CHAPITRE III
Deux classificationspossiblesdes jeux des enfants :i°d'après leur origine ; — 2° d'après leur but. — I. Classification des jeux d'après leur origine. — Remarques préliminaires. — 1. Jeux d'hérédité; — exemples. — 2. Jeux d'imitation: i°jeux imitatifs de survivance ; — exemples ; — 20 jeux d'imitation immédiate ou directe; — cas divers; — exemples ; — 3. Jeux d'imagination. — Leurs principales formes : i° métamorphose des choses ; — exemples ; — 20 vivification des joujoux; — exemples; — 3° création de jouets imaginaires ; — 4* transformation de la personnalité ; — exemples ; — 5- réalisation des contes ; — exemples. — II. Classification des jeux d'après leur fonction éducative. — 1. Jeux de mouvement ; — exemples; — leur supériorité sur la gymnastique. — 2. Jeux pour l'éducation des sens ; — exemples. — 3. Jeux pour le développement de l'intelligence ;
— exemples. — 4- Jeux émotionnels; —5. Jeux pour la culture de la volonté; — exemples. — 6. Jeux artistiques : i° jeu pittoresque ; — 20 jeu épique : — 3° jeux architectoniques ; — 4° jeux d'imitation plastique ; — 5° jeu pictural;
— 6° jeux dramatiques. — Exemples divers.
Il y a lieu, une fois déterminée la nature biologique et psychologique du jeu, de distinguer les types principaux auxquels il semble réductible. Cette classification peut se faire à deux points de vue.
Ou bien l'on envisagera dans les jeux surtout leur origine. On les ramènera alors, en tenant compte de la prédominance plus accentuée en chacun d'eux des éléments constitutifs du jeu précédemment reconnus, à trois grandes espèces : jeux d'hérédité, jeux d'imitation, jeux d'imagination.
Ou bien on se préoccupera plutôt de leur fin, plus ou moins inconsciente, du rôle qu'ils peuvent jouer comme éducateurs, des inclinations ou besoins auxquels ils paraissent répondre, en un mot, de leur utilité pratique ( 1 ) . On distinguera, dans ce cas, les jeux
(1) C'est, sur ce principe du rôle éducateur des jeux qu'ont étégénéralementbasées les classifications tentées par les psychologues et par les physiologistes. Ainsi, dans son ouvrage sur L'Éducation artistique de la jeunesse allemande, Lange réduit à quatre espèces les jeux d'enfants, savoir : les jeux de mouvement, les jeux pour l'éducation des sens, les jeux artistiques et les jeux pour le développement de l'intelligence. — Le docteur Sikorski (/oc. cil., pp. 4i3-4i9), qui trouve « dans les divertissements des enfants des problèmes purement intellectuels ». divise « le vaste monde des jeux de l'enfance en trois j grands groupes » : le premier et le plus grand de ces groupes se trouve en corrélation avec le développement du penser abstrait, et il sert à l'enfant d'auxiliaire puissant dans son travail pour apprendre à raisonner ; — le second sert au développement el à l'affermissement de la conscience de soi-même ; — le troisième sert à s'exercer dans la reproduction des impressions et des idées. — Quant à Groos, dans l'ouvrage qu'il a consacré aux Jeux des hommes, il dislingue et étudie longuement, d'une part, les jeux d'expérimentation : ce sont les jeux intéressant les sens (toucher, ouïe, vue, etc.), la motilité, les facultés supérieures de l'àme, ct.d'autre part, les jeux qui se rapportent aux penchants
intéressant la motilité, les jeux propres à faire l'éducation des sens, à développer l'intelligence, à cultiver la sensibilité, la volonté, et enfin ceux qui satisfont principalement le libre jeu de l'imagination et où l'illusion est le plus vive, c'est-à-dire les jeux artistiques, es plus désintéressés de tous.
Nous allons examiner sucessivement ces deux classifications.
Considérés au point de vue de leur origine, les jeux, disons-nous, peuvent être rangés en trois classes, suivant qu'est prépondérante en chacun d'eux
secondaires: jeux de lutte, de courtisalion, d'imitation, jeux sociaux.
Signalons pourtant quelques indications de classifications possibles des jeux, esquissées d'un point de vue différent du précédent. Suivant M. B. Pérez {L'Enfant de trois à sept ans, pp. 90-90), il y aurait lieu de distinguer: i° les jeux réguliers et appris, jeux collectifs qui sont une image adoucie des exercices et des actions de la vie ordinaire, de la vie d'effort et de lutte ; l'élément affectif, de caractère surtout social, y est prédominant ; 1" les jeux libres et irréguliers, jeux surtout physiques ; 3° les jeux, simple exercice de loisir, où prédomine l'élément intellectuel d'observation et de construction, el qui sont caractérisés par le calme et le sérieux relatif qui y président. — D'après M. C. Mélinand (Jeux et jouels d'enfants, art. de La Bévue, rr janvier 1902), on pourrait reconnaître trois espèces des jeux d'enfants : d'abord les jeux-exercices, qui consistent simplement à dépenser de l'activité, de l'énergie, à agir pour agir ; — ensuite les jeux d'adresse : l'enfant agit pour atteindre un but; tels sont tous les jeux qui consistent à lancer el à saisir; — puis les jeux d'imitation, qui consistent à rpreoduire, plus ou moins fidèlement, les scènes ou les
l'action de l'hérédité, de l'imitation ou de l'imagination. Qu'on prenne garde, toutefois, que les faits ainsi répartis dans des catégories bien tranchées, participent, au fond, d'une commune nature. Il ne faut pas oublier, en effet, que même les jeux attribués à l'imagination ont leur source intime dans l'instinct; mais inversement l'imagination joue le plus grand rôle dans tous les jeux des enfants. S'il est des jeux où elle apparaît au premier rang et se manifeste par des créations originales, elle étend encore son influence sur ceux-là même que nous rapportons de préférence à l'hérédité ou à l'imitation. Dans tous d'abord existe l'illusion; puis, si l'hérédité prédispose, donne l'impulsion, encore laisse-t-elle le choix des moyens; quant à l'imitation, outre qu'elle est une preuve de la puissance réalisatrice de l'imagination enfantine (ainsi la fillette, pour imiter la maman, commence par transformer sa poupée en un enfant vrai, c'est-à-dire crée), elle n'est jamais si fidèle qu'il n'y ait toujours une part qui revienne à l'invention proprement dite. Ces réserves faites, examinons les jeux qui semblent plus particulièrement se rattacher à l'hérédité.
attitudes de la vie réelle. — M. Gérard-Varet {loc. cit., pp. 4^6 etsuiv.) fait rentrer enfin tous les jeux dans deux catégories: i° les jeux à base d'action, qui revêtent la forme de lutte et s'offrent comme un phénomène social ; — i° les jeux à base de rêve, qui, au lieu de rapprocher, isolent, qui reploient l'être sur lui-même et sont, en leur fond, fascination (type : la poupée).
