‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La flatterie est comme la fausse monnaie . elle appauvrit celui qui la reçoit.

Ce fut dans cette disposition d'esprit, toujours si dangereuse quand la raison manque de force pour la combattre, que Louise se lia avec deux nouvelles ouvrières présentées à Cécile pour l'aider dans ses nombreux travaux.

L'une , nommée Fanchette , ayant été élevée par une mère chrétienne, joignait à une certaine instruction les qualités les plus aimables, un jugement sain, de solides vertus.

L'autre , au contraire , née de parents irréligieux, n'avait qu'un esprit superficiel, plein d'exaltation , et cachait, sons une feinte modestie, une vanité excessive, qui déjà avait développé en elle les plus mauvais penchants.

Forcée à un travail assidu, sous peine de manquer des premières nécessités delà vie, l'orgueilleuse Julie ne se consolait de cet assujettissement, si opposé à ses goûts, que par l'espoir d'y échapper dès que le hasard lui en fournirait Toccasion'.

Ce hasard, qu'elle invoquait dans le secret de son cœur comme l'unique maître des destinées humaines, elle le voyait sans cesse opérer les plus étonnantes métamorphoses dans les romans, dont elle faisait sa seule lecture; et, se comparant à toutes les jeunes héroïnes qui passaient tour à tour devant ses yeux, elle ne doutait pas qu'un jour aussi elle n'eût de merveilleuses aventures à raconter. En attendant , elle se posait dans sa propre imagination comme une noble vie-

time , ou comme un de ces êtres incompris faits pour mépriser les intelligences grossières qui les entourent, et elle ne suppor tait son sort qu'en s'ahandojmant aux illusions fantastiques que lui présentaient ses rêves.

Malheureusement le caractère de cette fille romanesque n'est pas d'invention : on en rencontre chaque jour le type dans les divers rangs de la société, notamment dans les classes inférieures; c'est là surtout qu'il amène les plus funestes résultats.

Autrefois l'honnête ouvrière ignorait ce besoin d'émotions factices qu'elle trouve aujourd'hui dans une foule délivres jetés devant elle comme un appât, et qui, en la dégoûtant des réalités de la vie, ne sont propres qu'à égarer sa raison et son cœur. Plus près de la nature, avant de s'être enivrée de ces dangereuses chimère. , plus près surtout de la pensée de Dieu , toujours si bien en harmonie avec nos véritables besoins intellectuels, elle se créait alors d'innocentes dis-

48 LES JEUXE3

tractions qui ne la détournaient ni de ses travaux ni de ses devoirs , qui ne lui faisaient ni envier le luxe de l'opulence, ni rêver pour elle-même ces folles péripéties dont ses lectures actuelles lui présentent sans cesse la décevante image. Heureuse dans sa modeste condition, elle n'en rougissait pas; elle se gardait bien d'aller chercher dans un état plus relevé une considération qu'elle pouvait facilement acquérir par la régularité de ses mœurs, par l'honnêteté de ses sentiments, et qui lui échappe presque toujours quand, sortie de sa sphère, la réussite ne vient pas couronner ses efforts. Du reste, je ne m'appesantirai pas davantage sur ces réflîxions, qui ressortiront tout naturellement de mon sujet; et je me hâte de revenir à Jnlie.

Cette fille dangereuse eut à peine passé qu^ilques jours dans Touvroir de Cécile, qu'elle prétendit ressentir pour la jeune Louise une irrcsistible sympathie : l'exaltation de l'esprit amène toujours une exagéra-

lion de langage, qui devient un leurre pour la crédulité ou pour l'inexpérience.

Soigneuse cependant de cacher cette exaltation à Cécile, ce n'était que pendant les fréquentes absences auxquelles celle-ci se trouvait obligée pour ses travaux que Julie s'entretenait avec la naïve enfant dont elle voulait capter la confiance. Une telle conduite eut été moins répréhensible peut-être, si l'amitié y eut poussé cette jeune fille artificieuse; mais elle n'était attirée vers l'orpheline que par le coupable désir de l'entraîner hors de la bonne voie. Il est malheureusement des âmes auxquelles la vertu est importune, et qui sont avides de propager le mal, comme les âmes honnêtes sont avides de propager le bien; Julie était du nombre des premières. Déjà fort ennuyée de ne trouver dans l'ouvroir aucun écho qui répondit à ses idées, il lui parut piquant de les inculquer à la plus chère amie de Cécile, et dès ce moment tout fut mis en usage pour parvenir à ce coupable but.

