‹ Les Jeux de DieuChapitre 25 sur 36 · Afin qu'au pied je ne fasse point de mal · texte numérisé non relu

Afin qu'au pied je ne fasse point de mal

Rygenteste et Estorfault, s'étonnent de la disparition du prisonnier. Comment a-t-il pu s'enfuir d'une geôle si bien fermée, si bien gardée? Où peut-il être? Il prêche par les places publiques, leur apprend-on. Ils y courent. En effet, l'apôtre se tient devant le temple ; il explique à la foule les grandes vérités du christianisme.

Son doulz parler tel bien me donne •« Que je n'ay cuer de luy m;il faire,

dit Estorfault, tout étonné de sentir poindre en son âme une idée qui ne soit point de férocité, et Ragenteste, attendri par la voix de Quentin, répond avec douceur :

Pareillement je m'abandonne A lui complaire en toutle affaire.

Son Dieu est grant et salutaire Et sur tous aultres à prisier.

Si ces tigres s'attendrissent, faut-il s'étonner que le mayeur, que les échevins (larin et Flourisse, que leurs sergents et leurs gardes soient aussi gagnés au Christ par les enseignements persuasifs qui tombent de la bouche du saint ?

Flourisse. Sa très melliflue éloquence

Mon fueur a bien fort mollifié.

Limoge. Il oint, il dore, il pellifie

Mon ame de sa doulce voix.

Hllin. Son doubz regard me sanctifie

Cors et ame, quand je le vois.

Brisebarre leur enjoint de se taire; il veut entendre le prédicateur à son aise.

IJnisEBABUK. Je vous pry, taisons-nous tous quoy '

Sans lui donner empeschement.

Voici l'étrange sermon que le poète place dans la bouche de saint Quentin ; s«;rmon dont l'originalité, la coupe et la recherche, dont le peu de simplicité d'expression et de forme n'ont encore été égalées par aucun des nombreux pxlraits que nous avons empruntés à notre mystère. Quentin a commandé l'attention des habitants d'Amiens en leur parlant tout d'abord de leur cité, dont le nom est pour lui le texte et le prétexte de ces jeux de mots difficiles et tirés de loin, de ces calembours par à peu près, comme les aimait et les prodiguait un certain moyen âge faisant abus d'esprit, même en traitant les sujets les plus sérieux, la pensée la plus pleine de c(imr et d'émotion. Notre apôtre s'écrie :

Tenons-nous coy (« quieli »), en repos.

Amiens, Amiens, peuple d'Amiens, Amiens, quant seras-tu des miens.

Ton droit nom est amy et ens ; Mais ton vray amy n'est mie ens.

Tu hais ses amoureux maintiens, Amour plein d'amers entretiens.

Ames sans amistié soutiens.

Quant pour amy anemys tiens De toutes parts.

Aime le Dieu des crestiens.

Aime ses faits célestiens, Aime ses dis et les soutiens. Aime les biens cotidiens.

Aime ses fins et ses moiens, Aime les divins citoiens, Aime qui het biens terriens, Aime ung seul Dieu, ou n'aime rien Sans estre épars.

Vous êtes les gentilz Piquars Venus de Picquigny par quars Par le monde en ses quatre quars; Doublés et tremblés trop plus, quar Les diables fins esplucquars, Poindans, malicieux, souquars, Vous veuillent porter pour esquars En enfer pour estre pis que ars ' En puant fions.

Que je vous plains, o bons soudars.

Qui tantavex de sens et d'ars, Tant de dardeurs et tant de dars.

Et tant d'arcs et tant d'estandars.

Vous serves Mars et Dieux viellars Qu'on fait de marcz d'argent gaillars.

Qui furent gars, robars, pillars, Musars, soulars, raillars, paillars.

Et rulBens.

Laissés le diable en basse nasse, Qui touste humaine casse casse.

Qui tousiours nous pourchasse chasse.

Qui de péchiés amasse masse.

Qui âmes en sa tasse tasse.

Et chaqung par fallasse lasse.

