CHAPITRE VI
Les petites vertus sont comme les violettes , qui se plaisent à la fraîcheur de l'ombre, qui se nourrisseiil de la rosée, et qui, quoique de peu d'éclat, ne laissent pas de répandre une bonne odeur.
Esprit de saint François de Sales.
Enfin Louise a repris ses travaux; ses élèves, fidèles à leurs promesses, la secondent avec tant d'ardeur, que le désastre éprouvé semble se réparer peu à peu : déjà la pauvre malade ne manque plus de rien; sa chambre est regarnie ; sa nourriture est appropriée à son état , et Louise peut rétribuer convenablement ses ouvrières. Mais, tandis que tout paraît ainsi prospérer autour d'elle, la gêné-
reuse enfant ne dit pas par combien de sacrifices, par combien de secrètes privations elle achète cette apparente prospérité. Presque prodigue pour sa compagne, elle s'accorde à peine son propre nécessaire, travaille sans relâche, prolonge souvent ses veilles durant des nuits entières, et, au milieu de cette vie péniblement laborieuse, c'est à Dieu seul qu'elle confie ses peines.
Il en est une surtout qui lui pèse cruellement : elle ne peut plus faire l'aumône ; elle ne peut plus alléger la misère de son bon père nourricier, et cette privation, si dure pour son cœur, lui arrache souvent des larmes involontaires.
Au bout de quelque temps, une grande consolation lui arriva cependant. Grâce aux soins empressés de M. Derban, les soufi'rances de Cécile s'apaisèrent, et elle put se passer de l'assistance continuelle de sa jeune compagne. C'était là une amélioration sensible pour toutes deux ; Louise alors fut à même de s'occuper uniquement des travaux de l'ouvroir.
qu'elle avait rétabli sur son ancien pied , et les gains se multiplièrent. Elle trouva aussi d'amples dédommagements dans l'affection des jeunes personnes qui lui étaient confiées. Toutes admiraient son courage, ses vertus, et c'était sans aucun effort qu'elles obéissaient à ses moindres ordres.
En prenant l'entière direction de ces jeunes filles, Louise, éclairée à la fois par ses lectures et par de sages conseils, avait eu le bon esprit d'établir un règlement qu'elle sut rendre stable par la scrupuleuse exactitude avec laquelle elle le fît observer et s'y conforma elle-même. Dans l'éducation publique ou privée on ne saurait être trop rigide sur ce point; car le bon ordre des idées dépend presque toujours de celui qu'on apporte dans les habitudes communes de la vie. L'enfant qui s'est astreint de bonne heure à une règle invariable devient rarement un enfant dissipé ou rebelle, parce que la discipline qui lui est imposée le force à veiller sur luimême, et le prépare insensiblement à se
soumettre aux obligations plus difficiles qui
lui seront imposées dans la vie.
Du reste ce n'était jamais par des voies de rigueur que Louise maintenait l'esprit de soumission parmi ses élèves. Comme Cécile, elle les y amenait par la douceur, la persuasion, et surtout par l'étude approfondie des préceptes de la religion, qui toujours s'accordent avec nos vrais besoins et notre bonheur. L'exacte observance de ces préceptes étant la base de tout son système d'éducation, c'était à les faire bien connaître , à les faire aimer, qu'elle mettait principalement ses soins.
Des lectures solides faites en commun durant le travail , des conversations agréables à certains moments, des récréations ne contribuaient pas peu aussi à former le cœur et l'esprit de ces jeunes filles. S'attachant également à gagner leur confiance, Louise les laissait exprimer sans contrainte devant elle leurs impressions et leurs sentiments, et cette méthode était d'autant plus efficace, qu'en
les habituant à une noble sincérité elle leur donnait en même temps une facilité d'élocution qui manque presque toujours aux jeunes personnes dont l'instruction se trouve bornée à de simples éléments, et que Ton oblige à bannir la confiance en leur imprimant la crainte.
Outre les moments consacrés à ces entreliens familiers, mais qui n'étaient jamais sans utilité, la jeune maîtresse en avait réservé d'autres pour le recueillement. Ceuxci n'étaient pas les moins fructueux : méditer souvent sur les grandeurs de Dieu, puis descendre au fond de son propre cœur, c'est vouloir sincèrement réparer ses fautes. Aussi Louise ne permettait jamais que ses élèves manquassent à ce pieux exercice.
