‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il est dans le ciel une puissance divine, compagne assidue de la religion et de la vertu ; elle nous aide à supporter la vie, sVîinharque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes, également douce et socourablc au voyageur célèbre , au passa.Lcer inconnu. Quoique ses yeux soient couverts d'un bandeau , ses regards pénotront l'avenir; quelquefois elle tient des (leurs naissantes dans sa main , quelquefois une coupe pleine d'une liqueur enchanteresse; rien n'approche du charme de sa voix, de la grâce de son sourire... La Foi ot la Cliarité lui disent : « Ma sœur! » et elle se nomme l'Espérance.

CirATEAumUAND, Ics Marlyrs,

Nous n'essayerons pas de décrire les déchirantes émotions qu'avait éprouvées Louise pendant le récit qu'on vient de lire ; il est des sentiments qu'on affaiblit en voulant les peindre, et la jeune fille elle-même eut été incapable de traduire ce qui se passait alors

dans son âme. Cependant une pensée y dominait, celle de tout tenter, de tout entreprendre pour découvrir son infortunée mère ; et lorsqu'elle eut témoigné sa vive reconnaissance à la fidèle Elisabeth, elle lui demanda si, d'après ses anciennes dépositions , on avait fait une enquête dans le lieu d'où elle s'était échappée.

c( Je ne pense pas, répondit cette femme, que les recherches aient été fort exactes : à cette époque, ma pauvre tête était encore bien faible , et je ne me rappelais distinctement que la maison de Paris où vous êtes née , Mademoiselle ; aujourd'hui même , il me serait impossible de préciser l'endroit où Armand me retint prisonnière. Toutefois , en recueillant mes souvenirs et les circonstances de mon entrée à l'hôpital, qui m'ont été depuis fidèlement rapportées, je crois pouvoir affirmer que c'est dans le département des Ardennes, du côté de Givet : c'est du moins près de cette ville que je fus trouvée donnant des signes d'aliénation mentale. On

m'a dit que je paraissais excédée de besoin ainsi que de fatigue , et quand on me demanda d'où je venais, je tournai mes regards vers la chaîne de rochers qui borde ia Meuse , en remontant vers Fumay. Longtemps après je me suis rappelé aussi une petite chapelle dédiée à la sainte Vierge où je m'étais arrêtée quelques instants dans ma fuite : il me semble la voir encore. Elle est située au milieu d'un charmant vallon que domine un mont assez élevé, sur le plateau duquel je crois bien avoir aperçu un moulin. Je ne puis cependant être tout à fait sûre de la vérité de ces détails ; car tout ce qui tient à cette funeste époque est resté confus dans ma mémoire.

— Pensez -vous du moins, demanda vivement Louise, qu'il vous serait possible de reconnaître les lieux que vous venez de décrire, s'ils se présentaient à votre vue?

— Oui, rt^prit Elisabeth, et je crois aussi que je reconnaîtrais la maison isolée où Armand nie garda prisonnière.

— Et cet homme lui-même , vous rappelezvous ses traits?

— Oh ! parfaitement. Je n'ai pas oublié non plus ceux d'Arnould; mais où trouver ce misérable ?

— Rien n'est caché à Dieu, repartit la jeune fille ; fions-nous donc à sa justice, à sa bonté ; il doit bénir l'enfant qui se dévoue à sa mère, et je suis résolue de ne prendre aucun repos que je n'aie retrouvé la mienne ; dès demain mes démarches commenceront:

puis-je compter sur vous pour les seconder, ma chère Elisabeth?

