‹ Les jeunes ombresChapitre 6 sur 7 · E. Montégut, la Vie et la mort de miss Bronte · texte numérisé non relu

E. Montégut, la Vie et la mort de miss Bronte

bres ; elle n'avait pu contenir ce cri de son cœur, mais il était temps que l'imagination reprît ses droits : elle le fit, et avec éclat, dans Shirley.

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ESQu'ici miss Brontë s'est représentée elle-même : elle veut ^y^gf désormais nous retracer ses souvenirs, le pays où elle est née et qu'elle a si longtemps habité, ces mœurs provinciales dont la rudesse plaît à son esprit un peu âpre, ceux qu'elle a connus et ceux qu'elle a aimés. C'est un ouvrage impersonnel, a-t-on dit. Je ne crois pas qu'on puisse le considérer ainsi. Ces accessoires de la vie qui tiennent tant de place en nous, et qui souvent sont les causes directes ou indirectes de nos actions , ne peuvent pas être regardés comme étrangers à nous-mêmes ; nous leur devons souvent d'être ce que nous sommes , et l'on

ne peut les séparer de nous impunément. C'est seulement , il est vrai, l'ensemble de nos sentiments, notre caractère, en un mot, qui constitue notre personnalité, mais ce qui nous a entourés, ce qui nous a appris à penser, à connaître et à sentir, l'explique et 1 éclaire, je dirai plus, en fait partie intégrante, tant il y a de liens intimes et mystérieux entre notre âme et les émotions que lui a communiquées le monde extérieur. On ne peut lire la biographie de miss Brontë sans que Shirley soit sans cesse évoqué devant notre esprit. Miss Brontë n'y paraît pas sans doute , mais nous y retrouvons sa sœur bien-aimée sous le nom de l'héroïne, le presbytère paternel , les paysages que ses yeux ont longtemps contemplés , les êtres dont la main a souvent serré la sienne, les longues rêveries dont son imagination s'est bercée : tout cela, c'est elle-même encore.

Dans une telle œuvre , nécessairement

les détails abondent ; ils en sont à la fois le défaut et le charme. Souvent ils font un peu oublier l'action principale; ils encombrent le récit et le repoussent au second plan ; mais ce n'est là qu'un excès de richesse dont le lecteur n'ose se plaindre. Miss Brontë voulait peindre le théâtre de sa vie, et à chaque page elle était arrêtée par de nouveaux souvenirs. Ces plaines immenses et mornes, ce pays de bruyères, ce marais de Stilbro , c'est le Yorkshire, la contrée chère à sa pensée et à son âme. Bien qu'elle n'y ait point vécu des jours heureux, elle aime ces vastes solitudes et ces humbles villages ; elle n'en veut pas à cette nature d'avoir été le témoin de sa tristesse et de son ennui, car elle a éprouvé que la nature est douce pour ceux qui souffrent et leur prodigue des consolations mystérieuses. Elle n'en parle donc que d'une voix émue : « Toute cette jeune verdure souriait gaiement au soleil ; sur le bois , reste d'une forêt an-

tique, se jouait l'ombre d'un nuage les

montagnes lointaines étaient bigarrées de nuances diverses ; l'horizon avait les teintes de la nacre; des bleus d'argent, des pourpres tendres, des verts changeants et des roses sombres, se fondaient en des masses de nuages blancs , purs comme la neige azurée. » Ou bien , rappelant plus directement ses souvenirs : « Je connais certaines avenues solitaires tapissées de mousses étranges, les unes jaunes comme si elles étaient dorées, d'autres d'un gris sévère, d'autres d'un vert d'émeraude.... je connais des groupes d'arbres qui ravissent l'œil par leur effet pittoresque , de rudes chênes, de délicats bouleaux, des hêtres à l'écorce luisante , groupés dans le plus étrange contraste , des frênes majestueux , vieux géants- des forêts , isolés et enveloppés de brillants manteaux de lierre. » Elle a souvent pénétré, on le voit, sous ces voûtes de feuillage , et ces arbres sont ses amis familiers. Elle s'é-

crierait volontiers ici, en présence de ces chères images : « Garde-les bien, 6 ma mémoire! conserve-s-en le parfum dans un flacon scellé, et dépose-le en un lieu sûr. » Ces impressions avaient laissé en elle des traces ineffaçables. Distraite dans ses premiers ouvrages par des émotions supérieures, elle les voit toutes reparaître dans S/i/'r/ej-, devant sa pensée attendrie ; elle s'abandonne alors à ce quelles évoquent en elle de suave et de mélancolique ; c'est une note de son cœur qui vibre avec une pure harmonie ; ces champs , ces arbres, ce ciel, ont souvent mêlé leur murmure ou leur sourire à ses inquiétudes et à ses méditations.

Quant au peuple du Yorkshire, elle le personnifie dans ce bizarre M. \orke, un sceptique, un honnête homme, une tête de fer. Rien n'émeut, rien n'étonne cette organisation vigoureuse. M. Yorke voit tout froidement, et le côté prosaïque de toute chose ; les caprices de l'imagina-

tion, les rêveries des poètes, les saints enthousiasmes, les violentes amours ne sont, à ses yeux, que des folies ; grave et flegmatique, vaguement mêlé à l'intrigue du roman, il complète l'aspect de l'ensemble; sans lui, la couleur locale serait diminuée ; il faut que j'aperçoive un tel homme dans un tel paysage ; il apparaît dans cette nature comme l'une de ses formes; il est aride, froid, rude et majestueux comme elle dans sa fière rusticité. Citons encore le recteur Helstone , personnage historique, jadis connu de tous les habitants de la contrée sous le nom de Robertson : c'est un ministre, moins prêtre que soldat et chef de bande, actif, entreprenant, courageux, un de ces hommes d'Eglise comme on en a vu autrefois dans le catholicisme, prélats revêtus de la cuirasse et portant l'épée, passant du camp au sanctuaire et improvisant aussi bien une harangue belliqueuse qu'un sermon. Robertson avait laissé dans le Yorkshire une renommée popu-

laire; Helstone, brusque et dur comme lui, ne déplaît pas à miss Brontë ; elle le désigne souvent par cette épithète affectueuse : « le vieux Helstone. » Il n'est pas sans doute le prêtre idéal à ses yeux, mais elle aime cette forte et imposante figure, cette impétueuse ardeur, ce caractère de bronze, cette voix sonore, ces vigoureuses colères. Cet homme-là va droit son chemin; il porte la terreur chez les révoltés interdits et chez les dissidents stupéfaits : c'est un torv de la vieille roche comme était le père de miss Brontë ; comme elle-même , il est admirateur passionné de Wellington et implacable ennemi des Français ; on s'étonne qu'il ne fasse pas entonner dans le temple le Raie Britannia.

Ces deux tvpes sont nettement accusés, mais trois grandes figures dominent l'ouvrage : Robert Moore, Caroline Helstone, Shirlev. Robert Moore est, dit-on, le portrait d'un manufacturier du pays nommé Cartwright. Je le crois volontiers ;

mais si, moins préoccupés désormais de ces rapprochements , nous considérons surtout les caractères en eux-mêmes, nous apercevrons ici le type d'un homme que nous connaissons tous, car il vit auprès de nous dans nos sociétés laborieuses : c'est l'homme qui cherche la fortune, et dont les facultés , tendues vers ce but , repoussent ce qui les en écarte et oublient ce qui les en distrait. Il remarque à peine alors, sollicité par une pensée tenace, absorbé par d'impérieux désirs, les sentiments qu'il foule aux pieds et le bonheur dont il se détourne. Celui-ci est aimé; disons mieux, il aime. Qu'on ne s'v méprenne point en effet : ce n'est pas un rôle sacrifié ; une ambition supérieure à son amour le domine et l'égaré même un instant aux pieds d'une femme riche ; mais quoi! s'il subit cette loi qui en a troublé tant d'autres, s'il ne place pas, comme la plupart des héros de roman plus aimables, mais moins vrais , ses espérances dans le

seul amour, ce n'est pas qu'il ne sache pas aimer, c'est qu'il est avant tout et surtout l'homme tourmenté par une nécessité inflexible ; celui qui doit agir pour la renommée, pour l'indépendance, tranchons le mot, pour la fortune autant que pour le cœur, celui enfin, comme le dit Shirley, qui « combat pour l'argent, la subsistance et la vie ! » Création originale et puissante, âme prise sur le fait avec ses incertitudes, ses émotions poignantes, son activité fébrile , Robert Moore plaira non point aux esprits exclusivement romanesques , mais à ceux qui connaissent les choses de ce monde et qui se sont vus souvent aux prises avec les difficultés matérielles , les dégoûts prosaïques , tout ce cortège d'idées et de sentiments mesquins qui s'imposent à la réflexion et au cœur, qui réclament hautement, sans délai, sans mesure, les facultés et le temps. Heureux ceux qui, comme lui^ peuvent enfin écouter des voix plus douces, et qui ont ren-

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contré un amour assez fort pour espérer toujours , assez confiant pour ne clouter jamais, assez patient pour attendre!

En face de ce caractère « grave et méditatif » se place Caroline Helstone, une des plus délicates physionomies que Currer Bell ait jamais tracées : contraste charmant et profond ! Elle aime passionnément Robert Moore, mais cet amour est sa seule pensée; elle n'a point respiré l'atmosphère corrompue du monde, elle n'est point lancée au milieu des luttes de la vie; son seul but, c'est d'être aimée; la grande affaire de sa journée , c'est une entrevue avec Robert, c'est une parole, c'est un regard de lui. Il lui semble que le reste est peu de chose et ne vaut pas ce qu'il coûte. Au milieu de cette intrigue si vraie, parfois si mélancolique, Carrer Bell a placé une femme étrange, un être d'exception, Shirley.

Le modèle de cette figure, c'est Emilie, la sœur de miss Brontë, auteur, elle aussi,

d'un remarquable roman, fVutherins Hci^lits, et de touchantes poésies; mais, ce qui nous intéresse davantage, c'est ce caractère de riche héritière, dédaigneuse des prétendants intéressés que sa dot a séduits; femme « aimable, éloquente, impériale,» ajoute l'auteur, s'inclinant devant la grâce majestueuse de sa propre création. Shirley personnifie la passion vivante, altière, décidée, accablant de son mépris ceux qui ne suivent pas ses voies. « Vos pensées ne sont pas mes pensées, vos vues ne sont pas mes vues, vos dieux ne sont pas mes dieux! Point d'imagination plus vive et plus bizarre; c'est elle qui, secouant sans peur les préjugés de ses adversaires, les domine par ses répliques impétueuses : « Le monde! s'écrie-t-elle, votre Dieu, votre grand Baal, se dresse devant moi comme un démon! Vous l'avez élevé sur un trône, vous lui avez placé sur la tète une couronne, vous lui avez mis un sceptre à la main ! Votre Dieu, c'est la

mort avec un masque ! » Prompte comme la foudre, elle a du feu dans les veines et une flamme sur le front. Comme elle est terrible quand elle chasse de sa présence, avec un geste superbe, le malheureux qui a osé lui déplaire ! Comme elle est belle dans son indignation : m Elle pleura passionnément, dit Robert Moore; non-seulement ses yeux étaient inondés, mais ils lançaient des éclairs : ils brillaient sur moi, grands, sombres, hautains! » Comme sa voix est douce, comme sa pensée est recueillie, comme son cœur est saisi d'une émotion profonde quand elle rêve en présence du soleil couchant : « La nature est maintenant à ses prières du soir : elle s'agenouille devant ces montagnes de feu ! Je la vois, recueillie sur les grands degrés de son autel, demandant une bonne nuit pour les marins en mer, pour les voyageurs dans le désert, pour les brebis sur la lande, et pour les jeunes oiseaux dans les bois! » Quel homme épousera ja-

mais cette femme exaltée et sublime? Celui-là seul quelle reconnaîtra aussi noble qu'elle, mais plus fort et plus grand. Shirley mépriserait un homme faible : elle est de ces femmes qui doivent être dominées et qui aiment la main qui les plie, pourvu que cette volonté s'exerce avec une douceur imposante. Son orgueil ne craindra pas de s'humilier devant une autorité sérieuse dont elle aura reconnu la légitime énergie. Louis Moore sera cette autorité peut-être ; l'auteur l'affirme, mais, et c'est à nos yeux le défaut de Shirley, un personnage qui prend à la fin du roman de telles proportions méritait peut-être d'être étudié plus profondément. Celui qui sera le maître de miss Reeldar doit nous révéler un génie altier et un calme intrépide. Ces trails sont indiqués, mais non pas accusés avec assez de netteté. Ce rôle est secondaire; il devait être au premier rang et en pleine lumière.

Le roman dont il me reste à parler, le

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Professeur , est le premier que miss Brontë ait écrit, et par un destin bizarre, ce fut le dernier qui parut. Les éditeurs de Londres l'avaient refusé avant que Jane Ejre eût fondé la renommée de son auteur. Le Professeur , sans doute remanié, vit le jour quand le nom de Currer Bell eut pris place parmi les noms illustres. Tel qu'il est, avec ses nuances un peu ternes, son action lente^ses caractères effacés, il demeure inférieur à Jane Ejre, à Fillette, à Shirley, mais c'est encore une œuvre élevée et émouvante. Il rappelle une triste période de la vie de miss Brontë ; longtemps avant d'écrire, je l'ai dit, l'auteur de Jane Ejre avait été sousmaîtresse dans une pension de Bruxelles. Elle n'y resta pas longtemps; la dépendance et la vie du continent lui étaient odieuses ; cette époque lui a laissé des souvenirs bien amers. Le héros du livre, William Crimsworth, c'est elle-même : mais, cette fois, elle a changé de sexe; sa person-

nalité n'en apparaît pas moins avec une incontestable évidence : elle a vu, elle a senti ce qu'elle expose ; un tel accent ne trompe point. C'est là un livre de haine et de vengeance. On voit tout ce qu'elle a souffert en présence de ses élèves, et combien elle les a prises en dégoût et en mépris. Elle les décrit tour à tour, avec une violence qu'il m'en coûte de lui reprocher : une impétueuse colère vibre encore au fond de son cœur. La classe qu'elle dirigeait était, s'il faut l'en croire, un assemblage de types monstrueux : celle-ci était «grande et bien faite, » mais « pas même l'ombre d'un sentiment ou d'une pensée ne troublait la fraîcheur de son teint pâle et transparent ; » celle-là, « sensuelle aujourd'hui, sera galante avant dix ans elle avait parfois l'air presque aussi impur que Lucrèce Borgia; » une troisième « avait le front bas, de petits yeux vindicatifs, quelque chose du Tartare; » cette autre est plus horrible encore : « une perversité pro-

fonde se lit dans cet œil d'une transparence de glace, et la perfidie de la panthère se joue autour de ces lèvres envieuses; » cette dernière enfin a reçu de la nature un singulier privilège : « Le même crâne que celui d'Alexandre VI; son front étroit ne présentait que l'espace nécessaire pour écrire ces deux mots : Haine et révolte, mais la couardise se lisait quelque part sur son visage, probablement dans son œil inquiet et farouche. » Ici, je le regrette pour miss Brontë, sa verve descriptive, si admirable qu'elle soit dans chacun de ses portraits, l'a entraînée trop loin. Dans les autres ouvrages, je le sais bien, on sent que l'orgueil de la gouvernante a souvent été froissé; elle laisse échapper çà et là des mots qui témoignent de sa rancune immortelle, mais jamais elle ne s'emporte à ce point, et ne manifeste avec une telle évidence la résolution de ne jamais pardonner. J'ai donc voulu chercher ailleurs que dans la fierté blessée la

cause de cet emportement , et je crois qu'une pensée étrangère à l'art aussi bien qu'à l'indignation personnelle lui a commandé ici une sévérité inflexible.

