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CHAPITRE IV

Caractères constitués par la pondération à une tonalité différente des trois facultés : l" Les équilibrés. — Leur nature. — Descartes; — Goethe; — autres exemples. — 2° Les amorphes. — Vulcaïaé du type. — 3° Les apathiques. — Leurs traits distinctiis. — Portrait de Fontenelle.

Sous les noms de caractères équilibrés, amorphes et apathiques, nous désignons trois types qui ont ceci de commun que les tendances se font en eux, pour ainsi dire, contrepoids, d'où résulte dans la conduite une harmonie frappante , quel que soit d'ailleurs le degré de richesse de la personnalité.

Chez les équilibrés, tempérés ou poiidéi'és, la sensibilité, l'intelligence et l'activité se trouvent associées en proportions à peu près équivalentes.

Leur sensibilité d'abord, qu'elle soit délicate ou forte, est très développée en surface, embrasse une grande variété d'objets. « C'est surtout parmi les

sujetsde cette classe, remarque M. B. Pérez', que se rencontrent ces rares et heureuses natures, capables, selon le mot de Voltaire, de donner à leur âme, sans effort ni exagération, tous les modes possibles. Ce sont là véritablement les plus humains des hommes; ils vivent, ils jouissent, en toute liberté et franchise de passions, par les sens, par l'esprit, par le cœur, par leurs facultés actives. Ils ne se laissent pas griser par la joie, ni abattre par la tristesse. En général, ils ont l'humeur égale... La variété de leurs goûts, de leurs habitudes, la saineté de leurs jugements, les préservent des douleurs trop étroites et persistantes. » — Leur intelligence « s'applique à des études ou à des fins très variées. Souvent on ne èaurait dire ce qui prédomine chez eux, la curiosité esthétique ou scientifique, affective ou morale; il est certain qu'on trouve tout cela chez eux en une bonne mesure... Poètes, moralistes, philosophes, littérateurs, artistes, ils apprennent vite à régler par les lois d'une exacte raison leur imagination constructive. Ils manquent quelquefois de profondeur; mais non d'étendue, de souplesse, de clarté, de délicatesse, de pondération. La simplicité est une vertu essenliolle de leur esprit. » — Enfin, chez eux, t la volonté est toujours bien caractérisée dans toutes -S03 formes, dans ses fins, ses motifs et ses mobiles.

(i)Ouv. cité, p. 165-168.

Si elle n'est pas chez tous énergique et impétueuse, elle est chez tous éclairée et persévérante : les sentiments, intenses ou variés, qui la poussent et la modèrent, sont presque toujours contrôlés par la réflexion et subordonnés entre eux par la raison. lis savent ce qu'ils veulent, pourquoi ils le veulent, et le poursuivent avec constance. »

Ce caractère n'est point si rare qu'on pourrait le penser, c Nous connaissons tous des personnes qui, sans nous plaire par aucune haute qualité du cœur ou de l'intelligence, nous charment cependant par la grâce de leur vie, par la fraîcheur, par l'harmonie de leurs idées, peut-être un peu courtes et assez peu nombreuses, et de leurs sentiments lorsqu'ils sont bons mais sans grandeur particulière, surtout lorsque l'harmonie physique et la grâce du corps viennent se joindre à l'harmonie morale et à la grâce de l'esprit. Ce sont des êtres de cette nature que paraissent représenter les jeunes femmes du Gorrège, par exemple la sainte Catherine du Louvre, et même les vierges de Raphaël... C'est cette harmonie qui donne son attrait à la statuaire grecque... Il est des tètes de jeune fille ou de déesse qui ravissent par l'impression qui s'en dégage, d'unité, de sérénité, d'équilibre idéal et de pureté complète. Le roman et le théâtre ont souvent montré et surtout tâché de montrer des types équilibrés. Le « personnage sympathique », si fréquent, par exemple, dans le théâtre d'Augier, est

généralement un équilibré auquel il manque presque toujours l'apparence de la vie. Shakespeare a créé quelques types admirables qui peuvent rentrer aussi dans les équilibrés. On en trouverait aussi chez Tolstoï'. »

