‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 8 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un bienfait n'est jamais perdu.

Enfin la Saint-Louis est arrivée. Ce jourlà, toutes les jeunes filles qui composaient l'ouvroir avaient coutume de fêter l'orpheline. Aussi dès le matin elles se mirent en mouvement pour terminer les préparatifs commencés la veille. Cécile eût voulu pouvoir arrêter l'expression bruyante de leur joie; car elle prévoyait combien ces démonstrations seraient pénibles pour son amie dans un pareil moment. Mais celle-

ci, ayant deviné son intention, la supplia de ne pas troubler le plaisir que se promettaient leurs élèves, et de les laisser agir en toute liberté. Seulement elle s'échappa avant de les admettre auprès d'elle, elt se rendit à une église voisine , où elle allait tous les jours avant de commencer son travail.

Il n'était que huit heures lorsqu'elle sortit du saint lieu. Au moment où elle traversa le porche, plusieurs pauvres l'entourèrent; elle leur distribua avec empressement le contenu de sa bourse, et elle eut à peine fait une centaine de pas dans la rue, qu'elle aperçut une autre infortunée dont les regards semblaient implorer sa compassion, sans que sa bouche osât formuler une demande. Les traits de cette femme annonçaient plus d'honnêteté que de distinction: mais la souffrance y était empreinte d'une manière si touchante, que Torpheline, cédant au mouvement de son cœur, s'approcha d'elle aussitôt, et lui demanda si elle pouvait lui être utile.

(( Un peu de pain, par pitié, dit alors l'inconnue d'une voix déchirante ; depuis hier matin je n'ai rien pris, et je sens que me forces sont épuisées.

— Infortunée! suivez-moi; ma demeure est près d'ici, je vais vous y conduire. »

En même temps la charitable fille tend la main à l'indigente, soutient ses pas chancelants, et la mène ainsi jusqu'à la porte de l'ouvroir. Cécile accourt avec les élèves ; la salle de travail est tapissée de fleurs, un excellent déjeuner y est servi : c'est le festin de l'amitié.

(( Merci, » dit Louise avec effusion en regardant son amie et ses compagnes ; puis , se hâtant de faire asseoir la pauvre femme à ses côtés, elle lui présente de la nourriture, et voit avec joie ses traits se ranimer.

c( Mon Dieu, je vous rends grâces! murmure l'inconnue; vous n'avez pas voulu laisser périr de faim votre pauvre créature; vous lui avez envoyé un ange qui Ta conduite à une table hospitalière, et le jour de la Saint-

Louis n'tst plus pour moi un jour malheureux...

— Non, non, s'écrièrent à la fois toutes les élèves, c'est, au contraire, un très beau jour; c'est la fête de notre clière maîtresse. Vive Louise, vive notre bonne, notre excellente amie! »

En même temps elles entourent l'orpheline, elles l'embrassent tendrement. Celle-ci reçoit avec délices ces touchants témoignages d'affection ; voulant ensuite que ces jeunes tilles s'amusassent librement, elle conduit l'étrangère, après le déjeuner, dans une pièce voisine, et s'informe alors avec la plus douce bienveillance de sa situation.

« Ah! permettez avant tout, lui dit l'infortunée, les yeux baignés de larmes, que je vous remercie de votre compatissant accueil; le Ciel vous en récompensera; il n'est jamais sourd à la prière du pauvre; tous les jours de ma vie je lui demanderai de vous bénir, de vous combler de ses faveurs les plus précieuses. »

En prononçint ces paroles, elle prend affectueusement la main de sa jeune bienfaitrice, la presse avec la plus vive reconnaissance; puis tout à coup, jetant les yeux sur la bague que porte habituellement l'orpheline, elle demeure saisie d'étonnement, examime avec attention la forme de ce bijou, le chiffre dont il est orné, et paraît en proie à une agitation extraordinaire.

« Qu'avez- vous donc. Madame? lui demande Louise, qui elle-même commence à être fort émue de celte scène étrange.

— Ce que j'ai? hélas! ce n'est peut-être qu'une illusion ; mais, au nomduCiel, ditesmoi d'où vous vient cette bague.

— Il y aaujourd'hui vingt-deux ans qu'elle fut trouvée suspendue à mon cou par ma nourrice..., alors je venais de naître.

— Achevez! quelle était cette nourrice?

— La femme d'un jardinier demeurant alors rue Rochechouart.

— Qui vous conila à ses soins?

— Une femme inconnue me déposa un

soir dans ses bras , lui remit une somme de cinq cents francs, puis disparut, annonçant qu'elle reviendrait sous peu de jours; mais cette promesse, elle ne Ta pas tenue.

— Et ce fut le 25 août, n'est-ce pas? reprit vivement l'étrangère; vous étiez enveloppée d'un cachemire de l'Inde couleur amarante ; la bourse où les cinq cents francs étaient renfermés portait un chiffre pareil à celui de la bague?

— Plus de doute ! s'écria ici l'orpheline ; le mystère de ma naissance vous est connu ; parlez, je vous en conjure! Qui êtes-vous?

— Je suis l'infortunée qui vous déposa entre les mains de cette femme; en ce moment la peur m'égarait, je craignais d'être poursuivie ; il fallait vous sauver des mains d'un ennemi cruel.