Sans que son extérieur fût séduisant, Julie avait dans les traits, surtout dans la voix, une certaine expression de sensibilité qui prévenait naturellement en sa faveur. Elle possédait en outre au plus haut degré l'art de faire ressortir tous les avantages de ceux qu'elle désirait captiver; et elle prodigua si bien l'encens à la trop conûante Louise, qu'elle parvint bientôt à réveiller en elle le fonds de vanité que les bonnes sœurs de l'hospice et son amie s'étaient eiforcées d'y étouffer.

Ilélas I cette vanité qui nous saisit au berceau, pour ainsi dire, et qui s'attache encore aux tristes débris de notre vieillesse, comment une pauvre jeune fille peut-elle s'y soustraire, si on ne lui montre tous les maux auxquels cette maladie de l'âme peut la conduire, et si continuellement on ne prend soin de la fortifier contre les flatteries dont elle est entourée jusqu'au milieu de ses compagnes? Même dans l'âge de la raison on sourit au flatteur, tout en le méprisant; dans la jeu-

OUVBIÈRES 51

nesse on fait plus que sourire, on le croit, on se persuade qu'il ne peut tromper, et Tàme asservie demeure sans défense contre ses pièges.

C'est ainsi qu'en comparant lesdeux jeunes filles nouvellement admises dans l'ouvroir, Louise se laissa entraîner vers celle qui savait le mieux lui prodiguer la louange, tandis qu'instinctivement elle préférait la douce et bonne Fanchetle, qui se montrait aussi très disposée à rechercher son amitié. Si dans celte seconde circonstance la jeune imprudente avait consulté sa bienfaitrice, nul doute que sou choix n'eût été plus sage; mais le premier effet d'un manque de confiance envers ceux qui ont droit de nous donner des conseils est évidemment de nous porter à la dissimulation : on cache une première pensée, une première action , bientôt l'habitude se forme, le cœur se replie sur luimême, on se porte vers des objets moins dignes de l'attacher; souvent alors l'ingr?tilude vient remplacer les saintes affections

dont rame aimait à se nourrir, et qui déjà

étaient un acheminement à la vertu.

Louise fit donc mystère à Cécile du double penchant qui la portait vers ses nouvelles compagnes, et trouva ce mystère suffisamment justifié par la crainte que l'ancienne amitié ne se blessât d'un partage qui, en effet, pouvait lui paraître offensant.

Après tout, se disait-elle, je Faime toujours, cette bonne et chère Cécile : pourquoi lui dirais-je que les dix années qu'elle a de plus que moi m'imposent un respect qui restreint l'aveu de mes pensées secrètes?... Avec Fanchette, au contraire, et principalement avec Julie, dont J'âge est plus rapproché du mien, je me sens tout à fait à l'aise; j'éprouve du plaisir quand je suis seule avec cette dernière, parce que je puis causer de tout ce qui me vient à l'esprit, sans qu'elle me fasse des observations; elle m'apprend d'ailleurs une foule de choses que j'ignorais; et depuis qu'elle est ici je me sens moins triste.

On voit que déjà l'astucieuse créature avait

fait faire bien du chemin à la crédule enfant qu'elle voulait captiver. Aussi, profitant de toutes les absences de Cécile, elle sut si bien ménager les occasions de causer sans témoin avec Louise, que bientôt elle connut jusqu'aux moindres sentiments de son cœur.

a Pauvre amie, lui dit-elle un jour dans son langage romanesque, moi seule ici je pouvais vous comprendre, parce que, comme vous, j'ai senti debonne heure que j'étais audessus de ma condition. Ilélas! la fortune s'est montrée bien injuste envers nous! Ce travail qui se renouvelle sans cesse, ce train de vie si commun, si ennuyeux dans sa régularité, ne pouvait convenir à des âmes comme les nôtres; il nous fallait des scènes plus variées, moins terre à terre que celles auxquelles nous assistons; mais il faut espérer qu'un jour nous pourrons l'une et l'autre secouer un tel fardeau.