Plus d'un homme supérieur a présenté cette forme ducaractére. Gœthe, « l'olympien, » avec savieréglée, son perpétuel gouvernement de lui-même, en paraît être le parfait modèle. « Courtisan, poète, historien, ministre d'Etat, directeur de théâtre, savant critique, homme du monde, homme de rêverie et de solitude il sut tellement unir et balancer toutes les parties constitutives de sa vie que nulle dissonance, nulle incohérence n'y apparurent jamais. Son âme tranquille et froide redoutait les orages, et ne se mêlait point avec passion aux événements de la vie : il les contemplait en spectateur paisible, quelquefois attendri, souvent ironique ou rempli de pitié... Il ne prit aucune part aux disputes politiques et religieuses dont l'Allemagne était le théâtre. Dès qu'une impression intense menaçait de le dominer, il y échappait par instinct comme les feuilles de la sensitive se dérobent au doigt qui veut les toucher. Jeune encore, il eut des moments de désespoir, de marasme, de dégoût: pour les bannir, il écrivit Werther. Une fois libre et débarrassé de ces pensées turbulentes, qui

(1) Paulhan, Ouv. cité, p. 19-21. — Voy. dans Tourguéuefl' [liécils d'un chasseur, t. H, cli. m), le portrait de ïaliane Dorissovna.

l'auraient absorbé et subjugué s'il avait eu la faiblesse de se livrer aux passions qu'elles provoquent, il retrouva sa tranquillité habituelle, et n'eut plus qu'un seul mot d'ordre : l'équilibre. Son esprit souple semblait se prêter à tout sans peine, et embrassait à la fois plusieurs genres de spécialités qui se trouvent rarement réunis. Toujours maître de lui-même, il dominait ses émotions: il savait combien la quiétude des sens et de l'esprit est nécessaire pour que l'intelligence prenne son essor ; il s'était fait une vie méthodique et des habitudes régulières que rien ne pouvait déranger. Les occupations de sa journée, sa bibliothèque, ses papiers, tout était classé avec soin. Sa vénération pour l'ordre et pour la paix lui fit redouter le chagrin et comprimer ses affections; aussi fut-il souvent accusé d'égoïsmc. II refusa de suivre le convoi du célèbre Wieland, se consola de la mort de son fils en se livrant à l'étude, et de la perte de Schiller, son rival et son ami, en faisant des vers*. » Descartes nous fournit également un beau type d'équilibré. Ce philosophe en effet n'est pas seulement le grand méditatif que tout le monde connaît. L'un des traits qui frappent le plus dans son caractère, « c'est, dit M. Paul Janet', sa passion des voyages, passion assez rare à son époque, surtout

(1) Philarète Chasles, art. Goethe, du Dict.de la Conversation. (2; Les maîtres de la pensée moderne, p. 9-24.

parmi les savants. On peut dire que Descartes a vu toute l'Europe (la Russie et la Turquie exceptées). A peine âgé de vingt et un ans, il passe en Hollande, en Bavière, puis en Autriche, en Hongrie, en Bohême, d'où il remonte par la Pologne et la Poméranie jusque sur les bords de la Baltique, qu'il longe jusqu'à l'Elbe. Là il s'embarque pour la Frise, rentre en Hollande par le Zuiderzée, repasse par Bruxelles et revient à Paris. Il ne reste pas longtemps en France. Le voilà parti pour la Suisse, pour l'Italie ; il visite Venise et Rome, revient encore en France pour s'échapper encore et cette fois se fixer définitivement en Hollande. De là il fait un voyage en Angleterre, un autre en Danemark, rêve d'aller jusqu'à Conslantinople, et enfin, sollicité par la reine Christine, passe en Suède, où sa poitrine délicate ne peut pas supporter les rigueurs du climat et où il meurt. On pourrait croire que pendant le séjour prolongé qu'il a fait en Hollande, Descartes sera resté un peu tranquille. Nullement; sans cesse il changeait de place... — Il est impossible encore de ne pas être frappé, quand on lit la vie de Descartes, d'un genre de curiosité qui le caractérise et qui se distingue évidemment de la curiosité scientifique. Il est de ces hommes qui aiment à voir, et ce qu'il aime à voir, ce sont les grands et brillants spectacles, les spectacles accompagnés de pompe, de mouvement et de bruit, goût singulier chez un philosophe contemplatif. Baillet

