‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

L'épreuve la moins équivoque d'une vertu solide , c'est l'adversité.

Massillon.

L'orpheline atteignit sa vingtième année sans qu'aucun autre souci vînt troubler la paix dont elle jouissait au sein de Tamitié; et tout jusqu'alors, nous l'avons dit , prospérait si bien aux deux compagnes , que déjà elles pouvaient entrevoir Tépoque où il leur serait permis, sinon d'abandonner leurs travaux, du moins d'en ralentir un peu Tactivilé. Mais, hélas! ici-bas le bonheur n'a

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jamais de longs jours, et ses plus doux sourires ne sont, souvent que de fausses promesses. Cécile et Louise ne sentirent que trop cette vérité; car les plus dures épreuves vinrent les frapper au milieu même de toutes leurs espérances. La première eut une maladie grave dont l'effet fut de la priver presque entièrement de la vue. Dès lors un chagrin profond s'empara de son âme, et ses organes s'affaiblirent au point que sa jeune compagne ne pouvait plus la quitter un seul moment sans la trouver baignée de larmes.

Cette dernière cependant, loin de perdre courage , multiplia ses efforts pour lui faire supporter une si grande affliction ; jour et nuit elle la soigna avec un zèle infatigable ; elle apporta en même temps une telle assiduité dans la surveillance de l'ouvroir, que rien ne souffrit du triste état de Cécile. Ainsi le malheur dont gémissait celle-ci n'entraîna pas la perte de son aisance , et ce fut pour Louise une puissante consolation. Mais les fatigues , les soins pénibles auxquels elle se

condamna ne furent que le faible prélude des malheurs qui Tattendaient.

Une nuit, qu'elle avait prolongé son travail auprès de sa languissante amie qui sommeillait, des cris sinistres, le feu! le feu! viennent tout à coup la glacer d'épouvante. Au même instant elle voit une fumée épaisse envahir la chambre de la pauvre malade. Éperdue , elle vole au dortoir de ses élèves, les appelle, puis revient auprès de son amie, la prend dans ses bras, et trouve la force de l'emporter vers l'escalier, mais déjà cette voie de salut est envahie par les flammes; le foyer de l'incendie est au rez-de-chaussée, et il ne reste aucune autre issue...

« 0 Ciel! que devenir? dit Cécile d'une voix lamentaMe; laisse-moi, Louise, laissemoi ! tâche de te sauver avec ces pauvres enfants, il n'y a qu'un étage à franchir...

— Tu le franchiras avec nous, ou je mourrai avec toi, » répond Louise en ouvrant une fenêtre qui donne sous la rue, et sous laquelle déjà la foule est rassemblée.

i( Secourez-nous î » s'écria l'infortunée avec l'énergie du désespoir.

Au même instant les échelles sont dressées. Poussées par la peur, les jeunes ouvrières se précipitent dessus; mais les deux amies sont encore dans la chambre , dont le plancher menace de s'écrouler.

c( Du courage, Cécile! dit Louise; pose tes pieds sur l'échelle, ne crains rien, je la tiendrai jusqu'à ce que tu sois en bas.

— Impossible î » répond la pauvre infirme, qui essaye vainement d'obéir; et c'en était fait de ces deux amies fidèles si un homme généreux, témoin de leur détresse, ne se fut dévoué pour les sauver. Franchissant l'étage, et saisissant la malade d'un bras vigoureux , il parvient à la descendre au milieu des vives acclamations de la foule.

A son tour, Louise s'élance sur les échelons; déjà elle en a franchi plusieurs, lorsqu'on la voit remonter précipitamment, et reparaître ensuite tenant un petit coffret.

Alors les flammes tourbillonnaient autour

d'elle comme un volcan, la fumée la suffoque, sa tête se perd, son corps chancelle, et de toutes parts on pousse des cris d'effroi ; mais le même homme qui s'est déjà dévoué vole à son secours; il la dirige, il la soutient dans sa route périlleuse, et la porte ensuite dans les bras de Cécile.

Comment exprimer les émotions de ces deux infortunées , lorsque , revenues un peu à elles-mêmes et s'étant assurées que toutes leurs élèves étaient hors de danger, elles essayèrent d'exprimer leur reconnaissance à celui qui les avait si généreusement arrachées à la mort?

c( Ne me remerciez pas, leur dit celui-ci; je suis assez payé par le bonheur que j'éprouve. Veuillez seulement m'indiquer dans quel lieu vous voulez être conduites.