A la suite de ces méditations, dont elle leur fournissait ordinairement les sujets, elle se plaisait encore à leur raconter avec cette éloquence du cœur, toujours si touchante et si persuasive , quelque noble action propre à élever leur âme et à leur faire chérir la vertu.
Choisissant de préférence ses exemples dans les rangs inférieurs de la société, elle parvenait plus aisément à piquer l'émulation des jeunes filles qui Técoutaient; et si elle les voyait ensuite s'exercer au bien dans les choses ordinaires de la vie, elle se hâtait d'encourager leurs efforts par des éloges ou des récompenses, car elle savait que l'exacte pratique des petites vertus conduit infailliblement à l'amour des plus grandes. En effet, l'âme qui sait se dominer, l'âme qui s'étudie sans cesse à devenir meilleure, qui souffre avec humilité, avec patience, ses propres maux et ceux qui lui viennent d'autrui, saura s'élever au besoin jusqu'à l'héroïsme.
« Soyez douces , obligeantes les unes envers les autres, disait Louise à ses élèves; attachez-vous à corriger vos propres défauts, sans vous occuper de ceux de vos compagnes; fuyez la médisance, détestez le mensonge, soyez discrètes, sobres, laborieuses, simples et modestes dans vos discours comme
dans vos vêlements; en un mot, chérissez l'humilité, la charité, et vous serez à la source de toutes les vertus. »
L'orpheline enseignait aussi à ses ouvrières à faire un bon emploi du temps, dont l'infortune et la réilexion lui apprenaient mieux chaque jour à connaître le prix. Elle se gardait bien pourtant d'exiger de ces pauvres jeunes filles une assiduité continuelle au travail de l'aiguille; cette assiduité sans interruption est un abus que l'humanité réprouve, et dont assurément Louise ne pouvait se rendre coupable. Voulant donc concilier les intérêts de sa maison avec les soins dus à ses élèves, elle avait si sagement réparti leurs moments de récréation, que de salutaires exercices venaient toujours interrompre utilement l'immobilité qui pouvait leur être nuisible, et, quelque pressée qu'elle fut par ses travaux, jamais elle ne permettait que l'une de ces récréations fut omise. En revanche, lorsqu'on reprenait l'ouvrage, elle exigeait que toute mollesse fût bannie ;
car elle avait horreur de la paresse et ne la tolérait pas dans son ouvroir.
(( Vous le savez, disait-elle à ses ouvrières, le paresseux est pour tout le monde un objet de dégoût, chacun en parle avec mépris, et sa route est encombrée d'épines. Ne Fimitons pas; travaillons avec courage, avec persévérance , en vue d'accomplir la loi de Dieu , et nous serons bénies. ))
Exercée de bonne heure aux soins du ménage, l'orpheline exigeait encore que ses élèves apprissent tour à tour l'ordre et l'économie domestique , dont elles devaient être appelées un jour à faire usage dans leur propre maison. Aucune jeune personne d'ailleurs , quels que soient son rang et sa fortune, ne saurait se dispenser de faire cette sorte d'apprentissage , puisqu'il la conduit à remplir dignement les devoirs qui lui seront imposés. Toute incapacité ou toute insouciance sur ce point ne saurait être rachetée par l'instruction et les talents : avant tout il faut qu'une femme connaisse ses devoirs, et
il n'en est pas de plus important pour elle que de se consacrer aux soins de sa famille , à Tordre , à l'économie de son ménage. Vainement un fol orgueil prétendrait ranger ces devoirs parmi ceux de la domesticité : ils font partie de la mission que Dieu nous a donnée en ce monde ; les dédaigner ou les négliger, c*est trahir cette mission , c'est renoncer au plus bel attribut de notre sexe. Sans doute une femme riche peut se faire suppléer dans le service de sa maison ; mais elle n'en doit pas moins connaître , elle n'en doit pas moins surveiller tous les plus petits détails, afin que ses gens ne puissent abuser de son ignorance ou mépriser ses ordres. L'intérieur d'une famille est un gouvernement où la femme qui veut être respectée doit toujours tenir les rênes d'une main douce et habile. Or, si ces obligations nous sont étroitement imposées, même au sein de l'opulence , quelle gravité n'acquièrent-elles pas quand la fortune nous a refusé ses dons! C'est dans ce cas surtout que l'inertie et la négligence deviennent d'ir-
réparables fautes : la femme riche peut quelquefois remédier à sa mauvaise administration; la femme pauvre qui manque d'activité, qui ne sait pas mettre tout à profit dans son ménage , en provoque infailliblement la ruine.