L'action du Professeur se passe à Bruxelles , et toutes ces jeunes filles sont catholiques : voilà ce que miss Brontë, fille d'un ministre et fervente anglicane, ne pouvait pas oublier. Bien qu'elle se prétende tolérante, elle nourrissait contre le catholicisme une haine invétérée : ses lettres le révèlent à chaque instant; dans le Professeur, elle est heureuse de justifier cette opinion par de nombreux exemples.

Loin de dissimuler sa pensée, elle la déclare avec une satisfaction audacieuse :

»< Cette impudicité si précoce, si frappante et si générale dans les contrées papistes, prend sa source dans la discipline, sinon dans les préceptes de l'Eglise romaine. » Et ailleurs, en parlant d'une de ses élèves : » C'était une pâle créature, dit-elle, chez laquelle un peu de vie sommeillait encore,

mais dont la magie du prêtre avait soutiré l'âme. » Et plus loin, après un significatif éloge de quelques Anglaises disséminées dans l'institution, elle ajoute : « A la décence native qui les caractérisait, on distinguait au premier coup d'oeil l'élève du protestantisme de l'enfant nourrie au biberon de l'Église romaine et livrée aux mains des jésuites. » Ces courtes citations nous suffisent : nous savons maintenant la valeur psychologique des portraits que miss Brontë a tracés dans ce livre; il y a là un but et un système. Nous ne discuterons pas ici ces lignes, mais elles nous éclairent.

étournons nos regards de ses pages, et étudions en quelques mots les qualités purement littéraires de ces diverses œuvres. Ce qui frappe d'abord en lisant Currer Bell, c'est le ton généralement froid et triste du coloris. Chaque description, il est vrai, soit d'un caractère, soit d'un paysage, est traitée avec un soin minutieux, et la délicatesse du pinceau obtient presque toujours un fini qui satisfait le regard. On n'aperçoit pas trace de négligence et d'oubli; mais ces nuances si polies sont un peu pâles; je ne retrouve pas là le relief saisissant de Dickens, et cependant on ne regrette rien, tant ce coloris luimême a de grâce et de transparence. Je

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dirais volontiers de la manière de miss Brontë, ce qu'elle-même disait de Caroline Helstone : « Comme le lis de la vallée, elle est incolore, mais n'a pas besoin de couleur. 3) Son talent est de la nature de Jane Eyre : sans éclat, mais ferme et souple, grave et aérien.

Les paysages qu'elle aime à décrire sont rarement les perspectives lumineuses', elle préfère les attitudes mélancoliques de la nature, « la nuit amicale, les étoiles muettes et les arbres qui murmurent, » les crépuscules, les effets d'automne et d'hiver, les « pâles lignes de brouillard et de nuages, » les « feuillages mouillés, » ou bien la pluie « que repoussent en mugissant de longues et lamentables bouffées de vent. » Elle se plaît au fond des bois « dans les sentiers recouverts de mousse ; » elle repose avec bonheur ses regards sur la tranquille nature, sur « l'église, la route, les collines solitaires; » elle excelle dans les clairs de lune : « Les arbres et la maison se dres-

saient paisiblement sous le ciel calme et sous la vague clarté de l'astre des nuits; le bâtiment, doré d'une pale teinte gris-perle, se détachait harmonieusement sur un fond sombre et doux; des ombres d'un vert foncé se jouaient sur son toit couronné par l'épais feuillage des chênes. » Quand elle rencontre l'occasion de peindre un tableau de genre, elle ne la laisse point échapper : u J'aperçus une pièce propre et sablée, un dressoir de noyer sur lequel étaient rangées des assiettes d'étain qui reflétaient l'éclat d'un grand feu de tourbe, une horloge, une grande table blanche et quelques chaises; la lumière brillait sur la table, et à sa lueur une vieille femme au visage un peu rude tricotait un bas. » Ces détails font songer aux intérieurs des peintres hollandais ; le dernier trait rappelle la mère de Gérard Dow.

Les personnages, sauf peut-être Rochester , sont dans les mêmes nuances.

Comme elle en a presque toujours trouvé

le modèle en elle-même, elle ne peut leur donner que sa propre nature, forte mais sans parure. Elle leur refuse obstinément la beauté et les revêt d'un charme intime, mais sévère. On sent quelque effort lorsqu'elle veut, par exemple, entourer Shirley d'une lumière brillante? comme elle ne peut guère y parvenir, elle s'abuse sur l'effet qu'elle a produit, et prend pour des couleurs puissantes un épanchement de poésie et de passion. Ce dernier développement ne lui coûte point : ce sont là ses qualités dominantes. Elle s'abandonne surtout avec joie aux inspirations poétiques les plus élevées; elle ne s'effraye pas de voir la poésie souvent dédaignée par les hommes : «Je sais qu'elle n'est pas morte, s'écrie-t-elle, ni le génie perdu! Anges puissants réfugiés dans le ciel, ils sourient lorsque les âmes sordides se réjouissent de leur mort et que les âmes faibles pleurent leur destruction ! »

L'amour est encore chez elle un senti-

timent sonore ; mais elle ne le comprend pas comme un délire égoïste, et surtout comme un culte adressé à la beauté. C'est, à ses yeux, un at Irait de 1 âme vers l'âme, une émotion immatérielle. S'il paraît dans le cœur de Rochester plus ardent et plus emporté, il n'a rien du moins de physique et de sensuel. Ce que Rochester poursuit avec tant d'acharnement, ce n'est pas la satisfaction d'un désir, c'est la réhabilitation de son âme, l'apaisement de la conscience, un bonheur idéal et sacré. Tous les autres personnages aiment moins violemment sans doute; mais bien que leur amour soit aussi vrai et aussi profond, il semble encore plus austère. Ils le cachent dans le sanctuaire de leur cœur : Lucie Snowe le conserve comme un parfum mystérieux et comme une flamme invisible; Caroline Helstone le voile avec une chaste timidité ; . Shirley elle-même ne le laisse apercevoir que bien tard à sa meilleure amie : quel que soit son enthousiasme, elle se tait quand on

l'interroge sur un tel secret, et son amour du moins est réservé et pensif; la passion de Louis Moore est intime, grave, presque silencieuse; Crimsworth, le professeur, ce jeune homme laborieux et sévère, est épris, comme il le dit lui-même, d'une femme « sans charmes pour un homme sensuel, » et pour lui « toute beauté. » Ses expressions en parlant de celle qu'il aime résument la pensée de Currer Bell : « Elle est à mes yeux l'incarnation de la franchise et de l'honneur, du dévouement et de la conscience. .. . Un mélange de force et de douceur, d'expansion et de réserve, tout ce qui peut donner la paix et la sécurité, consoler dans l'infortune, faire un sanctuaire du foyer domestique. » C'était ainsi que missBrontë comprenait l'amour : c'était pour elle ce qu'il y a de meilleur en l'homme et de plus doux dans la vie, pourvu qu'il fût épuré par le devoir el s'élevât à la hauteur d'un sentiment religieux. Telle est donc la couleur tempérée de

son œuvre : ce n'est pas un défaut à mes veux, puisque l'harmonie des tons, scrupuleusement observée , est si belle et si (îouce. Quant à la conduite de ses romans , c'est là où la critique pourrait s'exercer souvent. Miss Brontë semble parfois manquer d'expérience. Elle s'appesantit trop longuement sur certains traits inutiles; elle s'arrête à raconter des épisodes que rien ne relie à l'action ; elle enclave dans son récit des détails superflus; elle arrête quelquefois le lecteur, dès les premières pages, sur des personnages qui ne doivent plus reparaître et qui sont étrangers au plan général du livre. Mais, sauf ces erreurs, la trame du roman est habilement tissée; les faits se suivent sans effort; les caractères s'affirment au milieu des divers événements; ils se développent selon les lois d'une'saine psychologie; enfin ils arrivent au but sans avoir un seul instant faibli. Tout s'explique et s'enchaîne : les déductions sont rigoureuses à travers

les détails touffus, et le dénoûment est amené d'après des lois équitables. Miss Brontë a ce suprême bon sens, trop souvent inconnu aux écrivains modernes, de ne point fonder le bonheur de ses héros sur d'invraisemblables aventures, et de ne point les combler de tous les biens de ce monde avec une ridicule libéralité. Aujourd'hui , si la vertu n'est pas récompensée avec de l'argent, c'est-à-dire payée à beaux deniers comptants et en « pistoles bien trébuchantes, » il semble aux auteurs que le destin est bien cruel. Quoi! pour obtenir enfin celle qu'on aime et vivre avec elle d'une vie modeste, est-ce la peine d'être si vertueux? Quand un jeune homme se passe la fantaisie d'une belle action, ce n'est point pour si peu : ces héros-là ne sont point magnanimes à moins de quatre millions ; ils n'en sauraient rien rabattre; c'est le taux actuel, c'est le cours des valeurs morales, et vraiment c'est à faire venir l'eau à la bouche aux person-

nages les plus vicieux ! Miss Brontë ne connaissait pas ce procédé, et l'eût-elle connu, elle l'eût dédaigné. Elle avait, d'instinct, un sentiment trop élevé du bien pour rémunérer la vertu par des joies vulgaires. Le sort définitif de ses héros est toujours en raison directe de leur caractère : il demeure sérieux comme leur vie passée. Miss Brontë leur donne le bonheur qu'elle a envié longtemps elle-même, qu'elle a obtenu enfin, lorsqu'à trente-neuf ans elle épousa un homme doué d'un esprit et d'un cœur dignes du sien. \Tais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Un an plus tard à peine, une mort prématurée venait l'enlever à l'Angleterre fière de son talent, à son mari, enfin à son vieux père, seul survivant de cette nombreuse famille dont elle avait été l'espérance et la gloire.

H1PP0LYTE R1GAULT.

A meilleure image qu'un écrivain laisse de lui-même, « c'est celle qu'il dépose, sans le vouloir et sans le savoir, au fond de ses écrits ; c est celle que le lecteur découvre quand, sous l'écrivain, il cherche l'homme, et le meilleur moyen pour l'écrivain d'être moral, c'est de faire estimer l'homme que l'on découvre en lui. Il suffit qu'il y ait dans ses œuvres assez de transparence

pour qu'on y reconnaisse une belle âme. » Celui qui comprenait de la sorte la première condition de la littérature, à savoir la dignité personnelle et la conscience, était lui-même un modèle de conscience et de dignité. Hippolyte Rigault, pendant une vie trop courte mais bien remplie, a révélé pleinement une âme à la hauteur de son talent. Il a été un critique sévère et juste : jamais rien d'âpre et d'amer ne s'est mêlé à l'alticisme de son ironie ; sa plaisanterie était fine, exquise et sans fiel ; il a connu l'art difficile de défendre le beau et le bien avec des armes courtoises, et il appartient à ce fier petit nombre qui a consacré, sans arrière-pensée de fortune ou de grandeur, d'heureux efforts à la vérité. Lorsqu'il est mort, si jeune et si regretté, il avait obtenu rapidement une renommée qui depuis n'a fait que grandir : à la distance de quelques années on peut voir qu'elle était solide et qu'elle sera durable. C'est qu'il a eu le rare mérite

HTPPOLYTE RIGAULT. 325

d'un style charmant, d'une science réelle, d'un esprit délicat et ferme ; c'est aussi que sa plume n'a jamais tracé une ligne dont il eût à rougir; sa tombe est honorée comme celle d'un écrivain d'élite et d'un homme de bien. Parfois dans le tumulte de la vie les fautes s'oublient : dans le silence qui suit la mort elles reparaissent devant la postérité, mais la mémoire de celui dont nous parlons n'a rien à souffrir de cette justice qui nous survit. Rigault a su, en un siècle où de tels exemples de courage sont à peine compris, placer toujours son devoir au-dessus de sa fortune, l'art au-dessus de son intérêt, la vérité audessus du succès. Le jour où de malencontreuses exigences lui imposèrent de choisir entre ses convictions et les avantages d'une position qui lui assurait dans l'Université un bel avenir, il a su ne pas hésiter et tout sacrifier à ce qui lui semblait honnête. Il a agi avec une fierté modeste et simple qui a montré la noblesse de son cœur et a

fait regretter sans doute une rigueur inopportune. Du moins a-t-il eu ce rare bonheur de voir bientôt de grands succès récompenser sa conduite : ce n'était pas dans ce but qu'il avait pris sa décision, mais, indépendamment de sa satisfaction personnelle, l'événement lui a permis de s'en féliciter. C'est grâce à la liberté conquise de la sorte pour son intelligence qu'il a écrit ces pages aimables qui lui ont donné sa renommée : il est devenu célèbre par les lettres auxquelles il s'était uniquement dévoué, et il a fait voir alors, par son affabilité, par sa modestie , combien son âme était digne de son esprit. Je ne l'ai vu qu'une fois, mais, pendant toute une soirée, j'ai été assez heureux pour l'entretenir, et je ne saurais dire combien son urbanité, le charme de son langage, la sérénité de son cœur m'ont laissé pour sa mémoire un affectueux souvenir. J avais reconnu sur-lechamp une de ces personnalités aimables entre toutes dont la bonne grâce vient au-

tant des qualités exquises de l'esprit que de la hauteur du caractère et du calme de la conscience. Il y avait déjà de l'autorité dans sa parole, mais une autorité douce, tempérée par le sourire intérieur, par la bienveillance sympathique dont les êtres supérieurs et bons trouvent le secret sans effort .

