise, dans toute sa franchise immaculée. Son esprit est à la fois léger et solide; il a le charme chatoyant qui sied aux femmes, une grâce un peu fantastique qui répand sur elle je ne sais quoi de souriant et de bizarre, et la transforme en une enchanteresse séduisante et «aérienne; » il a aussi cette gravité inconnue à celles qui ont trouvé la vie facile, contraste étrange qui exerce sur certaines âmes une irrésistible fascination. Les aspérités qu'elle a rencontrées sur sa route et les chagrins qui n'ont pas été épargnés à sa laborieuse jeunesse l'ont accoutumée à considérer sérieusement toutes choses :

« le présent ne lui offrait aucune joie et l'avenir bien peu d'espérances ! » C'est pourquoi elle attendrit vite les sympathies qu'elle éveille ; enfin son imagination est réservée, grâce à la chasteté qui est innée

en elle, mais au fond elle est ardente comme son cœur.

Réunissons tous ces traits, et nous reconnaîtrons que Jane est bien la femme qui doit invinciblement séduire un homme tel que Rochester, dégoûté, comme il le lui déclare, des créatures vulgairement jolies, et cruellement blessé par le monde. Il est tourmenté par des aspirations confuses vers une vie nouvelle, mais il n'a pas la force de s'y élancer sans guide; il l'entrevoit, il tend vers elle avec angoisse, mais il ne l'atteindra pas sans une intime union avec une âme à la fois assez grande pour comprendre sa peine, assez douce pour la vouloir guérir, et en même temps assez belle, assez ingénue pour n'avoir pas quitté et ne devoir quitter jamais les régions pures et idéales où il veut reposer son cœur fatigué. Il rencontre en Jane liyre à la fois cette maturité et cette fraîcheur : elle a la passion qui pourra le soulever de terre, l'intelligence qui saura le

bien connaître, la grâce qui lui rendra le chemin facile; elle est le dévouement qui ne se lassera jamais, la douce, tendre et innocente influence qui doit le régénérer. Voilà quel est le charme qui l'attire, voilà pourquoi il l'aime et bravera pour elle les préjugés du rang et de la fortune ; elle est sa vie et sa lumière. Oh ! comme miss Brontë est fière du triomphe que remporte sa chère héroïne ! C'eût été là son ambition suprême : la victoire de, l'âme sans le secours de la beauté, la victoire du bien et du vrai, dépouillés de tous les avantages périssables, sur les séductions du monde ! Miss Ingram, c'est-à-dire la richesse, l'éclat du nom, l'incomparable splendeur du visage, vaincue dans cette lutte par Jane Eyre, c'est-à-dire par la femme pauvre, obscure, modeste, douée des seuls attraits de l'intelligence et du cœur! Quel défi jeté à la destinée et à l'audace déclarée impuissante! Quelle satisfaction donnée à la faiblesse déclarée si forte !

Rochester était bien l'homme qu'une telle femme devait aimer. Jane Eyre ne pouvait pas être séduite par une vulgaire régularité de lignes : son idéal était une expression, celle qui révèle l'intelligence élevée et les émotions puissantes. Quand Rochester dit à Jane : « Vous m'examinez, mademoiselle Eyre , me trouveriez-vous beau? m Elle lui répond : « Non, monsieur, » avec une franchise qui semble étrange et n'est que naturelle. Elle sent bien que cet aveu ne signifie pas ce qu'il paraît dire : il contient même une réticence plus flatteuse pour Rochester qu'un éloge banal. — Non, vous n'êtes pas beau, reprend-elle; mais elle aurait pu ajouter : je vous préfère ainsi. Elle l'aime en vertu de cette loi qui atlire parfois les contraires ; il a été fortement déçu par la vie qu'elle ignore ; il a rapporté de ses luttes contre la destinée une agitation qu'elle sent pouvoir calmer par sa propre sérénité; il a été longtemps coupable et

elle représente l'innocence qui purifie et pardonne. Il y a une harmonie secrète dans le désaccord de leurs deux existences et de leurs deux âmes. Rochester a soif du repos et du calme de la conscience ; Jane, de vie et de passion : chacun deux possède la plénitude de ce qui manque à l'autre, et ne peut trouver le bonheur qu'après avoir beaucoup donné et beaucoup reçu. Alors s'établira dans leur cœur un parfait équilibre ; ce sera la véritable paix qu'il n'ont pu obtenir encore.