— Chez nous ! chez nous ! » s'écrièrent à la fois plusieurs personnes du voisinage qui sont accourues auprès des deux amies; et quelques minutes après elles se trouvent établies dans un logement, où chacun s'em-

presse de leur porter les objets de première nécessité. Tous ces bienfaits ne sont dus qu'à de pauvres artisans; mais , nous l'avons dit, Tabsence des richesses n'exclut pas la bonté du cœur; subir Tépreuve de l'infortune , c'est souvent apprendre à y compatir.

Ce fut donc entourées de la plus douce compassion, de la plus active charité, que les deux amies passèrent les premiers moments qui suivirent l'afiFreuse catastrophe dont elles avaient failli être victimes. Leur libérateur s'était fait connaître comme médecin, et les prescriptions qu'il laissa à Cécile en s'éloignant produisirent sur celle- ci un effet si salutaire, qu'après quelques heures de sommeil elle se trouva dans un état meilleur que l'événement ne permettait de l'espérer.

Quand elle s'éveilla, Louise seule était assise à ses cùtés, et leurs larmes se confondirent dans une longue et douloureuse étreinte.

«Ruinées! ruinées sans ressource! dit ensuite la pauvre infirme d'une voix brisée.

— Oui , répondit Louise , oui , tout a été la proie des flammes ; mais le bon Dieu nous reste, chère Cécile.

— Sans doute, reprit celle-ci, et je rends grâce à sa bonté ; c'est elle qui envoya vers nous ce noble jeune homme dont le courage nous a sauvées d'un si affreux péril; mais quelle vie misérable nous est laissée! Impotente, presque aveugle, que puis -je faire maintenant pour gagner mon pain?

— Ne le gagnerai-je pas pour toi? répondit vivement la jeune fille. Écoute, Cécile : le Seigneur nous envoie, il est vrai, une grande, une terrible épreuve; mais c'est à nous de la supporter avec résignation, si nous voulons être bénies. Offre-lui tes souffrances, moi je lui offrirai mon travail de chaque jour, et il daignera soutenir nos efforts; tu sais bien qu'il aime ceux qui souffrent en son nom et qui s'abandonnent à sa volonté.

— Louise , que tu es bonne î que j'aime à t'entendre parler ainsi! Cependant laisse-moi

l'exprimer mes craintes; pardonne-moi si je ne puis sans un mortel chagrin me voir une charge pour toi...

— Ai-je donc eu de pareilles craintes, moi, interrompit l'orpheline, lorsque, pour soigner mon enfance, tu sacrifias tes plus belles années, et que tu me comblas ensuite de tant de bienfaits? Ah! quand deux existences se sont confondues ainsi , tout est nivelé entre elles : elles s'appartiennent, elles n'ont plus le droit de calculer laquelle l'emporte dans son dévouement; et l'amitié te fait une loi d'accepter aujourd'hui celui de ta Louise. >>

Après ces mots, les deux amies se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de Tautre, et cette fois leurs larmes coulèrent avec moins d'amertume : elles sentaient que sous le poids de l'adversité il est des affections qui consolent, surtout quand c'est la vertu qui les cimente.

En voyant son amie plus calme, Louise songea à lui montrer le petit coffret qu'elle

avait si courageusement sauvé de l'incendie. Il contenait les divers objets qui pouvaient servir à la faire reconnaître, si le Ciel permettait qu'elle retrouvât ses parents; aussi ce fut avec une joie profonde qu'elle étala ces divers objets devant son amie.

(c Tiens, vois-tu, lui dit-elle, comme Dieu est bon : il m'a laissé emporter mon cher trésor. Oh! si tu savais comme la vue de tout cela émeut mon cœur! Regarde ce beau châle; il appartenait sans doute à ma mère; plus heureux que moi, il l'a touchée, lui ! »

En parlant ainsi , la pauvre enfant portait le châle à ses lèvres avec un mélange de tendresse et de respect; puis examinant, pour la centième fois peut-être, le chiffre qui ornait la bourse, ainsi que la bague trouvée suspendue à son cou par sa nourrice , elle prit la résolution de porter habituellement ce dernier objet.

((A présent, continua-t-elle, je puis bien parer ma main de cette bague ; c'est au péril

de ma vie que je l'ai disputée aux flammes ; elle est doublement mou bien, et sa vue soutiendra mes espérances. )>

Ayant ensuite remis soigneusement dans le petit coffret le reste de son trésor, elle songea à se procurer, ainsi qu'à son amie, quelques vêtements qui leur étaient indispensables. La Providence y avait pourvu : Fancbette, ayant appris leur malheur, entra en ce moment chargée de tout ce qui leur était nécessaire, et bientôt l'une et l'autre furent habillées convenablement pour leur situation.