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l avait annoncé d<

jeunesse beaucoup d'intelligence

littéraire et une heureuse facilité. En l'année 1840, il obtint le prix d'honneur de rhétorique en même temps que les prix de discours français étaient décernés à des jeunes gens qui sont devenus tous deux, à divers degrés, des écrivains habiles, MM. Octave Feuillet et Louis Ulbach. Ce succès décisif appelait Rigault à l'École normale; il fut un des brillants élèves de cette école qui depuis devait former pour les lettres et non pour l'enseignement le profond et paradoxal esprit de M. Taine, la verve mordante et systématique de M. Prévost-Paradol, l'ironie tapageuse et

charmante de M. About. Il y recueillit avec une instruction solide, les hautes traditions littéraires et le goût éclairé des chefsd'œuvre classiques, mais sans y prendre des allures de pédagogue et y perdre le souci des choses contemporaines. Bientôt professeur, en province d'abord, puis à Paris, il fut choisi, grâce à l'estime qui entourait son nom, pour précepteur du comte d'Eu, l'un des fils du duc de Nemours, et il sut, dans ces fonctions délicates, se concilier les sympathies de la royale famille à laquelle il se trouvait être attaché. Quand vint l'heure des épreuves, il demeura fidèle à ceux qu'il avait servis durant les jours prospères, et ce fut avec l'indignation d'une conscience sans tache qu'il vit tant d'hommes-, comblés des faveurs royales, tant de familiers du régime tombé, s'empresser par ambition ou par frayeur autour du régime nouveau. Ces lâches apostasies et ces adulations serviles répugnaient à la fierté de sa nature; quand

il voyait la république saluée avec un faux enthousiasme par des trembleurs qui encombraient la veille l'antichambre des ministres déchus, quand il assistait à cette éclosion soudaine, après l'événement, de convictions jusqu'alors ignorées, quand toutes ces hypocrisies libérales et révolutionnaires, qui devaient si vite prendre un autre masque et saluer la restauration d'une autorité puissante, étalaient en plein soleil leurs adhésions menteuses, Rigault était saisi de dégoût. 11 exprimait son mépris en termes éloquents dans ses lettres à ses amis. M. Saint-Marc Girardin, dans les pages émouvantes qu'il a placées en tête des œuvres complètes du jeune critique, a cité quelques-unes de ces belles paroles qui témoignent dune honnêteté incorruptible; l'âme de Rigault était un peu naïve encore à l'endroit des bassesses humaines, mais elle avait, dans l'expression de sa pensée, la noblesse hautaine de celles qui ne doivent jamais transiger avec un devoir. Lors-

que Rigault rentra en France, il reçut dans l'enseignement un poste modeste, et ce fut son mérite seul, de jour en jour plus accentué, qui l'éleva à des fonctions plus hautes. Sa thèse pour le doctorat, dont nous parlerons plus loin, le plaça au premier rang des jeunes professeurs; en même temps ses travaux au Journal des Débats fondaient sa renommée d'écrivain. Il fut désigné pour une chaire au Collège de France, et sa première leçon fut une vraie émotion publique dans le quartier des vieilles études : je me souviens encore avec quel enthousiasme ceux de mes amis qui avaient eu le bonheur d'y assister, me parlaient du jeune maître. Sa diction facile, l'entraînante vigueur de son éloquence, les avaient émus et séduits. Plusieurs, qui étaient encore sous le charme de ce souvenir, prononçaient le mot de nouveau Villemaiii; c'était aller trop loin sans doute : Rigault n'avait pas, ne pouvait pas avoir encore la puissance littéraire, la per-

fection de style, l'achèvement oratoire de l'illustre académicien; je ne crois même pas qu'il fût jamais parvenu à les égaler mais il était dès lors un lettré de premier ordre, un ingénieux critique et un professeur d'un rare esprit. Malheureusement ses leçons ne furent pas de longue durée : il dut opter entre sa chaire et sa collaboration au Journal des Débats, et entre les lettres et l'enseignement, il préféra les lettres. Ce fut alors qu'il commença, dans la feuille célèbre où il avait l'honneur d'écrire, cette série d'articles qui ont popularisé son nom. Il vécut dans une retraite littéraire, calme, indépendante, auprès de son foyer studieux, goûtant les paisibles jouissances d'un travail qu'il aimait et de la vie de famille qui était la joie de son esprit et de son cœur. C'est là que la mort vint le prendre dans toute la force de son talent, dans toute la puissance de sa jeunesse, dans toute l'intensité de son bonheur. C'est là qu'il fut

arraché a une femme si digne de lui, à des enfants qu'il adorait. Son cercueil fut suivi par tout ce que l'Université comptait de plus considérable; ce jeune homme fut pleuré par tous ceux qui l'avaient connu et qui avaient fondé sur son talent déjà mûr de si légitimes espérances. Les fragments qui forment ses œuvres complètes et que le zèle pieux de ses amis a réunis avec une rare sollicitude, montrent ce qu'il était, c'est-à-dire un écrivain habile, et font pressentir ce qu'il fût devenu, si la vie ne lui avait échappé. Nous avons perdu de bons livres et de savantes études, car ce qui reste de lui est d'un esprit éclairé en même temps que d'un noble cœur.

, 2 ois premier ouvrage fut sa thèse, ^V>^! /« Querelle des anciens et des Iê modernes, et cette étude savante et fine révéla sur-le-champ un critique supérieur. Rigault dégagea la question des subtilités dont elle avait été entourée, et d'une mince controverse de pédants il fit un grand problème historique. De prime abord en effet, telle qu'elle fut posée dès l'origine , la querelle des anciens et des modernes est infiniment puérile. Que nous importent en pareille matière ces classifications arbitraires et ces prétendues prééminences? A quoi bon argumenter quand personne ne peut être admis à rendre un jugement sans appel ! Le goût de chacun

est sa règle, et vous auriez beau affirmer de par l'autorité de cent docteurs que Corneille, par exemple , est inférieur à Eschyle ou Shakspeare à Sophocle que vous ne parviendriez pas à me convaincre, si mon sentiment diffère du votre. N'en concluons pas sans doute qu'il n'y a rien de positif dans la critique et que l'on a aussi bien le droit d'admirer Bavius que Virgile et Pradon que Racine : de tels sentiments ne sont assurément pas libres et le beau n'est pas arbitraire. Mais entre des chefs-d'œuvre de même ordre, donner des rangs comme à des écoliers dans une classe, c'est construire un château de cartes que le souffle du premier venu renversera. Tout le monde aimera mieux, admirant les uns et les autres, passer son temps à les lire et à les relire que de le perdre à dénigrer ceux-ci pour élever ceux-là. Il n'est pas de discussion plus complètement oiseuse parce qu'elle est sans issue. Une telle querelle, s'il n'y avait

rien au fond qu'une difficulté aussi secondaire et aussi insoluble, devrait demeurer enfouie dans les ténèbres du passé avec toutes les niaiseries qui ont pu occuper les hommes et qui ne méritent pas d'être exhumées. Mais dans ces discussions qui ont troublé la tranquillité littéraire de trois époques, du dix-septième siècle en France au temps de Perrault, de Boileau et de Desmarets, du dix-huitième siècle en Angleterre avec Temple, Wotton et Bentlev, du dix-huitième siècle, encore en France, avec la Motte et Mme Dacier, n'v a-t-il donc rien autre chose qu'une vaine dispute de lettrés chicanant sur des arguties et se battant à coups d'épingle? Rigault a su voir au delà, dans le vif, au cœur de la question. Sans que les adversaires d'alors en eussent eux-mêmes conscience, il y avait là, selon les propres expressions de Rigault, « une idée philosophique, une des plus grandes qui puissent être proposées à l'esprit humain, parce qu'elle intéresse la

dignité de sa nature, l'idée du progrès intellectuel de l'humanité. Il y avait une idée littéraire corrélative, l'idée de l'indépendance du goût et de l'émancipation du génie moderne, affranchi de l'imitation des anciens. » Le grand mérite du livre de Rigault et ce qui en fait l'originalité, c'est d'avoir placé la question sur les hauteurs où elle doit être étudiée, c'est de lui avoir donné tout son horizon, et en retraçant les faits historiques de la querelle, de lui avoir substitué toute une thèse philosophique et littéraire qui en formait véritablement la base. Et voyez comme la discussion s'élève. Au lieu d'une frivole querelle, c'est la force morale et intellectuelle de l'humanité à diverses époques qui se trouve être en cause; le procès qui se débat ce n'est plus celui de la prééminence de tel poète sur tel autre poète, c'est celui de tout le passé du monde, celui du présent et celui de l'avenir. C'est pourquoi, au fond, cette querelle n'a pas été

particulière aux trois époques dont j'ai parlé : si elle a eu un plus grand retentissement alors dans l'opinion publique, elle avait été soulevée dans tous les siècles et plus d'un maître en avait été préoccupé. Que ce soit une page, une phrase, un mot qui le révèle, cette profonde question du progrès ou de la décadence du genre humain a toujours agité et souvent torturé l'esprit des penseurs. Le siècle nouveau est-il meilleur ou pire que les siècles antiques? Dans notre course haletante vers un idéal trop souvent voilé à nos regards inquiets, allons-nous en avant ou reculonsnous indéfiniment? Nous sommes dans la bruine, nous suivons mille détours; avançons-nous vers un but lumineux ou nous égarons-nous dans les ténèbres? Qui de nous, dans les heures de mélancolie et de scepticisme, ne s'est posé cette question où palpitent tant d'espérances et tant d'inquiétudes? Nos devanciers en ont souffert et nos fils en souffriront comme nous. Vol-

taire a dit avec raison que ce procès est sur le bureau depuis que l'âge d'argent a succédé à l'âge d'or. Là était donc, bien qu'en ne s'en soit guère douté alors, là était le fond de la querelle soulevée si violemment en France et en Angleterre. Rigault l'a bien aperçu, et cette pensée est la lumière de son livre. Au reste, il n'est pas possible de juger mieux l'ensemble de cette discussion : « Les anciens et les modernes,

dit-il, ont eu tort et raison tour à tour

Je voudrais qu'il n'y eût entre ces deux esprits ni rivalité, ni combats, ni victoires. Combien nous serions plus sages, si les unissant en nous tous les deux, nous apprenions enfin à servir le progrès sans nous révolter contre la tradition, à être fiers du présent sans mépriser le passé, t Malheureusement, c'est ce qu'on ne sait pas faire : quand Desmarets, avec plus de bonne volonté que de talent, prétendait découvritla poésie du christianisme, poésie qui depuis a fait si bien son chemin dans le

monde, il se croyait obligé de renverser les divinités antiques et les poètes du temps passé. Lorsque de nos jours, le romantisme, plus heureux et aussi plus digne de la victoire par le génie des hommes qui ont soutenu son drapeau, entreprit sa mémorable lutte contre les idées des temps disparus et contre la poétique d'autrefois, il montra aussi peu de sagesse et insulta les augustes figures des maîtres de l'art français. Ce sont là des folies inséparables peut-être du courage nécessaire pour la guerre qu'il faut soutenir : qui sait si la force ne serait pas insuffisante, à certaines heures, si elle n'était excessive? Les réactions en profitent toutefois avec plus d'adresse que de loyauté, mais rien ne doit troubler la sécurité du penseur. Rigault, en présence de bien des chutes, de bien des erreurs, a su demeurer calme. « L'homme avance et Dieu le mène, » dit-il en arrangeant quelque peu un apophtegme célèbre, et ailleurs : « Le progrès existe, ajoute-t-il

avec une grande profondeur de vues, mais il se déplace. 11 n'est pas à la fois dans toutes les facultés de l'esprit humain, de même qu'il n'est pas à la fois chez tous les peuples, puisqu'il y a des peuples qui déclinent et qui tombent, comme il y en a qui s'élèvent et grandissent. Mais quand il quitte certaines facultés de l'esprit humain et certaines nations, c'est pour visiter et pousser en avant d'autres facultés et d'autres peuples au profit de la civilisation de l'univers. » Il y a dans ces dernières lignes toute une doctrine de philosophie de l'histoire et l'on voit à quelle hauteur Rigault avait élevé la question pour qu'elle ait abouti à ces considérations supérieures. J'admire certainement dans son livre infiniment d'érudition, un esprit aimable, qui dit bien tout ce qu'il veut dire et le dit clairement, une flexibilité de style parfaitement adaptée aux circuits de la controverse, mais l'idée synthétique du progrès autour de laquelle tout s'est groupé

dans son intelligence et tout se groupe dans son livre, voilà ce qui me frappe. C'est par là qu'il s'est révélé : dégager les questions des petits détails pour en apercevoir l'étendue et la profondeur, voir les ensembles, le dernier mot, sous la multiplicité des faits puérils ou des idées vaines, c'est la gloire de la critique, et il l'a obtenue. Nous tous qui, avec plus ou moins d'expérience, traitons des choses de l'esprit humain, quelle œuvre doit nous tenter davantage que celle de distribuer la lumière et d'élargir les horizons?

l y a plus de mérite, dit-on communément, à écrire un bon livre sur un sujet quelconque et à vaincre les difficultés d'une composition générale, qu'a entasser les uns sur les autres des articles divers. J'avoue que je trouve inutile de discuter ce point ; je suis de l'avis d'Alceste, et le temps, quand il s'agit d'une œuvre d'art, ne m'intéresse pas le moins du monde. Si vous avez réussi, j'applaudirai, quelle que soit la peine que vous ayiez prise. Je sais d'ailleurs que bien faire est toujours difficile et qu'il faut savoir gré à ceux qui produisent un travail achevé, car rien n'est plus rare. Je regarde donc les articles de critique qui for-

ment avec la Querelle des anciens et des modernes tout ce que Rigault a écrit, comme une œuvre tout aussi importante que ce beau livre. Je dirai même que la variété de ces études démontre avec quelle facilité Rigault passait d'une idée à 1 autre, quelle érudition complète il avait recueillie de ces nombreux travaux , et rien ne fait mieux connaître la nature, a la fois grave et souriante, de son rare esprit. Nous v apercevons en même temps à quel point il avait le talent de la polémique , et de la polémique courtoise et sincère. Nous avons beaucoup de tacticiens habiles dans les revues et dans les journaux, mais il en est qui s'imaginent que la grossièreté est de bonne guerre et qui frappent à tort et à travers sur leurs ennemis effarés. Il en est qui ne croient pas un mot de ce qu'ils disent, rient de ce qu'ils attaquent et de ce qu'ils défendent, accumulent tous les jours les paradoxes dans des phrases plus

ou moins habiles, et font fortune à ce métier. A force de considérer ce spectacle, j'ai appris à aimer passionnément ces polémistes fins, délicats, polis et convaincus pour lesquels une vérité a un prix incalculable, et les convenances un charme souverain. La vue de l'esclave abruti fait comprendre au jeune Lacédémonien l'horreur de l'ivresse; toutes les impertinences et toutes les brutalités que tant de journaux entassent dans leurs colonnes, laissent au cœur et à l'esprit un profond amour pour les consciences droites et les caractères qui se respectent

