‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 5 sur 11 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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velopper en même temps son intelligence. Guidée par les conseils de son excellente amie, elle répara le temps perdu; et ces lectures lui devinrent si profitables, que Tennui fat désormais banni de son esprit.

a En vérité, disait-elle quelquefois à Cécile, je necomprendspasl'indifférence que j'ai d'ahord montrée pour ce genre de délassement ; c'est pourtant le plus facile et le plus fructueux, il est à la portée de chacun, et, loin de laisser des regrets après lui, il nous enrichit toujours de quelque chose. En lisant un bon livre la pensée s'élève, s'agrandit; elle s'associe aux nobles sentiments qui s'y trouvent exprimés, et l'on se sent devenir meilleur à mesure qu'on l'étudié davantage. »

On voit par ces paroles que désormais les idées de la jeune ouvrière ne se bornèrent plus il parcourir le cercle étroit où elles avaient été renfermées jusqu'alors. En fut-elle plus heureuse ?demandera-t-on peut-être. Assurément ; car les lectures dont elle se nourrissait, loin d'exciter dans son cœur de mauvais

penchants, loin de donner l'éveil à des vœux ou à des projets chimériques, lui montraient la vanité des choses qui passent, et qui nous déchirent dans leur course rapide; elles la prémunissaient contre les dangers du monde, contre ses artifices, ses déceptions; elles lui faisaient chérir la vertu, goûter le charme de la vie intérieure, et la préparaient en même temps à subir avec courage les épreuves qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.

Ce fut donc sans nul effort que Louise s'accoutuma dès lors à son humble condition. Dépouillée de tout orgueil, mais stimulée par une noble émulation, elle profita des nombreuses relations que son amie avait réussi à établir, pour multiplier le genre d'ouvrages exécutés dans leur atelier, et pour leur donner à tous une égale perfection. Grâce à son goût exquis, elle inventa, en lingerie et en broderie, plusieurs modes qui furent adoptées par l'opulence; et la prospérité de l'établissement s'accrut encore.

Cependant Louise n en fut ni plus fière ni plus recherchée dans sa mise : son seul luxe consista dans un joli ameublement et dans la possession de quelques bons livres. Lorsqu'elle fut satisfaite sur ce point, elle restreignit tellement ses dépenses personnelles, que Cécile lui demandait souvent à quoi elle employait l'argent dont elle continuait à lui abandonner le libre usage. « Je le place, )> répondit-elle en riant, ajoutant tout bas : a Oui, je le place sans intérêts sur la terre, mais à usure dans le ciel. »

En effet, les épargnes particulières de la pieuse enfant passaient presque entièrement entre les mains des pauvres, dont le plus intéressant à ses yeux était toujours son bon père nourricier. Chaque mois il en recevait la meilleure part ; le reste de sa modeste aumône était donné à d'infortunées mères de famille , pour lesquelles , par un autre sentiment, Louise se sentait aussi une grande prédilection. Multipliant ainsi ses jouissances , elle songeait alors sans nulle envie au

monde qu'elle avait tant désiré connaître , et elle disait :

a Là on s'agite , on rit , on pleure tour à tour , et la vie se précipite comme un torrent , sans qu'on ait le temps de prévoir où elle doit aboutir; ici, au contraire, elle s'écoule sans bruit, sans agitation, mais pleine d'innocents plaisirs, de saintes espérances. 0 mon Dieu! je vous remercie; vous m'avez fait le meilleur lot. »

Outre ces plaisirs si purs que la jeune ouvrière était parvenue à se créer, elle avait la satisfaction de concourir au bonheur de tout ce qui l'entourait, et de voir la bonne Fanchette, pour laquelle elle éprouvait toujours un sincère attachement, dans une position tout à fait prospère.

Dotée par la sœur de sa mère, et mariée depuis quelques mois à un ouvrier aussi honnête que laborieux, cette excellente femme continuait à travailler pour l'ouvroir des deux amies, et jouissait ainsi d'une sorte d'aisance dans son ménage. Pour elle, cette

situation était la félicité dans toute sa plénitude j aussi ne se lassait-elle pas de dire à Louise :

« Ma mère avait bien raison : le sort d'une ouvrière qui possède la santé , le courage et l'intelligence de ses travaux, est mille fois plus heureux que celui de toutes ces grandes dames qui s'épuisent à chercher des joies là où il n'y a trop souvent que mensonge et folie. Il est pourtant, continuait Fanchette, bien des jeunes filles qui pourraient vivre contentes dans leur position, et qui s'obstinent à la quitter pour aller chercher plus haut le bonheur qu'elles tiennent dans leurs mains. Souvent même elles abandonnent sans regret les parents , les amis qui les ont comblées d'afiPection, et vont quelquefois jusqu'à les renier... Oh! c'est là un excès d'ingratitude et d'orgueil qui ne peut demeurer impuni. Quant à nous, ma chère Louise, restons paisiblement dans la voie que la Providence nous a tracée ; si elle paraît obscure aux yeux du monde, elle est très certaine-

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ment agréable au bon Dieu, et cela suffit pour nous la faire préférer. »

Ces conversations, auxquelles Cécile prenait souvent part, avaient toujours du charme pour l'orpheline, parce qu elles satisfaisaient en même temps sa raison et son cœur. D'un autre côté , la famille de Fanchette la comblait de tant de prévenances, qu'elle ne se sentait plus isolée dans la vie.

Il règne, en général, dans les relations des classes inférieures un abandon , une chaleur de dévouement qui ne se trouvent pas toujours au mémo degré chez les personnes d'un rang supérieur. Ce n'est pas assurément que la culture de l'esprit puisse altérer la générosité de nos sentiments; elle ne tend, au contraire, qu'à les élever et à les ennoblir; mais le contact du monde , où surnagent tant de passions diverses , vient parfois détruire ce que l'instruction et la bonne éducation ont édifié ; tandis que pour l'artisan honnête cet inconvénient est moins à craindre. Plus simple, moins exigeant dans ses goûts ainsi

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que dans ses besoins, il porte habituellement au fond de son cœur un calme, une gaieté qui le disposent plus favorablement envers ses semblables, surtout quand l'instruction religieuse est venue régler ses penchants et lui inspirer Famour du bien. Comprenant alors tout le prix de la vertu , il la pratique sans effort comme sans ostentation, et ses amitiés sont aussi franches que solides.

Louise , entourée de ces bonnes gens , éprouvait donc cette douce sécurité, ce contentement intérieur de l'âme , qui font couler la vie sans orages. Si quelquefois sa pensée cherchait à percer le mystère de sa naissance, si ses pleurs coulaient encore en songeant qu'elle était privée des caresses maternelles , elle récapitulait aussitôt les consolations qui lui avaient été accordées dans son malheur, et son chagrin s'apaisait bientôt.

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