CHAPITRE IV
Universalité du jeu de la poupée. — Historique. — Causes de la popularité de la poupée. — 1. Elle donne satisfaction à l'instinct de maternité. — Nature de l'illusion dont elle est l'objet; — témoignages divers. — 2. Elle satisfait aussi l'instinct d'imitation; — exemple. — 3. Elle satisfait enfin le désir de jouer le rôle de cause. Cas principaux : i° l'enfant transforme sa poupée en un autre lui-même; — 20 il en fait sa compagne de jeu : les poupées de la reine Victoria; — 3° il prend plaisir à l'amuser; — exemples divers. — Le sentiment de la peur, contraire au jeu; — exemple. — Nécessité d'un choix en fait de poupées.
Si nous avons jusqu'à présent négligé de parler de la poupée, et si nous nous sommes contenté d'y faire quelques rapides allusions, c'est que ce jeu nous a paru mériter une étude spéciale à cause de la place tout exceptionnelle qu'il occupe dans la vie enfantine. 11 n'en est pas d'aussi répandu ni de plus ancien ; on le trouve dans tous les pays et dans toutes les races humaines (1); et il paraît être de
(1) On conserve au Musée Campana, au Louvre, des poupées gréco-romaines en terre cuite, quelques-unes articulées avec des fils de fer. Au Musée pédagogique, rue Gay-
tous les jeux celui où se manifeste avec le plus de force la tendance enfantine à animer les choses. Simple assemblage de pièces de bois, de carton, de porcelaine ou de cire, la poupée devient une personne, ayant son caractère propre, son nom, sa situation sociale. Fait curieux d'ailleurs, ce n'est pas seulement pour l'enfant qu'elle existe, mais encore pour l'homme de la nature. Elle est, en effet, au rapport de sir John Lubbock, un joujou aimé des sauvages, qui la considèrent comme une sorte de fétiche. Le nom sous lequel on la désigne a exercé la sagacité des étymologistes. « Il y a des savants qui vous diront, écrit Charles Nodier, que les poupées furent inventées à l'occasion de Poppée, femme de Néron, qui avait la détestable habitude de se farder, et ce n'était pas là, malheureusement, le plus grand de ses défauts. Mais Marcus Terentius Varron,
Lussac, a été réunie, par les soins de Mlle Kœnig, une collection de trois cents poupées, venues de tous les points du monde où l'on parle français, et habillées à la mode de chaque province et de chaque pays par les élèves de nos écoles normales ainsi que par des fillettes arabes, annamites' indoues, polynésiennes, etc. Les plus remarquables d'entre elles ont figuré à l'Exposition des jouets de 190I, où elles, voisinaient avec une collection rétrospective de pupazzi italiens, chinois, japonais, javanais, prêtée par M. Arthur Maury. — « Le vieux Musée de Berlin, dit Groos (Die Spiele der Menschen, p. 402), possède une poupée de bois trouvée en Egypte, dont la partie inférieure des jambes esmobile... J'ai moi-même entre les mains, ajoute ce psychologue, une poupée en bois, provenant de l'Inde, où elle servait à la fois de divinité tutélaire et de jouet. »
dont je suis enchanté de leur faire faire la connaissance, et qui écrivait cent ans avant la naissance de Poppée, prend la peine de parler des poupées comme d'une chose qui était loin d'être nouvelle, et il les appelle pupse, ce qui est, en bonne prononciation latine, un véritable homonyme.
« D'autres savants, qui avaient lu Varron, et qui étaient par conséquent plus savants que les premiers, prétendent au contraire que Poppée avait pris son nom des poupées, dont la mode courait de son temps ; mais Tacite n'a pas dédaigné de leur apprendre, au livre XIII des Annales, que Poppée s'était nommée Poppée en mémoire de son aïeul Poppœus Sabinus, personnage consulaire illustré par les honneurs du triomphe. Or il est assez dificile de trouver le moindre rapport entre une poupée quelconque et un personnage consulaire.