Rigault, par la nature même de son esprit si juste et si aimable, devait être aux premiers rangs de cette belle polémique, soucieuse de vérité, éprise du bien et du beau, et qui ne se sert que de nobles armes. « W ou s chérissons la modération et la justice, dit-il quelque part, et nous savons ce qu'il en coûte d'efforts pour n'être pas entraîné aux excès par les excès. » Il

sut résister toujours à ce genre de tentations, e* cependant il est incontestable que la violence amuse mieux la foule que la courtoisie : Rigault ne cherchait point ce succès puéril. Aussi lui fallut-il plus de temps qu'à un autre et l'hospitalité d'une feuille illustrée par l'esprit charmant de tant de grands écrivains, pour que son talent fût apprécié. 11 est à plaindre le critique artiste amené par le hasard dans un journal dévoué exclusivement à la politique : la finesse de son stvle n'est point goûtée par ceux qui dirigent l'entreprise; étourdis par le tintamarre de leurs discussions à grands fracas, ils n'ont pas le temps d'écouter la voix éloquente et douce qui parle, avec grâce, le langage de la vérité. Aussi l'artiste, quand il n'est pas assez célèbre encore pour s imposer en menaçant d'abandonner la feuille, est-il l'objet de vexations sans nombre ; on lui refuse la place nécessaire au développement de sa pensée, on s'étonne qu'il n'ait pas été plus

violent, on lui renvoie tel ou tel article, eu lui faisant sentir qu'il est inutile à coté des grands sonneurs de trompette qui occupent les premières colonnes. Rigault, dans le Journal de [Instruction publique et plus tard dans le Journal des Débats, n'eut pas ces ennuis à subir ; il avait affaire à des gens qui connaissent la valeur du style. Attique lui-même, il vivait parmi des attiques ; il s'adressait à des lecteurs amis des choses de l'esprit et qui lui savaient gré du soin qu'il apportait à penser avec justesse et à parler avec élégance. Il y obtint des succès qui, pour être moins bruyants que ceux de certains feuilletonistes étaient autrement flatteurs et durables, et il se trouva placé, en peu de temps, dans les rangs de ces critiques sobres, délicats, parfois éloquents et toujours sincères, qui forment l'opinion publique, accoutumée à estimer à la fois la noblesse de leur caractère et la force de leur talent. Je ne connais point de situation plus en-

viable dans les lettres que celle-là, et j'avoue humblement que je vois tous les jours combien, en dépit des plus persévérants efforts et des plus flatteuses sympathies, il est malaisé d'y parvenir. Rigault connaissait à merveille les choses dont il parlait, et comme son esprit était extrêmement juste, il se trouvait que ses jugements, bien motivés, dictés par la conscience et le goût, avaient une valeur sérieuse. La critique, ainsi comprise, c'était un enseignement pour le lecteur, et s'il v avait plus de critiques de ce mérite, l'esprit public, formé par eux, accueillerait moins volontiers les rapsodies des méchants auteurs et les mensonges des charlatans.

Rigault maintenait sa pensée dans le monde du vrai et du beau. Tout ce qui heurtait ce, double idéal était pénible à sa pensée comme une fausse note à un musicien, mais s'il ne laissait passer aucune grave erreur littéraire ou morale sans la noter d'un trait plus ou moins accentué, du moins,

pareil à ces amis de l'harmonie dont parle Platon, gardait-il, même dans le reproche, un ton d'indulgence et d'urbanité.

Même dans les discussions où, par suite soit de l'ardeur de la polémique, soit des tentations de l'esprit de parti, il est difficile d'oublier cette salutaire mesure , Rigault savait y demeurer fidèle. Aucun de ses adversaires n'a été blessé par lui, et cependant il ne leur a jamais dissimulé sa pensée, et n'a jamais diminué, par complaisance, la force d'impulsion de la vérité : il discutait franchement, combattait avec toutes ses armes, maniait avec une rare promptitude la plaisanterie et la logique, démontrait clairement sa thèse et raillait finement l'opinion contraire. La bonne compagnie, qui ne peut souffrir les allures violentes de certains athlètes forcenés et qui parfois s'en amuse un instant sans les estimer, considérait déjà en ce jeune homme, formé à l'école de M. de Sacy, de M. Saint-Marc Girardin , de

M. Villemain, un critique de son monde et qui la faisait profiter d'une érudition sûre et d'un esprit charmant sans l'effaroucher par une intolérance maladroite et des violences systématiques. Rigault n'avait pas de système : il acceptait volontiers tout ce qui lui semblait vrai, et le libéralisme de sa pensée littéraire ignorait les préjugés, les jalousies, les emportements qui ont perdu souvent le libéralisme politique. Peu lui importait d'où vînt une opinion pourvu qu'elle lui semblât juste, et ceux qui l'ont accusé d'être, comme ils disent, un universitaire, en attachant à ce mot l'idée d'un système exclusif en littérature, l'ont certainement mal compris. Rigault respectait, et avec raison, l'Université comme un grand corps voué à la noble étude des belles choses et à la transmission de la lumière dans le monde, mais il était loin d'être asservi à toutes ses maximes; il n'était ni classique, bien qu'il admirât infiniment les vieux

maîtres, ni romantique, bien qu'il comprît à merveille le mouvement littéraire de son siècle : il ne se renfermait dans aucun des camps rivaux et pas davantage dans le camp de l'Université. Tl était libre dans toutes ses opinions, et jamais talent n'a moins que lui porté la marque, l'étiquette d'une école, d'une coterie littéraire quelconque. Je ne vois dans ses œuvres qu'un grand bon sens servi par un esprit attique.

La série de ses articles recueillis et publiés par ses amis est d'une facile lecture. On le retrouve à chaque page avec son honnêteté parfaite, sa vraie science et son fin sourire. Ce ne sont pas là des travaux écrits pour un jour : les questions qu'il traite et les hommes qu'il juge ont une importance capitale dans l'histoire des lettres de notre temps. On peut lui appliquer ce qu'il dit lui-même si justement de M. de Sacy : « Ses articles sont moins des articles de journaux que des morceaux

classiques de critique qui reposent sur des

principes leur succès ne ressemble pas

à la popularité, encore moins à la vogue des écrits qui n'ont en vue que l'heure présente : il se compose de l'estime, de l'affection, et du respect des lecteurs les plus polis dans le public lettré. » C'était à ceux-là qu'il s'adressait et non à d'autres dans ces nombreux travaux sur tant e sujets divers • tantôt il nous parlait de Ménandre dont il devait goûter plus qu'un autre la grâce exquise, d'Horace qu'il lisait sans cesse non sans lui reprocher l'âcreté de certaines plaisanteries, de Montaigne, un de ses maîtres les plus chers, de Bussy- Rabutin, de Chapelle et Bachaumont, tantôt il raillait spirituellement les bizarres opinions sur le Dante dont un écrivain paradoxal voulait faire un hérétique, tantôt il étudiait les premiers essais du roman chrétien, les Clémentines ; ou bien il étudiait le terrible çénie de Lamennais « victime de la force aveugle mise au service

d'un faux principe ; » ailleurs il s'arrêtait un instant avec une ironie sans fiel devant les œuvres sonores de Baour-Lormian ; ailleurs encore il écrivait sur Balzac des pages énergiques où le grand romancier est étudié profondément, puis, passant du maître aux élèves, il signalait les qualités agréables de Charles de Bernard, et s'élevant à des considérations générales sur le genre lui-même, il se livrait à de piquantes réflexions sur le roman « qu'il voudrait, disait-il, voir en de meilleures mains. » 11 désirait avec son bon goût habituel, un peu rancunier de certains tableaux qui l'avaient choqué, il désirait « que la vie des écrivains qui peignent la vie fût régulière, que le monde où vont les écrivains qui décrivent le monde fût l'honnête et le vrai. »

Mais là où sa polémique est la plus fine et la plus sérieuse, c'est lorsqu'il se trouve en présence d'une exagération quelconque, soit à propos du système de l'abbé Gaume,

l'adversaire de l'antiquité dont il discute les propositions une à une avec un sentiment sérieux de ce que doit être l'enseignement public, soit à propos des violences de Y Univers qui « lorsqu'une idée fausse paraît, est là toujours en sentinelle pour lui prendre la main et l'aider à faire son chemin dans le monde. » Les écrivains de cette école, avec leur polémique haineuse, leurs phrases dévotes et acerbes, leur façon étrange d'asperger leurs adversaires avec un goupillon trempé dans du vinaigre , leurs romans scandaleux , étaient particulièrement antipathiques à cet esprit bienveillant, religieux avec douceur et moral par instinct et par principes. Il n'était pas moins contraire aux philosophes exclusifs : il les trouvait même plus dangereux encore : « le fanatisme religieux, disait-il, est le fléau de la religion; le fanatisme philosophique est le fléau de la philosophie. Je n'aime pas le premier, mais j'aime encore moins le se-

cond. » Voir lutter l'esprit philosophique contre l'esprit religieux était un de ses chagrins, et il exprimait ses inquiétudes dans son article sur le heau livre du prince Albert de Broglie, l'Eglise et V Empire romain., un des modèles de pensée à la fois chrétienne et savante : « Je déplore d'avance, écrivait Rigault avec une prévoyante sagesse, les infaillibles conséquences de cette guerre acharnée et impuissante, où la religion ne tuera pas la philosophie, où la philosophie ne tuera pas la religion, — ce sont deux adversaires immortels — et où la société recevra toutes les blessures. La seule consolation des esprits sages , c'est qu'en présence de pareils excès la philosophie modérée se prend d'une sympathie plus vive pour la religion raisonnable et que la religion raisonnable contracte plus volontiers alliance avec la philosophie modérée. i> C'était là le grand désir de Rigault , il consacrait ses plus courageux

efforts à l'accomplissement de ce vœu si sage et qui honore sa mémoire.

Il n'était pas cependant infaillible; — aucun juge ne saurait l'être ; et plusieurs fois il formule des opinions qu'on ne saurait accepter sans réserves. C'est ainsi qu'il parle de Y Homère de M. Ponsard avec une étrange sévérité; ce poëme n'en demeure pas moins une œuvre pleine de saveur antique, vraiment grecque et vraiment française. C'est ainsi encore qu'il présente à propos de la Maison de Penarvan , ce chef-d'œuvre de M. Jules Sandeau, diverses objections puériles.

Disons encore que si Rigault écrivait bien, avec beaucoup de correction et d'élégance, la force parfois lui manque : il n'a pas une couleur assez vive et un accent assez ému. C'est un écrivain d'énergie moyenne, moins éloquent que sage, plus spirituel que puissant. Par là il est inférieur aux maîtres de la critique moderne. Mais pour tout ce qui est de trait, de finesse, de

HIPPÛLYTE RIGAULT. 357

grâce, il est leur égal, et dans ses feuilletons de quinzaine écrits pour le Journal des Débats, il prodigue les détails malins, les allusions délicates, le badinage léger. On aime à voir cet écrivain qui connaissait à fond les plus austères objets d'étude, qui avait commencé par un ouvrage d'érudition, qui avait enseigné dans un cours public l'éloquence des Pères de l'Eglise, qui traitait d'ordinaire dans ses savants articles les questions de haute littérature, on aime à le voir se dérider avec une aussi malicieuse bonhomie, montrer qu'après tout, quand il lui plaît, il sait rire et amuser les gens. Il ne les amuse pas cependant sans les instruire : toujours il y a quelque vérité cachée sous les agréments de la forme, et Rigault est fidèle à la tradition de ces penseurs aimables qui donnent une leçon à nos vices, frondent nos préjugés et nos ridicules sans avoir l'air de rien enseigner, de rien critiquer, de rien prêcher surtout, mais

par la seule expression de leur langage, par la gracieuse élégance de leur raison et de leur esprit. A ce point de vue, ses articles sur les Jouets d'enfants, sur la Vie à la campagne, sur X Exposition des sauvages, son Voyage sur les quais de Paris où il parle si gaiment de cet amour des vieux volumes , « admirable passion qui est plus qu'un plaisir et qui est presque une vertu », ses Vœux d un petit propriétaire pour faire suite à ceux des conseils généraux , sont de véritables petits chefs-d'œuvre et peut-être pourraiton dire que, dans ce genre, qui a bien son prix sans qu'il faille rien surfaire, Rigault est demeuré inimitable. Il avait en effet pour y réussir tout ce qu'il fallait, mais cela seulement : il avait, au plushaut degré, la finesse et la variété d'esprit nécessaires, sans cet excédant de génie qui aurait brisé le cadre. Il était bien l'homme de cette causerie élégante et familière que ses qualités sérieuses rendaient féconde et

solide, et qui ne lui demandait, pour être parfaite, rien au delà de ce qu'il pouvait donner.

JJII

a mort est venue le prendre au milieu de ces travaux qui étaient à la fois un plaisir pour lui et pour ses lecteurs. Il faut regretter la perte de ces hommes laborieux et modestes qui, dans un temps de luxe et d'orgueil, protestaient, au nom du vrai bonheur et~par leur exemple, contre l'entraînement général, et , par des œuvres saines et sincères , contre les succès scandaleux. Rigault a rêvé le modus agri non /ta magnas de son cher Horace, il a rêvé la renommée d'un écrivain de talent et d'honneur. Il avait obtenu le premier et il savait le prix de cette médiocrité dans le travail

et dans la solitude; la seconde ne manquera point à sa mémoire. Il restera dans l'histoire littéraire de notre temps comme un ami du bien, du beau et du vrai, comme un défenseur des fortes études, comme l'adversaire de nombreux paradoxes, comme un esprit essentiellement sympathique à force d'être sensé et d'être honnête, enfin comme un chrétien, ce qui n'est pas donné à tous, j'entends comme un chrétien raisonnable, c'est-à-dire sachant ce que valent la charité , la mesure et les sereines vertus. S'il est vrai, comme je le crois, que les hommes recherchent les lectures qui sont le plus en harmonie avec leur caractère, ce que Rigault a dit en parlant de lui-même et d'un prêtre éminent dans le clergé français, peindrait à merveille les tendances de son esprit : « Si nous étions seuls, comme deux ermites au fond de quelque fraîche vallée, ce nous serait assez d'un rayon unique où viendraient se ranger saint Au-

HIPPOLYTE RIOAL'LT.

gustin, saint Thomas et Bossuet pour lui; pour moi Virgile, Horace, la Bruyère, la Fontaine, et l'Evangile pour tous les deux. »

iSTlP^ AI toujours admiré la misère \f$L et l'énergie de ceux qui débu- Jbj tent dans les lettres et dans les arts sans autres forces que leur talent et leurs espérances, et qui luttent sans faiblesse contre les difficultés de la vie, contre les découragements des heures laborieuses, contre un public indifférent aux œuvres inconnues. Il me semble qu'il est peu de batailles aussi glorieuses que celle-

• là : renoncer constamment et sans regret, souvent même avec joie, aux avantages que tant d'autres carrières prodiguent, vivre au-dessus des intérêts mesquins et des orgueils puérils dans les hautes régions de l'art, donner toute sa pensée aux contemplations austères, aux enthousiasmes passionnés, à l'étude pénible; accepter tous les travaux, toutes les privations, pour en venir à réaliser un jour l'idéal qu'on porte en soi , certainement c'est agir noblement, et de telles vies sont dignes d'être racontées, j'allais presque dire d'être chantées, car il y a du poëme dans cette vaillance et dans cette foi.