Piochester est donc cet idéal que miss Bronlë a rêvé toujours. Que de fois sans doute, dans ses longues heures d'ennui et de solitude, enflammée d'un généreux désir d'épanchement et de sacrifice, considérant avec tant de douleur sa faculté d'aimer à la fois si forte et si inactive, n'at-elle pas songé qu'elle serait heureuse de guérir par la seule influence de sa vertu ardente et douce, un grand cœur blessé par la vie, et de recevoir en échange ces

ineffables joies de l'amour qu'elle redoutait de ne jamais connaître! Elle voyait alors lui apparaître un homme tel que lui, décidé à ne point rechercher la beauté dans une femme, et auquel ses déceptions auraient appris à n'estimer plus que cette délicatesse du cœur, cet abandon réservé, cette passion fière, ces grâces voilées, son trésor à elle, et dont elle comprenait le prix.

Elle n'a pas voulu, toutefois, qu'on pût l'accuser de donner à son héroïne, c'est-àdire de rêver pour elle-même, dans un dénouaient complètement heureux, ces joies entières, absolues, idéales qui semblaient à sa nature mélancolique moins une récompense qu'un coup de fortune.

Elle n'a jamais désiré un bonheur immérité : Jane Evre ne doit pas être heureuse par- hasard; il faut qu'elle pave ce qu'elle obtient. Elle ne recevra point la félicité banale des héroïnes qui trouvent grâce, à la fin du roman, devant un auteur opti-

miste. Il faut qu'elle souffre pour justifier la fortune meilleure. Il faut qu'elle déploie devant les tentatives de Rochester un insurmontable courage, qu'elle fuie seule, pauvre, abandonnée, plutôt que de faillir. Il faut qu'après la ruine de ses espérances, elle soit sur le point de renoncer à toute illusion, à toute perspective heureuse en ce monde, pour suivre, par le seul instinct du dévouement, cet austère, froid et impérieux Saint-John Rivers qui l'appelle à lui, non pas au nom de l'amour, mais au nom de la vie future et des robustes vertus du sacrifice. 11 faut enfin, lorsqu'elle possède le bonheur désiré, que ce bonheur même ne soit pas celui que toute autre aurait pu goûter, qu'il ait cette âpre saveur chère aux âmes héroïques, qu'il soit moins une satisfaction qu'une nouvelle tâche plus haute et plus rude. Jane Eyre, la fière créature, qui a reçu le noble privilège de savoir souffrir, ne doit pas être transformée en une femme joyeuse des-

tinée seulement désormais à jouir de la vie sans mérite et sans effort : ce caractère doit se soutenir, ferme dans l'épreuve, austère et souriant, dévoué jusqu'à l'abnégation ; le dénoûment doit affirmer une fois de plus ce courage enfin victorieux, mais nécessaire encore après la victoire, prédestiné à s'exercer toujours, et que le ciel n'a pas mis en elle pour l'y laisser sommeiller dans une vulgaire prospérité. Lorsqu'elle retrouve Rochester, il est devenu aveugle : c'est le moment de savoir si Jane n'a pas été hypocrite durant toute sa vie, si elle n'a point revêtu les apparences d'un désintéressement superbe pour dissimuler quelque ambition médiocre : c'est la dernière épreuve. Jane n'hésite pas un instant; elle devient la compagne d'un malheureux désormais triste pour toujours; elle l'aimera, elle le soutiendra : elle sera son unique joie; elle s'élèvera de plus en plus dans les hautes régions morales, elle réalisera enfin ce magnifique idéal : la femme

consolatrice des affligés. Toute la sincérité du caractère est démontrée par ce dénoûment qui semble pénible, étonne à la première lecture, mais, en vérité, lorsqu'on y réfléchit, apparaît comme un suprême et nécessaire accomplissement.