« Les règles de la traduction étymologique ne permettent pas, d'ailleurs, que pupa vienne de Poppsea, ni Poppsea de pupa. »
La vérité est que les Romains donnaient aux petites filles le nom de pupa (diminutif pupula et pupilla, d'où le mot français pupille, dans ses deux acceptions : fille mineure et pupille de l'œil, ainsi appelée à cause de la petite figure qu'on voit se refléter dans la prunelle). Par extension, le nom a passé au joue^ dont elles s'amusaient et qui leur ressemblait en quelque manière. On lit dans Perse (sat. II, v. 70) qu'une fois nubiles les jeunes Romaines allaient sus-
pendre leurs poupées aux autels de Vénus, déclarant par là qu'elles renonçaient aux jeux de l'enfance.
Plusieurs causes contribuent à assurer la popularité de ce joujou. Il satisfait d'abord chez la petite fille à la fois l'instinct de maternité et l'instinct d'imitation; il satisfait aussi le besoin déjouer le rôle de cause, qui est l'agrément suprême du jeu, le désir de manifester sa puissance, d'exercer la domination.
Nous allons examiner le jeu de la poupée à ces divers points de vue.
Un fait remarquable et que nous avons relevé déjà, c'est qu'un objet, même informe, comme une pierre, une fourchette, un morceau de pain, peut servir de poupée aux petites filles (1), tant est grand leur besoin d'aimer: elles l'habillent, le nourrissent, le
(1) Constatant combien est vraiment étonnante cette faculté qu'a l'enfant de s'illusionner. Groos [Die Spiele der Menschen, p. 401), écrit : « Non seulement un coussin, un bâton, une planchette, un parapluie, un martinet, un petit banc, un mouchoir, une pantoufle, une fourchette, enfin presque tout ce qu'on peut tenir dans les bras se change en un bébé tendrement aimé et soigné avec sollicitude, mais chaque particularité de l'objet est adaptée avec une rapidité prodigieuse à cette vie apparente de l'objet. Ainsi, à peine la petite Marie G. avait-elle fait choix, pour enfant, d'un thermomètre, qu'elle montrait du doigt le cordon qui servait à le suspendre et faisait remarquer à chacun les belles tresses. » — Il est à noter d'ailleurs, qu'en grandissant les fillettes deviennent plus exigeantes : à dix ans elles ne joueront plus avec un tire-botte, mais demanderont une vraie poupée, ave^ des cheveux véritables.
mettent au lit, l'élèvent avec le plus grand dévouement. Sully parle d'une fillette de quatre à cinq ans qui transformait en bébé sa balle en caoutchouc mou : elle l'embrassait, lui donnait à manger, lavait sa figure, lui mettait son tablier. Il y a là satisfaction des sentiments les plus profonds de la petite fille, ainsi que l'a admirablement exprimé Victor Hugo : « Comme les oiseaux font un nid avec tout, dit-il, les enfants font une poupée avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillottaient le chat, Cosette, de son côté, avait emmaillotté le sabre. Cela fait, elle l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.
« La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jouant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.
« Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfants (1). »
(1) Les Misérables, 2e partie, liv. III, chap. VIII.
Pour bien comprendre ce culte, cette superstition de la poupée, pour s'expliquer la confiance absolue, l'amour inébranlable que l'enfant éprouve à son égard, il serait nécessaire de pénétrer la nature de l'illusion à laquelle elle prête. L'enfant croit-il à sa réalité ? Là-dessus les témoignages ne concordent pas. Ainsi G. Sand prétend n'avoir jamais été dupe d'une semblable illusion. « Le sentiment que les petites filles éprouvent pour leur poupée, nous ditelle (1), est véritablement assez bizarre, et je l'ai ressenti si vivement et si longtemps que, sans l'expliquer, je puis aisément le définir. 11 n'est aucun moment de leur enfance où elles se trompent entièrement sur le genre d'existence de cet être inerte qu'on leur met entre les mains et qui doit développer en elles le sentiment de la maternité, pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quant à moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais cru que ma poupée fût un être animé ; pourtant j'ai ressenti pour certaines de celles que j'ai possédées une véritable affection maternelle... Je ne me rendais pas bien compte de ce que c'était que cette affection, et je crois que. si j'eusse pu l'analyser, j'y aurais trouvé quelque chose d'analogue, relativement, à ce que les catholiques fervents éprouvent en face de certaines images de dévotion. Ils savent que l'image n'est pas l'objet même de leur adoration, et pourtant ils se prosternent devant l'image, ils la parent, ils l'encensent, ils lui font des offrandes.., (1) Histoire de ma vie. 2' partie, XII.