— Et ma mère , qu'est-elle devenue? interrompt Louise dans la plus douloureuse anxiété.

— Mon Dieu! je n'en sais rien, reprend l'inconnue en versant des larmes; on nous a

violemment séparées, parce que je la servais avec trop d'affection... Depuis lors je l'ai vainement cherchée, et vous aussi, pauvre enfant! car votre abandon pesait sur mon cœur comme un remords. »

En achevant ces mots, la pauvre femme parut entièrement épuisée par la violence de son émotion. Louise elle-même, hors d'état de la secourir, fut obligée d'appeler son amie, à laquelle elle expliqua ce qui venait de se passer.

Lorsque l'étrangère eut recouvré quelques forces, elle comprit avec quelle impatience l'orpheline attendait de nouvelles lumières sur sa famille , et elle fit alors le récit qu'on va lire.

« Avant de vous parler de ce qui vous intéresse, lui dit-elle, permettez-moi, Mademoiselle, d'entrer dans quelques détails qui vous expliqueront comment je fus appelée à connaître le malheur do madame votre mère. A l'époque où je la vis, je venais d'essuyer moi - même de grandes afflictions : la

mort m'avait enlevé mon mari et mes enfants; comme aujourd'hui, j'étais dans la plus alTreuse misère, et mon unique ressource consistait dans l'état de irarJe-malade, que j'avais exercé longtemps, mais que je m'étais vue forcée d'abandonner pour me livrer aux soins de ma famille.

« Craignant donc de ne pouvoir tirer parti assez tôt de cette profession pour me sauver du besoin, je résolus de chercher, en attendant, un emjdoi dans quelque maison riche, et j'eus recours à un bureau de placements, où j'alldi me faire inscrire. J'étais près de sortir de ce bureau, lorsqu'un homme âgé de cinquante ans environ, parfaitement vêtu, s'y présenta. Il dit se nommer M. de Nervin, et demanda si l'on pouvait lui procurer sans retard une personne sùrc qui put être à la fois frmme de chambre et garde- malade. Je me hâtai de lui offrir mes services. Aussitôt il m'e:^a[]iina avec attention, me fit diverses questions sur ma famille, sur mes relations; et quand il eut appris mon entier isolement ,

ainsi que ma triste situation, il consentit à me prendre, m'accorda quelques instants pour aller chercher le peu d'elîets q>ii me restaient, et m'emmena, après avoir généreusement payé le double salaire de Tagent chez lequel notre traité avait été conclu.

c( Mon em[tresseraent à profiter de celte place , que dans ma détresse je regardais comme un bienfait du Ciel, ne m'avait pas permis encore de remarquer la dureté des traits de mon nouveau maître; je n'en fus frappée que quand je me trouvai en face de lui dans le iiacrc qui nous emmenait. Alors sa physionomie, habituellement soaibre et sévère, m'inspira une sorte de crainte qui altéra subitement ma joie. 11 s'a[)eiçut sans doute de l'impression désagréable (ju'il produisait; car je crus voir ses lèvres pales et minces se crisper sous un amer sourire, qu'il réprima cependant, en m'adressant de nouvelles questions auxquelles je répondis de mon mieux.

« Il me demanda ensuite mon nom ; je lui

dis que je m'appelais Élisabelh Duval. Pais il reprit :

« C'est ma nièce que vous allez servir; votre séjour auprès d'elle ne vous offrira rien de pénible, si vous savez vous conformer aux habitudes de retraite qu'elle a adoptées. Quoique très jeune encore, elle est sous le poids d'un malheur sans remède : son mari vient de périr sur un champ de bataille ; elle est près d'être mère, et s'abandonne quelquefois à des accès de désespoir qui altèrent sa raison. Souvent vous l'entendrez articuler des plaintes absurdes, se créer mille chimères, et accuser ceux-là mêmes qui lui portent l'intérêt le plus réel... Mais ces tristes hallucinations n'auront qu'un temps, je l'espère; sa délivrance amènera quelque heureux changement dans une situation si déplorable. Jusque-là votre unique occupation sera de la servir avec zèle et de me rendre un compte exact de ses actions, même de ses discours, aiîn que je puisse mieux suivre les diverses périodes de la maladie mentale

dont elle est affectée... Si vous remplissez fidèlement mes ordres sur ce point , j'augmenterai vos gages , et vous pourrez même , si vos services se prolongent, obtenir par la suite une récompense qui vous mettra au-dessus du besoin.

« De telles promesses, continua Elisabeth, étaient sans doute bien séduisantes , surtout dans la position où je me trouvais; et pourtant ce que je venais d'entendre m'avait tellement serré le cœur, l'homme qui était devant moi avait quelque chose de si étrange et de si mystérieux dans toute sa personne , que je fus sur le point de rompre mon engagement. Hélas! la pensée de la misère dans laquelle j'allais retomber arrêta ce mouvement.

« Après tout, me dis-je, s'il ne s'agit que de soigner une femme aftligée et malade , cela ne sera pas difficile ; car, mieux qu'une autre , je saurai compatir au chagrin de la pauvre dame, et mes soins adouciront peutêtre ses maux.