— Je ne vois pas, interrompit Louise, ce qui pourrait nous en débarrasser. Notre situation est du nombre de celles qui ne varient

54 LES JEUxNES

guère : un peu plus ou moins de gain dans nos travaux, voilà, il me semble, tout ce que nous pouvons attendre.

— Si vous connaissiez le monde, reprit la perfiie, ou du moins si vous aviez lu ces li- ATes charmants dont je vous ai parlé, vous sauriez qu il peut survenir bien d'autres changements dans la vie d'une femme qui réunit la beauté à la jeunesse ; et assurément personne n'a plus le droit d'espérer ces changements que mon aimable Louise. »

A cette flatterie, la jeune fille rougit de plaisir ; cependant, soutenue encore par les principes de vertu gravés dans son cœur, elle répondit :

c( Je crois, ma chère Julie, que tout cela s'arrange ainsi dans vos romans, mais qu'il peut être fort dangereux d'y arrêter sa pensée; Cécile m'a dit plusieurs fois que ces sortes d'ouvrages ne sont propres qu'à égarer Tesprit, en mettant continuellement des chimères à la place de la réalité. Ces lectures, en effet, doivent être bien nuisibles, surtout

OUVRIÈRES 5o

à notre âge ; pour rien au monde je ne voudrais m'y livrer : car, en me montrant des jeunes filles mieux partagées que je ne le suis, elles augmenteraient encore ma tristesse.

— Convenez du moins que ce partage inégal est bien affligeant pour des cœurs qui ont quelque élévation.

— Si le bon Dieu Ta réglé ainsi, il faut bien se soumettre à sn volonté.

— A la bonne heure; mais j'avoue que je n'ai pas tant de résignation, et si j'entrevoyais une condition meilleure, assurément je ferais tout pour l'obtenir. »

Les deux amies agitaient encore ce sujet, qui se reproduisait souvent entre elles, lorsque Fancbette survint. Aussitôt Julie voulut rompre l'entretien; mais Louise, désirant s'éclairer, le continua en disant :

«Voyons, bonne Fancbette, que pensezvous de notre situation? Voudriez- vous aussi n'être plus astreinte à travailler?

— Moi ! répliqua la jeune fille avec éton-

nement : pourquoi donc ne voudrais-je plus

gagner ma vie? Yoilà une belle question!

— Mais, reprit Louise, si, au lieu de vous envoyer la pauvreté. Dieu vous eût donné des richesses, vous n'en seriez pas fâchée, sûrement.

— Bah ! il faut des pauvres et des riches dans ce monde, répondit Fanchette en souriant; sans quoi, si nous étions tous au même niveau, nous nous croiserions les bras, et nous ne voudrions plus rien faire les uns pour les autres. Ainsi la Providence a tout arrangé pour le mieux; sonder ses desseins c est une folie.

— Ce n'est pas là répondre à la question de Louise, interrompit aigrement Julie : elle vous demandait si la prospérité ne vous plairait pas mieux que la nécessité du travail.

— Si j'avais eu le choix, il est probable que j'aurais préféré l'une à l'autre. Pourtant c'est une chose que je n'ai jamais assez examinée pour en dire au juste mou sentiment.

A quoi bon d'ailleurs se faire à soi-même de pareilles questions, quand on n'a aucun pouvoir de changer ce qui est? Moi, je n*ai songé qu'à apprendre un état qui me fît gagner du pain honnêtement : c'est là que s'est bornée mon ambition.

— Au milieu de cela avez-vous été heureuse?

— Pourquoi pas? répliqua de nouveau Fanchette ; je travaille gaiement, je dors tout d'un somme, et la tristesse n'entre dans mon cœur qu'à la vue d'une souffrance que je ne peux soulager.

— Et vos délassements , vos plaisirs? car enfin il en faut, ajouta Julie.