— Vous n'en sauriez douter un seul moment î s'écria cette dernière ; votre pieux dessein ranime mon courage, et je me sens capable de tout entreprendre pour sa réussite. »

Huit jours après cet entretien, deux femmes modestement vêtues descendaient la Meuse, au-dessous de Charleville, dans un grand bateau conduit par un vieux marinier et ses deux fils. Ceux-ci égayaient

leurs travaux nautiques par des ris et par des chants que répétaient les échos d'alentour; mais tout à coup, à un signe de leur père , ils regardèrent la plus jeune des deux femmes, et aussitôt leur bruyante gaieté s'arrêta.

c( Notre père a raison, dit l'un d'eux, il ne faut pas interrompre cette belle enfant; elle semble prier tout bas , et cela nous portera bonheur durant le voyage.

— Oui, répondit l'autre; mais, vois-tu, Antoine, je parierais bien qu'il y a du chagrin dans l'âme de cette jeune fille; regarde comme elle a l'air triste , et la vieille aussi.

— C'est pour cela qu'il ne faut plus rire ni chanter, comme nous le faisions tout à l'heure, sans y penser, reprit Antoine. Ce n'était pas bien; il n'y a que les mauvais cœurs qui osent montrer leur gaieté devant les gens qui sont ailligés ou qui souffrent. ))

Après avoir échangé ce peu de mots, les deux bateliers ne parurent plus s'occuper des

voyageuses, que le lecteur a déjà reconnues sans doute.

C'était, en effet, W' Duval et Louise. Celleci , tout en priant , ainsi que le pensait l'honnête marinier, essuyait furtivement ses larmes de temps en temps, car une amère douleur l'accablait ; elle venait de quitter l'amie de sou enfance, elle venait pour la première fois de s'éloigner des lieux où elle avait été élevée à l'abri des orages du monde : et , quelque pressant que fût le motif de son voyage , elle n'en éprouvait pas moins cette tristesse, ce vide immense, suite inévitable de toutes les séparations où le cœur est intéressé.

(( Bonne et chère Cécile, disait -elle tout bas , ta pensée me suit dans ce triste pèlerinage où tout jusqu'ici m'apparait comme un vaste désert; tu pleures mon absence, et pourtant, toujours dévouée, toujours généreuse , loin de combattre ma résolution , tu l'as encouragée, tu as fait les plus grands sacrifices pour qu'elle put .s'accomplir. Uli !

puisse le Ciel, que lu vas implorer chaque jour pour ta Louise , lui permettre de retourner bientôt vers toi avec sa mère !... Mon Dieu, ce ne sont pas des grandeurs, des richesses, que je vous demande; depuis longtemps vous m'avez appris à trouver la paix au sein de la pauvreté et du travail ; mais rendez-moi cette mère chérie qui a tant souffert! Ayez pitié d'elle; faites que mes soins, ma tendresse, lui donnent encore quelques jours heureux ! »

On comprend que la pieuse enfant ne pouvait articuler de tels aveux sans que la vive émotion qu'elle ressentait se produisît sur sa figure expressive , et jamais peut-être la tristesse ne s'était montrée sous des traits plus touchants.

Bientôt cependant les scènes pittoresques qui se présentèrent à ses regards finirent par la distraire de ces pensées douloureuses. Personne en général ne contemple avec plus de ravissement les beautés de la nature que l'habitant des grandes cités. Pour lui, les

champs, les arbres et les fleurs ont toujours un nouvel attrait ; il savoure avec délices l'air embaumé qu'ils lui apportent, et les sites agrestes , à peine remarqués du villageois, sont pour le citadin de magiques tableaux qui l'étonnent, qui l'électrisent , et le ramènent à l'idée du Tout-Puissant, trop souvent perdue au milieu du fracas des villes.

Sans doute cette sublime pensée n'avait pas besoin d'être réveillée dans l'âme de Louise ; mais elle la sentit grandir à la vue des magnificences qu'étalèrent à ses yeux les bords du fleuve qu'elle parcourait. Ici d'immenses vallées, où la nature s'est plu à répandre à la fois toute la variété de ses richesses ; là de ravissants coteaux , sur lesquels se laissaient apercevoir à travers les arbres d'élégantes villas, de jolies chaumières, qui semblent inviter au repos le voyageur fatigué. Partout le silence , partout une paix profonde , délicieuse , qui porte à la contemplation.