168 LES JEL'NES

« Tandis que je faisais intérieurement ces réflexions, nous arrivâmes à l'extrémité du faubourg Poissonnière; le fiacre tourna dans une rue déserte , puis s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence, mais dont toutes les persiennes étaient fermées ; la porte s'ouvrit, nous descendîmes.

« Je ne saurais vous dire quel sentiment de vague terreur j'éprouvai encore une fois lorsque, la voiture étant partie, j'entendis se fermer derrière moi la lourde parte par laquelle j'étais entrée. La cour qu'il nous fallut traverser pour arriver au corps du logis principal était très grande; njais l'herbe y croissait de toutes parts; un silence de mort régnait dans la maison, et la figure du domestique qui nous avait introduits était plus repoussante, plus sinisire encore que celle du maître. Celui-ci lui donna ses ordres à voix basée; puis, m'ayant fait parcourir l'aile gauche du bâtiment, dont la vue donnait sur im vaste jardin, il me conduisit enfin à l'appartement de ma maîtresse.

• « 0 Mademoiselle, continua la bonne Duval, c'est ici que je voudrais pouvoir vous peindre ce qui se passa en moi à la vue de cette infortunée: sa beauté, sa jeunesse, ses habits de deuil, le profond abattement dans lequel elle paraissait plongée, tout en elle m'inspira tant d'intérêt, qu'aussitôt je me sentis disposée à la servir avec le plus grand dévouement.

(.(. Quand nous entrâmes, elle était assise, la tête appuyée sur une de ses mains. Ses yeux, chargés de pleurs, se levèrent à peine; seulement je crus apercevoir dans ses traits un mouvement de répulsion lorsque M. de Nervin s'avança vers elle.

« — Edma, lui dit -il, voici une femme que je mets à votre service ; je désire qu'elle vous convienne, et qu'elle diminue par ses soins vos souffrances et votre tristesse. >>

(( Il paraissait attendre une réponse ; n'en ayant reçu aucune , il se détourna avec humeur, et sortit. Vn assez long silence suivit son déi)art; j'étais interdite. Enfin je me

hasardai à demander les ordres de ma maîtresse, et je le fis du ton le plus respectueux.

« — Des ordres! dit-elle avec amertume, je n'en ai pas à donner dans cette maison, où je suis prisonnière. »

c( En même temps elle leva les yeux sur moi; mon air ne lui déplut pas apparemment , car elle reprit : « Si pourtant vous voulez arranger un peu cette chambre, vous m'obligerez. »

« Tout, en effet, était autour d'elle dans une grande confusion : plusieurs malles éparses annonçaient une récente arrivée, et les meubles, quoique très beaux, étaient couverts de poussière. Je me hâtai donc de mettre tout en ordre. Pendant que je terminais ce travail, le domestique que j'avais déjà vu vint demander à ma maîtresse si elle voulait qu'on la servît : elle répondit par un geste d'insouciance; il apporta néanmoins son dîner, le plaça devant elle et sortit. A ma prière, elle consentit à prendre un peu de nourriture; puis, quand elle eut achevé ce

léger repas, elle me dit avec bonté de prendre le mien; mais elle se tut le reste du jour, et ne cessa de pleurer.

« C'était véritablement un spectacle déchirant que de voir cette infortunée sous le poids d'une telle douleur, et j'aurais donné tout au monde pour oser lui offrir quelque consolation.

« Jusque-là, cependant, rien en elle ne m'annonçait les symptômes d'égarement dont M. de Nervin m'avait parlé ; c'était une profonde affliction, à laquelle nul signe de démence ne se mêlait : aussi dès ce moment je soupçonnai que l'on avait cherché à m'abuser sur l'état moral de ma pauvre maîtresse.

« Le soir, quand je l'eus déshabillée, elle se mit à genoux, et pria avec un recueillement qui fit couler mes larmes ; son action , à la fois si pieuse et si calme, ajouta encore à mes doutes : je n'en eus plus les jours suivants, car je reconnus que cet être si intéressant jouissait d'une entière lucidité , et jo me promis alors de tout mettre en uifage

pour découvrir la cause du mensonge absurde qui m'avait été fait.

« J'essayai d'abord de faire parler l'espèce de cerbère qui nous apportait notre nourriture : il se montrait parfois un peu moins rude dans les rapports du service que nous avions ensemble, et j'osai un soir me hasarder à lui faire une question; mais il eut à peine compris mon dessein , que , me regardant d'un air sombre :

« — Quoi donc! ma mie, me dit-il, seriez-vous bavarde et curieuse? Oh! de cette engeance- là, voyez -vous, il ne nous en faut pas ici. On vous paye pour servir et vous taire; obéissez ou renoncez à votre place, qui pourtant n'est pas à dédaigner, vous le savez bien. »

« Le ton que prit ce brutal en prononçant ce discours me glaça d'une telle peur, que je n'eus pas le courage de lui répliquer une seule parole. Il me quitta enchanté, sans doute, de l'effet qu'il avait produit, et depuis lors tout entretien cessa entre nous.