nous le représente courant à Francfort assister au couronnement de l'empereur, fête splendide et luxueuse dont aucune de nos solennités modernes ne pourrait donner une juste idée'. Il va à Venise pour assister au mariage du doge avec l'Adriatique; il se rend à Rome pour le jubilé. Il avait également le goût, comme il le dit lui-même, de voir « les cours et les armées ». A La Haye, au retour de son voyage d'Allemagne, trois petites cours se partageaient la société distinguée du pays : celle des états généraux, celle du prince d'Orange, celle de la reine de Bohême. Descartes les fréquente toutes les trois. En allant de La Haye à Paris, il s'arrête à Bruxelles pour visiter la cour de la princesse Isabelle. Le voici à Paris; mais, nous dit Baillet, il apprend que la cour est à Fontainebleau, il part pour Fontainebleau... Le même genre de curiosité le conduisit dans les armées, d'abord en Hollande dans l'armée du prince Maurice de Nassau, puis dans celle du duc de Bavière. A Paris, on le voit également partir pour le siège de La Rochelle, afin d'assister à ce spectacle mémorable et extraordinaire. — Malgré son goût avoué pour les cours et les armées, on se méprendrait gravement, si l'on voyait dans Descartes un courtisan ou un soldat. Non, c'est un curieux, un amateur, un contem-

(1) Goethe nous décrit aussi dai>3 ses Mémoires celte môme 'été à Francfort, à laquelle il a assisté avec la même curio- 2ilé avide que Descartes.

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plateur. Jamais on ne le vit solliciter aucune faveur d'aucun prince, ni même entretenir des relations intimes avec aucun, si ce n'est un commerce philosophique, comme on le vit d'abord avec la princesse Elisabeth et plus tard avec la reine Christine. Quant aux armées, il en prenait bien à son aise. 11 visitait les savants, il méditait tout seul dans les bivouacs, tout prêt du reste à se battre quand il fe fallait, car il avait l'épée prompte et le cœur ferme^... Ces diverses circonstances nous montrent dans Descartes un tout autre homme que le métaphysicien abstrait et spéculatif auquel nous sommes habitués, unhomme d'un caractère ferme et hardi, prêt à toutes les circonstances, connaissant la vie et ses hasards, nullement emprunté en présence des choses réelles. »

Dans la même classe, il semble qu'on doive ranger Socrate*, Marc-Aurèle, Louis IX, le chancelier

(1) Voir les exemples qu'en donne P. Janet, p. 20-21.

(2) • Une indulgence pleine de bonté pour les défauts d'autrui, unie à une sévérité extrême pour lui-même; une patience que sa femme Xantippe mit à de rudes épreuves, mais sans la lui faire perdre un instant; un désintéressement que ses ennemis mêmes n'osèrent jamais mettre en doute; la tempérance, la modération en toutes choses : une égalité dliumeur inaltérable, une sérénité qui fut la gaieté la plus constante, et un respect profond pour le sacerdoce moral que lui avait imposé la Divinité, tels sont les principaux traits de la vie de Socrate. Quant au courage il en donna des preuves brillantes dans ses différentes campagnes, et au siège de l'otidée, et à la malheureuse bataille de Délium. Son courage civil égalait son courage militaire : il le fil voir lorsque seul de tous les prytanes, il osa braver les fureurs d'une multi-

Michel de L'Hospital, Fénelon, Buffon, M«>« GeofFnn, Leo-Baptista Alberli, Léonard de Vinci, Titien, Poussin, Velasquez, Rubens dont un critique d'art a pu dire : «Tout était réglé dans sa maison comme dans un cloître... Il était tranquille, adroit, positif et rangé; nulle véhémence, nulle impatience. Son imagination (quand il ne peignait point) semblait endormie, o . plutôt semblait morte ; il avait le regard limpide cl sûr d'un homme d'afîaires*. »

L'équilibre peut se rencontrer dans la médiocrité comme dans le génie, et le premier cas est naturellement le plus fréquent. Chez certains hommes qui n'ont d'autre préoccupation que de manger, boire et dormir, de voir quelques amis, faire une promenade, jouer aux cartes ou au jacquet, ces actions finissent par se constituer chacune leur place dans la vie et l'occupent ensuite d'une façon régulière. Le caractère équilibré équivaut alors à l'absence de caractère ; c'est ce qui a lieu chex les amorphes, ainsi appelés parce qu'ils n'ont point de forme qui leur soit propre. Vraies « marionnettes », comme dit Port-Royal, ils le font que suivre la mode et l'opinion, et se trouvent toujours en harmonie avec le milieu où ils vivent.

lude en démence, qui demandait à grands cris la mort des amiraux vainqueurs à la bataille des Arginuses, et qu'une tempête avait empêchés de donner la sépulture aux guerriers morts dans le combat. » (Matter.)