« Que les habitants de cette contrée doivent être heureux! dit Louise à sa compagne , et que je voudrais qu'il me fut donné de partager leur sort !

— Si on les interrogeait, répondit cette dernière , ils envieraient peut-être le vôtre , Mademoiselle; car, voyez -vous, l'homme ici-bas n'est jamais content de son lot; ses désirs vont toujours au delà de ce qu'il possède.

— Il est impossible, reprit la jeune enthousiaste , qu'une si charmante solitude ne remplisse pas les vœux de ceux qui l'habitent: je sens du moins que, si j'y étais avec tous ceux que j'aime , la vie aurait pour moi mille douceurs, tandis qu'à Paris, même au sein de l'obscurité, elle n'a presque toujours que des agitations : emportée sans cesse par le torrent, elle passe rapide comme lui, sans qu'on en jouisse. »

Cette conversation fut interrompue par une vive exclamation que fit Elisabeth : étendant la main , elle montra à Louise deux chaînes

d'énormes rochers qu'on apercevait au loin , et vers lesquelles se dirigeait le bateau. Devinant aussitôt la pensée de sa compagne , la jeune fille demanda au vieux batelier, qui était alors au gouvernail , si , dans les environs de ces rochers , il connaissait une chapelle de la sainte Vierge.

« Il y en a une, en efiPet, répondit -il, qui est bien ancienne; elle est dédiée à Notre- Dame de Bon-Secours ; mais nous en sommes encore très loin : car elle se trouve située dans un vallon au delà de Fumay, où nous n'arriverons que ce soir.

— Pourriez -vous me dire, reprit Louise en s' efforçant de cacher son émotion, si cette chapelle est la seule qui soit dans ces parages, jusqu'à Givet?

— Je n'en connais pas d'autre; et je suis du pays. Autrefois même, j'y allais bien souvent prier avec ma mère... Oh ! c'était le bon temps alors; les hommes avaient la foi, et Dieu les bénissait. »

Ici Elisabeth {)ritla parole, et demanda au

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vieillard s'il se rappelait avoir vu un moulin aux environs de la chapelle.

« Dans ma jeunesse il n'y en avait pas, reprit-il ; depuis, il y a de cela environ vingtcinq ans , on en a établi un qui est tout au haut de la colline ; le chemin qui y conduit se trouve au-dessus de Fumay, un peu sur la droite. »

Après avoir donné aux deux voyageuses ces renseignements précieux, le vieux batelier se tut, ne songeant plus qu'à sa manœuvre ; car il lui fallait alors une grande attention pour éviter les nombreux écuoils que renferme le fleuve, surtout en approchant de Fumay.

Enfin le bateau s'avança entre les deux chaînes de rochers qui depuis longtemps attiraient les regards de M"°^ Duval et de Louise. Jamais celte dernière n'avait vu de s[)ectacle si imposant. Mesurant des yeux la hauteur prodigieuse de ces rochers, dont la crête semble toucher aux nues, et au pied desquels les eaux écumantes forment un im-

mense abîme , elle demeura d'abord glacée d'effroi, et ses regards se détournèrent un moment des formidables murailles qui lui dérobaient la vue du ciel ; mais peu à peu ses terreurs firent place à une admiration profonde. Ce lieu sauvage présente, en effet, des beautés si étonnantes, si majestueuses, qu'on ne saurait les contempler sans éprouver le besoin de rendre bommage à leur divin auteur.

Ce tribut , Louise le paya avec toute la chaleur des sentiments qui ranimaient. Elle était encore sous cette impression, lorsque le vieux batelier annonça que dans quelques instants on arriverait à Fumay. Déjà l'obscurité commençait à s'étendre, et la jeune voyageuse, à son grand regret, perdit une partie des délicieux points de vue qu'offrent les alentours de cette petite ville , où sa compagne et elle passèrent la nuit.