(( D'un autre côté, M. de Nervinne paraissait jamais chez ma maîtresse, et celle-ci, dans l'accablement de sa douleur, se montrait si réservée envers moi , qu'il me devint impossible de pénétrer le mystère qui l'entourait. Quoiqu'elle me traitât avec une grande douceur, il était évident qu'elle me croyait dévouée à son ennemi , et , je l'avoue , un tel soupçon m'afTectait sensiblement.

« Enfin un jour que nous nous étions promenées assez longtemps au jardin sans qu'elle m'adressât un seul mot, mon cœur était si gonflé, qu'en remontant je me retirai dans ma chambre pour y attendre ses ordres ; elle vint m'y trouver une demi -heure après, et s'aperçut que je versais des larmes.

(( — Pauvre femme, me dit-elle aussitôt, vous pleurez donc aussi ? »

« J'étais près de lui répondre que sa méfiance causait en ce moment mon chagrin ; mais, par réflexion , j'aimai mieux ne l'attribuer qu'à mes malheurs, et je lui dis :

« — Depuis bien longtemps déjà. Madame,

la tristesse et moi nous ne nous quittons plus ; j'ai vu descendre au tombeau mon mari, mes enfants, et il ne me reste d'autre consolation que de songer à eux. »

(c Alors la noble femme se rapy^rocba de moi; tout son corps palpitait, et elle s'écria d'une voix déchirante :

« — Et moi aussi, j'ai perdu l'époux que je chérissais ; mon bonheur s'est évanoui comme un vain fantôme, et les joies maternelles que j'entrevoyais se sont transformées en affreuses tortures... »

« Ces pensées la rendirent si tremblante, qu'elle fut obligée de s'asseoir. Je me mis à ses pieds, et j'osai enfin lui exprimer le vif intérêt que je prenais à sa douleur. Elle crut sans doute à la sincérité de mes paroles ; car, après m'avoir écoutée, elle me regarda de nouveau en disant :

(( — Non, non, la fausseté ne saurait avoir ce langage ni cet accent; c'est celui du cœur. Elisabeth , je vous crois : si vous me trompiez, vous seriez un monstre, et tout en vous, au

contraire, annonce une âme aussi honnête que compatissante. »

« A dater de cet instant, qui me rendit bien heureuse , ma maîtresse fut entièrement à Taise avec moi, et ce changement, je n'en saurais douter, apporta quelque allégement à ses peines.

(( Bientôt elle me demanda si, en me plaçant à son service , on m'avait laissé la liberté de sortir quelquefois. Je lui répondis que, loin de là, on m'avait intimé l'ordre de ne pas la quitter un seul instant ; mais que , si elle le désirait, j'alléguerais un prétexte pour obtenir une permission. Elle m'en pria instamment , et je me présentai à cet effet devant M. de Nervin. Ilélas! j'eus à peine exprimé mon désir, que son regard scrutateur tomba sur moi, et me fit perdre toute mon assurance.

« — Nem'avez-vous pas déclaré, me dit-il d'un ton sévère , qu'il ne vous reste ni parents ni amis, et que vous vous astreindrez sans peine à nos habitudes de retraite? Que signifie donc ce caprice? Aucune affaire se-

rieuse ne peut vous appeler au dehors. Si vous avez besoin de quelque chose, faites une note, on vous apportera ce que vous demanderez; quant aux sorties, elles vous sont absolument interdites pour le moment ; voyez si cela vous convient. y>

« Pendant qu'il me parlait ainsi, la réflexion vint à mon secours; je me remis un peu, et je parvins à lui persuader que ma maîtresse n'était pour rien dans le désir que je venais de manifester. Se radoucissant alors, il chercha à me captiver par l'appât du gain , et en me payant le mois de gages qu'il me devait, il y joignit une gratification dont je me montrai fort satisfaite. Mes autres réponses à ses questions sur sa nièce lui ayant fait croire ensuite que j'étais toujours dupe du mensonge qu'il m'avait fait, il se rassura entièrem^ent , et me quitta en me promettant de nouveaux profits.

« Lorsque je rendis compte à mon infortunée maîtresse du refus que je venais d'éprouver, elle me dit en palissant :

« — Je m'y attendais ! » puis, joignant Jes mains avec désespoir, elle s'écria : « Mon pauvre enfant! comment le sauver?

(( — Eh quoi! Madame, lui demandai -je aussitôt, auriez-vous quelque chose à craindre pour lui ?

« — Tout ! chère Elisabeth , tout ! repritelle vivement. L'homme qui me retient ici prisonnière fut l'époux d'une tante qui m'a légué des biens considérables dont il devait hériter à son tour si je mourais sans enfants. Cette fatale disposition lui a fait me vouer une haine qu'en vain il s'efforce de dissimuler sous l'apparence d'une affection à laquelle mon inexpérience se confia d'abord. Frappée dans ce que j'avais de plus cher, en proie au plus affreux désespoir après la mort de mon malheureux époux, je ne vis pas les pièges dont m'entourait le cupide Nervin ; je crus à sa compassion, à sa feinte sollicitude, et il profita de mon aveuglement pour m'enlever aux lieux qui m'ont vue naître, afin de poavoir s'assurer ensuite plus aisément de mon

