CHAPITRE III
Caractères consMiiés par la prédominance simultanée de deux facultés : — 1° Les actifs-émotionnels ou les passionnels. — Leurs traits essentiels. — Benvenuto Cellini ; — autres exemples. — 2° Les actifs-méditatifs ou les volontaires. — Leur marque propre. — Supériorité de ce type sur le précédent. — Frédéric II; — autres exemples. — 3° Les méditatifs- émotionnels ou les sentimentaux. — Leurs traits essentiels. — Virgile et Tite- Live ; — exemples divers.
Les types que nous allons analyser en ce chapitre sont caractérisés par la prédominance non plusd'une tendance unique, mais de deux tendances accouplées. Nous les étudierons successivement selon que chezeu.K l'activité se trouve combinée avec la sensibilité ou avec l'intelligence, ou que ces deux dernières facultés apparaissent réunies ensemble, l'activité restant à l'arrière-plan.
Chez les actifs- émotionnels, par lesquels nous commencerons et que l'on pourrait nommer encore
les passionnels^ une sensibilité intense et une imagination vive s'allient avec un tempérament énergique. La gaieté, l'audace, la témérité même, l'emportement et la violence, l'obstination parfois et le fanatisme, des passions ardentes, voilà les principaux traits qui distinguent cette forme du caractère.
Parmi les variétés qu'elle présente, on peut citer, comme € spécimens ternes et sans originalité, ceux qui. sans grande portée intellectuelle, mènent la vie de plaisir, qui ont un besoin purement égoïste de jouissance et d'action. — Plus haut, les martyrs et les héros fougueux, qui ont besoin d'agir, de se dévouer, de se sacrifier pour leur patrie ou leur foi ; les grands mystiques fondateurs ou réformateurs (sainte Thérèse, saint François d'Assise) ; les grands prédicateurs religieux (Pierre l'Ermite, Luther) ; les hommes à charité dévorante (saint Vincent de Paul); bref, tous ceux qu'au sens le plus large du mot, on nomme des apôtres' » ; les Savonarole, les Giordano Bruno, les Ghanning. Font partie de ce groupe des hommes de guerre comme Alcibiade, Alexandre, Marins, Sylla, Charles le Téméraire, Jules II, François I", Condé, Napoléon ; des tribuns comme lienzi ; de grands révolutionnaires comme Mirabeau et Danton ; des poètes comme lord Byron et Alfieri; des écrivains comme Ramus, Beaumarchais, Lamen-
(1) Ribot, art. cité, p. 497.
nais, Proudlion, Vallès; des orateurs comme Pitt, O'Connell et Gambetta ; des artistes comme Michel- Ange, Benvenuto Cellini, Berlioz.
Gellini réalise en haut relief le vrai type de l'aclifémotionnel : « Ce qui frappe d'abord en lui, c'est la puissance du ressort intérieur, le caractère énergique et courageux, la vigoureuse initiative, l'habitude des résolutions soudaines et des partis extrêmes, la grande capacité d'agir et de souffrir, bref la force indomptable du tempérament intact... S'il n'a pas été tué vingt fois, c'est miracle : il a toujours l'épée, ou l'arquebuse, ou le poignard à la main, dans les rues, sur les routes, contre des ennemis personnels, des soldats débandés, des brigands, des rivaux de toute sorte; il se défend et le plus souvent il attaque. Le plus étonnant de ces traits, c'est son évasion du château Saint-Ange ; on l'y avait enfermé après un meurtre. Il descendit de cette hauteur énorme au moyen de cordes qu'il avait faites avec les draps de son lit, rencontra une sentinelle que son air de résolution terrible effraya et qui feignit de ne l'avoir point vu, franchit au moyen d'une poutre la seconde enceinte, attacha sa dernière corde et se laissa glisser. Mais cette corde était trop courte; il tomba et se cassa la jambe au-dessous du genou, alors il se banda la jambe, et se traîna, perdant son sang, jusqu'à la porte de la ville; elle était fermée; il se glissa dessous après avoir creusé la terre avec son poignard ;