Nous avons eu l'occasion de signaler les principaux d'entre eux. Rappelons les jeux de lutte, les jeux de chasse ou de poursuite, de cache-cache et de fuite. Mais où elle manifeste le plus visiblement son influence, c'est dans la différence des inclinations auxquelles obéissent les garçons et les filles. De Hartmann fait agréablement ressortir que cette dernière n'est pas un résultat de l'imitation :
« Que l'on considère une petite fille et un petit garçon : la première, pimpante, agile, coquette, minaudière, gracieuse comme un petit chat; le second, gauche, lourd, comme un jeune ours. L'une se pare et s'ajuste, veille sur sa poupée, fait la cuisine, blanchit et repasse le linge dans ses jeux; l'autre bâtit une maison, joue au soldat, monte à cheval sur un bâton, etc. (1). Si le goût du jeu n'était qu'un effet de l'imitation, les garçons et les filles imiteraient de la même manière, puisqu'ils ne comprennent pas la différence des sexes, et à vrai dire cette différence n'existe pas encore pour eux. Comme est étrange cette passion de la danse, cette propreté, ce goût de sa toilette, cette grâce, on pourrait dire cette coquetterie enfantine qui, chez les petites filles, fait penser
(1) J'ai vu Paul, qui n'avait pas encore eu de (ambour entre les mains, imiter, à peine âgé de trois ans, le jeu de cet instrument. Il marchait, la tète dressée, frappant de ses petits poings sur son ventre et poussant des ran pa ta plan. Jamais sa sœur n'avait tenté semblable imitation, et elle s'amusait beaucoup de le voir jouer ainsi, sans songerie moins du monde à faire comme lui.
Queyrat. — Les Jeux des Enfants. 6
à leur mission future de conquérir les hommes ! Combien est caractéristique le sérieux infatigable avec lequel les filles veillent sur leurs poupées, les habillent et les dorlotent ! Comme tout cela répond à la tendresse qui les porte à couvrir de baisers et de caresses, lorsqu'elles sont les plus grandes, tous les petits enfants, pour lesquels les jeunes hommes éprouvent les mêmes aversions que pour de petits singes (1). »
On peut regarder encore comme un résultat de l'hérédité, chez l'homme, le goût pour les aventures et pour les jeux de hasard. Chez nos lointains ancêtres, la vie était un risque perpétuel; la chasse seule, avec ses alternatives de succès et d'échecs, procurait les subsistances indispensables, et le chasseur en quête d'une proie pouvait devenir proie à son tour ; l'homme vivait du hasard et dans le hasard : celui-ci est devenu ainsi pli indélébile de la volonté, forme indestructible de la pensée. Aussi est-ce en vain que notre existence de civilisés est faite de sécurité: l'aventure inspire encore, de nos jours, les directions, les plus passionnément poursuivies, de l'activité : aventures de la guerre, du négoce, delà pensée. Et si le milieu où nous évoluons est un cercle d'occupations uniformes, l'instinct d'aventure, contrarié par le métier, cherche une issue; le vertige du risque remonte à la tête, et les jeux a forme de lutte s'organisent. « Une partie de chasse. (1) Philosophie de i 'Inconscient, t. I, 2e partie. î.
une partie de cartes, dit M. Gérard -Varet, c'est une résurrection, la résurrection en nous de la plus ancienne humanité. »
Les jeux d'imitation sont eux-mêmes, jusqu'à un certain point, un effet de l'hérédité. Nous avons reconnu précédemment que la tendance à l'imitation est. innée, qu'elle est un phénomène de transmission héréditaire, et que, par suite, les actes imités sont d'ordinaire ceux pour lesquels il y a chez l'individu une prédisposition instinctive et qu'une fois adulte il devra accomplir à son tour. Une des premières choses qui nous frappent, en effet, si nous considérons les jeux de l'enfance, « c'est de voir, remarque Tylor, combien il y a de ces jeux qui ne sont que des imitations récréatives des affaires sérieuses de la vie. En nos temps civilisés, nos enfants jouent à la dînette, aux chevaux, à lâchasse; de même les enfants des sauvages ontpour principalamusementd'imiter cesoccupations qu'ils auront à prendre au sérieux, quelques années plus tard, et leurs jeux deviennent ainsi de vraies leçons. Les enfants des Esquimaux s'amusent à tirer à la cible avec de petits arcs et de petites flèches, et à bâtir de petites huttes de neige qu'ils éclairent avec des bouts de mèche de lampe qu'ils ont obtenus de leurs mères. »
Il arrive parfois qu'un jeu survit à la pratique sérieuse de ce dont il était l'imitation, aux usages qu'il copiait et qui ont disparu des mœurs; ainsi en est-il, par exemple, de l'arc et de la flèche, de la fronde.
« Ces armes, dont l'usage remonte à la plus haute antiquité, et qui se rencontrent dans presque toutes les sociétés sauvages qui ont traversé la période de la vie barbare et celle des nations classiques, sont demeurées employées jusqu'aux dernières années du moyen âge. Mais, aujourd'hui, sommes-nous témoins de quelque réunion pour tirer de l'arc, ou bien nous promenons-nous aux champs, dans la saison où les enfants portent leurs arcs et leurs flèches pour se divertir, nous n'avons plu? sous les yeux qu'une survivance d'un caractère purement récréatif de l'usage d'une arme qui, chez quelques tribus sauvages, garde encore sa place meurtrière à la chasse ou dans la bataille. L'arbalète, perfectionnement relativement moderne et local de l'arc ordinaire, a disparu plus complètement encore de l'usage pratique; mais, à l'état de jouet, elle persiste dans toute l'Europe, où, probablement, elle se perpétuera de la sorte. Sous le rapport de l'antiquité et de l'extrême diffusion dans le monde depuis l'âge sauvage jusqu'à la période classique et au moyen âge, la fronde peut être mise au même rang que l'arc et la flèche; mais au moyen âge elle cesse d'être en usage en tant qu'arme utile... Cette arme grossière et primitive s'est surtout conservée comme jouet, et les enfants sont encore ici les représentants de la civilisation la plus reculée (1). »
(î) Tylor,La Civilisation primitive, 1. 1, chap. III. — Outre ces eux qi i nous ont transmis le souvenir de l'art de la guerre
Dans ces derniers jeux, les enfants ne font que reproduire, parvenus à un certain âge, des actes auxquels ils ont vu d'autres enfants se livrer. Mais, pour ce qui est de la pratique de leur entourage, ils l'imitent de très bonne heure (1). Une petite fille de neuf à douze mois, citée par Preyer, imitait de la façon la plus comique ce qu'elle voyait faire par sa bonne; elle baignait sa poupée, la corrigeait, la berçait, l'embrassait (2). « Un petit garçon de deux ans met le bout de la pipe de son père dans sa bouche, ou tout près s'il est prudent, et fait semblant de fumer. Un autre petit bonhomme d'un peu moins de deux ans passera toute une après-midi de pluie à peindre les meubles avec le bout d'une corde parfaitement sèche... De simples jeux, comme la course au marché pour acheter des pommes imaginaires, se présentent à l'esprit des enfantsde très bonne heure; une mère nous a assuré que tous ses enfants y
comme elle se faisait primitivement, Tylor en mentionne un certain nombre qui nous reproduisent de même, en manière de récréation et de leçons enfantines, les premières pages de l'histoire de ce qu'on peut appeler l'enfance de l'humanité (les uns ou les autres rappelant la formation du langage, de la numération, la production du feu, etc.), ou bien qui perpétuent une branche de la science des sauvages, jadis en grand honneur, la divination (pile ou face, dés, osselets, etc.) — Voy. dans la traduction française de l'ouvrage les pages 85 à 96 du tome I.
(1) Darwin, Tiedemann, Preyer ont noté des faits d'imitation dès la fin du quatrième mois.
{2) Voy. L'Ame de lenfa.nl, p. 237.