— Mes plaisirs! Oh! je n'en manque pas, je vous l'assure : d'abord, tous les dimanches,après avoirrempli mes devoirs religieux, nous nous réunissons en famille, nous causons, nous rions; puis souvent ma mère nous conduit, mes sœurs et moi, dans la campagne; mes frères y viennent avec nous, et alors comment n'être pas joyeux? Nous

sommes si bien tous ensemble à côté de notre bonne mère î C'est avec elle que nous respirons l'air embaumé des champs, que nous parlons de nos projets, de nos espérances! Aussi la journée passe trop vite : c'est là notre seul chagrin ! mais nous nous disons : Dans huit jours le même bonheur reviendra; et nous sommes consolés. »

En écoutant cette peinture naïve des joies que l'on goûte en famille, les yeux de Louise se remplirent de larmes, tandis que sa nouvelle amie répliqua ironiquement à Fanchette :

c( Je vois qu'en fait de jouissances vous n'êtes pas exigeante; toutefois vous me permettrez de croire que si la fortune vous eût mieux traitée, vous seriez plus heureuse.

— Je ne le pense pas, reprit Fanchette ; car ma mère m'a dit que la maison dorée du riche renferme souvent de plus grandes peines que celle du pauvre, et que les gens qu'on appelle heureux se créent une foule de besoins et de soucis qui nous sont inconnus.

— Oui; et comptez -vous pour rien les plaisirs que ces gens-là goûtent au milieu des bals et des fêtes où ils assistent si brillamment parés? tandis que nous, pauvres hères, nous ne sommes bonnes tout au plus qu'à leur préparer ces toilettes magnifiques dont l'éclat insulte à notre misère.

— Mon Dieu , pauvre Julie , comme vous vous passionnez! lié! que nous importent ces fêtes, si nous pouvons nous en passer ? Quanta ceux qui s'y rassemblent, leurs joies, je le répète, ne doivent pas nous faire envie, puisque les nôtres sont plus pures, plus exemptes d'inquiétudes.

— Mais ils ont ce que vous n'avez pas : le plaisir d'être, quand il leur plaît, secourables au malheur.

— Oh! pour cela je vous l'accorde, répondit vivement l'excellente fille; oui, c'est là une grande jouissance que j'ai bien souvent désirée ; mais le bon Dieu a dit : Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom , en recevra la récompense ; r-r, ce verre d'eau, nous

pouvons toujours l'offrir; nous pouvons aussi partager quelquefois notre pain avec l'indigent affamé ; nous pouvons l'aider dans ses travaux, ou le soulager dans ses maladies, en lui consacrant quelques-unes de nos veilles ; ainsi le bonheur de la charité ne nous est point interdit : celui qui fait tout ce qu'il peut fait tout ce qu'il doit, et devant le Seigneur Tintention vaut l'action.

— A vous entendre, s'écria Julie, évidemment dépitée, tout est pour le mieux en ce monde ; cependant quand votre mère est restée veuve avec ses huit enfants , vous avez dû connaître un peu mieux les peines de l'indigence. ))

Ici Fanchette, toujours plus étonnée de l'aigreur et du langage de Julie, la regarda fixement, et reprit aussitôt :

« Je n'ai pas nié les peines qui accompagnent la pauvreté, j'ai seulement voulu dire que chaque condition a les siennes, et que Tobligation du travail ne peut être regardée comme un malheur, puisqu'elle nous sauve

de l'ennui, de Toisiveté, et rend notre vie plus pure. Quant aux épreuves subies par ma famille, elles prouvent que l'indigence honnête n'est pas toujours délaissée. Ma mère, restée veuve avec ses huit enfants, a trouvé des âmes charitables qui sont venues à son aide ; nous avons tous été placés successivement; et, comme chacun de nous avait appris, par l'exemple d'une mère courageuse, à remplir son devoir, nous avons redoublé d'efforts; les plus grands ont soutenu les les plus petits, et aujourd'hui, loin d'être à charge à notre mère, nous pouvons travailler pour elle, lui rendre la vie douce. C'est là sa récompense, c'est aussi la nôtre ; car rien ne fait autant de bien au cœur que de contribuer au bonheur de celle qui nous a donné la vie : voir son sourire , obtenir ses bénédictions, sont des jouissances que le manque de richesses ne peut nous ôter, et que les plaisirs du monde ne nous donneraient certainement pas. »

L'honnête ouvrière avait prononcé ces

derniers mots d'un ton si digne et à la fois si touchant, que Louise, fort émue, lui tendit la main en lui disant :

(( Oui, bonne Fanchette, je comprends maintenant que dans votre humble condition vous puissiez vous trouver heureuse ; mais ce bonheur si doux n'est pas à la portée de toutes celles qui sauraient l'apprécier. Il est dans le monde une foule de pauvres jeunes filles qui sont comme moi sans parents, sans appui, et qui, au milieu de leurs travaux, n'ont aucune consolation, aucun plaisir réel à espérer.