178 LES JEUXES

pauvre enfant. De lui-même, peut-être, il n'irait pas jusqu'à commettre un tel crime; mais le misérable Arnould, qui est à son service, le gouverne entièrement: c'est lui qui a formé l'épouvantable projet que la Providence m'a fait découvrir; j'ai entendu cet homme conseiller à son maître d'abandonner à l'hôpital l'être infortuné à qui je dois donner le jour, et l'isolement complet dans lequel on me tient depuis notre arrivée en ce lieu me prouve assez que ce dessein horrible sera mis à exécution, si auparavant je ne trouve quelque moyen d'échapper à tant d'iniquité. »

« Ma pauvre maîtresse, continua Elisabeth , ne put achever ces mots sans pousser des sanglots déchirants; mais je vois, Mademoiselle, que ce récit vous cause trop de pénibles émotions, souffrez que je le suspende jusqu'à ce que vous ayez la force de l'entendre jusqu'au bout. »

Louise, en effet, était dans un état que nous n'essayerons pas de décrire. Cependant

rj8o.

" '^e*^>è.^^^!5^;?ï:^:é^^yt«ftc^ ,ti?^ ^^^

OUVHIKRES no

elle insista pour que la bonne Duval continuât sa narration ; cette dernière obéit.

« Je voudrais, reprit-elle, pouvoir vous épargner le tableau des angoisses de votre infortunée mère ; mais je vous dois un compte fidèle des motifs qui m'ont fait agir. Le danger était pressant : il fallait la rassurer ou la voir succomber sous le poids de ses douleurs , de ses craintes , qui s'augmentaient à chaque minute; et, sans savoir encore comment je m'y prendrais, je lui promis de vous sauver, fût-ce au péril de ma vie.

(( Dès lors je cherchai à me former un plan, et avant tout j'invoquai Dieu, qui daigna me prêter son assistance.

(( Le lendemain soir étant descendue, toujours occupée de la même pensée, dans une espèce de hangar où je mettais rafraîchir de l'eau , je fus étonnée d'entendre très distinctement du lieu où je me trouvais des aboiements qui n'étaient pas ceux du chien qui servait de garde à la maison . Frappée de cette circonstance , je m'approchai de Fendroit d'où

les cris me semblaient partir. Évidemment ils venaient du dehors, et le hangar s'appuyant sur le mur d'enceinte , qui était très élevé et d'une grande épaisseur, je ne comprenais pas comment ces mêmes cris parvenaient si aisément à mon oreille.

Il restait à peine assez de jour pour que je pusse distinguer les objets qui m'entouraient ; le côté du hangar qui attirait mon attention était d'ailleurs encombré d'une masse de branches d'arbres qui, selon toute apparence, y séjournaient depuis fort longtemps. Cependant, poussée par une sorte d'instinct, je me hâtai de déranger quelques-unes de ces branches, et m'étant glissée contre la partie du mur que je venais de mettre à nu, ma main s'y promena et y rencontra une porte. Elle était fermée, mais la clef était dans la serrure ; et le chien , qui grattait et aboyait de l'autre côté avec un redoublement de fureur, me confirma dans l'idée que cette porte donnait sur la rue qui longeait le jardin. Dans ma joie, je fus sur le

point de l'ouvrir; puis, craignant d'être surprise par Arnould, je me contentai de prendre la clef; et, ayant remis soigneusement les branches à la place qu'elles occupaient auparavant, je quittai le hangar, me promettant d'y revenir le lendemain matin, dès que notre geôlier, qui nous enfermait chaque soir, m'aurait rendu la liberté.

« Yous pouvez deviner à quel point j'étais émue en rentrant auprès de ma chère maîtresse. Néanmoins, comme elle éprouvait depuis plusieurs jours un redoublement de souffrances , je n'osai lui faire part encore de ma découverte, de peur de lui donner une fausse espérance. Quand je l'eus quittée, je me livrai de nouveau à mes conjectures, et toutes me persuadèrent que cette porte secrète, jusque-là demeurée cachée à M. de Nervin et à son digne serviteur, était un moyen de délivrance que le Ciel nous avait ménagé.

(( Dire avec quelle impatience j'attendis le lendemain me serait impossible ; l'espoir de

sauver ma maîtresse me donnait de telles palpitations de cœur, que je ne pus dormir une seule minute.

a Enfin le jour parut. M'étant levée sans bruit , j'allai voir celle qui était en ce moment l'unique objet de mes pensées. Elle ne dormait pas, et je la trouvai même dans une telle agitation , que mille craintes vinrent tout à coup m'assaillir. Cependant, le moment étant venu de montrer du courage, je donnai d'abord tous les soins nécessaires à la pauvre dame; puis, quand je pus sortir, je descendis au hangar, où je vis avec bonheur que toutes mes conjectures se trouvaient justifiées : la porte, que j'ouvris cette fois, donnait dans une ruelle entièrement déserte , et rien n'était si facile que de sortir sans être vue , si je pouvais amener ma maîtresse jusque-là.

« Ayant donc remis tout en ordre, je me hâtai de monter vers elle, et ne lui cachai plus rien. Dans sa joie, elle m'embrassa avec effusion, puis elle essaya de se lever; mais elle fut saisie au même instant par de si vio-

lentes douleurs , que toute tentative pour la faire échapper alors devint absolument impossible.