Si je me suis arrêté longtemps sur Jane Eyre, c'est que dans cet ouvrage, plus que dans tout autre, miss Brontë me semble avoir accentué sa nature morale avec inflexibilité. Incapable de lâches complaisances pour son héroïne, elle lui impose ce que, dans les mêmes circonstances, elle se fût imposé à elle-même. Elle la place à sa propre hauteur; elle lui accorde le bonheur dont son âme eût été avide et se jugeait digne. Les satisfactions banales plairaient à d'autres; elle n'en peut pas envier les transports égoïstes et stériles. Ce qu'il y avait de plus fort en elle, le dévouement et la passion, sont l'un et l'autre assouvis chez Jane Eyre. Aux yeux

de miss Brontë, un sacrifice, une douleur de moins, c'eût été aussi une vertu de moins; aussi ne veut-elle pas les lui épargner; elle entend lui donner une grandeur difficile à obtenir, mais d'autant plus haute, et dont les natures supérieures peuvent seules envier les épreuves et mériter la gloire.

Dans Fillette , Lucy Snowe , c'est encore miss Brontë, mais plus découragée et plus triste. L'accent est plus rude, les couleurs plus dures : il n'y a plus de consolation à cette pauvreté et à cette solitude. L'imagination ne vient plus jeter des lueurs ardentes sur ce sombre travail d'une vie abandonnée et silencieuse. Jane Eyre est séduisante; Lucv Snowe n'a plus le courage de l'être. Un étrange accablement pèse sur elle : victime d'une destinée funeste, elle est agitée par des aspirations et des rêves qu'elle n'a pas la puissance de satisfaire. Elle aime sans pouvoir être aimée; elle comprend

une vie qui ne se réalisera jamais; elle aperçoit des horizons qu'il ne lui sera point donné d'atteindre. Cette situation est terrible , et l'impitoyable analyse de l'auteur n'a pas reculé devant les détails les plus navrants. Ce livre est l'œuvre des heures désolées. Miss Brontë semble s'être repentie d'avoir été trop optimiste une première fois, d'avoir trop flatté son héroïne et trop flatté le monde. Elle semble se dire : « J'ai cédé à l'entraînement de ma pensée, mais j'ai fardé la vérité. Jane Eyre est trop heureuse, elle aurait dû plus souffrir encore, rencontrer sur son chemin, non pas un Rochester, mais un Graham qu'elle eût aimé sans espoir. J'ai représenté le rêve de mon esprit et non pas la réalité de ma vie ; ce que je suis , c'est Lucy sans bonheur et sans grâce : voilà ma destinée; il est temps de l'exposer dans toute sa nudité, et voilà aussi la destinée de celles que Dieu a créées telles que moi. Il faut qu'elles le

sachent : Jane Eyre serait encore pour elles une illusion dangereuse. Villette leur apprendra ce que le sort leur réserve; il leur interdira l'espérance et leur épargnera une déception. » Au point de vue de l'art , c'était dépasser le but : aussi , quel que soit le talent déployé par l'auteur dans certains détails, dans l'étude de certains caractères, tels que celui du professeur Emmanuel , quelle que soit la beauté de ces teintes sombres, Villette demeure , sinon comme accent, du moins comme œuvre littéraire, inférieure à Jane Eyre. N'insistons pas sur ce livre inspiré par une misanthropie exagérée. « On sort de cette lecture, comme le dit un critique distingué ' , lassé et abattu ; on en rapporte une impression triste, âpre et fiévreuse. » Currer Bell était trop profondément poêle pour qu'il lui fût possible de persister dans cet ordre d'idées lugu-

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