Très cil qui ne dépasse passe Dieu, qui touste oultrepasse passe Et qui passa,

Pas à pas la terre compassé, Qui tout hault bien voit et compassé.

Qui tout cuer désole et respasse.

Qui prend l'ame quant on trespasse.

Qui loge tout en peu d'espasse.

Qui sur les cieulx passe et repasse.

Qui resplend que clère topasse. Qui descendit en terre basse, Qui trespassa.

Qui vie en pur don nous donna.

Qui noble guerdon guerdonna.

Qui le grant pardon pardonna, Qui la riche aumosne aumosna.

Qui le saint sermon sermonna.

Qui de foy bouton boutonna.

Qui d'espoir fleurons fleuronna, Qui d'amour messons messona.

Qui tout embrace.

Qui le droit chemin chemina, Qui le cler lume lumina, Qui la faulce mine amina.

Qui la dure espine espina.

Qui le fort matin matina.

Qui domina, qui nous signa.

Qui nous sana * et qui signe a De touste grâce.

Jamais probablement la fausseté du ton, l'incorrection déclamatoire, l<i redondance inutile, qui ne font plus guères de ce- sermon qu'un vain jeu d'esprit et un tour de force littéraire, qui écrasent et absorbent l'in-spiration chrétienne, n'ont été plus apparentes dans aucune autre production poétique du moyen âge français. La simplicité, dont l'écrivain avait assez rarement fait preuve dans d'autres circonstances, a complètement disparu dans celleci, et ce discours peut être pris pour le prototype du faux goût de la renais- .sance littéraire à son aurore.

< . Brûlés. — 2 Guérir.

Quentin expose ensuite aux habitants d'Amiens les dogmes de la foi nouvelle ; il leur a parlé du baptême qui les régénérera. Ragenteste et Estorfault prient F apôtre de laver leurs iniquités dans l'eau qui purifie.

Quentin.

Tous ENSEMBLE.

Quentin.

Créés-vous ung Dieu qui annichille Tache de péchié très amère, Qui prins virginal domicilie En Marie sa sainte mère?

Nous le créons.

Au nom du Père, Du Filz et du Saint Esperit, Je vous baptize et grâce appère En vous de cil qui ne péris.

Borgeois et citoiens d'Amiens

Estes-vous miens?

Le maieur. Nous sommes vostres.

Quentin. Estes-vous maintenant des miens,

Borgeois et citoiens d'Amiens?

Garin. Oy? Quentin, tu nous soustiens

Et nous apprens nos pastenostres.

Quentin. Borgeois et citoiens d'Amiens,

Estes vous miens?

Le maieur. Nous sommes vostres,

Et retournons en hostels nostres,

Très joieulx de ces entretiens.

Telle est l'ardeur des néophytes Estorfault et Ragenteste, qu'ils veulent convertir Rictiovaire. Celui-ci les chasse avec mépris et ne peut croire que la foi chrétienne ait fait des héros et des justes de ceux que tout à l'heure il tenait pour les derniers des misérables. Il veut qu'on lui amène Quentin. Il essaiera de le ramener cette fois par plus de douceur. Il le séduira par ses avances. Il lui montrera tout ce qu'il gagnerait à revenir au culte de ses concitoyens auprès desquels il aurait trouvé respect, honneurs, richesses, tout ce qu'il perd au contraire à prêcher une religion qui ne lui réserve que pauvreté, humilité, souffrances. Il lui parle de ses parents qui pleurent. Le tentateur a des accents d'une tendresse infinie. Rictiovaire dit à Quentin :

0 Quentin, Quentin, mon enfant, Veulx-lu perdre ta seignourie, Zenon ton yn're triumphant, Kl ta mère (jui ta nourrie?

Toii?to fleur et cheuvaU-iuie Te regrette, souspire et pleure.

Délaisse cesle pouiilerie ' Kl reprcnz nostre loy nieilkMiic.

Toute cette séduction est vaine. Quentin ne se prend point à cette fauss'>

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