« Venez, leur dit ensuite l'excellente femme en pleurant à chaudes larmes, venez chez nous; vous y trouverez des cœurs qui compatiront à vos peines , et qui s'efforceront de les alléger. »

Vivement touchées de ces offres, les deux amies la remercièrent avec effusion ; mais ne voulant pas être une charge pour le jeune ménage, elles consentirent seulement à louer dans son voisinage un modeste local qui se

trouvait vacant, et le soir même elles allèrent s'y établir.

Hélas! ce n'était plus cette riante demeure où naguère elles jouissaient de tous les agréments, de tout le bien-être que procure l'aisance : c'étaient de pauvres chambres toutes dégarnies, où elles ne voulurent accepter de la compatissante Fanchette que les meubles indispensables; etcedénuement parut d'abord bien pénible à l'infortunée Cécile. L'orpheline, en apercevant les pleurs qu'elle cherchait à lui dérober, sentit aussi son courage faillir ; peu à peu cependant elle reprit toute son énergie naturelle. Examinant alors avec réflexion leur situation présente, elle vit qu'en retirant les fonds produits par des économies qu'elles avaient faites depuis cinq ans, elles pourraient payer les marchandises détruites par l'incendie , et qu'aucune des maisons de commerce qui les leur avaient confiées ne perdrait à ce désastre.

C'était là une des plus puissantes consolalions qu'elle put offrir à Cécile. Après avoir

établi ses calculs d'une manière aussi claire que précise, elle les lui communiqua, et parvint ainsi à la rassurer sur la continuité de leurs travaux.

Elles n'avaient plus, il est vrai, la bonne sœur Madeleine pour les protéger dans un nouvel établissement : depuis longtemps déjà la charitable fille avait été envoyée en province , et ses anciennes élèves ne pouvaient plus en attendre que des vœux; mais elles avaient mis en Dieu leur espérance, et elles éprouvèrent bientôt que cette espérance n'est jamais déçue, quand elle émane d'une véritable piété.

Dès le lendemain toutes les jeunes personne que l'incendie avait chassées de l'ouvroir vinrent, suivies de leurs mères, offrir aux deux amies de travailler chez elles gratuitement jusqu'à ce qu'une partie de leur désastre fût réparée. Une telle proposition était trop honorable aux deux maîtresses pour qu'un vain orgueil la leur fît repousser; aussi l'une et l'aulre ouvrirent leurs bras à ces

dignes mères de famille qui s'associaient si généreusement à leur infortune , et il fut convenu que jusqu'au moment où Fouvroîr serait de nouveau en voie de prospérité, les jeunes ouvrières qui le composaient viendraient y travailler en qualité d'externes , sans aucune sorte de rétribution. En attendant, deux d'entre elles demandèrent à rester auprès de Cécile, tandis que Louise irait au dehors vaquer aux intérêts communs; et dès ce moment le chagrin fat presque banni de la demeure des pauvres incendiées.

Oui, quand c'est Dieu qui console, l'adversité ne saurait abattre l'âme : celui qui lève incessamment les regards vers ce consolateur suprême trouve bientôt la force de gravir les aspérités de sa route, quelque difficile qu'elle soit; à travers ses maux, il sourit à l'espoir d'un meilleur avenir, et il sent parfois au dedans de lui-même des joies ineffables que les heureux de la terre ne peuvent goûter, parce qu'ils ne savent pas les comprendre.

Ces convictions étaient gravées trop avant dans le cœur de la jeune ouvrière pour qu'elle ne cherchât pas à y puiser toute la résignation dont elle avait besoin, aussi son premier mouvement, en quittant Cécile, fut d'aller se retremper par la prière au pied des autels. Là ses larmes coulèrent encore abondamment; mais déjà c'étaient des larmes de reconnaissance, et celles-là sont toujours sans amertume.

Cependant Louise éprouva tout à coup , à la sortie de l'église, une grande perplexité : il s'agissait pour elle de régler plusieurs affaires d'intérêt dont jamais elle ne s'était occupée directement. Aussi ce ne fut pas sans peine qu'elle vainquit sa timidité. Enfin, poussée par l'ardent désir de tranquilliser sa compagne, elle se présenta chez le dépositaire de leur modeste avoir. Heureusement celui-ci était un homme de bien; quoique la pauvre enfant n'eût plus aucun titre à faire valoir, il consentit, sur son simple reçu et celui de Cécile, à lui faire le remboursement

immédiat des fonds déposés, offrant même de lui ouvrir ensuite un crédit, si elle le jugeait nécessaire au rétablissement de sa maison.