Malheureusement, à côté de ceux qui combattent pour ce qui est le plus saint au monde, le bien, le beau et le vrai, à coté de ces jeunes artistes qui façonnent laborieusement leur pensée pour lui donner la forme de leur rêve, il y a une multitude de médiocrités audacieuses et superbes qui affirment suivre la même voie;

HENRT MURGKR. 307

une tribu de soi-disant poètes, peintres ou sculpteurs, qui abritent sous ces noms leur fainéantise, leurs vices et leur impuissance. Barbouilleurs de toile ou de papier» gâcheurs de terre glaise ou de plâtre, qui n'ont jamais compris et même essayé de comprendre ce qu'une œuvre grande et forte coûte à un homme de temps et de travail, qui vivent dans une misère honteuse cette fois, puisqu'elle n'est point la noble conséquence d'études improductives et de tâtonnements passionnés, mais le châtiment de leur paresse, de leur incurie et de leurs débauches. Ce sont eux qui, n'ayant jamais produit une idée sous une forme possible, se plaignent avec une amertume haineuse de leur obscurité et de leur détresse, se consolent dans les bouges et les estaminets de leur incapacité morale et de leur insurmontable lâcheté, et prennent en haine tous ceux qui, par le talent et le travail, sont parvenus à la gloire et à la fortune. C'est dans les rangs de ces hommes,

de ces bohèmes, — comme on les nomme actuellement dans le monde avec un juste dédain, — c'est dans leurs rangs que se recrutent les envieux et les calomniateurs des grandes renommées, et ces impudents coquins dont la rage contre la société, contre le génie, contre tout principe honnête ou sacré, se distille au fond de quelque taverne fumeuse, entre deux gorgées d'absinthe. Interrogez-les; demandez-leur ce qu'ils ont fait, par quelles études approfondies ils ont acquis le droit de discuter les hommes ou les idées, ils ne pourront vous répondre que par des déclamations creuses sur les malheurs des temps et l'injustice de leurs contemporains; si vous leur citez tels ou tels qui sont arrivés cependant à surgir hors de la foule, ils vous parleront de chances heureuses ou d'intrigues, et ils essayeront de rabaisser celui que vous aurez vanté; essayez de connaître ce qu'il y a au fond de leur esprit et de leur âme, vous apercevrez sans surprise une complète ab-

sence de principes d art ou de morale ; vous trouverez sur leurs lèvres le stupide sourire de l'incrédulité ignare ou les blasphèmes de l'impiété furieuse; et si vous descendez dans les ténèbres de leur vie, vous verrez à travers quelles fanges et quelles impuretés ils ont effrontément traîné leur jeunesse. Ils se sont mêlés cependant à ces courageux lutteurs dont j'ai parlé tout à l'heure; ils ont même prétendu à l'insigne honneur de passer pour leurs émules, de souffrir comme eux pour une noble cause, d'être appelés au même avenir; mais loin de recueillir auprès deux quelque science, quelque foi ou quelque courage, ils les ont parfois détournés pour un temps de leur chemin, et si un jeune homme doué d'un talent réel et d'une vocation vraie, les écoute longuement et s'attarde dans leur vie, lui-même bientôt se dégrade et s'abrutit; sa volonté s'énerve, sa pensée s'abaisse, il devient pareil à ses détestables précepteurs qui, non contents

de s'être perdus eux-mêmes, ont le malheur d'en perdre d'autres et entraînent les faibles dans l'abîme. De tels êtres sont le fléau des débutants sérieux; ils sont l'épouvantail des pères de famille qui, à l'heure où leurs fils songent à aborder la carrière des lettres ou celle des arts, redoutent de les voir s'enrôler parmi les bohèmes, et confondent volontiers ces fainéants nuisibles avec cette noble jeunesse qui travaille dans l'ombre et qui sera l'honneur de l'avenir. Peut-être aussi faut-il accuser de cette confusion les œuvres mal comprises sans doute, mais dont en vérité le vrai sens est difficile à saisir, du remarquable écrivain dont je voudrais essayer de déterminer en peu de mots le mérite, Henri Mùrger.

l était né dans les rangs les plus obscurs de la société. Sans protecteurs, sans fortune, médiocrement instruit, il se trouva qu'il avait de l'imagination, de l'esprit, et, ce qui est plus rare, du style. Une véritable vocation l'entraînait à écrire , et tout le monde sait combien ce rude métier des lettres rapporte peu d'argent, même à ceux qui sont sortis de l'obscurité. Si l'on en excepte les auteurs dramatiques à succès et quelques romanciers de feuilleton, il est incontestable que la grande majorité des écrivains, s'ils n'ont point d'autres ressources, gagnent à peine de quoi vivre modestement dans un quatrième étage.

C'est là un fait : la littérature est peu demandée; la production est très-supérieure à la consommation : de là une concurrence qui réduit à bien peu de chose la valeur vénale des œuvres d'art. Un critique, fûtil habile et connu, obtient à grand'peine ane petite place dans un journal quotidien dont les directeurs, même les plus bienveillants, trouvent toujours moyen de lui faire comprendre qu'il est un peu dans la situation de la cinquième roue à un carrosse. Dans les revues, l'espace est nécessairement limité; un article exige de longs travaux, et, au bout de l'année, quelques articles écrits avec beaucoup de peine et après de nombreuses recherches, ne produisent qu'un revenu insignifiant. Je parle ici des conditions de la vie pour les écrivains arrivés; il est clair que pour les inconnus elles sont infiniment plus dures; on ne peut pas s'imaginer, si l'on n'a passé par cette rude école, avec quel dédain est généralement accueilli

HENRI MURGKR. 373

un auteur qui n'a pas un nom, avec quelle ironie son manuscrit est généralement refusé. Par bonheur, les débutants ont des illusions qui leur donnent du courage : sinon, beaucoup de ceux qui, une fois entrés dans l'arène, en acceptent les périls, n'oseraient pas y descendre, et l'art perdrait de vigoureux champions. Miirger connut-il ou non tout ce qu'il aurait à souffrir? C'est ce que j'ignore ; je sais seulement qu'il fut au nombre de ces croyants énergiques dont la foi en l'art est inébranlable, et qu'il eut à subir non-seulement ces déceptions de l'amour-propre dont nul n'est exempt, mais encore les épreuves de la plus poignante misère.

11 vécut d'expédients au jour le jour, confiant dans le lendemain, au fond d'une mansarde, ignorant souvent comment il pourrait dîner; il vécut de cette vie bizarre faite de rêveries vers les choses de l'art et d'inquiétudes pour les choses matérielles. Il avait des amis nombreux, misé-

rables comme lui, et, comme lui, pour la plupart, préoccupés d'un avenir difficile; mais, dans celte petite société, des bohèmes s'étaient glissés : ce fut le malheur du pauvre Mûrger; son talent était trop robuste pour être anéanti; son jour d'éclosion définitive fut toutefois retardé par le contact de ces artistes d'estaminet. Il faut qu'il y ait eu en ce jeune homme une admirable force d'âme en même temps qu'une rare vigueur intellectuelle pour qu'il ait conservé, après avoir passé par cette existence malsaine, le sentiment du beau et l'amour du bien. Il ne manque pas d'esprits faux qui exaltent, de loin, pour la jeunesse, l'épreuve qu'ils appellent, dans un langage plus que familier, « la vache enragée. » Eh bien, on ne peut trop se lasser de le dire, en dépit de la gaieté dont se parent les malheureux qui en mangent, gaieté affectée toujours quand elle n'est pas vineuse, il n'v a rien de plus funeste à la pensée et ta l'âme que ce temps où les

implacables nécessités de la vie les absorbent. Les souffrances de la misère moderne n'ont rien de poétique : la pauvreté, soit! la médiocrité, à merveille! L'homme se retrempe lorsqu'il se prive volontairement des joies d'un luxe énervant; mais cette chasse haletante après un repas ou un vêtement, ces heures passées à grelotter dans une mansarde infecte, inspirent bien vite à la conscience l'art des subterfuges, jettent dans le cœur la semence des jalousies et font naître dans l'esprit les plus monstrueux paradoxes. Cette vie peut paraître supportable de loin, et l'on envisage en riant ce grenier où, selon Béranger, « on est bien à vingt ans. » Mais, de près et lorsqu'on étudie les péripéties de ces existences aventureuses, les dettes accumulées, les plaisirs à vil prix, les camaraderies fatales qui s'ensuivent, les étranges ressources que les victimes de ces situations doivent invoquer, l'effronterie qui devient leur arme et les débauches fangeuses qui

deviennent leurs consolations, il faut bien reconnaître que c'est là une école d'immoralité et d'audace, qu'il faut, plaindre ceux qui en sont réduits à ces nécessités terribles, et que presque toujours la délicatesse, l'honnêteté, le talent, le bon sens, les croyances, restent sur le champ de bataille.

Mùrger eut le mérite d'être du petit nombre qui se tire de cette vase sans y laisser par trop de soi-même. Les sentiments élevés et forts, le désintéressement, la raison, l'honneur, l'intelligence étaient trop sûrs en lui pour y sombrer dans les abîmes ; mais je le dirai avec tout le respect qui est du à une tombe, il ne fut pas tout ce qu'il aurait pu être. Il a gaspillé ses plus belles heures dans les plaisirs qui l'ont si profondément dégoûté plus tard; cette vie désordonnée avait affaibli en lui le sens moral et la justesse de l'esprit. Il s'était accoutumé à considérer comme d'aimables et spirituelles fredaines d'étranges dérégie-

ments : il en vint à poétiser dans sa pensée des vices dont le sens commun le plus vulgaire devait lui signaler les erreurs et les périls ; il en parla avec la légèreté et même le cynisme le plus incroyable chez un homme dont les idées étaient parfois si hautes et si pures ; il orna des couleurs de sa fantaisie brillante un monde, des gens et des principes que la pitié du penseur sauve à peine de son mépris; il représenta cqmme charmants et sympathiques ces bohèmes de bas étage, ces filles perdues, ces existences irrégulières, désœuvrées, qui sont la plaie de la littérature et des arts. Il y trouva, j'en conviens, le sujet de deux livres heureux qui ont fondé sa renommée, la Vie de Bohême et le Pays latin, esquisses ingénieuses de mœurs trop réelles, dont il eut le tort de dissimuler les hontes, et il se trouva avoir écrit une œuvre vraie dans le détail, mais fausse dans le sentiment. J'apprécie comme tout le monde la verve de ces récits, les caractères d'étu-

(liants, d'artiste et de grisettes vigoureusement dessinés; l'intérêt soutenu, surtout dans les scènes où il est question d'embarras d'argent ; l'émotion souvent habilement surexcitée; mais je regrette, aussi bien au point de vue de l'art qu'au point de vue moral, que, dans ces tableaux brillants, il ait négligé les ombres.

Ah ! je sais bien tout ce que l'on peut dire : que toutes ces imprévoyances sont le charme de la jeunesse, que ces amours légers, ces fantaisies d'une heure, ces distractions insoucieuses du lendemain , ces tours de comédie pour tromper un créancier, ces dépenses puériles et vaines seyent bien à cet âge où la vie n'a pas encore créé de grands devoirs et où l'étourderie sert encore d'excuse à bien des fautes. J'admets qu'il y a quelque vérité dans ce système, qu'il faut savoir faire, comme on dit, la part du feu, et que beaucoup d'indulgence peut être mise au service de ceux dont la réflexion n'a pas affermi l'âme ;

mais de l'indulgence, et rien que cela. Dépasser cette limite, au nom de je ne sais quelle poésie fausse et quelle grâce factice, poser sur un piédestal de tels héros et surtout de telles héroïnes, entourer d'une auréole le front de pécheresses dont il faut plaindre la destinée sans doute, mais non pas admirer les vices, évidemment c'est se plaire dans le paradoxe et chercher le succès dans le scandale. Je dirai plus : c'est méconnaître ce que peut, ce que doit être la jeunesse et ce qui est en elle de noble et de grand. Pour moi, je l'estime plus haut, et je veux le dire pendant que je suis encore dans ses rangs et que je ne saurais être suspect de la dénigrer par envie ou de ne plus me souvenir de ses élans, je l'estime plus haut que ceux dont les flatteries dangereuses recherchent sa sympathie en exaltant même ses erreurs.