« — Dieu ne le veut pas, me dit-elle d'une voix qui me déchira le cœur : je sens que je vais devenir mère. . . Chère Elisabeth , au nom du Ciel , n'avertissez personne, et sauvez mon enfant quand il aura vu le jour; le savoir hors des mains de ses ennemis me donnera le courage de le rejoindre bientôt. »

« Éperdue , mais résolue de tout tenter pour lui obéir, je formai dès lors le plan dont je ne pus, hélas ! mettre que la moitié à exécution.

c< Avant d'entrer en service j'avais entendu parler d'une excellente nourrice habitant le haut de la rue Uochechouart. La proximité de sa demeure, que je connaissais parfaitement, pouvait favoriser mon entreprise, si l'événement qui venait nous surprendre demeurait caché à nos geôliers.

« Heureusement, depuis quelques jours, ma maîtresse avait ordonné à Arnould , dont

la vue lui était odieuse , de déposer la nourriture qu'il nous apportait dans une chambre voisine, où j'allais la recevoir; et, M. de Nervin osant rarement se présenter devant sa victime, nous jouissions d'une entière liberté dans l'intérieur de l'appartement.

a J'étais en proie néanmoins à de mortelles anxiétés : d'un côté les souffrances de mon infortunée maîtresse , de l'autre les obstacles qui pouvaient empêcher l'exécution de nos desseins, enfin la crainte que m'inspiraient pour moi-même les ennemis de cette femme angélique , me jetaient par moments dans un tel trouble , que ma tête en était un véritable chaos.

« Je pris cependant toutes les précautions nécessaires. Ma maîtresse possédait une somme de mille francs en or : elle m'en donna la moitié , que nous destinions à la nourrice, et nous attendîmes ensuite l'événement.

« Il se passa beaucoup mieux que je n'osais l'espérer. Dieu permit que votre courageuse mère vous donnât le jour, Mademoiselle,

sans qu'il arrivât aucun accident fâcheux. Je vous ondoyai, et vous remis ensuite dans ses bras. Elle vous regarda pendant quelques instants en versant des larmes où se mêlaient à la fois toutes les tendresses et toutes les douleurs maternelles; puis, ayant été bénie et pressée sur son sein , elle suspendit à votre cou cette bague qui m'a fait vous reconnaître, et me fit signe de vous emporter.

« Ah ! sans l'espoir de vous rejoindre bientôt, l'infortunée n'aurait jamais eu la force d'accomplir un si afiFreux sacrifice ; et même avec cette espérance, depuis si cruellement trompée, j'ignore comment elle en fut capable.

(( Je sentis toutes ses angoisses , mais il fallait vous sauver ; l'heure était favorable ; l'obscurité commençait à se répandre, et nos geôliers , ne soupçonnant rien , étaient à table en ce moment. Je descendis donc avec vous, ayant pris la précaution de vous envelopper du châle de votre mère ; et quand j'eus franchi la porte secrète, je me mis à

courir avec une telle rapidité, que j^arrivai haletante chez la nourrice.

c( Peu de mots suffirent à cette femme pour lui faire comprendre ce que j'attendais d'elle; je lui remis la bourse contenant les cinq cents francs, et m'échappai aussitôt pour retourner où le devoir mappelait.

« Je ne vous dirai pas quelles turent les nouvelles craintes qui m'assaillirent au moment de rentrer chez M. de Nervin. Près d'ouvrir la porte secrète , je me demandai s'il ne serait pas plus sage d'aller auparavant avertir quelque magistrat; mais je songeai en même temps à l'état dans lequel j'avais laissé mon infortunée maîtresse, à ses mortelles inquiétudes, si je tardais à la rassurer sur sa tille chérie, et, cette pensée l'emportant dans mon cœur, j'ouvris précipitamment, et remontai près d'elle sans avoir été aperçue.

c(En me voyant, elle me tendit les bras, et ce muet témoignage de reconnaissance me fut mille fois plus précieux que tous les remerciements qu'elle eût pu me faire. Crai-

gnant néanmoins que sa vive émotion ne lui devînt nuisible , je la suppliai instamment de se calmer, et je m'efforçai ensuite d'affermir ses espérances.

« — Ma bonne et chère maîtresse , lui disje, prenez courage, dans peu de jours vous reverrez cette enfant, dont l'éloignement fait couler vos pleurs ; elle est dans des mains sûres ; il ne peut lui arriver rien de fâcheux, et, d'un autre côté, vos ennemis ne se doutent pas du moyen de délivrance qui est à votre disposition ; pour en profiter plus tôt, chassez de votre esprit toute pensée triste ; ne songez qu'à vous rétablir. »

c( Elle m'écouta, et peu de moments après elle tomba dans un sommeil si profond, qu'elle n'entendit pas notre geôlier lorsqu'il vint nous enfermer.