Poussées l'une et l'autre par une égale impatience, elles quittèrent leur auberge le lendemain au lever du soleil , et, suivant avec

exactitude les indications données par l'honnête marinier, elles explorèrent à pied les environs , sans que Louise s'extasiât de nouveau sur la beauté des sites , parce qu'alors une seule pensée l'occupait.

Malheureusement les lieux qu'elle parcourait avec Elisabeth étaient si déserts, qu'une grande partie du jour s'écoula en vaines recherches comme en vaines fatigues , et toutes deux commençaient à désespérer du succès, quand, au détour d'un petit bois qu'elles avaient dû traverser, la bonne Duval s'écria :

« Voilà le moulin, et voici la chapelle! oui , je la reconnais ; oh ! bientôt nous découvrirons aussi la maison où ils m'ont tenue prisonnière; je crois voir d'ici le chemin que 'ai suivi en me sauvant...

— Allons d'abord invoquer la sainte Vierge , dit la jeune fille vivement émue ; ces indices ne nous suffiraient pas, si nous n'obtenions son assistance. »

Et aussitôt, entraînant sa compagne, elle alla s'agenouiller avec elle devant celte cha-

pelle vénérée qu'elles étaient venues chercher de si loin.

Là, le front prosterné dans la poussière, la pauvre enfant épancha toutes les inquiétudes, toutes les craintes qu'elle ressentait; car, en entreprenant de chercher sa malheureuse mère, elle ne s'était nullement ahuséesurles nombreuses difficultés qu'allait lui offrir une telle entreprise. Les renseignements que lui avait donnés Elisabeth étaient aussi vagues qu'incertains, et il avait fallu que l'amour filial parlât bien haut dans son cœur pour la déterminer à un voyage qui présentait si peu de chances de succès. Cependant, au milieu même de tant d'obstacles , elle avait toujours senti une espérance qui semblait lui venir du Ciel, et en ce moment encore c'était à cette impulsion qu'elle obéissait en demandant avec confiance à la sainte Yierge de la protéger.

Ce fut dès alors avec bien plus de calme qu'elle suivit sa compagne. Mais la nuit s'avançait ; il fallut se procurer un asile, et toutes

deux songeaient déjà à gravir la côte, pour en aller demander un au moulin, lorsqu'une vieille paysanne, sortant tout à coup d'un champ d'avoine, d'où elle les avait vues agenouillées devant la chapelle, leur dit en passant :

« Que le bon Dieu et Notre-Dame vous soient en aide, et bénissent votre route!

— Merci, Madame, répondit la jeune fille; votre rencontre est déjà pour nous d'un bon augure. Nous sommes étrangères dans ce pays , et vous aurez sans doute la charité de nous indiquer un abri pour la nuit qui s'approche.

— Ça ne sera pas bien difficile , repartit la villageoise : ma chaumière est près d'ici , si vous voulez vous en contenter, c'est de grand cœur que je vous l'offre.

— Et c'est avec une vive reconnaissance que nous l'acceptons, )> dit Louise, enchantée des manières ouvertes de la bonne vieille.

Dès ce moment une sorte de confiance amicale s'établit entre elles ; car les âmes pures

se devinent aisément , et Gertrude , c'est ainsi que se nommait la paysanne , avait été si touchée en voyant la dévotion des deux étrangères, que déjà elle se sentait disposée à leur vouloir du bien.

Ce fut donc avec plaisir qu'après les avoir établies dans sa cabane elle se hâta de leur préparer à souper, en disant:

« Je suis \Taiment contente de m'être trouvée là tout à point pour vous offrir un gîte ; car il n'y en a guère dans cette vallée. C'est seulement dommage de ne pouvoir mieux vous traiter : autrefois , quand mon fils Baptiste était avec moi, il allait à la chasse , et de temps en temps nous mangions de bonnes grives ou quelque autre menu gibier ; mais ce temps-là est déjà loin; depuis, ma pauvre vie a été bien lourde à porter ! Oh ! les enfants ne savent pas , quand ils s'en vont, ce qu'il en coûte à leur mère.