A l'heure où nous sommes, en cet instant où la société a besoin de toutes les forces et fait appel à toutes les puissances, ce

n'est point par de tels enfantillages que la jeunesse doit se révéler. Il y a de grandes œuvres à accomplir et de nobles entreprises à tenter : pour le nouveau inonde qui va naître, ce n'est pas trop de tous les efforts, et il faut se préparer à la vie sérieuse et militante par de robustes vertus. Dès lors ces imprévoyances, qui font sourire les moralistes faciles, sont de véritables fautes ; dès lors il n'est plus permis de perdre son temps et d'engourdir sa conscience dans ces amours légers et dans ces fantaisies ; il n'est plus permis, comme au temps de Scapin et de Valère, de se moquer d'une dette, car toute dette est considérée comme sacrée, puisqu'elle engage l'honneur; si la vie n'a pas exigé encore de douloureux sacrifices , du moins est-il nécessaire de conserver ses ressources intactes pour le jour de l'épreuve et pour les efforts de la lutte. C'est par là que la jeunesse est grande; c'est le fonds où elle devra puiser plus tard ; et lorsqu'il se trouve des

hommes qui faiblissent dans les périls, et qui oublient les saints devoirs, n'en doutons pas, c'est qu'ils ont follement prodigué autrefois le précieux trésor de leur jeunesse. Je blâme donc ouvertement Henri Mùrger d'avoir cherché à donner du charme à ces folies qui détournent de leur voie beaucoup d'âmes honnêtes, et s'il y a des gens qui m'accusent de dédaigner la gaieté française, je leur répondrai qu'autant j'aime la gaieté charmante des natures sereines, qu'autant j'aime à voir le sourire errer sur les lèvres des sages, autant je fais peu de cas de ces joies bruyantes et scandaleuses qui détournent l'esprit des fortes études et le cœur des affections sacrées. Mûrger s'est donc trompé dans ses premiers livres ; il ne s'était fait de la jeunesse une idée ni assez belle ni assez pure; du moins a-t-il eu l'honneur de revenir sur ses pas; dans ses derniers ouvrages les Vacances de Garni Lie et tes Buveurs d'eau, s'il est vrai qu'on retrouve encore

la trace de ses anciennes erreurs, que l'idée morale ne soit pas suffisamment dégagée, du moins prétend-il, bien tard il est vrai, établir une ligme de démarcation arrêtée entre la jeunesse sérieuse et les fainéants de la bohème. Dans les Vacances de Camille, il raconte les ennuis et les douleurs que doit subir un jeune homme pour en venir à rompre avec une séduisante maîtresse; et il y a là presque une leçon morale, quoiqu'elle soit atténuée dans plus d'une scène et plus d'une réflexion; mais enfin le fait subsiste dans toute sa force, et il est suffisamment clair. D'ailleurs il faut savoir gré au romancier d'avoir quitté un instant l'éternel récit des amours sans lendemain, d avoir considéré sérieusement la valeur des fautes, et d'avoir fait planer sur cette composition, séduisante par les détails et par le style, l'austère sentiment des devoirs que nos folies elles-mêmes nous imposent. En définitive, si l'on plaint Camille abandonnée, on comprend l'amant

qui l'abandonne, et si, faute d'intelligence ou faute de cœur, il rend cette séparation trop brusque et mérite le blâme, l'auteur l'approuve, au fond, de rentrer dans la voie droite, et ne l'accuse que d'y rentrer mal, ce qui est en effet toujours un tort. Dans les Buveurs d'eau, ce sont bien incontestablement les travailleurs, les passionnés et intrépides champions de l'art qu'il a voulu peindre; il n'y a plus à s'y méprendre : le titre même révèle l'idée du romancier. Les premiers héros étaient loin de mériter cette épithète; ils n'avaient point les vertus ascétiques des vrais lutteurs ; cette société sévère de jeunes hommes laborieux et fiers, épris d'un art qui exige tout leur temps et tout leur courage, est complètement sympathique et touchante. Voilà une misère qui m'émeut, parce qu'elle est noble et noblement supportée, parce qu'elle évite toutes les fanges, ignore le cynisme de la bohème, repousse tout ce qui la détourne de son

idéal. J'aime et j'honore ces jeunes gens, peintres et poètes, qui mettent en commun le peu d'argent que leur labeur peut obtenir , qui ménagent leurs ressources pour sauver la dignité et l'indépendance de leur travail, qui ont donné pour base à leur société, le mérite et le courage, et qui repoussent loin d'eux, comme de faux frères, ceux qui sont tourmentés par une ambition vénale. Il était digne de Mùrger et de son heureux talent de style, il était digne de son esprit si loyal au fond et si raisonnable, dans le bon sens du mot, d'en arriver à cette conclusion. La dernière de ses nouvelles, Lazare, retombe malheureusement un peu dans les notes primitives de son talent et rappelle encore cette sempiternelle histoire des séparations après des amours légères, mais les deux premières, Francis Bernier et Hélène, surtout la seconde, sont des chefs d'œuvre de grâce, de goût et d'esprit. Sans parler des scènes charmantes de Francis Bernier, parmi les-

quelles nous n'oublierons pas toutefois celle du grand médecin, enlevé presque malgré lui et sa mauvaise humeur, par le jeune artiste qui l'amène au chevet du lit de sa mère blessée , il faut signaler Hélène comme le plus remarquable écrit d'Henri Mùrger; le récit de ce voyage au Havre, de l'amour naissant du jeune buveur d'eau, le dénoûment profondément chaste et touchant de cette passion qui ne pouvait être poursuivie sans une faute ou légitimée sans délire, le type exquis delà jeune fille, les scènes gaies lour à tour et mélancoliques, voilà vraiment de belles pages qui, pour n'être pas familières au talent, au genre particulier d'Henri Mùrger, n'en avaient peut-être que plus de puissance et de saveur. Il s'y est montré habile à décrire des personnages originaux, à dépeindre des sites pittoresques, à intéresser par l'émotion et par l'esprit. Cette nouvelle que tout le monde peut lire est un honneur pour sa mémoire.

386 LES JELJNES OMBRES.

Il en était arrivé évidemment à réagir sur lui-même. Dans les Vacances de Camille, il signalait son dégoût pour les mœurs d'un certain monde, et le signalait avec une âpre ironie : « Ces hommes, ditil, non sans une sorte de rancune atlique, parlaient tout haut et couramment une langue ignoble empruntée au vocabulaire des laquais et des pitres ; les femmes qui, en les écoutant, jouaient de l'éventail et respiraient les parfums de leurs bouquets, leur répondaient familièrement dans cette langue du ruisseau qui leur revenait aux lèvres avec la douceur de l'idiome natal » Ne sent-on pas là un accent d'indignation réelle et un sentiment sincère de cette pudeur de la parole qui est, sauf hypocrisie, la forme visible de la pudeur de l'âme? Dans les Buveurs d eau, il sépare nettement ceux qui acceptent la vie d'artiste « par désœuvrement ou par vanité, » de ceux qui ne reculent ni devant les salutaires lenteurs de l'étude, ni devant

les épreuves qu'elle impose; et il stigmatise énergiquement « cette classe de parasites qui ont rendu le titre d'artiste si banal et si peu respecté en s'en emparant, les uns pour couvrir leur désœuvrement, les autres leur incapacité. » Rien de plus clair et de plus décisif; c'était peut-être s'y prendre un peu tard pour reconnaître son erreur primitive , après ta Vie de Bohème et Le Pays latin, mais c'était la reconnaître avec esprit, et il faut toujours savoir gré de tant de franchise aux éminents esprits qui se sont égarés.

t d'ailleurs, combien il en avait rf^S souffert1 avec quelle douleur il E avait vu tomber en lui plus dune noble crovance et plus d'un austère enthousiasme ! avec quel désespoir il s'apercevait que, dans cette vie de désordre et de misère, tant de sentiments élevés s'étaient abaissés en son cœur, tant d'élans s'étaient affaiblis! 11 ne l'a pas confiée, cette peine intime et profonde, il ne l'a pas confiée à un roman ; à peine si l'on en aperçoit quelques traces, çà et là, dans ses dernières œuvres. C'était par la poésie qu il en voulait exprimer les angoisses ; mais cette poésie il la gardait secrète. Elle n'a été publiée qu'après sa mort, et rien ne représente mieux sa vie.

Les Nuits d'hiver, tel est le titre du livre où s'est peint admirablement Mùrger dans ce qu'il avait de grand et de petit, de faible et de fort. Amours faciles et passé fam geux, touchante passion pour l'art sacré, misanthropie arrière et gaieté factice, scepticisme inquiet, souvent effrayé ; aspirations vagues vers la foi, le bien, le repos: rires navrants, larmes refoulées, toutes les misères de son cœur et toutes les richesses de son esprit, se pressent, se mêlent, se heurtent dans un désordre où l'on voit étinceler des pensées hardies, des strophes ardentes. Etrange livre, qui raconte une vie bizarre et une âme tourmentée ! Celui-là seul pouvait l'écrire qui, par une prédestination fatale, avait été condamné à vivre en présence des plus tristes scènes et au contact des plus dures réalités. Mais quoi ! il y avait chez ce poëte une force intime qui résistait ; alors même qu'elle semblait vaincue, alors même que la débauche prétendait engourdir son énergie,

alors même que tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, paraissait l'entraîner aux abîmes, il se faisait en lui une réaction désespérée; alors, et c'était là sa grandeur que les Nuits d hiver nous ont révélée, il se prenait à maudire les erreurs qu'il avait aimées, et les dégradations qu'il avait subies. Il repoussait avec dégoût, avec un fier sentiment de sa dignité d'homme et de l'immortelle énergie de l'âme, les passions dont il avait été la victime. Sous l'impression de ce mépris et de cette colère, il écrivait ces pièces de vers si sombres, la Courtisane et la Ballade du désespéré: il accueillait la pensée de la mort avec une joie sinistre :

Entre, je suis las de la vie, Qui pour moi n'a plus d'avenir ; J'avais depuis longtemps l'envie, Non le courage de mourir.

Je t'attendais, je veux te suivre, Où tu m'emmèneras, j'irai; Mais laisse mou pauvre chien vivre, Pour que je puisse être pleuré.

Ce n'est pas sans avoir beaucoup souffert qu'on arrive à exprimer de pareils dédains. C'était encore dans un accès d'indignation contre cette vie bruyante, agitée, frénétique des âmes que la débauche et l'impiété ont perdues, qu'il traçait ce poëme intitulé : le Testament, son chefd'œuvre, et certainement l'un des plus saisissants tableaux de la littérature contemporaine ; dans ce style à la fois grotesque et sévère, on sent une suprême lassitude et une ironie aiguë. Un homme usé par l'orgie va mourir et, avec un sourire cynique, lègue tous ses biens à sa maîtresse, la femme au cœur de boue et dont les yeux ignorent les larmes :

Vous lui direz ma mort et que c'est samedi

Qu'on doitme mettreen terre, onze heures pour midi;

Mais si dans sa claire prunelle Une larme tremblait, rien qu'une seulement, Vous pouvez déchirer en deux le testament :

Alors ce ne serait pas elle !

Que lui importent en effet les pleurs ?

392 LES JEUISES OMBRES.

Ce qu'il veut, c'est jeter un dernier défi à ce inonde, une dernière raillerie à la fortune aveugle, coopérer à ce hideux accouplement de la richesse et du vice, dresser, en la montrant du doigt avec un rire désespéré, la statue de la débauche, l'œil menaçant, le front levé, debout sur un piédestal d'or. Désabusé, lassé de tout, parvenu au dernier degré du scepticisme, il prétend insulter les faux dieux qui l'ont perdu, et se venger d'eux par un blasphème.

Rien de terrible et de navrant comme ce poëme ; heureusement le poëte n'était pas descendu jusqu'en ces profondeurs où il plonge ce testateur impie : mais il avait vu d'assez près cet abîme pour qu'il en soit resté dans sa pensée une terreur et sur sa chair un frisson. Il y a du vertige dans son esprit lorsqu'il chante ces strophes lugubres. Il n'a point fini toutefois comme son héros : il ne s'est pas écrié à l'heure de

la mort et quand on lui proposait un prêtre :

Réponds-lui que j'ai lu Voltaire!

C'est que s'il connaissait les violences de la pensée, il connaissait aussi les ressources divines qui relèvent l'homme et le consolent. Il aimait au fond les inspirations douces, il s'est plu bien des fois à se reposer de tant de spectacles douloureux dans la contemplation de quelque amour simple et tendre, de quelque âme chaste, de quelque paysage plein de soleil et d^ombre. C'est l'honneur de sa lyre et de son cœur. Il chante alors les E migrants, la Cousine Angèle, Ma mie Annette, le Dimanche, courtes stations dans ce monde si beau, si cher à ceux mêmes qui ne le comprennent qu'à demi, le monde des choses pures; rares distractions de ce poëte qui était né pour elles peut-être, et que la vie en a détourné; rêveries vagues qui ressemblent chez Mùrger à je ne sais quel

désir inachevé d'une patrie qu'il ignore; douces mélodies qui semblent pleurer un mystérieux exil.

Il connaissait, du reste, le prix des consolations de la muse, et il disait en beaux vers tout ce qu'il lui avait dû de joie et d'oubli; dans la pièce de vers intitulée : Antithèse, c'est lui-même qu'il représente travaillant avec courage à la lueur de sa lampe; c'est lui-même, ou plutôt c'est l'idéal du jeune artiste laborieux dans sa misère, celui qu'il a confondu plus d'une fois avec le bohème , comme le frelon avec l'abeille, mais dont l'image radieuse hantait sa pensée émue : il a froid dans sa mansarde, mais la poésie auguste lui sourit :

C'est un asile pauvre, une retraite austère Où s'est clos, dans l'étude, un hôte solitaire.

Grand Dieu! comme cet hôte est loin des flâneurs du Pays latin, des amoureux de Musette et de Mimi. Il passe ses nuits

au travail, il ignore les parfums violents de l'estaminet et les fredons joyeux des bals publics.

Pour se mettre à son œuvre, il se relève, allume Sur sa table boiteuse une lampe qui fume Et qui veille avec lui !

Voilà bien la misère en effet, mais la misère sainte. 11 gèle au dehors,

L'étoile a des frissons dans la sphère divine,

mais la pensée du poêle est ailleurs: il écoute les vo:x intérieures, il s'abandonne aux contemplations sacrées :

Toute sa pauvreté Comme un palais féerique à ses yeux s'illumine, Car cet hôte est l'amant d'une muse divine

Qui chante à son côté.

Ainsi Mûrger était épris de ces belles choses, et ce sentiment rachète bien des erreurs. Il a eu le tort de mettre à la mode de pitoyables héroïnes qui ont régné trop longtemps dans le roman et sur la scène;

mais il a été tourmenté par plus d'une inquiétude, et il a pleuré sur ses ruines :

Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux, Mon cœur s'est en éclats brisé comme du verre

Il a été saisi comme par un secret remords en songeant à ce que deviennent ces pauvres filles si gaiement séduites, si gaiement oubliées, âmes dont répondront ceux qui les ont perdues :

Jusque vers sa quinzième année, Heureuse, elle vécut ainsi.

Qui donc peut l'avoir entraînée Dans le cbemin où la voici ?

Hélas! ne nous le demandons pas :

nous serions forcés d'accuser peut-être les héros du poète. Passons, et donnons-lui le bénéfice de l'indulgence à la faveur de notre sympathie pour son talent, et accueillons vite comme excuse l'irréflexion de la jeunesse.

Gardons-nous cependant de surfaire ses

poésies. Elles sont charmantes, il est vrai, mais il ne faut pas se faire illusion. La forme lyrique trahit souvent les efforts de cette rare intelligence. C'est par le sentiment surtout que plusieurs d entre ses pièces de vers sont dignes d'être admirées. Des enthousiastes un peu maladroits l'ont comparé à Musset. S'il s'en rapproche, il est vrai, quelquefois, par certaines formes de l'ironie, il est loin d'atteindre à cette sûreté de style, et surtout à l'élévation de l'auteur de Rolla et de l'Espoir en Dieu. N'exagérons pas la valeur de ce talent, qui a son mérite; ce serait lui faire tort que de lui assigner aujourd'hui une place d'où l'avenir le ferait descendre. Si je cherchais une figure que rappelle l'auteur des Nuits d'hiver, je remonterais bien haut dans notre histoire littéraire; là, en plein quinzième siècle, je rencontrerais un poète épris d'art comme Mùrger, comme lui entraîné vers les régions souterraines, mais aspirant aux idéales, rêvant le bien

au sein du mal, le eiel dans les ruelles sombres de ce vieux Pays latin que Mûrger a célèbre, sceptique et croyant à ses heures, lVscholier, le basochien, le bohème du moyen âge, j'ai nommé François Villon.