8i LES JEUX DES ENFANTS
jouaient dès la seconde année, avant de pouvoir parler (1). »
L'enfant imite ce qui le frappe, ce qui l'intéresse ; il mime des scènes plus ou moins dramatiques de la vie sociale; il reproduit les modèles que le- uns ou les autres, son père, sa mère et ses maîtres, notamment, lui ont présentés, ce qu'ila observé au cour- de ses promenades. Combien de fois j'ai vu Louise faire la classe à ses poupées, les interroger, leur dicter quelques lignes, leur donner des notes, les louer. 1rs punir, ou jouer, tantôt avec de petites camarades, tantôt avec ses frères, à la maman, à la dame ou aux visites, à la marchande, à la cuisinière, à la pâtissière ! Oue de gâteaux de sable ou de sciure de bois ont cuit dans un four imaginaire ! Et que de fois aussi j'ai vu Paul et Henri, à l'instar d'un charron du voisinage, feindre de chauffer et de ferrer leurs cerceaux, s'amuser dans un coin du jardin, qui leur est abandonné, à piocher, à planter et à semer, à arroser, à creuser des puits et à construire des aqueducs que, plus patient que M. Lambercier, il me fallait bien laisser faire à ces autres Jean-Jacques ! ou encore jouer au chemin de fer et à l'automobile, sans oublier les coups de sifflets et les jets de vapeur, ni le leuf-teuf si réjouissant !
Ce jeu au chemin de fer paraît, du reste, assez commun. Mais un petit garçon, observé par M. Mé-
(1) Sully, ouv. cité, pp. 53 el 56.
linand (1), y apporta une complication géniale. Puisqu'on jouait au chemin de fer, si on jouait au tunnel, pensa-t-il ! Et alors il fit le tunnel. « Faire le tunnel, cela consiste à fermer hermétiquement les yeux ; comme on n'y voit plus que du noir, on est dans le tunnel ; et comme on est une locomotive, on continue à rouler en mugissant, les yeux fermés, et le tout se termine, comme il était aisé à prévoir, par une collision avec un arbre et une formidable bosse au front. »
Sont-ils réunis en nombre suffisant, les enfants se plaisent à représenter les spectacles auxquels il leur a été donné d'assister : manoeuvres militaires, cortèges de noces, parades et exercices de cirque, luttes athlétiques. « Il vint à Genève, raconte J.-J. Rousseau, un charlatan italien appelé Gamba-Corta : nous allâmes le voir une fois et puis nous n'y voulûmes plus aller ; mais il avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des marionnettes ; ses marionnettes jouaient des manières de comédie, et nous fîmes des comédies pour les nôtres. Faute de pratique, nous contrefaisions du gosier la voix de Polichinelle, pour jouer ces charmantes comédies que nos pauvres parents avaient la patience de voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la famille un très beau sermon de sa façon, nous quittâmes les comédies cl nous nous mimes à composer
1 1 Arl. cité, p. 72.
des sermons (1). » — A Marseille, dit le docteur Despine, lorsque le cirque du champ de foire est démoli, on voit les gamins qui ont assisté aux exercices des clowns, s'essayer, sur la place même marquée par l'arène, à reproduire les tours de force dont ils ont été témoins. — A Nîmes, limitation des courses de taureaux est un jeu assez répandu.
Cette imitation collective s'étend jusqu'aux cérémonies religieuses, telles que processions, baptêmes (de poupées), ou même convois funèbres. Voici un cas de ce genre, observé en pays creusois par Maurice Rollinat, et que rendent particulièrement intéressant la perfection de la mimique et la variété des rôles des acteurs en scène : « Un jour d'été, dit cet écrivain, entre deux sveltes taillis, dans un grand pacage à monstrueux buissons tout enserpentés de pompeux et embaumants chèvrefeuilles, je vis une bande d'enfants, petits garçons et petites filles, qui, par leurs façons, maintien et allures, m'intriguèrent singulièrement.
« Les uns, formant un petit groupe, avaient l'air de se consulter, comme pour une chose importante; à quelques pas, derrière eux, d'autres en rang, — et, parmi ceux-là, toutes les fillettes sous leurs longues mantes noires, — semblaient attendre, pensifs, restaient là, les bras pendants, debout, sans rien dire, d'un aspeot morne, d'un recueilli stupéfait.
« Entre ces deux groupes, un marmot couché sur
(1 Confessions, partie I, Iiv. I.
les reins, les mains ramenées sur sa poitrine, la bouche et les yeux clos, gisait dans l'herbe, totalement étendu fixe, inerte, ne bougeant pas plus qu'une pierre, surveillé de chaque côté par trois gamins, les plus grands de la troupe, qui, eux aussi, avaient sur la figure une expression grave et mélancolique.
« Tout près, deux autres tiraient vigoureusement sur de longues branches de saules, avec cette mimique d'efforts et ces petits accroupissements et soulèvements dansés au-dessus du sol qu'ont lessonneurs de cloche dans les églises, et, à côté d'eux, faisant face au buisson, il y en avait un qui, d'un air préoccupé, était en train, avec des joncs d'une mare voisine, de lier en travers un petit morceau de bois mort à l'un des bouts d'une grande gaule toute fraîche coupée; ce qui figurait, bien nature, avec de l'écorce, du lichen, du lierre et de la mousse, une jolie croix rustique longue et maigrelette.
« Eh ! que diable faites-vous donc là tous? » demandai-je à ce dernier. — Nous jouons à l'enterrement, me répondit-il, vous voyez benlà-basc'lui qu'est couché? C'est l'mort ! Contr' lui, d'chaqu' côté, les porteurs ! En d'vant, les enfants d'chœur et pis l'curé ! Derrière, l'monde et les parents ! Ces deux-là sonnent ses glas, et moi j'fais sa croix qu'on y mettra sus sa tombe, dans l'cim'tière qu'est là en face, au fond du pré ! » Tout ceci débité de façon posée, triste, sans l'ombre d'un sourire, pas plus des yeux que des lèvres.
« Et le bambin, ayant fini son travail et fait signe à ses camarades que tout était prêt, passa le premier en tête, tenant, comme un drapeau, sa haute croix tluette qui, ainsi s'employant à deux fins, allait solennellement faire la conduite du cortège, en attendant de s'en séparer pour rester avec son mort.
« Et l'enfantin convoi se mit en marche: celui qui représentait le prêtre disparaissait sous une chape de genêts, toute festonnée de fleurettes; et les enfants de chœur s'étaient encalottés et robes de rouge avec des profusions de coquelicots.
« Ils allaient pas à pas, les mains jointes sous le nez, vociférant des mêmes finales de litanies, des bribes de Libéra, des syllabes de psaumes; les porteurs traînaient leur mort avec toutes les marques de la peine la plus ployante, de l'effort le plus accablé, pour faire croire à sa plombeuse lourdeur; les petits garçons de la suite, nu-tête, le cou recourbé, faisaient le geste sans cesse réitéré de s'éponger les yeux; et les petites filles, revêtues jusqu'aux pieds de leur capote noire, la tète enfouie, baissée dans le capuchon clos, jouaient au mieux les pleureuses lugubres... C'était le convoi modèle; la lenteur de la démarche, le recueillement, l'affliction, se prouvant par les gémissements, les soupirs, par le bombé du dos, l'engoncement du cou, la déploration du regard et du geste... tout y était (ij !... »
Les jeux qui paraissent les plus spontanés et où (1) Rollinat, En errant, proses d'un solitaire, pp. 101-10.4-
est surtout visible la part de Y imagination, ne laissent pas à leur tour de dépendre à quelque degré de l'hérédité. On sait, en eiïét,que les différentes formes de l'imagination créatrice sont héréditaires (1). Mais elle-même a sa source profonde dans l'inclination. Comme Ta montré M. Ribot, chaque individu n'a d'imagination vive que pour ce vers quoi le porte sa nature, pour ce qu'il aime spécialement. Toutes les inventions de l'homme ont leur point de départ dans ses besoins divers. « Chaque besoin, tendance, désir peut devenir créateur, soit isolément, soit associé à d'autres, et c'est en ces éléments derniers que l'analyse doit résoudre la spontanéité créatrice (2). »
Nous n'avons pas à insister sur ce point, mais nous le signalons, parce qu'il permet d'expliquer l'originalité et la variété plus ou moins grandes que l'on peut observer dans les jeux proprement Imaginatifs des enfants.