Il en est ainsi des enfants en général. Ils sont enlre le réel et l'impossible. »
George Sand reconnaît d'ailleurs qu'il y eut certaines poupées qu'elle soigna comme de vrais enfants. S'il arrivait qu'une poupée fût solide et bien faite, raconte-t-elle, « si ses yeux d'émail avaient une espèce de regard dans mon imagination, elle devenait ma fille, je lui rendais des soins infinis et je la faisais respecter des autres enfants avec une jalousie incroyable ».
Les lignes suivantes du même écrivain renferment un aveu encore plus explicite : « Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me séparant de ma sœur, qui restait en pension, et de ma cousine Clotilde... Je ne regrettai pas non plus l'appartement... Ce qui me serra véritablement le cœur pendant les premiers moments du voyage, ce fut la nécessité de laisser ma poupée dans cet appartement désert, où elle devait s'ennuyer si fort. »
Aussi, malgré ces hésitations de G. Sand, la sincérité de l'illusion chez les petites filles, au moins durant les premières années, paraît-elle établie par la vivacité des sentiments qu'elles éprouvent à l'égard de leur jouet de prédilection. Telle est l'opinion de Sully : « L'ardente imagination du petit enfant, écritil {ouv. cité, p. 63), attribue à l'objet de bois mort quelque chose de sa vie et de sa chaleur de cœur ; il semble que sa foi dans la réalité de l'existence de sa poupée et son dévouement pour elle augmentent à
mesure que ses premiers charmes factices, les roses de son teint et de ses lèvres, son nez bien formé, ses vêtements élégants, se fanent ou se déforment prématurément et que le charmant joujou qui, peu de temps auparavant, attirait les regards envieux des petits enfants à la devanture du magasin, est réduit à sa plus simple expression. La fidélité de nos petits à leurs poupées lorsqu'elles ont perdu tous leurs charmes extérieurs et sont descendues au rang le plus bas du royaume des poupées, est un des traits les plus exquis et les plus amusants du caractère de l'enfance. »
MmeNeckerde Saussure interprète dans le même sens les vraies larmes que répandent les petites filles sur les malheurs supposés de ces pauvres poupées : « Dans l'enfance, dit-elle, un sentiment sincère et profond peut souvent se joindre à l'illusion, et l'affection des petites filles pour leurs poupées est parfois quelque chose de touchant. A cet âge de quatre ans, où le prestige d'ordinaire commence à se dissiper, un enfant laisse tomber sa poupée chérie, qui malheureusement se casse le nez. Cris affreux, désespoir terrible, qui redouble lorsqu'un imprudent de père, ne prenant pas la chose assez au sérieux, moitié riant, moitié cherchant à raccommoder le pauvre visage, enfonce le reste du nez malade dansuneénorme cavité. Alors, un chagrin mêlé de colère rend l'état de l'enfant si violent, qu'on en vient à craindre les convulsions; on la calme comme on peut, on em-
porte la poupée en promettant de la guérir, et enfin on réussit à endormir la petite fille, accablée de fatigue. Pendant son sommeil, on court chez les gens du métier. Un beau visage neuf est substitué très adroitement à l'ancien visage, et l'on s'attend qu'à son réveil la jeune fille sera satisfaite ; pas du tout ; sa douleur, aussi vive que jamais, a pris un caractère tendre et déchirant. Ce n'est plus une petite furie, c'est une vraie mère à laquelle on va présenter un autre enfant au lieu du sien. Les sanglots lui coupent la parole : « Oh ! ce n'est plus, ce n'est plus ma poupée... Je la reconnaissais encore, etjene la reconnais plus.. Croit-on que jamais j'aime cette autre ?... Emportez-la, je ne veux plus la voir. »