AJL

^ --^Ifil

g a vie apporte avec elle de grands enseignements. C'est par là qu'il est bon et qu'il est utile de vivre.

Ils sont à plaindre ceux qui, après les fautes de la jeunesse, n'ont point assez vécu pour entendre cette voix imposante, ces leçons austères de la conscience éclairée par les choses et de la raison instruite par le spectacle humain. Mûrger touchait à l'âge où, devant la pensée de l'homme, ce qu'il a dédaigné autrefois devient souvent l'objet de son culte, où ce qu'il a adoré n'éveille plus en lui qu'un mépris souverain. L'heure où tout reprend sa place, où les saintes images du bien et du vrai, parfois obscurcies par les passions, reparaissent entourées

de leur splendeur dans les âmes qui, parmi leurs égarements, sont demeurées fidèles, cette heure féconde entre toutes allait sonner pour lui. Que de vérités il eût aperçues! que de paradoxes il eût repoussés dans leur néant! De combien d'erreurs l'expérience lui eût démontré le péril ! La mort vint plus vite dans son âme que ces bienfaisantes clartés. Il n'avait pas encore appris les vertus sévères, mais sa pensée y inclinait. Il expira pauvre commeilavaitvécu, surpris à Fontainebleau, dans sa retraite aimée, par l'instant redoutable et inattendu. Les veilles, les travaux, les plaisirs, les douleurs de cette vie de bohème qu'il avait chantée, avaient épuisé ses forces; il était victime de la fausse divinité qui avait séduit sa jeunesse. Du moins, au dernier moment, voulut-il mourir en sage, c'est-à-dire en chrétien. Il appela auprès de lui les secours de cette religion consolatrice qui n'est autre chose, après tout, quoi qu'en disent les sceptiques et les per-

vers, que le sens commun sublime et la simple raison enseignée par Dieu. « Il avait lu Voltaire, comme l'écrivait, peu de jours après sa mort, M. Arsène Houssaye; mais il avait lu aussi l'Evangile. » Son convoi fut suivi par une telle foule, tant de célébrités escortaient ce char funèbre, qu'une femme du peuple s'écria, dans son iangage familier : « C'est l'enterrement d'un millionnaire! » C'était quelque chose de plus triste et aussi de plus grand : c'était la dépouille mortelle d'un homme qui avait bien souffert de plus d'une erreur du siècle, qui avait été travaillé par bien des doutes, qui avait subi ces maladies de la société contemporaine, l'insouciance, la colère et l'ironie, qui avait réagi contre elles, avait fini par la prière, et avait eu la gloire si rare d'écrire quelques belles pages destinées à lui survivre.

PAUL DE MOLENES

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PAUL DE MOLENES

'avats lu presque tous les livres, de Paul de Molènes, lorsqu'il me fut donné de le connaître.

La première fois que je le vis, c'était à Fontainebleau, où son régiment tenait garnison; la dernière fois, c'était à Paris, à l'exposition de peinture, au palais de l'Industrie. A Fontainebleau, je compris et j'aimai le soldat; à Paris, je compris et j'aimai l'écrivain. Paul de Molènes réunis-

sait complètement en sa personne les caractères de ces deux classes d'hommes; il avait à la fois l'amour de l'action et de la rêverie. 11 avait donné sa vie à ces deux passions, et, s'il en a connu d'autres, extrêmement vives et sincères, il les avait mêlées à celles-là de manière à les y confondre ; il s'était formé de cette double nature une personnalité singulière qui saisissait au premier coup d'œil ; sa pensée littéraire avait une sorte de grâce chevaleresque, et son épée un caractère mystique. Le poète donnait au soldat le charme de son imagination mélancolique et passionnée; le soldat donnait au poète les élans de sa nature ardente et de sa martiale énergie ; de là un type complètement original et un talent bizarre où l'on sentait passer un souffle d'héroïsme à travers les caprices de la fantaisie. Paul de Molènes n'a jamais fait de vers, et il mérite cependant qu'on vante la poésie de ses œuvres, de ces récits charmants, où la pensée des poèmes épiques

resplendit en plus d'un passage, où les tendances delà passion sont excessives, où tout parle, en même temps que d'amours violents et mystérieux, des ardentes joies de la guerre, des suprêmes abnégations, de la noble gaieté du soldat sous la tente, des enthousiasmes aux heures du péril, et de la majesté de la mort sur le champ de bataille. Toute la poésie de la vie militaire était apparue à ce jeune et vaillant esprit, qui s'était enflammé d'amour pour le danger, pour le sacrifice, pour la lutte, et qui en parlait avec une vraie ferveur religieuse, avec un étrange sentiment chrétien, comme un apologiste d'autrefois eût exalté les néophytes qui mouraient pour leur Dieu.

Quand on le voyait, on n'éprouvait pas ce désenchantement que la présence de certains écrivains laisse trop souvent chez ceux qui ne connaissent d'eux que leurs œuvres : il semblait au contraire répondre parfaitement à l'idée qu'on s'était faite de sa double nature de soldat et de rêveur. 11

était grand, mince, élancé, comme il convient pour un homme d'action. Sa figure, très-noble et très-belle, était vaguement éclairée par des yeux où tout le monde pouvait saisir une expression infiniment affable et séduisante, mais où ceux <|ui pénétraient plus avant surprenaient, par instants, et quand nulle émotion vive n'v allumait d'éclairs, une sorte de mélancolie voilée et de singulière profondeur. Ils révélaient, par leur grâce incertaine, par la transparence mobile des ombres qui en tempéraient 1 éclat, par je ne sais quoi de distrait et d'errant, une préoccupation fréquente des choses invisibles; on voyait qu'ils aimaient à se perdre vers des horizons inconnus et à contempler un idéal.

Mais ils s'animaient soudain lorsqu'il fallait agir, et dans ce regard de poète pensif, la flamme de la vie resplendissait avec une remarquable intensité. De grandes moustaches et une impériale d'un brun trèsclair donnaient à sa physionomie un carac-

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tère martial et vraiment énergique. On reconnaissait en lui sur-le-champ un officier brave entre tous, prêt à tous les dévouements, décidé avec une exaltation joyeuse à subir les plus dures épreuves de la guerre comme un devoir, mais aussi comme une loi divine et supérieure aux hommes qui passent; on devinait en même temps un bizarre penseur, pour qui la guerre avait l'attrait d'une extase de l'intelligence, d'une passion du cœur, d'une affirmation de la foi ; il était soldat comme on est prêtre, avec l'intime sentiment d'une mission et la sérénité du juste qui l'accomplit. Tout prenait pour lui, dans la vie des camps, un caractère sacré, et dans le choc des armées, son imagination apercevait, si j'ose le dire, une foudroyante grandeur mystique. Courage, rêverie, passion, toutes les belles ardeurs des âmes généreuses, toutes les attrayantes fantaisies d'un esprit d'élite étaient visibles sur ce visage mâle et charmant. On se trouvait pris d'une sym-

pathie subite pour cette nature fine, exquise , aristocratique et nerveuse , où s'accusait , à côté de tant de fières et vigoureuses puissances, une sorte de délicatesse féminine et de légèreté mondaine. C'était là un être multiple, animé tour à tour par une gaieté militaire et superficielle, par des élans passionnés, par une mélancolie souriante, par un sentiment profond de ce je ne sais quoi de divin répandu en toutes choses et qu'il vovait vivre dans les âmes où ravonne l'amour, et dans la guerre où brille l'épée. Ces heures enivrantes où toute la vie se donne avec un baiser et un sourire, et ces autres heures terribles où elle se joue au milieu de la fumée lumineuse des canons, résumaient pour lui les joies suprêmes de ce monde. L'amour était le dieu de son cœur et le Jéhovah biblique hantait son rêve belliqueux comme un fantôme démesuré.

a vie avait été agitée et roma-

nesque. Il débuta par écrire, bien avant de songer aux armes, et un article sur Chateaubriand, publié dans le Journal des Débats, lui valut, je ne dirai pas l'amitié, mais l'affectueuse protection littéraire de ce beau génie, qui était arrivé aux derniers jours de sa vieillesse morose. Chateaubriand, désabusé de tout et enseveli dans sa majestueuse tristesse , accueillit ce jeune homme avec une vraie sympathie; sous son patronage, Paul de Molènes entra dans le monde des lettres, qu'il n'a jamais quitté par le cœur, bien que les hasards de sa vie aventureuse l'aient entraîné souvent loin de la patrie. Quelque

chose manquait à cet âme ardente au milieu de Paris et des premières joies de la renommée : il avait le saint désir de l'action; il était altéré d'une autre gloire que celle dont nous nous efforçons tous de dérober un rayon pour en parer nos œuvres; il était lassé , avec plus de bonne foi que les désabusés même les plus éloquents , il était lassé des petitesses, des vanités mesquines, des puérilités qui sont le fond de la vie mondaine ; on pouvait remarquer en lui une lointaine analogie avec René cherchant les solitudes, et M. de Chateaubriand avait compris sans doute tout ce qu'il y avait de nobles dégoûts en cette àme, à côté d'une émouvante ferveur.

Paul de Molènes voulait vivre ailleurs que parmi les hommes préoccupés d'intérêts matériels; donner à sa pensée une direction de plus en plus haute; réaliser en soi cet idéal chevaleresque dont son esprit était visité; apaiser ce besoin de dévouement, de poésie , qui tourmentait sa nature ; respi-

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rer au grand air , pour ainsi dire , et jeter sa destinée dans une voie où il fût possible d'être héroïque, fût-ce loin des hommes et sous le seul regard de Dieu. Si jamais vocation pour l'état militaire fut certaine, assurément ce fut celle-là ; il prétendit allier la pensée de l'écrivain à la pensée du soldat, être à la fois de ceux qui manifestent leur âme par le livre et de ceux qui l'agrandissent en s'exposant aux plus rudes périls, en s'offrant tous les jours en sacrifice pour une idée : le devoir, pour un symbole : le drapeau, pour une sainte cause : la patrie. La révolution de 1 848 venait d'éclater ; il s'engagea dans la garde mobile, non point par ivresse républicaine : rien n'était plus loin de sa pensée; mais en prévision de quelque lutte à soutenir et de quelque droit à défendre. Il s'engagea avec joie, fier de porter enfin une épée, c'est-à-dire, à ses yeux, le signe de la force mise au service du courage et de l'honneur, fier aussi de pouvoir braver la mort, car il

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avait au cœur cetle passion sacrée que tant de gens appellent folie : l'impatience de risquer le sang de ses veines pour la mystérieuse satisfaction d'avoir agi et d'avoir lutté. Il a raconté lui-même en des pages charmantes, pleines d'entrain, de verve et de bonne humeur, ses attendrissements juvéniles et ses généreux transports quand il se vit marchant sous le drapeau français ; il a redit, en ces termes théologiques familiers à sa plume, ses émotions lorsqu'il se sentit « ordonné soldat. »

Ce mot a un sens presque littéral à ses yeux; pour lui, l'état militaire fut toujours austère et solennel comme un sacerdoce; du moins eut-il bientôt l'occasion d'offrir au Dieu des armées ce singulier sacrifice où le prêtre est en même temps la victime. Les journées de Juin éclatèrent comme la foudre sur la France épouvantée. La Providence donnait une leçon formidable à une nation qui n'avait pu comprendre la liberté sans la licence et qui s'était aveuglée

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pendant dix-huit ans sur les périls d'une sophistique sans frein et d'une monarchie sans autorité. Un grand effort sauva la civilisation ; la garde mobile , recrutée parmi les combattants de Février, fut une preuve de la puissance nouvelle et du caractère inattendu que donnent aux hommes l'uniforme et la discipline; elle lutta vigoureusement pendant ces quatre journées lugubres où la question de vie ou de mort se dressait à toute heure devant la société. Paul de Molènes eut la gloire de compter parmi ces sauveurs de la nation tremblante ; il avait été bien inspiré quand il s'était enrôlé parmi ces jeunes gens intrépides; il avait trouvé ce que cherchait son âme vaillante, l'action dans toute sa violence et le danger dans toute son intensité; son sang avait coulé avec le sang de ceux qui moururent alors, comme pour expier les erreurs et les fautes de la patrie. Tl faillit, dès ses premiers pas dans la carrière, recevoir la mort glorieuse qu'il de-

vait braver sur d'autres champs de bataille et qu'il n'était pas dans sa destinée d'obtenir. Paul de Molènes guérit do celte blessure dangereuse et reçut, en échange de ses souffrances et pour prix de son cou~ rage, une croix noblement gagnée.

Il était réservé pour d'autres guerres.

Lorsque la garde mobile fut licenciée, il n'était point rassasié de la vie militaire; il avait goûté à une coupe qui laisse sur les lèvres une soif plus ardente. 11 partit pour 1 Afrique et s'enrôla dans les spahis. Il cherchait bien à cette époque non-seulement une vie bizarre, mais encore un costume essentiellement différent du notre : je ne jurerais pas que le turban et le manteau des cavaliers du désert n'aient séduit le jeune soldat, en qui la fantaisie de l'artiste subsista toujours. Il y avait en lui quelque chose des héroïques aventuriers du moyen âge, qui devenaient volontiers chefs de troupes irrégulières, et jouissaient à la fois des émotions de la guerre, d'une sorte

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de liberté romanesque et de l'originalité même d'une existence agitée. 11 vécut avec bonheur parmi ces hommes à demi barbares, sous la tente arabe, dans les bordj crénelés, au fond des solitudes; il connut et il aima soudain, passionnément, ces expéditions hardies et rapides chez les tribus insoumises, les coups de feu échangés dans la montagne , les courses impétueuses à travers les plaines brûlées par le soleil, les belles nuits silencieuses où les étoiles, au fond du ciel africain, resplendissent dune magique clarté. Plusieurs des nouvelles qu'il écrivit ainsi dans ces campements lointains nous montrent combien il avait compris la majesté terrible du désert, tout ce qu'il avait entendu de saint et d'imposant dans le calme de la nature ou dans les clameurs du champ de bataille. Paul de Molènes s'éprit d'une passion de rêveur et de soldat pour cette Afrique où tout lui parlait un langage cher à son âme, où la guerre lui chantait l'hymne de l'abnégation et du

sacrifice, où les parfums de la nature méridionale lui révélaient une poésie suave, où, comme un hôte gigantesque et solitaire, dans les déserts immenses il voyait passer Dieu.