C'est dans ces jeux que se manifeste vraiment l'individualité de l'enfant. Là, il se laisse aller aux caprices de sa fantaisie : il invente et combine à son gré; il reprend sous une autre forme ce qui ne lui a point réussi, il cherche du nouveau, qui sera, par cela même, bien plus amusant. Et cette invention, grâce à la puissance de l'illusion, est d'une richesse inépuisable.
(1) Voy. Ribot, L'Hérédité psychologique, pp. 71-81. (2 Ribot, Essai sur l'imagination créatrice, p. -262. — Voy. notamment, pour la preuve, ir0 partie, chap. II.
D'abord l'enfant qui joue transfigure tous les objets qui l'entourent; ils prennent pour lui l'apparence et le sens du rôle qu'il leur assigne. « Oui peut dire, écrit Sully, à combien de jeux étranges a servi cette masse pesante et rigide qui s'appelle un dossier de canapé, grâce à l'esprit d'invention des enfants?... Que d'animaux n'a-t-il pas représentés, depuis le patient baudet jusqu'au cheval sauvage ! »
Une chambre et les meubles qui l'occupent deviennent une forêt : « Avec ma cousine Clotilde ou les autres enfants de mon âge, dit G. Sand, nous simulions des batailles, des fuites à travers ces bois qui jouaient un si grand rôle dans mon imagination. Et puis l'une de nous était perdue, les autres la cherchaient, l'appelaient. Elle était endormie sous un arbre, c'est-à-dire sous le canapé. On venait à son aide... »
Un siège est élevé au rang de tilbury ou de calèche : « Pendant les longues soirées d'hiver, raconte Tolstoï, nous couvrions de châles un fauteuil et nous le transformions en voilure. L'un faisait le cocher, l'autre le laquais, et les petites filles se plaçaient au milieu; les trois chaises formaient la troïka des chevaux, et nous nous mettions ainsi en route. Que d'aventures nous arrivaient pendant ce voyage imaginaire ! Et avec quelle brièveté passaient ces longues et joyeuses soirées ! »
A son tour une voiture sera changée en vaisseau. Rappelons-nous les délicieuses parties de jeu de
Victor Hugo avec son frère et de petits camarades! En quittant les Feuillantines, Mme Hugo était allée demeurer rue du Cherche-Midi. « La maison avait une cour, et la cour une remise, dans laquelle il y avait la voiture du général Lucotte. Cette voiture devint un navire dont les uns furent les passagers et les autres les flots. La moitié se mettait dedans et l'autre moitié se mettait dessous, et aussitôt le roulis et le tangage commençaient; la voiture, secouée dans tous les sens, craquait et se disloquait; c'était ravissant, mais le général Lucotte tenait à la conservation de sa voiture, et il empêcha cette navigation orageuse en mettant des cadenasaux portières (1). »
L'enfant ne se contente pas de métamorphoser ainsi les choses, il anime ses joujoux : il prête la vie, un caractère, une personnalité à ses poupées, à ses chiens de carton, à ses chevaux de bois. Lorsque, à califourchon sur son dada favori, il en cingle les flancs rigides, il paraît jouir de cet exercice, comme s'il montait un vrai cheval. « A l'âge de deux ans, écrit une dame à J. Sully, L. commença à parler de son cheval de bois favori, Dobbin, comme si c'était une créature vivante : « Le charpentier a pas « fait Dobbin, disait-il, Dobbin est pas en bois, il a « de la peau et des os, et Dieu l'a fait. » Si quelqu'un employait, en parlant de son cheval, le pronom it (cela) réservé aux objets inanimés, il se mettait immédiatement dans une violente colère et criait
(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chap. XXIV.
avec indignation : « It, vous ne devez pas dire //, « vous devez dire he (il). » Il s'imaginait que le cheval était doué de toutes les vertus, et rien d'étrange comme de voir l'influence que cette création de sa propre imagination exerçait sur lui. Si L. refusait énergiquement de faire une chose, sa mère n'avait qu'à lui dire : « Dobbin voudrait que tu le fasses, » et il obéissait sans murmurer. »
L'imagination à cet âge est d'ailleurs si puissante qu'il arrivera à un enfant de jouer, sans nul recours à un machinisme extérieur, avec des jouets purement fictifs : témoin celui, dont parle Mme Necker de Saussure, qui se divertissait à nourrir avec des graines imaginaires, des oiseaux de basse-cour, imaginaires aussi; il demandait qu'on laissât ouverte la porte de la chambre où il les tenait; et si par hasarJ on la fermait, il se prenait aussitôt à pleurer : On empêchait de sortir ses pauvres canards et ses pauvres poules.
Nous savons déjà que l'enfant qui joue un rôle sort, en quelque façon, de lui-même, pour incarner le personnage qu'il représente : «Vers quatre ans, dit M. Egger en parlant de son fils, Félixjoue au cocher; pendant ce temps Emile rentre à la maison. Pour m'annoncer son frère, Félix ne dit pas : « Emile est rentré », il m'annonce « le frère du cocher. »
Parfois même, dans ses fantaisies imaginatives, l'enfant perd la conscience de sa nature humaine et mordille, par exemple, les brindilles des buissons,
croyant qu'il est un cheval; ou bien il se figure être un loup, un ours, un éléphant, ou tout autre animal dont il s'applique d'ailleurs à reproduire aussi fidèlement que possible les mouvements et la voix (1) : « Je vais dire, raconte Loti, le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant deux délicieux étés. Voici : au début, on était des chenilles; on se traînait par terre, péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous engourdissait les sens, et on allait se coucher dans quelque recoin sous des branches, la tète recouverte de son tablier blanc : on était devenu des cocons, des chrysalides.
« Cet état durait plus ou moins longtemps .et nous entrions si bien dans notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur
(i) A Hall et à Allin, qui, dans leur Psychology of Tickling, Laughing, etc., objectent à Groos que cette transformation imaginaire des enfants en animaux ne s'explique pas dans sa théorie du jeu préparation aux tâches de la vie, le psychologue allemand Die Spiele der Menschen, pp. 388-38ç)) répond que la tendance à passer de l'imitation de l'homme à celle des autres êtres est si naturelle qu'elle n'exige pas une explication spéciale. Si pourtant, dit-il, on cherche cette explication, elle est facile à donner de mon point de vue; il n'est rien, en effet, qui ait été plus utile à l'homme primitif que la connaissance minutieuse des mœurs des animaux, et celte connaissance lui était procurée d'une façon bien plus exacte par l'imitation de jeu que par une observation ou une audition passives.
un ton de conviction complète : Penses-tu que tu t'envoleras bientôt ? — Oh ! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules, déjà... ça se déplie... Ça, naturellement, c'étaient les ailes).