Une offre aussi généreuse était bien de nature à fortifier le courage de Louise ; car, si d'un côté elle était résolue à n'en pas faire usage , de l'autre , elle y trouvait la preuve (jiie nos actes de vertu, toujours récompensés dans le ciel, le sont aussi, plus souvent qu'on ne croit, parmi les hommes. Sans doute il est en ce monde bien des travers et bien des vices : la mauvaise foi, la perversité et i'égoïsme s'y montrent tour à tour d'une manière bien odieuse; mais, à côté de ces vices dégradants, combien de bonnes actions, combien de nobles cœurs nous réconcilient avec l'humanité, et nous forcent à Tad mirer, tout en gémissant sur ses faiblesses!

Ainsi l'orpheline, depuis le malheur qui l'avait frappée, ne rencontrait que des sympathies; pauvres et riches, tous se plaisaient à lui donner des marques de compassion et

d'estime, et ce concours de sentiments généreux était pour elle une si douce récompense, que dans son cœur la joie égalait presque la peine.

Le jour même, toutes les marchandises confiées aux deux amies, et qui avaient été la proie des flammes, furent payées intégralement; alors les diverses maisons de commerce auxquelles elles appartenaient s'empressèrent d'offrir à Louise de nouveaux objets à confectionner, et lui promirent de ne la laisser jamais manquer d'ouvrage.

Tranquille sur l'avenir, elle se hâta donc de retourner vers sa bien-aimée Cécile. Il lui restait à peine de leurs épargnes de quoi subsister pendant une semaine; mais elle se disait tout bas : « Nous ne devons plus rien, et dans huit jours, je l'espère, j'aurai gagné de quoi vivre la semaine suivante : combien d'honnêtes ouvriers sont moins heureux! »

Quand l'orpheline regagna sa demeure, les plus nobles inspirations de la vertu se reflétaient sur sa charmante figure, et son air était

à la fois si doux, si modeste, qu'il était impossible de la voir sans lui porter le plus vif intérêt. Aussi ce fat là Fimpression qu'elle produisit sur l'homme qui l'avait sauvée. Il était auprès de Cécile lorsqu'elle rentra; et en voyant la pieuse résignation dont cette jeune fille s'était armée dans son infortune, il se sentit pénétré pour elle d'un véritable respect, et se félicita doublement d'avoir été son libérateur.

Du reste , M. Derban était digne à tous égards d'apprécier Louise. Né d'une famille très honorable, où la vertu était héréditaire, il avait puisé dans sa première éducation les croyances religieuses qui complètent l'homme de bien, et les études sérieuses aux- (juelles il s'était livré depuis , en qualité de médecin, n'avaient fait que développer en lui ses heureuses dispositions. Agé de trente ans environ, M. Derban était grave dans ses manières comme dans ses discours ; une sorte de mélancolie semblait être le trait dominant de son caractère ; il était même aisé de voir,

à l'expression mobile de sa physionomie, qu'une vive sensibilité animait son âme , et cette remarque , qui ne pouvait échapper à l'observation, ramenait à la confiance ceux que la sévérité de son maintien aurait pu d'abord éloigner.

Tout en saisissant parfaitement cette nuance, Louise ne put témoigner à son libérateur la vive reconnaissance dont elle était pénétrée : elle avait osé la lui exprimer au moment où il venait de la délivrer des flammes, parce qu'alors l'émotion l'avait emporté sur sa timidité naturelle; mais, devenue plus calme , et se retrouvant en présence du grave docteur, elle se sentit tout à coup si interdite, que les mots lui manquèrent pour traduire ses sentiments.

Étonnée de son apparente froideur, Cécile la lui reprocha ensuite avec vivacité; car M. Derban, en sauvant la vie à cette excellente tille, puis en soulageant ses maux par de savantes prescriptions, s'était placé si haut dans son esprit, qu'elle ne pouvait se

lasser de l'admirer, et trouvait fort étrange que chacun n'éprouvât pas pour tant de mérite un enthousiasme égal au sien.

Rien de si commun, du reste, que cette disposition de la bonne Cécile : on aime généralement à faire partager aux autres ses impressions ou ses sentiments, parce que le cœur et l'amour-propre sont également intéressés à cette approbation.

Il fallut donc que la pauvre Louise, déjà fort dépitée contre elle-même, eût encore à subir les reproches de sa compagne. Celle-ci pourtant finit par s'apercevoir que son admiration pour leur libérateur lui avait fait oublier un moment les droits de l'amitié, et aussitôt la paix fut rétablie.

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