Ces réflexions, que le simple bon sens suggère , avaient trop souvent occupé notre Louise dans son humble condition pour qu'elle ne se fît pas une loi de les transmettre aux ouvrières qu'elle dirigeait, et l'on conçoit que de tels enseignements, toujours appuyés de l'exemple, qui lui-même est une leçon si efficace , ne pouvaient pas manquer de fructifier dans ces jeunes esprits. Aussi l'établissement des deux amies était regardé comme une maison modèle en son genre, et sa prospérité allait toujours croissant.
Cependant Cécile, quels que fussent les soins qu'on lui prodiguât, n'était pas encore arrivée à une guérison complète; sa vue était toujours faible, et ses longues souffrances s'étaient changées en un état de langueur
habituelle qui exerçait la plus triste influence sur son caractère. Aussi bien souvent elle affligeait sa jeune compagne en lui disant :
(( Hélas! je ne suis plus pour toi qu'une charge pénible , pauvre enfant ! c'est véritablement abuser de ta généreuse amitié. Déjà plusieurs fois ta main a été demandée, tu as refusé toutes les propositions qu'on a pu te faire, et j'ai lâchement souffert de pareils sacrifices.
— N'appelle pas ainsi mes refus, répondait l'orpheline; je t'ai déjà dit c|ue ma raison et mon cœur les ont dictés, et que tu ne m'en dois aucune sorte de reconnaissance; car, indépendamment de la vive affection qui m'attache à toi, je suis résolue, tant que j'ignorerai quels sont mes parents, à m'abstenir des liens du mariage. Ne reviens donc plus, je t'en supplie, sur un pareil sujet, et surtout ne me parle plus de charge : quand l'amitié compte, elle s'appauvrit, et tes calculs me causent une véritable peine. Que t'importe, après tout, que ce soit ton
travail ou le mien qui fournisse à nos besoins? Il suffit que Dieu ait laissé à Tune de nous la santé et la force en partage : elle en use au profit de toutes deux, elle ne fait en cela que son devoir. »
Ces paroles, si propres à rassurer la pauvre Cécile, lui causaient ordinairement tant de joie, que malgré elle elle s'étudiait toujours à les provoquer. Tout à coup elle changea de système, sans motif apparent, et se livra à des préoccupations dont elle laissa ignorer la cause à l'orpheline. Celle-ci, usant du droit de l'amitié, la questionna plusieurs fois sans pouvoir obtenir d'elle aucun aveu, et ce mystère inaccoutumé commençait à lui donner de l'inquiétude, lorsqu'un soir, Cécile l'ayant appelée auprès d'elle, lui dit avec une profonde émotion :
« Enfin je puis parler, tous les obstacles sont aplanis, tous mes vœux sont comblés! Ma Louise va être heureuse : elle aura dans le monde une position honorable , des affections, un entourage dignes d'elle...
— Que dis-tu? s'écria l'orpheline en se méprenant sur le sens de ces paroles : auraistu découvert mes parents? Parle, hâte-toi, je t'en conjure!
— Non, ce n'est pas de ta famille qu'il s'agit, répond Cécile, mais d'un époux qui saura la remplacer. »
A ces mots, qui détruisirent toutes ses illusions, la pauvre enfant se laissa tomber sur un siège , en disant :
« Pourquoi donc m'abuser ainsi? pourquoi réveiller par une exagération de langage l'amer chagrin qui me poursuit? Tu sais bien que retrouver ma famille est mon unique désir, le seul bonheur auquel je puis aspirer !
