AVAIT. Tuons toute la compaignie
A mort, à mort.
EscoBPiON, Ville gaigniée.
Tuons mère gisant vagine
Et enffans pendans à mamelles.
Les citoyens s'enfuient « par-dessous le hourt ».
Serpent. Çà, du feu.
Dragon. Çà, des estincellcs.
Layaut. Çà, le soufflet.
EscoRPioN. Çà, la lanterne.
Serpent. Pour bruller rues et ruelles ,
Çà, du feu.
Dragon. Çà, des estincelles.
Serpent. Ardons prestres, ardons pucelles,
N'espargnons père ne paterne,
Çà, du feu.
Dragon. Çà, des estincelles.
l'AVAiT. Çà, le soufflet.
KscoRPiON. Çà, la lanterne.
Lt on lit en marge du manuscrit ces recommandations du poëte aux actours pour qu'ils animent et, sans jeu de mots, maison employant l'argot théâtr.'d, qu'ils brûlent la scène : « Icy boutent le feu en la ville. «Alors accourent
d'autres brigands, Esclistre, Tonnoire, Fourdre et Tempeste, quine vont jamais les uns sans les autres. « Icy doivent-ils prendre auscun bien de meuble et tout reporter à Rome. »
EscLisTKE. Il nous fault penser au pillaige,
Prendons les biens des cytoyens Et des aultres gens de villaige , Tant de prestres que de doiens.
Fourdre aime autant le sang que le sac, et s'écrie :
Rôtissons trippes et boyelles De ces crestiens boursoufilés.
Et Tempeste, qui cette fois se permet de penser et de parler sans répéter ce qu'aura dit Esclistre, ajoute :
Nous les taillerons par rouelle Ainsi que gros boudins enfles.
Nous croyons utile d'interrompre ici le récit pour un instant. Le dialogue brutal et sanguinaire de ce double quatuor de bandits nous inspire plusieurs remarques critiques qu'il nous semble bon de consigner à l'honneur du poëte et de sa science. D'après nos extraits et nos citations, on a pu déjà constater la variété de tons par lesquels l'écrivain anonyme du xiv' siècle a peint et rendu sensible la variété des caractères de ses personnages. On les distingue rien qu'à la coupe de ses phrases. Les tirades de Dioctétien sont grandes et majestueuses comme sa puissance ; le lyrisme de sa situation s'empreint dans les vers qu'il prononce, et qui changent plusieurs fois de rhythme. La haine de Maximien se traduit dans les mots heurtés et nombreux de ses imprécations contre les chrétiens. Tout à l'heure l'emphase pédagogique emplira les couplets du maître d'école Gathon, et l'orgueil du capitaine Fracasse sera reproduit dans les nomenclatures heurtées du général Sévère, comme l'insolence et la méchanceté des « estorfiaux » de bas étage apparaissent dans le langage violent, brusque, durement incisif, naïvement féroce, d'Esclistre, Escorpion et consorts, l^es intentions de l'auteur sont évidentes et sensibles. Le côté tendre de la poésie de notre Mystère n'est pas traité comme son côté fantastique et bizarre, et Satan ne parlera pas le même langage que « la mère Saint-Quentin ». Il y a même aflectation et recherche poiir diversifier les idiomes et bien poser les types rien que par la conversation. Les mots caractérisent les situations. Rien n'est calme comme l'intérieur de la chambre où Zenon donne son premier baiser au fils qui
Ment de lui naître, tandis que rien n'est animé, tapageur, saisissant, effroyablement ressemblant, comme la scène de l'assaut et du pillage de Dardanie. D'un côté, les pbrases sont lentes et langoureuses; de l'autre, le dialogue ne consiste qu'en cris, en exclamations, en menaces et en plaintes. Nous ne voulons que poser ces remarques, efïleurer le côté critique de notre étude, et constater la vérité de la couleur, la vérité qui est souvent atteinte et qu'il faut savoir dégager de la puérilité, de la redondance, de l'inutilité de beaucoup de détails, ces défauts qui appartiennent plutôt à une époque, à une école, qu'au poëte lui-même.
Tout à couj) tous ces bruits s'éteignent, tout ce tumulte s'apaise. Les égorgeurs sont partis. « Silete », faites silence, s'écrie le dramaturge. Est-ce parce que tous les chrétiens sont morts? « Silete », que tout se taise ! Dieu va paraître. Les cieux se sont ouverts. Le Père éternel est assis sur son trône, autour duquel les anges sont rangés. La sainte Vierge, « Nostre-Dame », prie le Seigneur de recevoir les âmes des martyrs de Dardanie, qui attendent « guerdon » aux portes du paradis. Dieu ordonne à saint Michel de les introduire; mais le diable les veut avoir aussi :
Car une seule palenostre N'ont dit en leur profession.
Et sont mort sans confession; Se vainroiit en paine éternelle.
(jrande discussion d'où saint Michel, « ung trop fmespicier», dit Satan, sort vainqueur. Les âmes entrent au ciel, et, dans l'enfer, Lucifer, à qui Astaroth a conté la déconvenue de Satan, ordonne de pendre par le cou ses inhabiles démons qui se sont laissé ravir les âmes. « Ils font grant tempeste en enfer et ■: grant noise », à la vive jubilation du nombreux auditoire saint-quentinois, qui trépigne de joie en voyant si rudement maltraiter ces méchants esprits dont il a si peur.
Pendant qu'on a fait la guerre aux chrétiens, pris et détruit leurs villes, renversé leurs temples et leurs autels, lâché la bride à la rage de leurs persécuteurs, le jeune Quentin a grandi.
Il est plaisant, droit et entier, De vif sang et biau personnaige,
C'est sa mère qui parle, et ne sait
onlTiint en ce quartier
Qui soit aussi grant de son aigo.
Tout son dédu\ t, tout son usaige Est de tenir papier ou rolle.
Il faut cultiver les bonnes dispositions de cette riche nature et lui cliercher un maître. Selon la jeune mère, on ne peut
Imaginier
Meilleur doctt>ur que de Cathon
« le maistre d'école » en renom, dont la classe est pleine des lils de grandes familles de Rome, et à qui l'on envoie invitation pressante de se rendre au palais de Zenon qui désire le voir. Vingt vers se passent en ces interminables politesses qui précèdent et suivent tant de scènes. Enfin, c'est à Cathon que l'on confie Quentin, pour qu'il l'élève en honnête homme, en bon citoyen, en savant :
Et s'il offense, qu'il soit repris Do vcrgettes et de cions ',
dit Zenon avec une sévérité que sa femme tempère par de tendres recommandations :
Donnés liiy petits horions;
Il est tendre et fresle que voirre *
S'il est battu doscorions,
Il mourra tantost.
Zk.m)\ . Voire, voire.
Se vous vouliez sa mère croire .
Il sera sans correction, Ncspargnez verge ne cassoire * .
Et les tristes adieux qui précèdent la première séparation arrachent des larmes au fils et h la mère.
La mère. Adieu, mon fils
QuEM i>'. , . . . Adieu, ma mère
La mère. Adieu, mon très doulz enffançon.
Zenon. Adieu. Quentin.
Quentin Adieu mon père
La mère. Adieu, mon très doulz enffançon .
Pour empêcher les spectateurs de céder h l'attendrissement, le Fou survient, qui risque une gambade, une grimace, un quolib(>t grossier, et l'église de retentir des éclats d'une joie unanime.
Nous sommes dans l'école. Les enfants, oti plutôt les jeunes gens, car ce