« Une petite fille, dit-elle encore, à laquelle on s'était vu obligé de couper la jambe, avait subi toute l'opération sans proférer une seule plainte, en serrant étroitement sa poupée dans ses bras. o Je m'en vais à présentcouperla jambe à votre poupée », lui dit le chirurgien en riant quand il eut achevé l'amputation ; la pauvre enfant, qui avait tant souffert sans dire mot, à ce propos cruel fondit en larmes (1). »
L'impression que produisait sur Sophie Kova-
1 1 Ouu. cité, liv. 111, ch. V. — Lorsque Mme de Maintenon n'était encore qu'une petite fille, le feu prit un jour à l'habitation de Mme d'Aubigné, sa mère. Celle-ci, voyant l'enfant pleurer à chaudes larmes, lui fit une vive réprimande. » Faut-il, lui dit-elle, que je vous voie pleurer pour la perte d'une maison ! — C'est bien une maison que je pleure! répondit la fillette: c'est ma poupée. »
lcwska la vue d'une poupée brisée suppose bien aussi la vive imagination de douleurs ressenties par un être réel : « La vue d'une poupée cassée m'épouvantait, raconte-t-elle dansses Souvenirsd'e?ifanceipp. i4-i5) ; Niania (sa bonne) devait ramasser ma poupée quand je la laissais tomber, pour me dire si elle était intacte et, dans le cas contraire, l'emporterbien vite. Je vois encore le jour où Aniouta (sa sœur), m'ayant trouvée seule, s'amusa pour me taquiner à me mettre de force sous les yeux une poupée de cire, dont l'œil noir pendait hors de l'orbite : je fus prise de convulsions. »
On pourrait enfin trouver une nouvelle preuve de la croyance de l'enfant à la vie de sa poupée dans ce fait que, si d'ordinaire celle-ci est traitée avec beaucoup de douceur, il y a des moments, au contraire, où elle est grondée et quelquefois sérieusement battue ; dans ce fait encore que l'enfant se comporte à son égard comme on en use avec lui : « Qu'est-ce qu'une poupée, s'il vous plaît? s'écriait Hippolyte Rigault. Ce n'est pas une chose ni un objet ; c'est une personne, c'est l'enfant de l'enfant. Celui-ci lui prête par l'imaginationla vie, le mouvement, l'action, la responsabilité. Il la gouverne comme il est gouverné lui-même par ses parents; il la punit ou la récompense, l'embrasse, l'exile ou l'emprisonne selon que la poupée a bien ou mal agi; il lui impose la discipline qu'il subit; il partage avec elle l'éducation qu'il reçoit (1). »
(1) Conversations littéraires et morales, p. 5.
Mais la satisfaction que donne la poupée aux instincts de maternité et d'imitation est loin d'être l'unique source du plaisir extrême que la petite fille prend à ce jeu. La joie d'avoir une compagne qui se prête à tous ses caprices, à toutes ses fantaisies, qu'elle domine et à qui elle commande, qu'elle peut atiifer, soigner, diriger à sa façon, compagne toujours présente, toujours prête, et ainsi d'autant plus agréable qu'elle est plus complaisante et plus docile, voilà une raison non moins importante du charme que l'enfant trouve à sa poupée. Et s'il emploie comme telle un objet même informe, c'est qu'il n'éprouve pas moins le besoin de créer que le besoin d'aimer.
« L'enfant veut créer sans cesse. C'est une création qu'un trou en terre. De cette même terre, qui sort du trou et qu'il tasse avec ses mains, l'enfant élève des montagnes qui lui paraissent d'une hauteur incalculable : un tas de poussière représente des architectures féeriques. C'est le même mirage qu'exerce la poupée d'un sou qu'il faut faire belle. Cette petite créature qui n'a en partage que ses yeux bleus, sa placidité, ses joues roses et un sourire éternel sur ses lèvres de cerise, quelle imagination il faut pour l'habiller d'un chiffon d'indienne qui sera la robe, d'une rognure de tulle qui sera le fichu (1) ! »
C'est dans les petits drames qu'il invente, transfigurant la réalité, animant ce qui l'entoure, que l'enfant exerce le plus manifestement son pouvoir créa- (1) Champfleury, Ouv. cilé, p. 104.