— Il en est pourtant un autre qui t'attend , repartit Cécile avec une indicible joie. Écoute. Depuis longtemps déjà tes vertus, ta pieuse résignation dans l'adversité, avaient produit une vive impression sur notre libérateur ; il désirait ardemment t'offrir un sort plus doux en te choisissant pour sa compagne ; mais des considérations de famille arrêtaient l'élan de
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son cœur généreux. Sa mère, ayant été privée par un procès d'une fortune considérable, désirait lui faire contracter un mariage avantageux, que depuis longtemps elle lui ménageait dans sa province, et il n'osait lui avouer les sentiments qui contrariaient ses vues, mais Tamour maternel éclaira enfin M"* Derban ; elle questionna son fils , lui arracha son secret, et, loin d'user de son autorité pour l'amener à l'accomplissement de ses projets, elle se borna à de sages observations, et enfin eut la générosité de consentir à l'union qu'il désire. En me faisant la demande de ta main, M. Derban m'a montré ce consentement. Quelques regrets y percent encore, il est vrai; cependant chaque mot est l'expression d'un noble cœur, et je suis convaincue qu'en voyant ma Louise l'excellente mère oubliera les avantages qu'elle aura sacrifiés... Mais qu'as-tu donc? reprit Cécile en fixant sur sa jeune compagne des regards étonnés; que signifie cet air triste, abattu, quand tu ne dois éprouver que de la joie?
OUVRIÈRES lil
Est-ce la surprise qui te cause une impression si étrange? Eu effet, je t'ai appris tout cela trop brusquement; j'étais si troublée, si heureuse moi-même! Eufin que penses-tu, que dis-tu de cette demande?
— Je dis qu'elle m'honore, et que je ne puis l'accepter, répondit la jeune fille en s'effurçant de surmonter son trouble.
— Cela est impossible ! s'écria Cécile avec impatience. Jusqu'ici j'ai compris tes refus, je m'en suis réjouie même secrètement, parce que les partis qui se présentaient me semblaient peu regrettables, et que je m'effrayais à la seule pensée de notre séparation ; mais aujourd'hui je serais sans excuse si je ne te pressais d'accepter de telles offres. Songe d'ailleurs que nous serons encore, sinon sous le même toit, du moins à portée de nous voir chaque jour; M. Derban devant continuer l'exercice de son état à Paris, achèvera de me guérir; j'irai me loger près de vous; tu viendras souvent visiter Touvroir; tu seras toujours la bonne, la fidèle amie de
ta Cécile, et le bonheur dont elle te verra jouir lui fera surmonter tous ses maux.
— Assez, interrompit ici l'orpheline, ne t'appesantis pas plus longtemps sur de telles images : ce projet ne saurait se réaliser. Dans toute autre position j'aurais porté avec joie le nom qui m'est offert ; mais pour qu'une union soit heureuse , il faut qu'elle se trouve assortie, et celle-ci ne présenterait que de choquantes disparates. M. Derban , par sa famille, par sa profession, par ses talents entin , tient un rang honorable dans le monde ; il y jouit d'une considération méritée : veuxtu donc qu'abusant de son penchant pour moi, comme de son imprévoyance, j'aille lai faire perdre cette considération que l'homme de bien doit toujours désirer et respecter?
— Pourquoi la perdrait-il? interrompit Cécile : n'es-tu pas digne de lui par tes vertus?
— Son choix prouve qu'il le pense ainsi , n- pondit l'orpheline; et moi-même peut-être osé-je croire que mes sentiments justiOent
son estime ; mais ce n'est pas assez pour le monde : celui qui vit en société doit se conformer aux usages, aux convenances qui s'y trouvent établis; lorsqu'il s'en écarte, il s'attire un juste blâme, et c'est là ce que je dois épargner à M. Derban. Ma pauvreté, le mystère qui enveloppe ma naissance, tout me fait une loi de refuser ses offres. Si le Ciel me permet que je retrouve un jour mes parents, et qu'ils soient dans une mauvaise situation, personne autre que moi n'aura du moins à souffrir de leur malheur ; je pourrai me vouer à eux sans être arrêtée par des considérations que mon cœur ne saurait admettre.
— Mais, répliqua Cécile, ne dois-tu donc rien aussi à l'homme qui t'a sauvé la vie? et puisque son bonheur est attaché à ce mariage, veux-tu, pour prix de sa généreuse action, le rendre malheureux, le blesser dans ses vœux les plus chers ?