Sa brillante conduite à l'ennemi et ses talents militaires lui valurent un rapide avancement. Il était capitaine au début de la campagne de Crimée; il assista aux principales batailles de cette formidable guerre, si glorieuse pour notre armée, mais si étonnamment sombre pendant les longues heures d'un siège qui devait finir par une éclatante victoire. Il put admirer là, selon ses expressions, « tous les nobles sentiments que la mort et le danger secouent de leurs ailes dans le cœur des braves gens, » il y entendit « cette charge immortelle de l'armée française, qui met de l'enthousiasme au cœur, de la flamme aux yeux, des ailes aux pieds de nos soldats. >•> Il y écouta le bruit du canon avec « le recueillement d'un musicien qui entend l'oratorio d'un

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grand maître, » et quand il revint, il s'était pénétré de plus en plus de la lugubre beauté de la guerre. Le courage de ces hommes qui tombaient obscurs, à la tranchée, dans la neige, pour le devoir et pour l'honneur du drapeau, avait de plus en plus électrisé sa pensée, avait fait apparaître plus clairement encore à ses yeux la majesté de ces luttes qui ouvrent l'âme à tous les grands souffles de ce monde, et qui l'élèvent dans les régions lumineuses, d'où les intérêts terrestres et les vanités mondaines semblent puériles, en face du but qu'on poursuit.

La guerre d'Italie , cette course d'une armée victorieuse, à travers les plus beaux pays du monde et sous un ciel éblouissant, cette rapide épopée faite de quatre chants sublimes , Montebello , Magenta , Marignan , Solferino , fut pour Paul de Molènes une suprême joie. Il y vécut, comme il le dit lui - même , « à travers toutes les natures d'enchantements. » Nul

n'a mieux compris cette belle expédition, qui est charmante comme les choses ailées, comme les fleurs que semaient les femmes sous les pas des soldats, comme la jeunesse radieuse des contrées chères au soleil. La guerre d'Italie est dans l'histoire une des plus merveilleuses heures de la France ; elle est à la fois prompte, terrible et souriante ; dans sa beauté sanglante, on sent frémir les plus nobles transports des peuples ; la pensée qui la contemple voit s'élever devant soi comme une vision rayonnante, où passent à la fois des bataillons héroïques et le printemps, les ardentes lueurs de la guerre et l'azur d'un ciel profond, les élans d'une nation qui ressuscite, d'une armée éprise de gloire, et les palais italiens où des femmes en habit de fête acclament leurs libérateurs. Nulle campagne ne pouvait être plus svmpathique à l'imagination de Paul de Molènes; il v retrouvait dans toute sa splendeur le divin fantôme de la guerre, pour parler son

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langage , il le revoyait paré de séductions prestigieuses, sous le ciel de la Lombardie, et accompagné, comme par un cortège triomphal , de la majesté d'une grande idée et de la poésie des souvenirs. Ce devait être la dernière fois qu'il assisterait à ces solennelles épreuves du courage humain, à ces luttes prodigieuses de la volonté intelligente contre la force brutale, à ces terribles fêtes de la mort. Il ne lui fut pas donné de mourir, comme il l'eût désiré, sur un champ de bataille ; cette fin, dont il a tant de fois vanté la magnifique agonie, ne fut pas réservée à sa noble vie. Peu de temps après son mariage avec une femme dont l'âme était à la hauteur de la sienne, au moment où il venait de recevoir un nouveau grade, en pleine paix, en pleine jeunesse, en plein bonheur, voici que, par une loi inexplicable de la Providence, un accident funeste, une chute de cheval, ravit à un avenir si beau cet officier qui avait si souvent

bravé au milieu des balles les plus redoutables dangers. La destinée a des caprices étranges et d'inexorables arrêts; elle voulut qu'échappé à tant de hasards, il succombât en un moment où il ne semblait pas qu'il eût rien à craindre, elle voulut refuser la gloire de verser son sang pour la France à ce poète et à ce soldat qui eut si bien compris l'âpre douceur de tomber enseveli sous les plis sacrés du drapeau.

'oeuvre se déduit de l'homme.

Etudiez attentivement celui-ci, et celle-là apparaît dans la clarté.

Peu d'écrivains, du reste, ont mis autant d'eux-mêmes dans leurs écrits. Paul de Molènes s'est raconté, pour ainsi dire, dans cette série de nouvelles qui marquent les diverses étapes de sa vie militaire ; il a dit dans la Garde mobile ses premières émotions de soldat; dans les Histoires sentimentales et militaires t dans les Caractères et Récits du temps, il a décrit ses campagnes aventureuses en Afrique, les distractions et les amours des officiers éloignés de la patrie; dans les Commentaires d'un Soldat, il a exposé les deux grandes

guerres qu'il a vues et qu'il a aimées. Ce sont là de charmants livres , pleins de détails heureux, contés avec un entrain de troupier, mêlé à une distinction de gentilhomme. Paul de Molènes avait tous les instincts des races aristocratiques, et toutes les franches allures du soldat ; on était frappé tout d'abord de cette bonne humeur et de cette grâce dont sa manière d'écrire donne une idée fort nette à reux qui ne l'ont pas connu. Falpéri, son premier ouvrage, antérieur à sa vie militaire, nous révèle à travers bien de la déclamation juvénile, malgré une fantaisie turbulente et Une affectation de cvnisme élégant, les agitations et les incertitudes du mondain qui demandera bientôt autre chose que les plaisirs bruyants, les amours faciles et les extravagances des esprits désœuvrés. Il y a dans cette peinture saisissante de la vie d'un roué du dernier siècle, dans cette narration trop longue, surchargée de couleur , encombrée d'épisodes , visant au

dramatique sans y parvenir, aussi malheureusement audacieuse dans les intentions qu'hésitante dans le procédé, il y a en germe toutes les qualités et tous les défauts de cet esprit; seulement ce qui devait être plus tard passion des choses héroïques n'est là encore que la passion de l'excentricité; l'amour n'y est compris que sous la forme du plaisir, mais le goût du merveilleux y fait pressentir le mysticisme chrétien qui devint, peu de temps après, chez Paul de Molènes, la joie de l'écrivain et l'honneur de l'homme d'épée. Sa pensée franchit d'un bond l'espace d'un siècle. Les dissemblances qu'on remarque entre Valpéri et ses autres œuvres sont bien celles qui existent entre l'âge actuel et l'époque de Louis XV. On dirait que c'est le même homme qui ressuscite avec les mêmes passions, mais modifiées par une société nouvelle et éclairées par une autre lumière.

Dans un siècle plus grave, l'inquiète et

malfaisante exaltation de Valpêri qui cherche à se satisfaire par des duels puérils et des folies aventureuses, le pousse à devenir grand par quelque action généreuse et hautaine. Son audace effrontée se change en noble courage, et sa hardiesse étourdie en valeur irréfléchie encore mais sublime. Son ardeur pour les voluptés auxquelles il demande l'infini qu'elles ne peuvent lui donner, éveille en lui le sentiment d'un amour terrible et sauvage peut-être, mais immense et absolu dans sa grandeur et dans ses fautes; sa passion pour les prodiges et pour la magie se tourne en un saint désir des choses invisibles, en une intuition spontanée du sens caché sous les symboles sacrés, en une méditation profonde devant les abîmes qui s'imposent à l'âme éblouie. Il devient un des héros des Histoires sentimentales ou de la Folie de Cépée, peut-être l'aventurier bizarre des Caprices d'un régulier ; il est un chevalier sans peur, sinon sans reproche, mais enfin un chevalier que la

guerre enflamme parce qu'elle est le perpétuel holocauste delà vie, qui aime en criminel peut-être, mais avec toute l'énergie de son cœur, qui s'égare dans mille routes ténébreuses, mais qui porte en soi, comme une lumière, le saint désir d'accomplir une œuvre intérieure : l'agrandissement de son âme ; il est guidé par une foi vivace même dans ses fautes, il croit à la Providence qui veille sur les hommes, il croit à l'immortalité de son être; c'est ainsi que le même type qui lui a été cher dès l'origine s'épure et s'ennoblit par une série de transformations successives , jusqu'à ce qu'il devienne le soldat chrétien, la dernière incarnation de cette âme ardente et le terme définitif du voyage accompli, de Falpériau Bonheur des Maige, par l'imagination de Paul de Molènes.

Gardons-nous toutefois ici de rien surfaire. L'aimable esprit que nous cherchons à bien connaître, à placer à son rang, à son degré dans la littérature française ,

n'est pas un génie de la trempe des Balzac ou des George Sand. Il n'embrasse pas comme eux une multitude de caractères ; il n'a guère qu'un type d'homme et un type de femme, mais il les renouvelle sans cesse, parce qu'il les débarrasse de plus en plus, «à chaque effort nouveau, je veux dire à chaque œuvre nouvelle, de quelque erreur ou de quelque faiblesse. Il fait le travail des sculpteurs dont la statue, avant d'arriver à sa forme dernière, a subi plusieurs formes et s'est délivrée peu à peu de sa grossière enveloppe. Il a toujours eu un idéal, mais cet idéal a revêtu plusieurs caractères , s'est toujours trouvé être excessif, soit dans le mal comme dans falpéri, soit dans le bien comme dans le Bon/ieur des Maige. Son rêve, l'homme que sa pensée avait accepté comme l'objet de ses sympathies ferventes, l'être que j'oserais peut-être comparer à un thème musical dont l'imagination de l'écrivain a varié toutes les notes dominantes, c'était

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un certain type ardent, passionné, ennemi de ce qui est banal et convenu, épris d'infini, poursuivant dans les amours terrestres, dans les périls, dans les élans spirituels, je ne sais quoi d'invisible, ce qui ne se révèle qu'à l'âme, quelque chose de divin. Puis ce type général a revêtu diverses formes; telle ou telle de ces tendances s'est alors plus ou moins accentuée, selon la disposition d'esprit de l'auteur, selon les circonstances au milieu desquelles la fable romanesque a jeté les personnages; le chevalier de Valpéri, au sein d'une société corrompue, s'efforce d'apaiser dans de monstrueuses orgies sa soif de l'impossible et demande à la matière le secret de l'immatériel ; dans la Comédienne , lord Colbridge poursuit le même rêve , et , plus douloureusement frappé parce qu'il vit dans un siècle où de telles blessures laissent des traces plus profondes, il demeure « pour toujours marqué du sceau fatal des profanes amours; »

dans Une Légende mondaine, Robert de Vibraye, le héros de la Vendée de 1832, guéri d'un coup de feu par les blanches mains d'une duchesse, mêle à son exaltation d'amoureux une sorte d'ardeur religieuse ; dans les Souffrances d un Houzard, le sentiment enthousiaste de la guerre apparaît et devient avec l'amour la passion où l'âme des héros de Paul de Molènes trouvera les suprêmes joies ; en même temps, la vie militaire lui dicte plus d'un de ces ouvrages singuliers où il a le tort grave de faire intervenir en faveur de la plus impardonnable légèreté ou des entraînements les plus tristes chez les femmes, cette phraséologie mystique qui transforme l'adultère en une sorte de courageuse et de touchante vertu. Ses héros dans C était vrai et dans un Portrait de souvenir, ont beau porter l'épée et se montrer sans doute fort braves sur le champ de bataille, rien n'excuse leurs entreprises amoureuses qui coûtent en définitive la vie à deux

femmes, dont il ne faut pas non plus poétiser par trop les égarements. J'en dirai autant du conte intitulé les Solitudes de Sidi Pontrailles et de plusieurs autres nouvelles que je pourrais énumérer; l'excès du même système apparaît ici dans toute son étendue ; dès qu'il voit ses personnages emportés par un élan violent et cherchant dans l'amour l'infini qui nous échappe toujours, le romancier est saisi d'une émotion qui se traduit par une étrange indulgence; il a pour la femme adultère une vraie tendresse de poète, et quand un jeune officier est brave, aime le bruit du canon et respire avec ivresse le vent qui traverse les plaines ensanglantées par la guerre, il lui passe à peu près toutes choses sans grand souci de la morale, mais en revanche avec la plus bizarre passion pour l'Evangile. On serait plus étonné encore de ses sympathies pour les sanglants héros de la Devise des Cruentas ou des Caprices d'un régulier, si l'on ne retrouvait [dans ces aventu-

riers ce mélange de courage et d'enthousiasme qui fait le fond du tvpe primitif et général dont j'ai parlé plus haut et dont ils représentent l'exaltation et la fureur. Ce sont là des exceptions , et d'ailleurs Paul de Molènes n'est pas un philosophe; sa religion est de sentiment plutôt que de raisonnement; il se donne à l'avance l'absolution de toutes ses doctrines, au nom de cette constante offrande de la vie, qui est la grandeur de l'état militaire : « Si mes idées sur le duel et l'adultère sont coupables , dit - il quelque part, j'espère que quelques os cassés me les feront pardonner; nos douleurs sont nos patenôtres. »

Ce n'est peut-être pas très-catholique, ni même très-chrétien, mais il ne faut pas se montrer trop sévère pour une âme sincèrement religieuse au fond, pour une imagination un peu légère qui aimait à se bercer elle-même de paradoxes poétiques et d'un spiritualisme attendri. « Mes systèmes

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peuvent vous sembler bizarres, me- disait-il un jour; mais que voulez-vous? J'y crois. » Son excuse était sa parfaite sincérité. La plupart de ses héros en définitive ont la grâce touchante des âmes tristes , qui cherchent dans la lutte, dans le dévouement, dans le péril, une sérénité mystérieuse. Leur héroïsme et jusqu'à leur folie ont un caractère chevaleresque et sacré : leur vie est pareille à un poëme, leurs passions s'élèvent à la hauteur d'un culte, leur parole est grave et attendrie comme une prière, il y a un pressentiment de l'autre monde dans leur regard et dans leur sourire.

Son type aimé devenait de plus en plus pur. L'âme de Paul de Molènes s'acclimatait sur les cimes. Ce n'est jamais vainement qu'on visite les hautes régions où les grandes idées du devoir dominent le bruit importun de la terre, où l'ombre du visage divin apparaît au regard ébloui. Peu à peu la pensée s'éclaire

434 Les jeunf.s ombres.

et s'agrandit; dans un des derniers ouvrages de Paul de Molènes, l Amant et V enfant, l'adultère qu'il a eu le tort autrefois d'entourer du nimbe ardent de sa poésie, est représenté toujours, sans doute, avec une certaine grâce, mais, en même temps, il est rudement puni par la mort de l'enfant, victime de la faute de sa mère. C'était un commencement de réparation accordé, par la raison de l'écrivain, à la famille qui a bien, elle aussi, sa poésie auguste et dont il avait trop souvent oublié les droits Enfin, dans le Bonheur des Maige, le sens mystique a pris le dessus, et la vraie lumière de l'Evangile est apparue. C'est toujours dans la guerre, mais c'est aussi dans la foi, c'est toujours dans l'amour, mais dans l'amour divin que ses héros et ses héroïnes cherchent l'idéal et le trouvent enfin. D'incarnation en incarnation, le type premier a dépouillé successivement tous ses langes terrestres; il est tourmenté parles mêmes passions, il aspire

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