teur. La raison en est qu'il y est à la fois auteur et acteur. Or, de tous ces drames, le plus remarquable est celui de la poupée : « Il se joue, remarque Ch . Nodier, entre deux personnages dont l'un est nécessairement passif et dont l'autre, qui est, comme vous savez, une petite fille, remplit un office très compliqué. Celle-ci est auteur, — elle est acteur à deux voix, — elle est spectateur et juge. Le drame de la poupée est la seule comédie composée par un des personnages de l'action où le poète ait sacrifié son rôle naturel à celui de son interlocuteur. La poupée est négligente, insubordonnée, opiniâtre, bavarde ; c'est la petite fille. La petite fille est grave, austère, absolue, quelquefois inexorable ; c'est d'elle que relève la moralité de la pièce. »
Les rapports continus de l'enfant avec sa poupée, en lui fournissant incessamment l'occasion d'agir, de se dépenser, lui permettent déjà d'affirmer sa personnalité, chose si agréable, si flatteuse pour son amour-propre. Mais il va plus loin dans cette voie. Il fait de sa poupée une extension de son propre être, il la transforme en un autre lui-même (1).
Cette disposition à la confondre avec sa propre
(1) Suivant Rousseau (Emile, livre V), c'est à elle-même que songe déjà la petite fille, quand, cherchant continuellement de nouvelles combinaisons d'ornements bien ou mal assortis, elle ajuste sa poupée. « Mais, direz-vous, elle pare sa poupée et non sa personne. Sans doute; elle voit sa poupée et ne se voit pas, elle ne peut rien faire pour elle-même, elle n'est pas formée, elle n'a ni talent ni force,
individualité se manifeste de diverses façons bien curieuses. « Laura Bridgeman (1), une enfant déjà d'un certain âge, mettait un bandeau semblable au sien sur les yeux de sa poupée. Ce fait rappelle le cas d'une fillette de six ans qui, pendant sa convalescence de la rougeole, fut surprise occupée à peindre sur chacune de ses poupées des taches d'un rouge vif. Il semble que l'enfant, dans sa tendresse pour sa poupée, se dise : « Il faut qu'elle soit comme moi et fasse tout ce que je fais. » Ce sentiment d'étroite union se fortifie encore de celui de possession exclusive ; il sent qu'il est le seul qui connaisse véritablement sa poupée et puisse l'entendre crier, etc. L'enfant manifeste encore cette intimité et cette solidarité lorsqu'il insiste pour que sa poupée soit traitée par les autres avec autant d'égards que lui (2). » Ainsi, quand sa mère vient l'embrasser une dernière fois avant qu'il ne s'endorme, il veut qu'elle donne aussi un baiser et dise le bonsoir à la poupée qui est couchée auprès de lui.
Souvent il en agit avec elle comme avec une véritable compagne; il l'associe à ses jeux, à ses rêves. Mme Burnett raconte qu'assise dans un fauteuil avec sa poupée dans les bras, elle naviguait à tra-
elle n'est rien encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l'y laissera pas toujours, elle attend le moment d'être sa poupée elle-même. »
(1) Voy. L'Imagination et ses variétés chez l'enfant, pp. 8G-89.
(2) Sully, ouv. cité, p. 62.
Qoeyrat. — Les Jeux des Enfants. g
vers des mers enchantées, vers des îles merveilleuses où il lui arrivait toutes sortes d'aventures émouvantes. Lui prenait-il fantaisie d'être un chef indien, la poupée se résignait facilement à être la squaw.