— La réflexion viendra à son aide , répondit l'orpheline; alors, approuvant mon
refus, il trouvera le courage de vaincre un penchant que la raison condamne ; il songera aussi à sa mère , dont il doit avant tout respecter le repos. Le consentement qu'elle lui donne dans cette circonstance est évidemment un douloureux sacrifice qu'il ne peut accepter sans trahir son devoir. Malheur à l'enfant qui contriste le cœur de celle qui lui a donné le jour! et malheur aussi à l'imprudente qui ose profiter de son aveuglement! une union formée sous de tels auspices ne serait propre qu'à troubler ma vie. »
Ici l'orpheline s'arrêta, son émotion trahissait les pénibles efi'orts de son âme, et pourtant le sentiment du devoir exerçait en elle une telle puissance, que bientôt elle reprit avec fermeté en regardant sa compagne :
« Cécile, je ne puis te cacher la peine que j'éprouve : il est possible que cette union eût fait mon bonheur ; mais je dois y renoncer. Je te charge donc de déclarer mon refus à M. Derban; dis-lui que la pauvre Louise, élevée dans un hôpital, et ne sachant à qui
elle apparlient, ne consentira jamais à Tassoder à son abandon et à sa pauvreté. Celte résolution est inébranlable; toute tHntative pour m'en faire cbanger serait inutile. Je comj»te sur ton amitié pour m'ép ir^ner des luttes qui n'auraient d'autre résultat que de ra'alïliger. Kpargne-moi aussi h. l'avenir toute rencontre importune : quand la raison et la conscience nous impo-ent unsarriiice, il faut l'accomplir sans mollesse; et je suis résolue à fuir la présence de iM. Derban tant qu'il ne sera pas engagé dans les liens du mariage. » Apres ces mots, Louise sortit, laissant Cécile comme pétrifiée. Jusque là l'excellente fille, aveuglée par son cœur, n'avait aperçu que le côté séduisant de l'ufiion proposée, et peu s'en fallut que dans l'amertume de ses regrets elle ne taxât d'obstination les nobles sentiments de sa coKipagne. Bientôt <ependant la réflexion lui arriva, et les motifs de refus ap[)ortés par Louise prirent à ses {)ropres yeux un caractère de gravité qui ne l'avait pas frappée d'abord.
Elle comprit que si déjà l'inégalité des conditions, comme celle de la fortune, devient souvent une source de trouble et de désunion dans les familles , à bien plus forte raison la situation exceptionnelle de sa jeune amie pouvait lui susciter une foule de peines plus sensibles encore; et dès lors elle se promit de ne plus insister pour la faire changer de résolution. Mais comment annoncer à M. Derban que ses vœux sont repoussés? Ce fut le sujet d'une vive inquiétude pour la bonne Cécile. On sait quelle admiration, quelle reconnaissance elle portait à celui qui deux fois lui avait sauvé la vie: aussi elle passa le reste de la nuit à chercher des paroles qui pussent adoucir le chagrin qu'elle était forcée de lui causer.
Pendant qu'elle se tourmentait ainsi, l'orpheline n'était pas plus tranquille ; et il fit à peine jour qu'elle se rendit à l'église pour demander à Dieu de la soutenir au milieu d'une si rude épreuve. Elle savait d'ailleurs que M. Derban devait venir de très bonne
heure chez Cécile, pour connaître le résultat de sa demande, et, ne voulant pas s'exposer à le rencontrer, elle résolut de passer toute la matinée hors de Touvroir.
Hélas ! il est des heures hien douloureuses dans la vie ! notre pauvre Louise le sentit en cette circonstance. Cependant , lorsqu'elle eut passé quelques moments au pied de l'autel, elle se trouva moins oppressée : la prière est pour l'âme pieuse comme une douce rosée qui la vivifie; aussi ne saurait-on trop plaindre l'infortuné privé d'un tel secours au jour de l'ailliction.
Ce secours fut si efficace pour l'orpheline , ([u'au sortir du lieu saint, n'osant encore rejoindre son amie, elle eut le courage de se rendre dans un magasin fort éloigné de sa demeure, où on Pavait fait appeler la veille pour lui confier divers ouvrages.
Elle y était depuis une heure environ, lorsqu'une femme élégamment vêtue descendit d'un brillant équipage, et entra d'un pas délibéré dans la même maison. Drapée dans
un magniCque cachemire, et entourée d'un essaim de commis accourus au-devant d'elle, cette femme passa majestueusement devant l'humble ouvrière sans la remarquer.