« Enfin , on se réveillait ; on s'étirait, en prenant de s poses et sans plus rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation finale... Puis, tout à coup, on commençait des courses folles. — très légères, en petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs, imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur bourdonnement aussi, en faisant : « Hou ou ou !... » la bouche à demi fermée et les joues bien gonflées d'air (î). »
(1) Le Romand'un enfant, pp. 64-63. — Au cours de ses aventures, si joliment contées par Paul et Victor Margueritte, le petit Poum. condamné, en punition de ses dislocations et déclanchements de tète, à porter durant quelques heures un collier de chien, entre, plus qu'on ne l'eût souhaité, dans son rôle. « Puisqu'il porte un collier de chien, n'est-il pas chien ? Oui, il se sent devenir chien, il voudrait laper une écuelle de soupe, se coucher en rond, se gratter les puces, courir aux lièvres, aboyer: — Ouap ! Ouap !... Etre chien est très amusant. Il se poste près de la grille, aboie sourdement à des passants imaginaires. Mais les chiens sont attachés, les chiens de garde. Poum fouille dans ses poches, en tire un bout de ficelle dont les bouts l'attachent du collier à un arbre. — Quand ses parents, s'étant mis à sa re-
Il arrive encore à l'enfant de mettre en action ses histoires favorites et de simuler le personnage dont les exploits l'ont séduit, déjouer, par exemple, le rôle de Robinson Crusoé, de Bas-de-Cuir, ou de tout autre héros, fictif ou réel, voire du petit Poucet ou du Chat botté. G. Sand dit, parlant de ses jeux avec ses petites camarades : « Lune de nous était la mère des autres ou le général, car l'impression militaire du dehors pénétrait forcément jusque dans notre nid, et plus d'une fois j'ai fait l'empereur, j'ai commandé sur le champ de bataille (1). » — « J'ai été, raconte Dickens, pendant plus de huit jours Tom Jones (un Tom Jones d'enfant, la plus innocente des créatures). Pendant un grand mois, je me suis cru un Roderick Random (2). »
Ce besoin de réaliser les images éveillées en son esprit le porte à exprimer sous une forme vivante, pour ainsi dire, les récits qui l'ont charmé. « Un enfant de cinq ans, auquel on avait raconté l'histoire
cherche, le découvrent au fond du jardin, Poum. parfaitement heureux, accroupi, gratte la terre: il fait un grand trou avec ses pattes de devant, tandis qu'il rejette vivement la terre avec celles de derrière ! De temps à autre, il pousse un petit aboiement plaintif et il remue les babines comme un vrai chien. » Le père de Poum lui ôte le collier, « tandis que la maman recule, épouvantée, devant cet être fangeux, hérissé, qui, surpris en plein rêve éveillé, ne sait s'il doit rester chien ou redevenir petit garçon. » ( Voy. dans Poum, le chapitre intitulé Le Collier de chien.)
(1) Ouvr. cité, 2e partie, XI.
. (2) David Copperfield, chap. IV.
OnvRAT. — Les Jeux des Enfanls. 7
de quatre hommes allant au-devant d"un train pour l'arrêter avant qu'il arrivât à un pont en feu, se mit immédiatement à représenter l'incident avec un train en miniature (1 ). »
Au lieu de classer les jeux d'après leur origine plus spéciale, on peut, avons-nous dit, envisager de préférence leur fonction proprement éducative. « Les jeux, a érrit Uffelmann (2), fortifient le corps, développent l'esprit, procurent des images nouvelles, aiguisent les facultés d'observation et la puissance de combinaison, et exercent, au surplus, une grande influence sur le caractère, en tant que source de contentement et de plaisir. » Tel est le point de vue où se sont placés Frœbel et ses disciples pour traiter des jeux des enfants. Le principal caractère de l'institution du Kindergarten ou jardin d'enfants est, en effet, l'usage que l'on y fait du jeu. « C'est en jouant, dit à ce sujet le docteur Elie Pécaut, que l'enfant fait le premier essai de ses forces intellectuelles, qu'il se forme l'œil et la main, qu'il apprend à nommer et à imiter les formes et les couleurs. C'est par le maniement de toutes sortes de petits engins spéciaux, solides en bois, brins de paille, petits bâtons, papiers quadrillés pour le dessin, le pliage, le découpage, balles et boules de couleur, enfin c'est par des travaux qui sont des jeux véritables que l'enfant fait l'éducation de ses sens, qu'en même temps il exerce
(1) Sully, ouv. cité, p. 83.
(2) hygiène des Kindes (Hygiène de l'enfance), pp. 356-357.
son initiative et sa faculté d'invention, et acquiert l'instinct de l'harmonie, de l'ordre, de la régularité (1). »
Considérés quant à cette utilité pratique, les jeux des enfants se ramènent, croyons-nous, à six classes principales, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut.
Il faut placer en première ligne les jeux de mouvement, qui répondent à un profond besoin d'activité physique et ont tous pour but d'exercer les membres, de développer et de fortifier les muscles de l'enfant.
Ouelques-uns de ces jeux, vraiment naturels, lui sont communs avec les unes ou les autres de nombreuses espèces animales : tels les jeux de Course, de Saut en largeur, en profondeur ou en hauteur, de Balancement, de Danses, de Lutte, de Cache-cache, de Glissades, de Grimpées, de Natation. Mais ces jeux mêmes, grâce à la diversité des imitations d'abord, grâce aussi à l'imagination enfantine, ne laissent pas de se manifester sous des aspects très variés. « Un des premiers plaisirs que j'ai goûtés, raconte Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre- Tombe, était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. » — « L'élégance de Mme Lucotte, nous dit l'auteur de Victor Hugo raconté (chap. XIV), n'était pas revenue d'Espagne sans une prodigieuse quantité de malles et de boîtes qui encombraient la remise et qui étaient une (1) Dictionnaire de pédagogie, i" partie, art. Jeu.
invitation pressante à la construction d'une forteresse; on en bâtit une très ressemblante, avec tours, bastions et plate-forme: toutes les caisses y entrèrent, entières ou dépecées; alors les assauts de la niche aux lapins passèrent à l'état de jeux d'enfants. Ce fut une guerre véritable; on escaladait, on dégringolait, on se blessait aux échardes du bois, on avait les mains pleines de sang, les clous déchiraient les pantalons et la peau, on s'amusait fameusement ! Mais les mères grondent toujours ! » et la remise fut fermée. « La cour n'existait plus, on monta au grenier. Le charme du grenier était dans le fourrage des chevaux du général Lucotte. C'est déjà par soimême un des grands bonheurs de la vie de se rouler sur les bottes de foin, de s'y battre, d'y enfoncer ses adversaires, d'y être plongé soi-même: mais le grenier avait un autre mérite que son foin, il avait un rebord extérieur, une sorte de balcon sans rampe, qui donna lieu à un jeu très joli : on grimpait sur le toit, et il n'y avait que les lâches qui refusassent de sauter sur le rebord. Les mères, qui décidément sont impossibles, ne comprirent pas encore la beauté de ce saut; sous prétexte qu'un élan mal calculé pouvait jeter les sauteurs hors du rebord et leur faire briser le crâne sur les pavés de la cour, elles se fâchèrent sévèrement et condamnèrent le grenier comme la voiture et la remise. »
Dans cet ordre de jeux rentrent encore les jeux classiques connus, pour ne citerquelesplusrépandus,
sous les noms de Barres, Balle au camp, Boules ou Pelotes de neige, Quilles, Cerceau, Cerf-volant, Saut-de-mouton, Bascule.