Si l'enfant a plusieurs poupées, autour de la favorite gravitent toutes les autres, qui deviennent ses frères, ses sœurs, ses parents, ses amis, ses bonnes; il fait remplir à chacune une fonction spéciale dans ses jeux dramatiques. D'autres fois, ce petit monde, métamorphosé, lui représentera les héros imaginaires de ses contes préférés, ou même des personnages historiques. La reine Victoria a conté, dans un Magazine, l'histoire de ses cent trente-deux poupées, qui furent les meilleures amies de sa « triste enfance ». Agée de huit à dix ans et ne prévoyant pas sa grandeur future, elle habitait avec sa mère le palais délabré de Kensington, où elle s'ennuyait comme une princesse de légende. « Lasse de jouer seule, elle se créa une famille, des compagnes, des sujettes, un peuple de petites créatures au nez camard, aux joues vermillonnées. aux sourcils formés d'un gros trait de peinture noire. Habillées par ses soins, baptisées par son caprice, les poupées de Victoria représentaient des héros de Walter Scott, des personnages célèbres de l'histoire d'Angleterre, des amis, des serviteurs de la maison royale. Il y avait une miss Pool et une lady Brighton, un maître de danse, une vachère de Balmoral, la Suissesse Ernestine, et un grand nombre de danseuses
et d'actrices, la Taglioni, Sylvie LeconteT Célestine, étoiles éteintes aujourd'hui, qui brillaient alors dans les ballets, dans Y Anneau magique, la Bayadère, la Sleeping Beauty, et la fameuse Sylphide (i). »
Dans son désir de jouer un rôle, de dominer ou de protéger, l'enfant s'emploie même parfois à amuser sa poupée. « Un garçonnet de deux ans et demi demanda un jour à sa mère : « Veux-tu me donner tous mes livres d'images pour les montrer à ma poupée? Je ne sais pas lequel elle préférera. » Il indiqua du doigt chacun l'un après l'autre et regarda la figure de la poupée pour avoir une réponse. Il fit comme si elle en avait choisi un et lui montra gravement les images en disant : « Regarde, petite! », et en les lui expliquant avec soin (2). »
Il est évident que l'enfant, comme l'adulle d'ailleurs, ne joue qu'autant que sa sécurité personnelle n'est pas intéressée, qu'autant qu'il possède sa liberté d'esprit. Tout ce qui est capable de déterminer en lui un sentiment de crainte ou de répulsion rendra par suite le jeu impossible. Aussi n'est-il pas étonnant que l'enfant, capable de transformer en poupée un simple morceau de bois, parce qu'ici l'imagination n'a rien qui la gêne, qui l'empêche de créer à sa guise, soit, au contraire, saisi de peur à la vue de poupées à l'air étrange et bizarre. Sully (3)
(1) Marcelle Tinayre, Au pays des jouets [Revue de Paris, ior janvier 1902).
(2) Sully, ouv. cité, pp. G1-G2.
(3) Ouv. cité, p. 281.
rapporte qu'une petite fille d'un peu plus de six ans se montra si effrayée d'une poupée japonaise, qu'on fut obligé de mettre celle-ci dans une autre chambre. Une autre enfant fut terrifiée à la vue d'une vilaine poupée négresse aux cheveux laineux, aux yeux à fleur de tête et aux lèvres rouges.
Bien plus, il suffira de produire, chez une poupée qui lui est même familière, des mouvements inusités, pour que l'enfant tremble comme s'il redoutait qu'elle ne se jette sur lui et ne le blesse. Mme Necker de Saussure l'a remarqué : « Faites danser, dit-elle, une poupée un peu grande devant un enfant de deux ans, il sera dans la joie tant que le mouvement que vous imprimerez sera doux; mais si les sauts de la figure sont élevés, si les bras s'agitent avec violence, peutêtre rira-t-il plus fort; mais il se serrera contre sa mère, sa rougeur ou sa pâleur inusitée trahira son état intérieur (1). »
Plus âgé, l'enfant n'éprouve pas ces sentiments de crainte. George Sand nous raconte qu'elle trouva un matin sur son lit (elle avait alors huit ans environ) une poupée, cadeau de sa grand'mère. « C'était une petite négresse, qui avait l'air de rire aux éclats et qui montrait ses dents blanches et ses yeux brillants au milieu de sa figure noire. Elle était ronde et bien faite, elle avait une robe de crêpe rose bordée d'une frange d'argent... Je pris, dit-elle, la petite créature dans mes bras, son joli rire provoqua le mien, et je
(1) Ouv. cité, livre III, chap. V.
l'embrassai comme une jeune mère embrasse son nouveau-né (1). »
Quoi qu'il en soit, ne fût-ce que pour des raisons d'esthétique, ainsi que le voulait H. Rigault (2), peut-être est-il bon de « proscrire à jamais ces nourrices enluminées et lippues qui offrent aux yeux des enfants des contrefaçons repoussantes de la Vénus hottentote. Il faut condamner à la déportation et transporter bien vite à Libéria ces épouvantables babys noirs qui, sous le nom d'oncles Tom, seraient capables d'inspirer la négrophobie à des fils d'abolitionnistes. »
Mais ceci nous amène à parler des jouets qu'il importe de mettre entre les mains des enfants.
(1) Ouv. cité, 3e partie, chap. I.
(2) Conversations littéraires et morales, p. 6.