« C'est une de nos meilleures clientes, dit tout bas à cette dernière la jfune fille de comptoir chargée de distribuer l'ouvrage; à voir ses dépenses on croirait vraiment que toutes les mines du Pérou lui appartiennent; mais elle a beau prodiguer l'or, aiïecter de grands airs, elle n'en vaut pas mieux pour cela: c'est une personne malfamée, qui fréquente des gens de sa sorte. Du reste, comme elle paye comptant, on l'accueille avec empressement au magasin ^ c'est tout clair. )^
Louise ne répondit rien à ce propos : elle avait reconnu Julie dans Télégante dont on lui faisait une si amère critique; désirant échapper à ses regards, elle se hâta de terminer avec la jeune marchande, et sortit. Néanmoins cette rencontre imprévue la préoccupa péniblement. Tout en déplorant le sort de son ancienne compagne, qui n'ache-
tait sans cloute l'opulence qu'au prix du déshonneur, elle fit sur elle-mêoie un triste retour, et le sacrifice qu'elle s'était imposé eu refusant la main de M. Derban lui parut alors si douloureux, qu'un moment elle fut violemment tentée de revenir sur sa généreuse résolution.
Il faut le dire, le coeur humain est soumis à des variations hien étranges : il semble que sa destinée soit de lutter incessamment contre lui-même. Déjà noire Louise avait eu à combattre bien des fois ses penchants, et toujours sa raison comme sa piété l'en avait fait triompher; elle en triompha encore dans cette occasion. Après s'être arrêtée quelques instants sur les avantages de l'union qui lui était offerte, elle envisagea de nouveau tous les motifs de refus que la prudence et la délicatesse lui avaient suggérés, et se dit :
c( Non, non, je n'irai pas porter le trouble* et la désunion dans une famille honorable, je n'irai pas entraver l'avenir de l'homme généreux qui m'a sauvé la vie, je ne l'exposerai
pas à rougir de son choix, à le regretter peutêtre... La Providence a voulu que je fusse pauvre , obscure , délaissée par ma famille ; s'il faut lui obéir, il faut supporter mon sort tel qu'il est ; Dieu m'en donnera le courage : n'est-il pas le soutien de ceux qui l'invoquent avec confiance. »
Ce fat en se parlant ainsi que l'orpheline atteignit sa demeure. Quand elle y arriva, M. Derban venait de quitter Cécile, qui était demeurée seule dans sa chambre ; et les deux amies furent si troublées en se revoyant, que ni l'une ni l'autre ne purent d'abord articuler un seul mot. Louise cependant finit par surmonter cette émotion, et dit à sa compagne :
c( Aux traces de chagrin que j'aperçois dans tes traits, ma bonne Cécile, je juge que tout est terminé, que tu as rempli l'oifice ^'une amitié généreuse; je t'en remercie. Maintenant épargnons- nous à toutes deux les détails d'une entrevue qui a du être fort pénible; dis-moi seulement si je puis espérer
^ue nulle tentative ne sera faite désormais pour ébranler ma résolution.
— M. Derban part dans peu de jours, répondit Cécile d'une voix altérée. Il m'a fallu invoquer plusieurs fois le nom de sa mère pour le déterminer à ce départ, qui me semble nécessaire à son repos et au tien. Enfin il s'y est décidé, et je pense que si plus tard il revient à Paris, c'est qu'alors il sera marié selon le vœu de sa famille. »
Après ces mots , les deux amies se turent, et à dater de ce moment l'une et l'autre s'abstinrent de prononcer le nom de leur libérateur.
Depuis lors aussi le caractère de Louise prit une teinte plus sérieuse, plus grave, sans néanmoins que sa douceur habituelle en fut altérée. L'accomplissement d'un devoir difficile est une épreuve qui fortifie l'âme au lieu de l'abattre : une fois entrée dans la voie de la vertu, elle en surmonte les difficultés, ou du moins s'y accoutume; appuyée sur Dieu, elle marche, elle avance, quelque fa-
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liguée qu'elle soit ; et plus elle approche du
but, plus sa peine s'adoucit.