— Votre fils vous a donc quittée, Madame? demanda Louise du ton le plus compatissant.

— Hélas ! oui , reprit Gertrude ; il trouvait que ses journées ne nous rapportaient guère , et comme un de ses amis, marié à ma nièce, a une place qui lui vaut beaucoup d'argent , il voulut en gagner aussi , et se mit au service du même maître; c'est ce vilain Armand et sa femme qui lui ont fourré ça en tête : sans eux il serait encore près de moi... »

A ce nom que venait de prononcer Gertrude, les deux voyageuses se regardèrent, et, pressées d'en apprendre davantage, elles demandèrent à cette dernière si c'était dans le voisinage que servait son jBls.

(( Mon Dieu non, reprit-elle, c'est bien là ce qui fait mon souci. Autrefois le maître avait ici près une assez belle maison ; mais il faut croire qu'il ne la trouva pas à son goût, car il ne l'a jamais habitée. Armand , qui en était le gardien longtemps avant son mariage , y demeura encore après , et c'est quand il partit avec sa femme pour aller rejoindre son maître, qu'il emmena Baptiste, lui promettant de gros gages. Quant à ça , il a dit vrai.

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et aussi mon pauvre enfant a bien soin de ne me laisser manquer de rien ; mais de l'argent tout seul, ça ne fait pas le bonheur.

— Vous avez de ses nouvelles? vous savez où il est? dit Louise.

— Oui, sans doute, et pourtant ça ne m avance guère : jusqu'à présent on ne lui a pas permis de venir, ni à ma nièce non plus, et je suis trop vieille pour les aller trouver ; puis m'en retourner ici toute seule , il me semble que ça me ferait trop de chagrin.

— Ils sont bien loin peut-être?

— Près de Dinant , qui est au bord de la Meuse , environ à quarante kilomètres d'ici : ce n'est pas là une grande distance, me direzvous : cependant , vu mon âge, c'est toujours trop... Eh bien ! qu'est-ce que je fais donc? ne voilà-t-il pas qu'en vous parlant de ma peine j 'oubl iais de vous donner à souper î Oh ! c'est que , voyez -vous , quand je suis sur ce chapitre-là, je ne peux plus m'arrêter. »

En parlant ainsi (iertnide se hâta de placer devant ses deux convives un énorme plat

de pommes de terre, du laitage et des fruits, les engageant à faire honneur à ce repas, qui leur eût paru délicieux, si le désir de ramener la bonne femme au sujet qui les intéressait ne Feùt emporté sur leur appétit.

Ce qu'elles venaient d'entendre ne leur laissait presque plus de doute sur l'identité du neveu de Gertrude et de celui qui avait été le geôlier d'Elisabeth. Pour acquérir une entière conviction sur ce point , il ne s'agissait plus que d'aller le lendemain reconnaître la maison qu'il avait habitée, et puisqu'il était toujours au service du même maître, elles espéraient découvrir bientôt ce dernier, et pénétrer enfin l'affreux mystère dont il avait enveloppé sa victime. Les nouveaux détails qu'elles obtinrent ensuite de leur vieille hôtesse, qui ne demandait pas mieux que de prolonger ce sujet de conversation, les confirmèrent de plus en plus dans cette espérance.