(Ij A. Michiels, Uubens et l'école d'Anvers, p. 2i»j. — \oir aussi L. Arréat, Lu psychologie du peintre, p. 181, 214-215.

« En eux, rien d'inné, rien qui ressemble à une vocation ; la nature les a faits plastiques à l'excès. Ils sont intégralement le produit des circonstances, de leur milieu, de l'éducation qu'ils ont reçue des hommes et des choses. Un autre, ou à défaut de cet autre, le milieu social vit et agit par eux. Ils ne sont pas une voix, mais un écho. Ils sont ceci ou cela, au gré des circonstances. Le hasard décide de leur métier, de leur mariage et du reste : une fois pris dans l'engrenage, ils font comme tout le monde*. »

A cette nombreuse catégorie de gens s'applique le vers de Destouches :

Le commun caractère, est de n'en point avoir.

Une autre forme du caractère, qui confine à l'équilibre, grâce au calme qu'elle assure à l'esprit, est celle des apathiques, lymphatiques ou flegmatiques.

Elle consiste dans « un état d'atonie, un abaissement du sentir et de l'agir au-dessous du niveau moyen ». Les personnes qui la réalisent , loin d'être plastiques comme les amorphes, n'offrent aucune prise, échappent à toutes les sollicitations. Leur peu d'excitabilité détermine leur peu d'action ou de réaction^. Aussi apparaissent-elles généralement inertes,

(1) Ribot, Art. cité, p. 48i. — Cf. l'aulhan, Ouvr. cité, p. 212-213.

(2) « Le flegmatique, dit M. Paulhan {Ouvr. cité, p. 110), sera celui chez qui toutes les impressions produisent à peu près des effets analogues, qui ne répondra pas plus vivement

QUEYRAT. — Les caractèies. 5

paisibles, indolentes, insouciantes, égoïstes, sceptiques, faciles, et parfois, suivant leur place dans la hiérarchie sociale, balourdes ou majestueuses.

Chez ce type du reste, l'intelligence peut être très développée. Témoin Fontenelle, qui le représente au degré supérieur. La nature lui avait donné une haute raison, un esprit aussi souple que pénétrant et étendu, mais elle ne lui avait pas, en revanche, départi l'énergie et la chaleur de l'âme ; et sans doute est-ce là ce qui lui a permis de vivre un siècle. « Il naquit avec un corps bien constitué, il n'eut jamais d'infirmités graves ; les quelques attaques de goutte qu'il eut dans sa vieillesse furent peu douloureuses ; mais cela n'explique pas les cent ans. Ne voit-on pas tous les jours d'ailleurs les constitutions les plus solides, minées et détruites par cet ennemi du corps qu'on appelle l'âme? L'âme de Fontenelle traita son enveloppe avec la plus tendre sollicitude, retranchant sur elle-même plutôt que de l'incommoder, se réduisant le plus possible pour laisser plus de jeu et de bien-être aux organes. C'était une de ses maximes qu'il faut en tout temps avoir le cœur froid et l'estomac chaud. Il la mit consciencieusement en pratique, et sans s'imposer de trop doulou-

àune excitation extraordinaire, dans les circonstances importantes, qu'à la première excitation venue de la vie de tous les jours, qui, si on lui annonce que le feu a pris à la maison, ne saillera paj de son lit plus vite qu'il ne fuit tous les matins. »

reux sacrifices. Ainsi il n'embarrassa point sa vie de ces devoirs pénibles, le mariage, la paternité ; il n'eut pas J'ainitiés trop exigeantes ; il vécut beaucoup dans le monde, mais se prêtant et ne se donnant jamais, fort recherché, parce qu'il était aimable, spirituel, tournait fort bien un compliment, savait écouter, ne blessait personne, ne rompait en visière avec personne pour défendre qui que ce fût ou quoi que ce fût*... Parfaitement indifférent, il n'eût pas excité des chiens à se battre, mais encore moins eût-il cherché à les séparer... « Tout est possible, » répétait-il souvent ^ ; ne nous engageons donc pas trop avant ni pour celui-ci, ni contre celui-là. Ce merveilleux équilibre ne se démentit pas un instant pendanb une si longue carrière. Il avouait tout simplement, sans forfanterie et sans humilijé, qu'il n'avait jamais pleuré; on lui demandait s'il n'avait jamais ri; il répondait : « Non, je n'ai jamais fait ah ! ah ! ah ! » C'eût été une secousse*. A quatre-vingt-dix-sept ans,

(1) Lui-même n'opposait à ses détracteurs que sa froideur seule. Les satires publiées contre lui étaient jetées dans un grand coffre, sans être lues et touchées.