des chiens l'assaillirent, il en éventra un et, rencontrant un portefaix, il se fit conduire chez un ambassadeur qui e'tait son ami. Il se croyait sauvé et avait la parole du pape ; mais tout à coup il fut repris et mis dans un cachot infect, où la lumière n'arrivait que deux heures par jour. Le bourreau vint et, touché de pitié, l'épargna ce jour-là. Dès lors on se contenta de le retenir captif; l'eau suintait, sa paille pourrissait, ses blessures ne se fermaient point. Il pa.-sa ainsi plusieurs mois; la force de sa constitution résista jusqu'à la fin. Un corpset une âme ainsi bâtis semblent de porphyre et de granit, tandis que les nôtres sont de craie et de plâtras... Quand le naturel est si fort, si richement doué, quand l'activité est si continue et si grandiose, le ton ordinaire de l'âme est une surabondance de joie, une verve et une gaieté puissantes. On voit Gellini, par exemple, après des aventures tragiques et terribles, se mettre en voyage; pendant tout le temps de la route, dit-il, « je ne fis que chanter et rire >. Les coups de main, les assauts de boutiques, les dangers d'assassinat et d'empoisonnement au milieu desquels il vit à Rome, sont entremêlés, à chaque instant, de soupers, de mascarades, d'inventions comiques, d'amours tellement francs, tellement crus, si exempts de toute douceur et de tout secret, qu'ils ressemblent aux grandes nudités vénitiennes et florentines des tableaux contemporains... Le genre d'action propre aux hommes de ce temps,
c'est l'action impétueuse, irrésistible, qui va droit et subitement à ce qu'il y a de plus extrême, c'est-àdire au combat, au meurtre et au sang. Il y a cent exemples, dans la vie de Benvenuto, de ces orages et de ces coups de foudre... Toujours, chez lui, le geste et le coup suivent à l'instant la pensée, comme l'explosion suit l'étincelle. Le tumulte intérieur trop fort exclut la réflexion, la crainte, le sentiment du juste, toute cette intervention de calculs et de raisonnements qui, dans un tempérament flegmatique, mettent un intervalle et comme une bourre mollasse entre la première colère et la résolution finale*. »
Les actifs-méditatif s ou, d'un autre mot, les volontaires, diff'èrent des précédents en ce que leur activité, au lieu de se manifester de façon violente, passionnelle, est froide, réfléchie, régie par l'intelligence à laquelle elle reste subordonnée.
Chez eux, ce ne sont plus en efl'et les sentiments, mais les idées, qui constituent le premier moteur; t aussi la spontanéité manque ; les tendances ne sont suscitées qu'indirectement ; la volonté n'est pas un laissez- faire, mais une alternative d'efl'ort et d'inhi bition, — d'efl"ûrt, parce que le pouvoir moteur des idées est toujours très faible comparé à celui des désirs ; — d'inhibition, non parce qu'il y a des mouvements violents à réfréner, mais parce que la réflexioa
(1) Taine, Philosophie de l'art, — la Peinture de la Henuistai:reen Italie, p. 210-220.
domine et qu'elle ne permet d'agir qu'wi temps et lieu.*. »
Cette forme d'énergie, quand on la rapproche de l'activité passionnelle, apparaît comme la caractéristique de la vraie grandeur. « Méprise fondamentale, dit Carlyle, que d'appeler la véhémence, force! Un homme n'est pas fort qui prend des accès de convulsions ; bien que six hommes ne puissent le tenir alors. Celui qui peut avancer sous le poids le plus lourd sans chanceler, voilà l'homme fort. Nous avons besoin à jamais, spécialement dans ces jours de hauts cris perçants, de nous remettre cela en mémoire. Un homme qui ne peut pas se tenir en paix jusqu'à ce que vienne le temps de parler et d'agir, n'est pas du tout l'homme qu'il faut ^ »
Calculateurs et prévoyants, maîtres d'eux-mêmes, résolus, fermes, patients, persévérants, mais assez souvent entiers et autoritaires, tels se montrent les actifs-méditatifs.
L'histoire en fournit des types fameux. Nous citerons parmi les politiques, à Rome, Gaton d'Utique, Marcus Brutus', Thraséas et, dansles tempsmodernes,
(1) Ribol, art. cité, p. 495. Cf. du même auteur, Les maladies de la volonté, Introduction.
(2) Les Aéros, trad. Izoulet-Loubatières, p. 290.