(( Je vous ai parlé de mon chagrin , leur dit- elle, et, puisque vous y compatissez, il

faut bien que je vous parle aussi de mes consolations. Après tout, voir prospérer sa famille, ça fait du bien au cœur, et mon Baptiste est avancé en grade , comme il dit dans sa lettre que j'ai reçue avant -bier. Il paraît qu'il y avait au château de la Roche , où il demeure , un autre domestique, nommé Arnould, qui voulait avoir l'autorité à lui tout seul , au point qu'il faisait peur à celuilà même qui lui payait ses gages. Ce méchant homme ne savait quoi inventer pour tourmenter le monde, et mon Baptiste tout le premier. Enfin le bon Dieu s'est lassé, et l'a puni d'un seul coup. Dernièrement, comme il revenait de Namur avec son maître, les chevaux prirent le mors aux dents , la voiture tomba dans la Meuse, et Arnould s'y noya. Quant au Monsieur, il eut le bonheur, lui, de pouvoir se jeter à la nage, et des bateliers le sauvèrent ; mais le pauvre homme, à ce qu'il paraît, a été sauvé de là dans un état pitoyable ; on dit même qu'il est très malade, et l'on craint iju'il n'en revienne

pas. Cependant à quelque chose malheur est bon : depuis lors tous ses gens sont tranquilles et heureux. Armand a remplacé le défunt, et il a promis à sa femme ainsi qu'à Baptiste de les laisser venir un peu plus tard. Je vous demande si je serai contente de les voir, de les embrasser tous deux ; car voyezvous, j'aime ma nièce Marianne comme si elle était mon enfant; c'est une bonne créature. Avant de l'épouser, Armand était tant soit peu sournois ; on ne savait jamais ce qu'il avait dans l'âme ; depuis son mariage il est devenu tout autre. »

Ici Gertrude s'arrêta, et, après avoir reçu les félicitations des deux voyageuses, elle les conduisit dans une petite chambre audessus de la sienne , où elles purent enfin se communiquer les diverses impressions qu'avaient fait naître dans leur esprit les paroles de la bonne vieille.

Évidemment le maître du château de la Roche n'était autre que le coupable de Nervin; et, son odieux complice n'existant plus,

tout faisait espérer qu'on parviendrait plus aisément à découvrir le sort de leur victime.

Cependant une crainte affreuse s'était emparée de Louise en écoutant Gertrude.

Cette femme , que son fils et sa nièce tenaient si bien au courant de ce qui se passait au château , ne paraissait avoir nulle idée qu'il y existât d'autres personnes que celles dont elle venait de faire mention, et la pauvre enfant en conclut que peut-être sa malheureuse mère avait succombé sous le poids de ses maux. Non moins inquiète sur ce point, Elisabeth chercha pourtant à la rassurer.

« Ne désespérons pas, lui dit-elle; c'est la Providence elle-même qui nous a amenées , comme par la main , jusque dans cette chaumière, afin que le mystère dont s'enveloppe votre ennemi put enfin nous être dévoilé , et tout porte à croire qu'il ne laissera pas son ouvrage imparfait. »

Ces paroles ramenèrent l'espoir dans le cœur de Louise ; aussi il fit à peine jour le

lendemain , qu'elle éveilla sa compagne, avec laquelle elle se rendit vers la maison isolée habitée autrefois par Armand. Elisabeth la reconnut, et ne conservant plus alors aucun doute sur l'identité de cet homme, elles annoncèrent à Gertrude que , leur dessein étant de passer par Dinant, elles se chargeraient volontiers d'une lettre pour sa famille. La bonne femme ne se fit pas prier ; seulement, comme elle ne savait pas écrire, elle choisit AP' Duval pour secrétaire, et, après avoir apposé une croix , bien connue de Baptiste, au bas de la précieuse missive, elle embrassa cordialement les deux voyageuses, qui se hâtèrent de reprendre la route de Fumay, où de nouveaux bateliers se chargèrent de les conduire jusqu'à Dinant.