— Chère Louise, répondit Fanchette, si ces jeunes personnes ont comme vous de bons sentiments, si elles regardent la vertu comme le premier des biens, elles ne seront pas, comme vous le dites, privées de toute consolation; car le témoignage d'une boime conscience nous donne une joie qui nous soutient au milieu des peines de la vie ; le malheur a beau nous frapper, elle le surmonte; tandis que la joie du méchant s'éva-

nouit à la moindre contrariété, parce qu'il a oublié Dieu.

— Sans doute, reprit Louise, si l'on songeait toujours à cela, on s'affligerait moins; mais dans l'intervalle de ces pensées salutaires on s'appesantit malgré soi sur son sorl; on songe aux plaisirs du monde dont on est privé, et le cœur retombe dans la tristesse.

— Pauvre enfant! interrompit Fanchette, il n'y a que l'inexpérience qui puisse regretter ces plaisirs trompeurs ; la religion nous les interdit, parce qu'ils sont nuisibles à notre repos ainsi qu'à notre salut ; les désirer c'est donc déjà violer les devoirs qu'elle nous impose, et malheur à ceux qui Obont inspirer ces désirs à l'innocence! »

En parlant ainsi, Fanchette jeta sur Julie un regard sévère qui fit rougir celle-ci. Elle était vaincue, et se réduisit au silence ; mais son orgueil blessé avait soulevé dans son cœur une vive animosité contre sa compagne : la haine est toujours l'arme du vice

6i LES JEL'XES

quand ii n'est pas triomphant. Fanchette le savait , et pourtant elle ne craignit pas de montrer toute la vérité à la jeune orpheline. (( Tenez, mon aimable Louise, lui dit-elle le lendemain, vous êtes beaucoup moins âgée que moi, je crois donc devoir vous avertir qu'il est des liaisons qui peuvent avoir leurs dangers. Hier Julie s'est permis devant vous d'étranges réflexions, qu'assurément elle n'eût pas osé faire devant M"'' Cécile; or, quand nous devons cacher nos pensées et nos discours aux personnes qui ont sur nous de l'autorité, c'est que nous sommes dans l'erreur, ou que nos intentions manquent de pureté. J'ai toujours entendu dire à ma mère que, pour être vertueux, notre cœur doit toujours pouvoir se montrer à nu. Du reste, je ne prétends pas juger ici le caractère de Julie, je dois seulement blâmer ses paroles eu ce qu'elles ont de dangereux pour vous. Il ne faut pas, chère Louise, se créer des idées et des goûts hors de son état; selon moi, c'est se livrer à l'orgueil que de se

croire supérieur à une condition obscure, lorsqu'on ne possède ni les talents ni le mérite nécessaires pour en sortir honorablement; et c'est le cas où se trouve Julie.

— Ainsi vous pensez, dit Louise, qu'il faut se contenter de sa position, alors même qu'elle a cessé de nous plaire.

— Quand cette position est mauvaise, chercher à la rendre meilleure est un devoir ; mais lorsqu'elle est bonne, ou du moins supportable, lorsque surtout elle n'a rien d'avilissant, vous conviendrez qu'il y aune grande vanité ou une grande imprudence à chercher plus haut un mieux qu'on obtient rarement. Je ne puis d'ailleurs, continua l'excellente fille, raisonner à fond sur ces choses-là; seulement j'ai ouï dire à des gens capables d'en juger, que l'ambition est une fort mauvaise conseillère. Ils ne parlaient pas de l'émulation qui porte l'ouvrier à se rendre supérieur à ses travaux; ce sentiment est, au contraire, fort louable; mais ils déploraient l'aveuglement de ceux qui, pouvant arriver aupre-

mier raog dans leur modeste état, vont en chercher un autre où ils seront forcés de demeurer au dernier. Or, si ce raisonnement est vrai pour la plupart des hommes, combien ne Test-il pas plus encore pour de pauvres jeunes filles que leur obscurité protège, et qui se perdent si souvent à la lumière du grand jour? Je vous en supplie donc, ma chère Louise, renoncez à ces mauvaises idées, elles ne tendent qu'à vous faire envier de faux Liens et à troubler votre repos.