(3) Brulus, • sérieux et lent, s'avançait en toutes choses par degrés ; mais une fois qu'il était résolu, il s'enfermait dans son idée sans que rien pût l'en distraire : il s'isolait et se concentrait en elle, il s'animait, et s'enflammait pour elle par
Grégoire VII, Louis XI, Charles-Qnint, Coligny, Elisabeth, Philippe II, Guillaume le Taciturne, Richelieu, Louis XIV € qui, à en croire Saint-Simon, était né assez mal doué sauf sous le rapport de Tapplication », Louvois, Frédéric II, Franklin, Wellington; parmi les chercheurs, Colomb, Bernard Palissy; parmi les orateurs, Calvin , Bossuet ; parmi les capitaines illustres, Turenne ; — parmi les philosophes et les savants, Epictète et Copernic.
Au sujet du grand roi de Prusse, Sainte-Beuve a écrit : « En général, on n'aperçoit dans aucune des qualités de Fréde'ric cette fraîcheur première qui est le signe brillant des dons singuliers de la nature et de Dieu. Tout chez lui semble la conquête de la volonté et de la réflexion agissant sur une capacité universelle, qu'elle détermine ici ou là, selon les nécessités diverses*. » Et ailleurs'' : c Frédéric le Grand se forme lentement; il s'essaye, il entame, il échoue, il revient à la charge, il s'y prend et s'y reprend maintes fois. Gela est sensible dans les deux premières guerres de Silésie. Cela le sera jusqu'à la
la réflexion, et finissait par n'écouter plus que celle logique inflexible qui le poussait à la réaliser. 11 était de ces esprits dont Sainl-Simon dit qu'ils ont une suite enragée. Son obstination faisait sa force, et César l'avait bien compris quand il disait de lui : « Tout ce qu'il veut, il le veut bien. » (G. JBois- Bier, Cicéron et ses amis, p. 327.)
(1) Causer'ies du lundi, t. III.
(2) Jbid., t. VII.
;;n, et au milieu de ses plus belles combinaisons de la guerre de Sept ans... Jamais on ne vit mieux le parti pris à l'avance d'être un grand prince et le ferme propos de faire supérieurement tout ce qui concerne le métier de roi. »
Sur une scène plus modeste, le même caractère se révèle chez ces spéculateurs froids, tenaces, qui
e livrent rien au caprice ou au hasard, qui ne se laissent ni exalter par le succès, ni abattre par les revers.
Les méditatifs-émotionnels ou les sentimentaux ont pour marque propre une sensibilité exquise, délicate, unie à une intelligence fine, souple et pénétrante. — Quant à leur activité, comme elle a sa - (urce. non dans un fond stable d'énergie, mais '.ans rintensité de leurs émotions, elle participe de
intermittence de ces dernières. Aussi n'en font-ils j reuve que sous l'influence passagère de motifs puissants : artistes, quand l'inspiration les soutient; orateurs, s'ils ont à défendre une cause qui leur est
hère ou des adversaires à terrasser-.
La dignité, la réserve, une modestie poussée parfois Jusqu'à la timidité, voilà les qualités qui leur appartiennent d'ordinaire.
Au bas degré, on peut ranger dans cette classe les mystiques (non les grands, ceux qui ont agi et que .;ous avons placés parmi les passionnels), mais les contemplatifs, e les purs adeptes de la vie intérieure
qui se trouvent à toutes les époques et dans tous les pays (3'ogais de l'Inde, soufis persans, thérapeutes, moines de toutes croyances), plongés dans la vision béatifique, n'ayant rien écrit ni rien fondé; ayant, suivant leur rêve, traversé le temps sans y laisser leur trace ; »
Plus haut, « les analystes , au sens purement subjectif, c'est-à-dire ceux qui s'analysent euxmêmes assidûment et minutieusement; qui rédigent € leur journal » , notant heure par heure les petites modifications de leur vie interne, leurs changements d'humeur au gré des influences atmosphériques'... Cette manie de l'analyse personnelle est devenue de nos jours une maladie, sous l'influence d'une excitation nerveuse excessive, du
(1) Dès l'enfance, écrit Maine de Biran, • j'étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans, pour savoir comment je pouvais vivre et être moi •. — « Ses traits lins et délicats comme ceux d'une femme, dit M. Alf. Fouillée, ses yeux bleus, son regard franc, son visage pâle et un peu amaigri, la distinction tout aristocratique de sa personne annoncent une âme recueillie et bienveillante, un esprit méditatif. Il montre une tendance presque invincible « à se laisser vivre de la vie universelle », à regarder • couler en lui le flot des impressions, sans rien faire pour modifier le cours changeant des événements ». Aux champs, on il vit le plus qu'il peut, à la chambre où le retiennent ses U nctions de questeur, • il agit peu, il regarde agir ». Il erre, dit-illuimême, comme un somnambule dans le monde des affaires. Il est heureux quand le ciel rit, découragé quand le ciel se voile. Ses impressions se succèdent mobiles et ondoyantes. C'est dans sa conscience qu'il • note les variations atmosphériques ». (Le tempérament physique et moral, p. 287-288.) — Cf. le cas de J.-F. Amie! {Fragments d'un journal intime).