A l'approche de cette ville , Louise eut besoin de tout son courage pour ne pas s'abandonner aux pensées lugubres qui vinrent encore une fois l'assaillir. Elle comprenait les difficultés qu'elle allait avoir à combattre : il fallait qu'elle découvrît le sort

de sa mère sans exposer cette ÎDfortunée à quelque acte de violence de la part de son ennemi , et l'adresse pouvait être seule employée, jusqu'à ce que les événements lui apprissent de quelle manière elle devait agir envers le coupable Nervin. Mais comment parvenir jusqu'à lui? comment pénétrer le mystère d'iniquité dont il s'enveloppait depuis vingt-deux ans? C'était là sans doute un immense sujet d'inquiétude pour la pauvre jeune fille ; aussi, avant de faire usage de la lettre adressée au fils de GertruJe, elle résolut de se servir d'une recommandation puissante dont elle s'était pourvue avant son départ de Paris , et qui était de nature à lui assurer partout l'intérêt et la protection des gens de bien.

Ce fut donc munie de ce papier, où un vénérable prélat avait daigné apposer sa signature , que la jeune voyageuse se présenta avec sa compagne chez le curé de Dinant, dont chacun lui avait vanté les vertus durant son voyage.

M. D*** était, en effet, un véritable apôtre de la charité chrétienne ; sa figure vénérable annonçait tant de bonté et de sagesse, que Louise, pénétrée de respect à la vue de ce digne vieillard , n'hésita pas à lui parler avec une entière confiance et à lui demander son appui.

«Il vous est dû, ma fille, lui répondit M. D"*, après l'avoir écoutée avec la plus grande attention; la recommandation que je viens de lire, votre jeunesse, le noble but que vous vous proposez , tout me fait une loi de vous servir, et je m'y dévouerai de grand cœur. Cependant je ne dois pas vous cacher les obstacles que j'entrevois à l'exécution de vos projets. Le maître du château de la Roche vit dans une telle solitude depuis qu'il habite ce domaine, que nul ne connaît la moindre particularité de sa vie. Nos bons Dinantais, étonnés de l'espèce de mystère dont il s'entoure, cherchèrent d'abord à le pénétrer; mais ils finirent par renoncer à une curiosité entièrement vaine dans ses résultats. Moi-

même, poussé par le désir de soulager quelque douleur secrète, et songeant aussi à l'intérêt des pauvres, que l'homme riche doit être appelé à soulager, je me suis présenté plusieurs fois à la grille du château; on m'a constamment répondu que M. de la Roche ne reçoit personne ; quant à ses aumônes, il me les a toujours envoyées très régulièrement, et , sous ce rapport du moins, il s'est attiré l'estime de la population. Je ne sais, continua M. D***, si la mort de son factotum Arnould, qui seul avait des communications au dehors, apportera quelque changement dans les habitudes de cet homme mystérieux ; je n'ose le croire : car ayant appris l'accident dont il a failli être aussi la victime, je me suis présenté de nouveau à sa porte, et j'ai été éconduit, sinon avec la même dureté , du moins avec la même persistance. C'est là, mon enfant, ce qui me fait redouter pour vous de grandes dillicultés. Toutefois ne nous décourageons pas : si le méchant parvient souvent à se dérober

aux hommes , il De peut jamais fuir la justice de Dieu; lorsqu'elle veut l'atteindre dès cette vie, le plus faible roseau devient alors dans ses mains une arme victorieuse. »

Après ces mots , le digne vieillard invita les deux voyageuses à partager le repas du soir, que l'on venait de lui servir. Ensuite il les fit mettre en possession d'un petit logement voisin de son presbytère , où elles trouvèrent les soins de la plus généreuse hospitalité.

Sans doute un tel accueil était bien fait pour dédommager Louise de toutes les fatigues qu'elle avait eu à subir; mais il est des situations dans la vie où les préoccupations de notre âme l'emportent sur les circonstances favorables qui peuvent nous arriver, et la pauvre enfant , quoique pénétrée de reconnaissance pour les bontés du saint pasteur, ne put goûter un seul moment de repos.

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