« La nuit qui suivit fut parfaitement calme. Grâce à une longue pratique de ma profession , je pus donner tous les soins nécessaires à mon intéressante malade, et le désir de vous rejoindre la soutint si puis-

samment, que peu de jours après elle me dit:

« — N'hésitons plus , chère Elisabeth , je vous en conjure; tout peut se découvrir d'un moment à l'autre ; et ma pauvre enfant, que deviendrait-elle, si notre captivité se prolongeait ? Ah ! cette pensée est affreuse ! la supporter plus longtemps me serait impossible. Fuyons, arrachez-moi d'ici; Dieu me donnera la force de vous suivre, et, s'il le faut, j'invoquerai l'appui des lois pour soustraire ma fille à mon cruel ennemi. »

« Cette résolution était trop bien d'accord avec mes propres vœux pour que je ne me prêtasse pas à la seconder de tout mon pouvoir. Votre mère me rassurait d'ailleurs par son courage , et nous nous décidâmes à nous échapper le soir même. Mais, hélas! un seul moment suffit pour renverser tous nos plans, pour ruiner toutes nos espérances, et ce moment horrible, je ne puis encore me le rappeler sans frémir.

« L'heure était venue où nos geôliers

OUVRIÈRES i8'J

avaient coutume de prendre leur repas; j'avais usé de toutes les précautions indiquées par la prudence, je me croyais sûre que nous pourrions franchir l'escalier sans être aperçues, lorsqu'à l'instant où nous allions sortir de l'appartement , un coup frappé en dehors vint nous glacer de terreur.

«Ma maîtresse recula en me disant d'ouvrir; j'ohéis, et M. de Nervin parut tenant une lumière. S'approchant alors de sa victime, il demeura d'ahord muet d'étonnement ; puis saisissant la main de l'infortunée :

(( — Que s'est-il passé ici ? Où est votre enfant ?

c( — A l'ahri de votre haine, réponditelle avec une fermeté dont assurément je ne la croyais pas capable. Vous attendiez sa naissance pour lui ravir ses droits, pour l'arracher à ma tendresse et la livrer à l'abandon : Dieu, en la sauvant, vous a épargné ce crime atroce ; et maintenant que voulez-vous? que prétendez- vous? Ma fortune?

l'JO LES JEUNES

Eh bien ! elle est tout entière entre vos mains ; gardez-la , je prends l'engagement de n'en rien réclamer tant que vous vivrez ; à ce prix rendez-moi la liberté , et du sein de ma misère je pourrai encore vous pardonner l'odieux abus que vous avez fait de ma confiance. »

c( La noble femme avait prononcé ces mots d'un ton si digne et à la fois si déchirant , que son persécuteur demeura quelques instants comme accablé sous le poids de la honte ; bientôt cependant , tournant vers moi des regards étincelants de fureur , il allait se porter peut-être à quelque extrémité, quand votre courageuse mère, se jetant entre nous , s'écria indignée :

u — Eh quoi î vous auriez la lâcheté de vous en prendre à cette femme, et, après l'avoir rendue comme moi prisonnière, la rendrezvous aussi responsable de mes actions? Encore une fois je vous déclare que le salut de mon enfant est diï à la bonté de Dieu. Interrogez donc, si vous Tosez, ce divin pro-

lecteur ; lui seul connaîtra désormais le sort (le l'innocente victime que convoitait votre horrible cupidité... »

(( L'infortunée ne put achever ces mots sans verser des larmes. Son ennemi n'osa lui répliquer ; mais ayant sonné son digne valet, il lui fit visiter l'appartement avec un soin minutieux , ferma ensuite à double tour la porte du cabinet que j'avais occupé jusqu'alors, en prit la clef, et, après avoir ordonné à Arnould de s'établir dans l'antichambre, il se retira.

c( Je me hâtai alors de mettre au lit ma pauvre maîtresse, dont la situation me brisait le cœur. Elle reçut avec bonté les témoignages de ma vive affection; mais, en proie au désespoir, elle murmurait sans cesse :

a — Ma fille ! ma bien-aimée fille ! J'ai cru la sauver, et je l'ai perdue. Mon Dieu, ne l'abandonnez pas! »

c( J'essayai de lui faire entendre quelques paroles de consolation , et lui promis de tout tenter [>uur ni'échapper afin de veiller sur

VOUS. Cette promesse parut lui rendre quelque calme , et elle exigea que je prisse sur moi à l'instant même le peu d'or qui lui restait. Elle m'autorisa aussi, dans le cas oii je pourrais recouvrer ma liberté, à faire ma déposition chez un magistrat ; mais au moment où elle allait me donner toutes les instructions nécessaires pour appuyer mes révélations, l'infâme Arnould, qui sans doute alors s'était concerté avec son maître , ouvrit brusquement la porte et m'ordonna de le suivre.

(( Oh ! Mademoiselle ! continua la bonne Duval, ce moment restera pour jamais gravé dans ma mémoire ; car je devinai qu'on allait me séparer de ma chère maîtresse, et cette pensée m'anéantit... En vain je voulus résister au misérable : abusant de sa force , il me poussa rudement hors de la chambre en me faisant d'atroces menaces, et il me conduisit de l'autre cuté de la maison, oii il me renferma.