— Ilélasî répondit Torpheline, il y a longtemps déjà que ce repos est loin de moi: ce n'est pas la nécessité du travail qui me Ta ôté, mais bien l'ignorance où je suis de mes parents. Vous, Fanchette, vous avez une famille qui vous chérit, tandis que moi, pauvre abandonnée, un tel bonheur m'a été enlevé dès ma naissance; jamais ma mère ne me bénira, ne me pressera sur son sein... Ah! vous ne savez pas ce qu'on souffre d'une telle privation î vous ne savez pas ce que c'est que

ÛT^VRIÈRES 67

de voir des enfants entourer leur mère et de n'avoir plus la sienne. )>

Ici Louise fondit en larmes, et celle qui l'écoutait pleura avec elle; cependant, inspirée par son cœur, elle lui dit ensuite :

«Oui, votre peine est bien légitime; néanmoins il ne faut pas désespérer de la bonté de Dieu : il peut vous rendre vos parents ; pripz-le sans cesse, abandonnez-vous à sa volonté, et ne doutez pas qu'il ne bénisse vos prières ainsi que votre résignation.

— Je désire bien suivre vos conseils, répondit Louise; mais, je vous l'ai dit, trop souvent la tristesse m'accable, et je manque de courage.

— Vous en retrouverez au pied de la croix, répliqua la pieuse Fanchette; c'est là aussi que vous comprendrez mieux quelles sortes de consolations vous restent : vous possédez une amie véritable; M"' Cécile est pour vous une seconde mère; alors vous ne lui ferez plus mystère de vos pensées ; alors vous ne formerez plus à son insu des liaisons qui

peuvent avoir de véritables dangers, et vous trouverez la force de surmonter votre chagrin.»

L'honnête ouvrière, en articulant ces mots, était animée d'une conviction si profonde, son accent était si persuasif, que l'orpheline lui promit de se conformer désormais à ses avis, et de fuir tout entretien particulier avec Julie. Elle exigea toutefois que les imprudents discours échappés à cette dernière ne fussent pas rapportés à la maîtresse de l'ouvroir. Le secret exigé dans cette circonstance provenant évidemment d'une intention louable, Fanchette s'engagea d'autant plus volontiers à le garder qu'il lui eût été très pénible de provoquer le renvoi d'une de ses compagnes.

Tout dès lors marcha au gré de l'excellente fille. Heureuse d'avoir prémuni l'orpheline contre une mauvaise liaison, elle la vit avec bonheur surmonter sa mélancolie, et se montrer en même temps plus affectueuse envers celle qui avait élevé son enfance.

L'amitié cimentée par la vertu est un lien qui agrandit Fàme et qui la dispose aux plus nobles sentiments. Ce fut donc avec une véritable joie que Louise abandonna ses vaines rêveries pour. revenir aux idées pieuses qu'elle chérissait naguère; et elle retrouva une si douce paix au fond de son âme qu'elle ne comprenait pas comment elle avait pu se livrer un seul moment à d'autres pensées.

A cette époque, d'ailleurs, tout semblait concourir à améliorer encore sa situation. Nous l'avons dit, l'ouvroir était en pleine voie de prospérité : les travaux y abondaient de toutes parts; Cécile les dirigeait avec tant d'intelligence et de perfection, qu'après avoir remboursé les avances qui lui avaient été faites pour fonder cette maison, elle put commencer à prélever sur les dépenses mensuelles diverses petites sommes qu'elle plaça au nom de Louise comme au sien.