roffinement intellectuel et de l'énervement de la volonté' ».
Avec une personnalité plus riche encore, parce que l'àme, au lieu de ne scruter que soi, sympathise avec l'humanité, ou même avec toute la nature, cette forme du caractère comprend des écrivains comme Pascal, Diderot. Novalis, Schiller, Pestalozzi.Michelet TôptTer, Dickens; — des poètes comme Lucrèce, Ti bulle, Pétrarque, Shakespeare, Racine, Samuel Johnson ; — des penseurs comme Aristote, Épicure, Boyle, Reynaud,St. Mill ; — des artistes comme Mozart, Bellir.i,Weber, Chardin, Prudhon, Millet, «sensitive, cachée sous la figure d'un placide penseur' ».
« La sensibilité, dit Nisard, est un don commun à Tite-Live et à Virgile. Ils se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante par laquelle le poète et l'historien s'aiment moins que
(1) Ribot, art. cité, p. 402. Henri Beyle (Stendhal) « avait reçu de la nature avec une volonté très forte, un don merveilleux d'observation et, comme on dit aujourd'hui, de dédoublement. Il crut que, en mettant cette faculté d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de celleci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant toujour<! pour mieu.x agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi savoir s'arrêter dans la connaissance ou, du moins dans l'étude des autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais sommaires. Beyle nous dit lui-même (dans son Journal) : • Je m'arrêtais trop à jouir de ce que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... que je ne tuis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles. » (J. Lemailre, ouv. cité, 4' série, p. 14.)
(2) Sensier, La vie et l'œuvre de J.-F. Millet. QCEYRAT. — Les caractères. 4
les créations de leur esprit, et vivent pour ainsi dire de la vie qu'ils leur ont donnée. Virgile souffre pour Didon délaissée, et porte dans son sein les ennuis de la veu^'e d'Hector; il pleure la mort du jeune guerrier dont un javelot a percé la blanche poitrine. C'est trop peu : ce feu de tendresse se répand sur tout ce qu'il voit, sur tout ce qu'il décrit. Il s'intéresse à l'herbe naissante, qui ose se confier à l'air attiédi par le printemps; il est tour à tour la génisse exhalant son âme innocente auprès de la crèche pleine, l'oiseau à qui les airs mêmes sont funestes et qui meurt au sein de la nue, le taureau vaincu qui aiguise ses cornes contre les chênes pour de nouveaux combats. Comme Virgile, Tite-Live est tour à tour chacun des personnages qu'il aime; il est Rome elle-même dans toutes ses fortunes, Rome que le poète appelle la plus belle des choses, rerumpiilche7Tima,pQiV le même enthousiasme tendre qui fait dire à l'historien, dans son éloquente préface, que l'empire romain est le plus grand après celui des dieux, maximum secundum deorum opes imperium. — La sensibilité de Tite-Live a la plus forte part dans cette connaissance du cœur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, le savant Niebuhr. C'est même par les passions dont son cœur lui a donné le secret qu'il arrive à connaître les intérêts, et qu'il pénètre dans les complications des affaires... On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond
et si doux dans la science de la vie. Plus je compare ces deux hummes, plus je les trouve frères : Virgile» pourtant, est le premier, parce que son cœur, le plus tendre de l'antiquité, a ressenti encore plus profondément le contre-coup des choses humaines. »