« Je ne vous dirai pas mes souffrances

durant les trois jours qui suivirent ; elles ne sont rien comparées à celles que dut éprouver votre excellente mère; et je m'abstiendrais même de mentionner les persécutions que j'eus ensuite à subir, si je ne tenais à vous montrer l'impossibilité où je fus d'acquitter la promesse que je lui avais faite par rapport à vous. Ah! du moins, si je ne pus vous sauver de l'abandon, j'eus le courage de résister à vos ennemis. Après avoir inutilement tenté envers moi de tous les moyens de séduction , ils eurent recours au plus odieux traitement pour m'arracher le secret qu'ils avaient intérêt à découvrir, et , voyant enfin que rien ne me déciderait à parler, ils me firent prendre un breuvage narcotique, et parvinrent ainsi à me transporter à trente myriamètres de Paris , dans une maison isolée, oii nul secours ne pouvait arriver jus- ([u'à moi.

(( Là un de leurs complices se chargea de me garder prisonnière , et il fut le seul être humain que j'aperçusse dans cette aÛ'reuse

solitude. On m'avait enlevé l'or dont ma maîtresse m'avait rendue dépositaire, et tout me prouvait que le dessein de ces hommes criminels était de me séquestrer pour jamais du monde, afin de s'assurer ainsi l'impunité.

« Je dois dire pourtant que les indignes traitements dont ils avaient d'abord usé envers moi s'adoucirent beaucoup lorsque je fus entre les mains d'Armand, mon nouveau geôlier; à part son obéissance passive pour le maître qu'il servait, cet homme n'avait rien de cruel dans le caractère, et pendant tout le temps que je fus en son pouvoir, je n'eus à me plaindre que de la privation de ma liberté. Mais cette privation m'était insupportable ; manquant de toute consolation religieuse , de tout appui et de tout conseil, sans cesse en présence de mes tristes souvenirs, je m'abandonnai au chagrin ; ma santé s'altéra, mes organes s'affaiblirent, et peu à peu je tombai dans une espèce d'idiotisme.

« Quel que fût cependant le désordre de mes idées, il en était une pourtant que je ne perdais jamais entièrement de vue, c'était celle de ma délivrance. Je me rappelle qu'elle me suivait dans toutes les promenades qu'Armand me permettait de faire autour du pavillon solitaire qu'il m'avait assigné pour prison, et que je la retrouvais jusque dans mes rêves.

« D'un autre côté, depuis que j'étais tombée dans ce misérable état, qui me faisait ressembler à une pauvre idiote , mon gardien s'était beaucoup relâcbé de sa surveillance ; il voyait bien que je ne pouvais plus nuire à son maître, puisque l'incohérence presque continuelle de mes discours eût naturellement détruit l'effet de mes révélations ; et, soit pitié ou insouciance , s'il ne me rendit pas tout à fait libre, il étendit du moins assez les limites de ma prison pour que je trouvasse enfin l'occasion de m'échapper.

c( Vous dire ce que je devins immédiatement après avoir recouvré la liberté me

serait impossible; car la maladie dont j'éprouvais les premières atteintes fit tout à coup de tels progrès, que sa durée forme comme une lacune dans mes souvenirs : je sais seulement que je fus recueillie dans un hôpital où l'on me traita avec de grands soins , et où Ton parvint à me guérir.

« Hors d'état ensuite de gagner ma vie, parce que mes longues souffrances avaient détruit mes forces, j'entrai, pour me soustraire à la misère , chez une femme charitable qui voulut bien me nourrir en échange de mes faibles services , et ce fut ainsi , Mademoiselle, que les années s'écoulèrent sans que je pusse connaître votre sort.

c( J'écrivis néanmoins plusieurs lettres à votre nourrice ; toutes restèrent sans réponse. Je fis aussi ma déposition chez un magistrat de la petite ville que j'habitais; mais votre infortunée mère , en me donnant si tardivement sa confiance, ne m'avait dit ni son nom de famille ni son pays, et c'est, comme vous le savez, au moment où elle allait me fournir

ces diverses instructions que l'on m'avait brusquement arrachée d'auprès d'elle; en sorte que je ne pus donner à mes révélations un caractère assez authentique pour diriger les recherches. On sut seulement que la maison de Paris que je désignais avait, en effet, été habitée pendant quelques mois par un individu nommé deNervin; mais cet homme, après avoir payé une année de loyer, avait quitté la maison pour ne plus y revenir, et, personne n'étant intéressé à suivre ses traces, on ignorait ce qu'il était devenu.

« Pauvre et sans nul appui, je ne pus donc continuer des démarches que l'autorité elle-même croyait devoir suspendre. Cependant je ne cessai pas de songer à ma bonne maîtresse ainsi qu'à vous, et mon premier soin en arrivant à Paris, il y a un mois, fut d'aller m'informer de votre nourrice, rue Rochechouart : personne ne la connaissait ; moi-même j'étais devenue étrangère au milieu de toutes ces figures nouvelles, et nul ne prit pitié de mes peines. Vainement je

198 LE? JELNES OUVRIÈRES

cherchai à me créer une occupation quelconque ; mes haillons et mes soixante ans me firent repousser de toutes parts : quand l'adversité nous poursuit jusqu'à cet âge, presque toujours elle est sans remède. Dieu a daigné pourtant me donner une grande consolation en me faisant vous rencontrer, Mademoiselle ; maintenant qu'il vient d'exaucer mon vœu le plus ardent, je me sens un nouveau courage, et je ne désespère plus de retrouver un jour ma bonne et chère maîtresse. »

Page 1