Ces exercices spontanés, à cause du plaisir quils procurent à Tentant qui s'y livre, sont autrement efficaces pour l'augmentation de sa vigueur générale que « les désagréables efforts musculaires qui constituent la gymnastique ». « De même, écrit Spencer, qu'il est certain qu'une promenade à la campagne, à travers un beau paysage, est plus fortifiante qu'un nombre égal de pas en tous sens dans une salle, ainsi il est certain que l'activité musculaire d'un jeu, accompagné de la réjouissance ordinaire, fortifie plus que la même quantité d'activité musculaire sous forme de gymnastique. » Et le grand philosophe anglais cite l'opinion d'un professeur de développement physique de New- York, qui proclame que « les systèmes actuels d'entraînement athlétique ne sont pas seulement vicieux en principe, mais tendent à détruire l'organisme, à abréger la vie et font généralement plus de mal que de bien. Les athlètes meurent habituellement jeunes, ou sont loin d'être aussi vigoureux à quarante-cinq ou cinquante ans que l'homme qui a rigoureusement négligé toute espèce d'entraînement et peut-être même d'exercice... » « On suppose, ajoute Spencer, que certaines séries de muscles peuvent se développer grandement, sans mettre à contribution l'organisme en général et lui nuire. Mais, quand on se rappelle que les organes
alimentaires n'ont qu'une capacité limitée et que le sang qu'ils fournissent doit servir à tous les besoins, on comprendra que vous ne pouvez développer grandement certaines grandes parties externes, sans entamer sensiblement les réserves nécessaires pour la réparation et le développement d'autres parties externes, et aussi de ces parties internes qui entretiennent la vie; et que, par conséquent, les forces anormales acquises par les gymnastes doivent être acquises aux dépens de la détérioration de leur constitution... Ce dont l'homme d'aujourd'hui a le plus besoin, ce n'est pas d'exercices athlétiques dans un gymnase, mais d'air frais en abondance dans ses poumons. Au lieu d'une quantité d'exercices violents qui le laissent affaibli plusieurs heures après, il a besoin d'apprendre à respirer régulièrement, à se tenir droit et à s'asseoir droit... La puissance des membres, qui résulte de l'activité journalière de l'enfance, est tout à fait suffisante comme préparation aux éventualités de la vie (1).» — Mais, outre qu'elle risque d'épuiser l'organisme, la gymnastique est encore inférieure au jeu, en ce qu'elle n'est pas un délassement pour l'esprit. « La fatigue étant
(1) Voy. H. Spencer, Faits et Commentaires.pp. 101-10-. — Cf. dans La Revue numéro du ierjuin 1904) un article du docteur F. Regnault (Du choix des exercices physiques , où il est prouvé « qu'en excitant Tentant à rivaliser avec les acrobates, on risque à la fois dentraver sa croissance et de le voûter », et où il est conclu que « le Jeu est la véritable gymnastique naturelle ».
un phénomène cérébral, dit le docteur Maurice de Fleury (Le Corps et l" Ame de l'enfant, pp. 2^-25, 29), il faut multiplier ceux d'entre les exercices physiques qui se font avec la moelle épinière, c'està dire automatiquement, aux dépens de ceux qui se font avec le cerveau et qui exigent une intervention constante de la volonté. La gymnastique athlétique, aux anneaux, à la barre fixe, aux barres parallèles, exige constamment l'effort de la volonté; elle a, d'ailleurs, l'inconvénient de ne développer que certains muscles des bras et du horax, et de n'avoir que très peu d'influence sur 'activité de la respiration et de la circulation; il faut donc la bannir et la remplacer par la gymnastique hygiénique [telle la gymnastique suédoise), toute de mouvements qui n'exigent point de tension d'esprit, mais qui assouplissent le corps, activent toutes les fonctions de l'organisme et accélèrent la nutrition... La marche et la course constituent la manière d'activité physique la plus simple, la moins fatigante et la plus heureuse, au point de vue de l'ample fonctionnement des plus divers organes et de l'activité de la nutrition. »
C'est avec intention que. parmi les jeux de mouvement, nous avons omis le football, bien que ce soit un sport aujourd'hui très en vogue, parce que, outre les accidents assez fréquents dont il est l'occasion, on lui reproche, non sans raison, d'habituer les jeunes gens aux gestes rudes, aux mouvements
brutaux, lesquels, dans la société, auront souvent comme conséquence le sans-gêne, sinon la brusquerie des manières.
Quant aux filles, « il faudrait remettre en honneur non pas le saut à la corde, que plus d'un spécialiste (le docteur Lévy notamment) accuse de mille maux, mais le joli volant, les « grâces », le crocket. le tennis. Il faudrait même — seule une mode pourrait vaincre le respect humain — en revenir aux danses en plein air, aux rondes eurythmiques, aux pas chantés et marchés à la fois, qui jadis contribuèrent, pour une part indiscutable, à rendre belles et de démarche noble les filles de l'Hellas, les jeunes Grecques, qui n'étaient pas neurasthéniques (1). »
Les je ux servant à l'éducation des sens sont ceux qui présentent l'avantage de donner de l'adresse, qui permettent notamment de faire acquérir à la main ne certaine dextérité, de contracter la justesse du coup d'œil en habituant à apprécier les distances.
On Deut regarder comme tels les mouvements par lesquels lenfant s'assure tout d'abord la maîtrise sur ses divers organes, puis sur les objets extérieurs : par exemple, étendre et contracter ses membres, tâter, saisir, exercer sa voix, produire des bruit variés, déchirer, pousser, ramasser et laisser choir. « L'exercice des sens, dit M. Compayré, les premiers mouvements des jambes et des bras, les premières émissions de voix peuvent devenir, pour le petit enfant,
(1) Docteur Maurice de Fleury, ouvr. cité, pp. 3o-3i.
des occasions de divertissement et de jeu. Il joue dans son berceau, quand il peut déjà toucher de ses mains les fleurs brillantes de sa couverture ou de son rideau; dans son bain, quand il fait clapoter l'eau avec ses doigts ; sur un tapis, quand il remue ses membres et se livre aune gymnastique effrénée. Son caquetage, son gazouillement est aussi un jeu en un sens : l'enfant s'amuse lui-même de son ramage inintelligible. Les bruits le divertissent particulièrement : un grelot, le tintement de son hochet, un sifflet, tout cela lui fait plaisir et détermine des cris de joie (1). » Mais cela contribue en même temps à son éducation.
Nous avons vu quels engins variés Frœbel veut que l'on mette entre les mains des enfants un peu plus âgés, afin de dresser leurs sens. La balle est un des principaux. Dans le «Jardin », on exerce l'enfant à la balancer en mesure, à la changer de main, à la faire rouler vers un camarade, à la rattraper quand celui-ci la renvoie. On l'y instruit aussi à construire des maisons avec des cubes de bois, à tresser des brins de jonc et de paille, des rubans, à plier des papiers diversement colorés. Quelques-uns des jeux auxquels les enfants se livrent dans leurs récréations ont une semblable utilité: nous citerons les Jonchets, les jeux de Patience, de Billes, de Colin-Maillard (2),
(1) Ouv. cité, p. 271. — Cf. Groos, Die Spiele der Menschen, pp. 1-90.
(2) Sil faut en croire Kant, le goût des enfants pour ce
le Découpage, le Bilboquet, la Toupie, les Osselets, le Volant, la Marelle.
Tout en contribuant à l'éducation des sens, les jeux propres à développer i intelligence ont l'avantage de satisfaire l'instinct de curiosité de l'enfant, d'être aussi une école de l'esprit d'observation et du jugement.