Si l'ordre et l'épargne sont les soutiens indispensables d'une fortune aisée, combien

70 LES JECXE3

ne sout-ils pas plus nécessaires encore à ceux qui n'ont d'autre bien que le travail de leurs mains? Pour ces derniers, toute espèce de dépense frivole est un préjudice irrémédiable, de même que toute économie, quelque minime qu'elle soit, porte avec elle d'immenses avantages si elle est souvent répétée. Pour que l'ouvrier soit beureux, il faut toujours que sa dépense se trouve audessous du produit de ses travaux. Sans doute il est une foule de cas où ce boni est impossiblt; il en est d'autres encore, et c'est le plus grand nombre , où il ne peut s'obtenir qu'au prix d'une multitude de privations; mais ces privations cessent d'être aussi pénibles quand c'est par raison qu'on se les impose; il vaut mieux d'ailleurs avoir à les supporter dans sa jeunesse, que d'y être condamné lorsque l'âge vient à en faire une véritable souffrance.

Convaincue de cette vérité, Cécile, sans être parcimonieuse, se faisait donc une loi rigoureuse de l'économie, et elle en don-

0UVR1ÉKE3 71

nait constamment l'exemple à ses élèves.

(( Croyez-moi, leur disait-elle souvent, travaillons avec courage , puis soyons ménagères, afin de nous assurer une honnête indépendance et de préparer ainsi quelques ressources à notre vieillesse, qui sans cela serait vouée au malheur. N'imitons jamais surtout ces jeunes filles vaniteuses qui ne s'appliquent à l'ouvrage que pour se mettre à même d'acheter une foule de colifichets avec lesquels elles se croient belles , et qui souvent ne font que les enlaidir. La simplicité et la modestie, voilà les véritables ornements qui nous conviennent; quand nous en cherchons d'autres, non seulement nous eiiposons notre salut, mais nous soaimes en butte à d'amères censures, souvent aussi à des insultes qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de repousser, et qui, dans tous les cas, sont pour nous un sujet de honte. »

Passant de là à d'autres considérations, Cécile faisait encore remarquer à ses élèves quelle funeste habitude ont adoptée les

jeunes personnes qui aiment à briller et à attirer les regards.

(( Voyez ces jeunes imprudentes, disaitelle, elles se persuadent que la taille d'une femme ne peut avoir de grâce qu'autant qu'elle ressemble à un fuseau, et c'est à qui d'entre elles serrera la sienne plus étroitement : que leur importe de respirer, pourvu que leur coquetterie soit satisfaite? C'est ainsi cependant que nous voyons tant de santés florissantes se détruire sans retour. Le sang, comprimé sans cesse vers le cœur, amène dans la constitution d'irréparables désordres : les maladies de poitrine et les anévrismes, qui nous étaient presque inconnus autrefois, se multiplient aujourd'hui d'une manière tout à fait effrayante : vainement les médecins signalent le danger; on méprise leurs avertissements ou bien on essaye de leur donner le change , et ce n'est qu'après avoir ainsi creusé son tombeau , ce n'est que près d'y descendre, qu'enfin on reconnaît les fatales conséquences delà vanité »

Ces conseils , ces sages réflexions de Cécile produisaient ordinairement sur ses élèves les effets les plus salutaires, notamment sur Louise, dont le cœur se rattachait de plus en plus à la vertu. Elle devint même si raisonnable et si laborieuse, que son amie la désigna dès lors comme seconde maîtresse de Touvroir, et exigea en outre qu'elle prélevât chaque mois, pour son usage personnel, une petite somme dont elle n'aurait nul compte à rendre à la communauté.

Cette seconde faveur toucha si vivement Louise, que sa reconnaissance pour sa généreuse amie alla toujours en s'accroissant. C'était la première fois qu'elle pouvait disposer de quelque chose qui lui appartînt en propre; et cette faculté, toujours flatteuse, quelque désintéressé qu'on soit, la rendit si joyeuse, que souvent elle ne se couchait qu'après avoir contemplé son petit trésor.

Plusieurs mois s'écoulèrent; diverses gratifications vinrent grossir ce trésor précieux, et celle qui le possédait ne tarda pas à son-

ger qu'il pouvait se convertir en une jolie montre d'or. Cécile, tout en recommandant l'économie, n'exigeait pas qu'on se privât des objets qui peuvent avoir de l'utilité : et quoi de plus utile qu'une montre î Cependant l'amie est consultée; elle permet l'achat; aussi, sans plus tarder, on décide qu'il s'effectuera le lendemain.