\-ij Un autre de ses axiomes était : « Tout le monde a raison. » Faut-il rappeler sa maxime égoïste : • Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. »

(3) Cette absence d'émotion chez Fonlenelle faisait dire à Cîarendon : • Je ne voudrais pas de ses cent ans, je les vis dans un quart d'heure ». Tant il est vrai, comme l'a écrit llousseaii, que « l'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie ».

il disait : « Il y a quatre-vingts ans que j'ai relégué le sentiment dans i'Églogue » ; il se vantait : il n'y a pas plus de sentiment dans ses Églogues que dans sa vie. Ses derniers vers, écrits à cet âge, trahissent la préoccupation qui le domina toujours, l'estomac :

Qu'on raisonne ab hoc et ah hac

De mon existence présente :

Je ne suis plus qu'un estomac;

C'est bien peu, mais je m'en contente'. »

^jme (jg Tencin, qui sut l'apprécier, lui disait en montrant sa poitrine : « Ce n'est pas un cœur qu • vous avez là ; c'est de la cervelle comme dans la tête, »

Le récit de Grimm sur les asperges à l'huile et à la sauce est fameux : « L'abbé Terrasson, raconte-t-il, qui aimait à les manger au beurre, étant venu lui demander à dîner, Fontenelle lui dit que la moitié de son plat d'asperges serait accommodée au beurre, qu'il en avait donné l'ordre, mais que ce serait un grand sacrifice. On s'apprête à se mettre à table. L'abbé se trouve mal, est frappé d'apoplexie et on l'emporte. « Tout à l'huile, tout à l'huile ! » s'écrie aussitôt Fontenelle en courant à la cuisine. »

Une autre anecdote, moins connue, fait bien ressortir aussi tout son flegme : « Le hasard lui avait donné pour neveu ce célèbre M. d'Aube, qui contre- Ci) Paul Albert, la Littérature française au dix-huitième siècle, p. 44-'k) et 53.

disait tout le monde, arguait avec tout le monde, n'était heureux que par la dispute, la prolongeait, la renouvelait et ne s'en détachait qu'à la dernière extrémité : généreux d'ailleurs, actif, serviable, plein de cœur. « J'ai, disait son oncle, un neveu facile à vivre et difficile à contenter. » M. d'Aube grondait souvent son oncle. Il advint une certaine nuit que Fontenelle étant couché, un incendie se déclara ; la robe de chambre du philosophe avait caché et couvé longtemps une étincelle qui du sein du foyer avait volé sur l'étofTe et l'avait lentement dévorée. On s'éveille en sursaut, on s'effraye, on court, les ordres sont donnés, tout le monde est sur pied, le feu s'éteint et le neveu gronde. — « Vraiment, mon (»ncle, vous êtes étrange ! Vous avez pensé nous perdre tous I Quelle incroyable distraction ! Ne pouviez-vous secouer votre robe de chambre I » — Fontenelle se remettait au lit paisiblement. Retournant la tête sur l'oreiller, il répondit à son neveu : « Je vous promets bien, mon neveu, que si je mets encore le feu à la maison, ce sera autrement^. »

(1) PhilanHe Chasles, Notice sur^ Fontenelle. — Cf. le l' ortrait de John Harris (About, Le Boi des Montagnes, II). Son neveu le trouve, à Philadelphie, les mains dans les poches devant une maison qui brûle. « Tu arrives mal, mon enfant, dit Harris. Voici un incendie qui me ruine; j'avais 40.000 dollars dans la maison; nous ne sauverons pas une allumette. — Que vas-tu faire? demande l'enfant atterré. — Ce que je vais faire? Il est onze heures, j'ai faim, il me reste un peu d'or dans mon gousset; je vais l'offrir à déjeuner. »

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