L'enfantéprouveun impérieux besoin de connaître. Le jeu, en lui permettant cl expérimenter, suivant l'expression de Preyer, lui donne déjà quelques vagues notions sur la nature des choses. « On sait très bien, dit le docteur Sikorski (loc. cit., p. ^iZ), que l'enfant saisit divers objets, les contemple, les touche, les pèse dans ses mains, les explore à différents points de vue, mais il est surprenant de le voir montrer, dès l'âge le plus tendre, un certain intérêt instinctif à l'analyse abstraite des objets, à l'étude de leurs propriétés. Cela est d'autant plus frappant qu'un pareil penchant au raisonnement abstrait n'est exigé par aucune nécessité immédiate. Il est évident que ce sont des productions innées de l'organisation névro-psychique, qui apparaissent avec celte même régularité rigoureuse que se développent les mouvements coordonnés des yeux pour voir et des pieds pour marcher. Lorsque vous donnez à un enfant de six mois une feuille de papier blanc, c'est tantôt le poids insignifiant de cet objet qui l'intéresse, tantôt
jeu s'expliquerait par le désir qu'ils ont de savoir comment ils pourraient s'aider, s'ils étaient privés du sens de la vue.
c'est le frôlement du papier qui le divertit, et il frappe alternativementtantôt sur lepapier, tantôtsur la table, en comparant la différence des sons ; et, lorsqu'il est absorbé par cette différence, il ne pense plus aux: autres propriétés physiques du joujou, par exemple à son poids. Si vous mettez l'enfantau bain et que vous laissiez des joujoux à sa disposition, vous vous persuadez facilement que sa manière de se divertir n'est plus celle que vous avez observée quelques minutes auparavant : l'enfant essaie de faire plonger les objets flottants et, par contre, défaire nagerlesobjets lourds; il étudie en un mot les propriétés hydrostatiques de ses joujoux, et c'est cette idée seule qui l'intéresse dans ce moment. » — Le physiologiste russe ajoute (p. 4i6) : « La nécessité pour l'enfant delà connaissance des objets qui l'entourent, de leur force, de leur poids, de leur résistance, de leur élasticité et de leurs autres propriétés suppose la nécessité d'un grand nombre de modèles et de leur incessante investigation. Cela explique l'immense variété dans les objets servant de joujoux et dans les genres de divertissement. Les jeux sontaussi diversquelapenséehumaine elle-même. » — « Les enfants, constate J.-P. Richter dans son Levana, ont beaucoup de plaisir à retourner et soulever des objets, à mettre des clés dans des serrures, à ouvrir et fermer des portes, et à placer des objets les uns dans les autres. » — Taine(i) a observé
(1) Voy. De /' Intelligence, t. I : De l'acquisition du langage par les enfants, p. 3Co.
une enfant qui, à l'âge d'un an, passait sa journée à tâter, palper, retourner, à faire tomber, à goûter, à expérimenter ce qui tombait sous sa main ; quel que fût l'objet, balle, poupée, hochet, jouet, une fois qu'il était suffisamment connu, elle le laissait, il n'était plus nouveau, elle n'avait plus rien à apprendre, il ne l'intéressait plus.
C'est au même désir de se rendre compte qu'obéissent les enfants quand ils éventrent leurs polichinelles. « A l'aide de quels ressorts mystérieux la paupière d'une poupée ferme les yeux, comment bêle le mouton mécanique, par quel moyen roule le cheval, l'enfant à soif de le savoir ; c'est pourquoi, depuis le commencement de l'humanité, il a toujours cassé ses jouets, enrichissant, sans s'en douter, nos vitrines des musées antiques de petites poupées d'argile sans bras ni jambes » (1).
En même temps se développe chez l'enfant l'esprit d'observation. Dans le Kindergarten les jeux sont, pour cette fin, la mise en scène de quelque événement de la vie de tous les jours ; il faut d'abord avoir observé, puis on imite : ce sont les mouvements du paysan, semant, moissonnant, battant le blé; c'est
(il Champfleury, Les Enfants, p. 226. On sait que les Romains notamment ensevelissaient les enfants morts avec leurs jouets, coutume dans laquelle ils furent imités par les premiers chrétiens ; de là vient que, dans les tombeaux des martyrs, près de Rome, on a souvent trouvé, avec des ossements d'enfants, de petites figures, ainsi que des grelots et autres joujoux.
le train s'ébranlant avec ses nombreux wagons ; ce sont les oiseaux qui s'envolent, du nid et qui reviennent; c'est la roue du moulin que l'eau fait tourner. L'institutrice insiste sur l'imitation exécute des mouvements, provoque des remarques et des comparaisons; elle n'a pas souci seulement du développement corporel, mais du développement intellectuel. L'étude et le jeu deviennent ainsi une même chose, « une discrète et douce sollicitation » (1).
Est-il besoin de rappeler quecertains jeux, d'ailleurs pleins d'attrait pour nombre d'enfanls, sont propres entre tous à aiguiser l'esprit, à exercer sa sagacité,
(i) Voy. le Dieiionnaire de Pédagogie, iie partie, art. Jardin d'enfants. — « Le pouvoir d'observation rapide et complète, se demande H. Spencer, ne pourrait-il être accru chez les enfants par des moyens assez semblables à des jeux ? Supposons un tableau noir, en avant duquel on peut tirer avec une vitesse variable un rideau en toile noirp, contenant une ouverture carrée à travers laquelle on peut voir un moment des marques sur le tableau, quand l'ouverture passe devant. Le démonstrateur pourrait commencer, par exemple, par trois grandes taches faite irrégulièrement sur le tableau, tandis qu'il tournerait le dos à sa classe de façon à les cacher. Puis, ayant tiré sur ces taches la partie opaque du rideau, il fait, quand ses élèves sont prêts, jouer cHui-ci en arrière à l'aide d'un ressort, de sorte que ces lâches deviennent visibles, par exemple pour une seconde ou deux; et, en suite de ceci, les élèves placent des points sur leur ardoise, autant que possible dans les mêmes positions relatives : les comparaisons montreront bien vite qui s'est le plus approché de l'original. Les positions relatives des taches, peuvent naturellement être variées de diverses façons, et leur nombre peut être accru par un point à la fois jusqu'à quatre, cinq, six. Fuis on peut prendre trois lignes
ses facultés d'attention et d'invention (1), savoir : les Charades, les Charades en action, les Devinettes et les Énigmes (2), les Dominos, les Dames, les Échecs. Le jeu paraît être un excellent moyen de culture delà sensibilité. Il développe d'abord Y instinct social ou altruiste. Sans doute l'enfant peut jouer et, de fait, il joue fréquemment seul. Mais combien sont plus variés et plus entraînants les jeux auxquels il a la faculté de se livrer quand des camarades se joignent à lui. Aussi est-il porté à rechercher la compagnie d'autres enfants. Et ainsi, comme dit Jean-Paul, « le premier lien de la société est tressé avec des chaînes
inégales, dissemblables on longueur, en direction el en position relative, et produire ensuite des complications analogues. De là on peut passera des figures : par exemple, un triangle, un cercle, et une ligne droite, diversement placés par rapport les uns aux autres; et en continuant ainsi, à travers des combinaisons plus élevées : la durée de l'exposé diminue à mesure que s'accroît le pouvoir de rapide perception. Plus utiles, cependant, parce que plus intéressants, sont les exercices de cette nature offerts par des jeux domestiques, — quelques-uns à l'usage des enfants, d'autres à l'usage des jeunes gens. Il y a des jeux de cartes où le succès dépend de voir prestement l'endroit juste où placer une carte, tous les yeux étant tournés vers chaque joueur tour à tour, pour découvrir instantanément une erreur quelconque de distribution... » ^Faits et Commentaires, pp. 22-23).
(1) Consult. les Récréations intellectuelle*, de Harquevaux et Pelletier et les Jeux et Exercices des jeunes filles, de Mme de Chabreul.
(2) Les énigmes, aujourd'hui « bonnes à amuser les enfants », occupent, suivant Tylor, une grande place dans l'histoire des idées des races sauvages supérieures. Voy. La Civilisation primitive, t.I, p. io5.
de fleurs (1). » Parla même, le jeu n'est pas seulement socialisateur, il aide à faire naître et s'épanouir les sentiments sympathiques, affectueux, lesquels parla suite se convertissent souvent en amitiés véritables.