Toute la journée, l'heureuse jeune fille ne pense qu'au charmant bijou; la nuit elle le voit en rêve, et dès que le jour paraît elle est sur pied, suppliant son amie de se bâter pour la suivre chez le marchand, dont la boutique ne doit pas tarder à s'ouvrir. Enfin Cécile est prête ; les deux amies vont sortir, lorsque paraît tout à coup Maurice, le père nourricier de Louise. 11 est triste, abattu, comme le jour où il fut obligé de la déposer à l'hospice. Frappée de l'altération de ses traits, rorpheliue l'interroge avec une tendre sollicitude; et d'abord il veut éluder ses questions, mais elle insiste.

« Père Maurice , lui dit-elle , si vous avez

du chagrin, VOUS ne devez pas me le cacher; vous savez bien que j'y prendrai part.

— C'est justement ce que je ne veux pas, répond l'excellent homme; je ne suis pas venu pour vous affliger, ma chère Louise ; et tenez, d'ailleurs, en vous voyant, je me sens déjà le cœur soulagé.

— N'importe, il faut me dire votre peine. Parions que vous manquez d'ouvrage.

— Quand cela serait, une mauvaise semaine est bientôt passée; on m'a promis de m'occuper dans huit jours.

— Et pendant ces huit jours-là vous manqueriez de pain ! Non ! non ! » s'écrie Louise en s' avançant vers son père nourricier, et en lui glissant l'argent qu'elle destinait à l'achat de sa montre.

«Qu'est-ce que cela? demanda Maurice, palpitant d'émotion.

— C'est son gain ; vous pouvez l'accepter, » lui répond Cécile; en même temps elle se tourne vers son élève et la presse sur soq cœur.

Celte derDière est radieuse. En vain Maurice la supplie de reprendre son bienfait.

« Eh quoi! voulez-vous donc m'ôter la joie que j'éprouve? 0 mon bon père! vous ne savez pas combien je suis heureuse !

— Mais, répond celui-ci, avec le quart de cette somme je serais déjà riche; laissezmoi vous remettre le surplus, ma bonne Louise.

— Je ne reprendrai rien, je veux que vous gardiez le tout.

— Et vos privations, chère enfant, croyezvous que je ne les sentirais pas?

— Est-ce qu'il y a des privations quand le cœur est content? interrompit la jeune fille avec un doux sourire. Tenez, n'insistez plus, ou vous me feriez du chagrin. »

Enfin le brave homme cède à de si touchantes instances; il se hâte de retourner vers ses enfants pour leur faire partager les bienfaits de sa chère Louise, qu'il bénit mille fois en versant des larmes de tendresse.

« Qu'il y a de bonheur à faire ainsi un peu

de bien ! dit cette dernière à son amie, lorsque Maurice se fut éloigné. Comment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt?

— Aussi tu t'es privée d'une montre, lui répondit Cécile, qui trouvait du charme à lire jusqu'au fond de sa pensée.

— Sans doute , répliqua l'orpheline ; mais quelle différence entre le plaisir que m'eut fait la possession de ce bijou et celui que je goûte en ce moment! Ah! je suis bien heureuse que Maurice soit arrivé avant cette emplette; elle ne m'eût donné que des regrets, tandis que maintenant je songe avec bonheur à la joie de cette pauvre famille. »

A ces mots, la bonne Cécile embrassa de nouveau son éîève.

(( Oui, lui dit-elle, oui, je te trouve bien heureuse de savoir goûter les douceurs de la charité; c'est un plaisir qui ne s'use pas, ma Louise ; plus on l'éprouve , plus on en devient avide; c'est par lui surtout que l'âme s'agrandit, qu'elle se rapproche le mieux de son divin auteur.

— Oh ! je n'en veux plus chercher d'autre, répliqua la jeune fille : désormais tout ce que je pourrai économiser sur mon entretien sera pour ce bon Maurice, qui, malgré sa pauvreté, a été si longtemps Tunique soutien de mon enfance. »

Ces derniers mots réveillèrent dans le cœur de Louise les tristes pensées qui venaient trop souvent l'assaillir en songeant aux parents qui l'avaient délaissée; mais peu à peu elle surmonta cette impression douloureuse, et elle fut le reste du jour d'une gaieté qui enchanta son amie.

Page 1