AiLJsi la jeune ouvrière, en refusant une alliance qui Teùt soustraite à son obscurité, avait immolé ses goùls, ses sentiments les plus intimes, et après son refus il ne lui resta en perspective qu'une vie isolée et l'obligation continuelle du travail ; mais de cette situation même naissaient pour elle de puissantes consolations : elle avait rendu le repos à une famille respectable; elle avait assuré le bien-être de l'homme qui voulait tout lui sacrifier; elle avait enfin mérité l'estime des gens de bien, et, pour une àme véritablement attachée à ses devoirs, ce sont là des considérations qui peuvent faire supporter bien des maux. Aussi Louise endura les siens avec un courage qui ne se démentit plus : fidèle à sa généreuse résolution, elle s'interdit toute plainte , toute récrimination inutile, et son amie elle-même ignora toujours ce qu'il lui en coulait d'efforts pour montrer ce calme, cette égalité d'humeur que chacun admirait.
OUVRIÈRES lo3'
Du reste, fuyant de bonne foi les pensées qui pouvaient attrister son cœur, elle reprit ses lectures avec un nouvel empressement; et, comme autrefois, elle y trouva mille charmes.
Il est encore un autre genre de plaisir qu'une âme comme la sienne était bien digne de goûter. Grâce à son habileté et à une sévère économie, elle était parvenue de nouveau à prélever sur son gain la part de l'indigence , et chaque bienfait qu'elle répandait ainsi était un véritable allégement pour ses peines. Ah ! quand les tribulations nous frappent, quand de tristes réalités viennent remplacer de décevantes illusions, s'il nous reste la possibilité de faire quelque bien, ne nous décourageons pas : la charité nous ouvre une source de jouissances que la satiété ne saurait atteindre; plus on les goûte, plus on en devient avide.
Ce fut donc surtout par les bonnes œuvres, par l'exercice de cette vertu touchante que la bonté du Créateur a placée dans nos âmes
comme un avant- goût des joies célestes, que Louise parvint à surmonter sa tristesse. Une inquiétude lui restait cependant : elle désirait s'assurer si M. Derban s'était conformé aux vœux de sa mère, et n'osait interroger Cécile sur ce point, bien qu'elle la supposât instruite de ce qui l'intéressait.
Enfin un soir, se trouvant seule avec elle, et remarquant dans ses traits un abattement qui semblait venir d'une peine secrète plutôt que d'une souffrance physique, elle se hasarda, pour la première fois depuis son refus, à prononcer le nom du docteur, et à demander s'il était marié.
« Il ne Test pas encore, répondit Cécile en soupirant, mais bientôt..., dans huit jours, je pense.
— Dans huit jours ce sera la Saint-Louis, dit l'orpheline ; ce sera aussi l'anniversaire du jour où je fus abandonnée par mes parents. Est ce donc à cette date que M. Derban a fixé son mariage.
— Oui, précisément. Comprend-on qu'il ait pu la choisir?
— Pourquoi pas? repartit l'orpheline; Dieu le veut ainsi sans doute , afin que durant cette journée je me souvienne encore mieux qu'il est mon unique appui, mon unique espérance sur la terre... D'ici là, ma chère Cécile, tâchons de mériter, par une entière résignation à sa volonté, qu'il exauce les prières que nous devons lui adresser pour notre libérateur. »
Après ces mots elle se tut^ et ne tarda pas à quitter son amie , qui elle-même semblait désirer ne pas prolonger ce sujet d'entretien. Il faut bien l'avouer, la bonne Cécile, tout en approuvant les raisons alléguées par sa jeune compagne, tout en admirant la délicatesse de sentiments qui avait déterminé son refus, ne pouvait se consoler de lui voir perdre un établissement si honorable, et peu s'en fallait qu'elle ne fit un crime à M. Derban d'avoir cédé sitôt aux vœux de sa famille. C'est ainsi trop souvent que nos affections les plus pu-
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res, quand nous ne savons pas leur donner de justes bornes, peuvent égarer notre jugement et nous conduire à TiDJustice.
Quant à Louise, ses pensées étaient fort différentes. Sans doute elle souffrait du fond de son cœur; mais elle bénissait le Ciel de ravoir éclairée, de lui avoir donné le courage d'agir selon la raison , et , loin de blâmer la conduite du généreux Derban, elle Ten estimait davantage, et soubaitait ardemment qu'il trouvât dans sa prochaine union tout le bonheur dont il était digne.