Il est du reste un jouet qui, à lui seul, tient lieu de société à l'enfant et répond particulièrement à son besoin d'aimer : c'est la poupée. Nous en verrons la raison au chapitre suivant. Constatons simplement ici que telle est la force de l'inclination qui pousse les enfants à chérir leurs poupées qu'à défaut d'un objet ayant forme humaine, ils en arrivent à adopter un objet grossier, dénué de tout charme. Mme Burnett raconte qu'elle a vu un jour, dans une des rues les plus immondes de Londres, un sale bambin assis sur un pas de porte et serrant tendrement dans ses bras une botte de foin attachée au milieu par une corde. Les enfants solitaires et imaginatifs vont jusqu'à se créer des compagnons mythiques. Une dame allemande a déclaré à Sully que, lorsqu'elle était enfant, elle avait inventé une espèce d'aller ego, une autre petite fille plutôt plus âgée qu'elle, appelée Krofa. Cette Krofa était son inséparable compagne de jeux. La petite héroïne de M. Canton soignait une invisible petite fille dont elle semblait pouvoir projeter l'image dans l'espace (2).
L'exercice de la volonté fait aussi partie des jeux
(1) Cf. Groos, Die Spiele der Menschen,i" partie, chap. II, § 6, et 2' partie, 5.
(2) Voy. les Études sur l'enfance, pp. 56 et 63.
des enfants. Les deux premières catégories de jeux, celles que nous avons indiquées comme propres à fortifier les muscles et à assurer la maîtrise des organes, contribuent déjà, d'une manière indirecte, au développement de la volonté, considérée comme pouvoir d'impulsion, comme principe moteur; mais il existe, en outre, une gymnastique spéciale de la volonté, comme pouvoir d'arrêt ou d'inhibition, comme principe répressif des mouvements. « En observant les jeux enfantins, on arrive à cette conviction que plusieurs actions des enfants ont exclusivement pour but l'exercice de la faculté inhibitoire de la volonté, ou l'arrêt du mouvement existant. C'est ce que montrent, par exemple, diverses poses immobiles que l'enfant prend devant la glace, et où celle-ci lui sert à contrôler son immobilité. La brusquerie avec laquelle il met fin à tous ses mouvements, en prenant une pose immobile, prouve qu'il s'agit précisément ici d'intérêts et de problèmes de suppression (1 ... —
(i) Groos {Die Spiele der Menschen, pp. 211 el suiv.) signale comme propres à fortifier ce pouvoir d'inhibition un certain nombre de jeux qui constituent de vrais exercices de répression des mouvements réflexes, instinctifs ou habituels. Tels sont les jeux où l'enfant s'efforce d'empêcher les paupières de se clore devant la menace d'un coup sur l'œil; — les jeux de répression du rire ; — de répression de la douleur: tâcher, par exemple, d'être impassible lors des pertes subies aux jeux de hasard ; dans les luttes de poing contre poing ou de main plate contre main plate ne s'arrêter que le plus tard possible malgré la douleur ressentie. Entre autres jeux aptes à réprimer l'instinct d'imitation est le jeu bien connu de Pigeon vole. Enfin, comme moyen de ré-
Il y a aussi un grand intérêt théorique à observer ces actions et divertissements, où il ne s'agit évidemment pas de la coordination des mouvements, ni de la résolution de quelques problèmes concrets moteurs, mais exclusivement d'une simple tension générale des muscles, tension en même temps très considérable, et de l'apparition de la force brute. On sait que les enfants aiment à remuer, à transporter des objets lourds ; on connaît le plaisir que leur procure la participation avec les adultes au transport des meubles et des objets pesants. Les impulsions de la volonté, dirigées du côté de cette force grossière, où l'on n'a besoin ni d'une coordination subtile, ni d'un changement de tension, plaisent beaucoup aux enfants. Ces mouvements sont certainement plus développés chez les garçons que chez les filles. Dans la plus tendre enfance, à l'âge d'un à deux ans, ils servent de premier degré dans la transition des mouvements impulsifs, c'est-à-dire non coordonnés, aux mouvements combinés, dépendant de la volonté. Ils
sister aux habitudes prises, rien de mieux approprié que certains exercices de langage consistant à intervertir ou à supprimer dans une lecture ou dans un chant diverses syllabes des mots. — Ce dernier cas présente quelque chose d'analogue, mais en sens contraire, à ces amusements par lesquels nos enfants s'appliquent à prononcer très rapidement et très distinctement des suites de syllabes assez semblables, qu'il faut éviter de confondre. Ainsi: Tonton, ton thé t'a-t-il ôté ta toux? — ou: Combien ces six saucissons-ci ! six sous ! six sous ci! six sous çà ! six sous, ces six saucissons-ci ! Six sous, ces six saucissons-là ? — ou encore : Didon dina, dit-on, du dos d'un dodu dindon.
Oceyrat. — Les Jeux des Enfants. 8
sont très utiles, en ce sens qu'ils constituent un ded stades du développement de la volonté. »
Le développement et l'exercice de l'attention forment un côté important de la culture de la volonté. Or a il est très intéressant de noter que chez les enfants l'exercice de l'attention se fait à l'aide des jeux. On remarque cet exercice comme élément le plus saillant dans toutes les opérations intellectuelles de l'enfant, dans toutes ses occupations et ses divertissements. Il apparaît comme un travail intellectuel auxiliaire, qui complique et modifie le caractère des jeux. Ainsi l'un des passe-temps favoris de l'enfant, c'est la répétition multipliée de la même action (action de frapper, d'ouvrir etde fermer, etc.). Preyer raconte que son enfant soulevait soixanle-dix-neuf fois de suite le couvercle d'une cruche, sans se reposer un seul instant. Les enfants appliquent à de pareilles occupations une tension extrême de l'attention et une observation évidente. L'enfant de Preyer avait l'air de se demander dans le cas cité comment se produisait le son (1). »
Il est enfin des jeux qui sont particulièrement propres à éveiller chez l'enfant le sentiment esthétique et que l'on peut pour cette raison appeler jeux artistiques. Nous ne ferons que les mentionner, nous proposant d'y revenir ailleurs. C'est d'abord le jeu pittoresque et le jeu épique, qui consistent, le premier, àregarder des images, le second à écouter des contes ;
(1) Sikorski, loc. cit., pp. 536, 537 et 545.
puis, le jeu architeclonique, qui consiste à superposer des morceaux de bois ou des briques, à faire des assemblages, de petites constructions avec de la neige ou des pierres. Un de mes divertissements d'enfance, dit Chateaubriand, « était de construire, avec l'arène de la plage, des monuments, que mes camarades appelaient des fours ». Notons encore le jeu d'imitation plastique, qui consiste à dessiner ou à modeler des hommes, des animaux, des fruits, un objet quelconque, — le jeu pictural, qui est le coloriage, — et enfin les jeux dramatiques, les plus importants de tous, à cause de la part plus grande qui y revient à la création. Ce sont ceux où l'enfant, à la fois auteur et acteur, invente de vrais petits drames dans lesquels il donne des rôles à des personnages imaginaires. A treize mois, le fils de Tiedemann prenait des tiges de chou et leur faisait représenter des personnes qui se visitent. Une petite fille de cinq ans, très intelligente, s'amusait des journées entières, dans l'embrasure d'une fenêtre, qu'entourait un demi-cercle de chaises ; elle était dans un château, dont ses poupées étaient les habitants. Un enfant de vingt mois, qui a l'habitude de rencontrer un autre bébé et sa bonne dans le jardin du Luxembourg, (< nous quitte, dit M. Egger(o«i-. cité, p. 12), en prononçant tant bien que mal les trois noms du Luxembourg, de la bonne, de l'enfant. Il va dans la pièce voisine, fait semblant de dire bonjour à ces deux personnages, puis revient raconter avec la
même simplicité ce qu'il vient de faire. Évidemment, rien dans la pièce ne lui rappelle le Luxembourg ni ses habitués. C'est donc là ce que j'appellerai un acte dimagination dramatique, c'est le drame dans son germe élémentaire. »