‹ Les jeux des enfantsChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Caractères constitués par Vexercice irrégulier et intenm'ttent d'une ou des diven^es tendances : — 1° Les instables ou incohérents. — Leurs traits spécifiques. — Villon ; — Casanova ; — autres exemples. — 2" Les irrésolus. — Leur marque propre. — Coleridge. — Z° Les contrariants. — Leur portrait par Molière. — Variétés du type. — Exemples.

Les variétés de caractère que nous avons étudiées jusqu'ici sont loin de répondre à la complexité que manifestent les individualités humaines. Chez nombre de personnes, en effet, les tendances ne présentent point d'unité ou de permanence d'action, mais n'entrent en jeu que par intermittence, se substituent sans cesse l'une à l'autre, ou sont en réaction continuelle contre les excitations du dehors : c'est ce qui apparaît de façon bien nette, chez les instables, ies irrésolus et les contrariants.

Sous le nom d'ùistables, d'incohérenfr^ on A'impul-

LES TVPE5 IRRÉGULIERS 1t>

sifs nous rangeons la multitude des gens qui, tout en présentant une infinie diversité, ont plus ou moins pour traits communs d'être capricieux et changeants, inquiets, tour à tour taciturnes et gais, inertes et explosifs par alternance de faiblesse et de vivacité des sentiments ; — d'être disproportionnés dans leur conduite, passant d'un extrême à l'autre sans mesure, agissant de la même manière dans des circonstances différentes et différemment dans des circonstances identiques ; — d'être enfin le'gers, imprévoyants, rapidement oublieux des chagrins et des fautes, négligeant vite et prenant en dégoût ce qu'ils ont commencé avec passion. Ils sont en tout l'opposé des équilibrés.

Chez eux, la coordination des éléments psychiques ou l'unité, fait place « à l'activité plus ou moins indépendante des éléments divers, désirs, passions et croyances qui composent l'esprit et peuvent jusqu'à un certain point, au lieu de s'unir dans l'harmonie générale de l'esprit, agir chacun pour soi et satisfaire leurs affinités spéciales ». De là vient que « les impulsifs passent facilement du rire aux larmes, de la colère à l'ironie, à la gaieté, de l'amitié à l'indifférence ou à la haine. Comme chacun de leurs sentiments même les plus vifs, chacun de leurs actes, même les plus importants, n'exprime bien souvent qu'une partie de leur personnalité, il reste générale- •lent dans l'autre de quoi donner naissance, pour

peu que les circonstances s'y prêtent, à des sentiments différents, à des actes de sens opposé. L'état de conscience, à un moment donné, n'est pas la résultante logique de toute la vie mentale, mais la manifestation d'une simple portion de cette vie ; et cette expression, comme la tendance en activité, change souvent et d'une manière assez brusque. Avec toutes leurs qualités qui sont parfois grandes, les personnes de ce type ne peuvent pas toujours inspirer, même quand les apparences sont favorables, une entière confiance. Ce n'est pas qu'elles soient dissimulées, ■ mais « les désirs refoulés reparaîtront un instant plus tard avec une ardeur irrésistible. La moindre circonstance suffira pour rompre l'équilibre établi et lui substituer un équilibre tout à fait différent ». D'ailleurs « les demi-résolutions généreuses ne leur manquent pas, ni des fragments de bons sentiments, de vagues éclairs d'intelligence, des intuitions avortées, des élans aussitôt arrêtés. Si quelques conditions de talent se joignent à cela, on a le type du bohème, quelquefois le génie vient fleurir sur ce sol mouvant et produit une des formes les plus élevées du type » . Tel fut Villon qui « eut une existence troublée et parait avoir montré un singulier mélange de sentiments vulgaires ou pervers et de confuses aspirations... Le caractère bizarre, fantaisiste, est une dos formes du type impulsif ou incohérent, et peut, selon les cas se ranger dans les plus élevées ou dans

les inférieures. Il résulte de la prédominance marquée et successive d'impressions diverses et quelque peu incohérentes'. »

Un vrai type d'instable a été Casanova, toujours en voyage et partout don Juan robuste, tour à tour étudiant, abbé, joueur, grand seigneur, soldat, violoniste, magicien, escroc, bigot, prisonnier, politique adroit, financier habile, etc., etc. ^. On peut encore mentionner ici, pour avoir à des degrés divers manifesté cette humeur, Watteau, qui « n'avait d'autre ennemi que lui-même et une certaine instabilité qui le dominait ; il n'était pas sitôt établi dans un logement qu'il le prenait en déplaisance* » ; Delacroix, qui se disait lui-même « variable comme un baromètre », et qui, en décembre 1840, écrivait à Pierret, an de ses amis : « Je suis sous l'empire d'un sentiment nerveux qui me rend comme une personne

(1) Paulhan, ouvr. cité, p. 56, 57, 61, 66; — Cf. Ilibot, crt. cité, p. 497, 498. — La Bruyère {Caractères, chap. xi dépeint admirablement le type instable : « Un homme inégal, fiit-il, n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs : il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point, et il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été : il se succède à lui-même. Ne demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses complexions ; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs. Ne vous trompezvous point? Est-ce Eutycrate que vous aliordez? Aujourd'hui quelle glace pour vous! hier, il vous recherchait, il vous caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis. Vous reconnaît-il bien ? Dites-lui votre nom. »

(2) Voir ses Mémoires.

(3) Caylus, Éloge de Walleau.

hystérique. Ma solitude et mon esprit toujours en l'air, et peut-être, je crois, une crise particulière de mon tempérament, me font vouloir et ne pas vouloir, et me faire des monstres des choses les plus simples » ; — Edganl Poe, Werner, Laurence Sterne. Mais c'est, dans l'antiquité, chez Diogène; dans les temps modernes, chez Don Carlos, le fils de Philippe II, chez Santeuil*, chez le marquis de

(1) La Bruyère (chap. xu) l'a dépeint ainsi : « Concevez un homme facile, doux, complaisant, trailable; et tout d'an coup violent, colère, fougueux, capricieux: imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris : mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part, et comme à son insu : quelle verve! quelle élévation ! quelles images ! quelle latinité ! Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous. — Oui, du même, de Théo- (■'as, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate ; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans (igure : il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables : on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la boufîonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait : ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux yeux des critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure, .le commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout difTérents : il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas ; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme. » — Lire aussi, au chapitre vu, le portrait de Narcisse, l'Iiomrue régulier, lequel contraste de tout point avec le précédent.

Brunoy, chez lord Egerton, comte de Bridgewater, et plus récemment chez le maréchal de Castellane, que le caractère vraiment incohérent, excentrique, s'est manifesté avec éclat '. Diderot en a tracé un mer. veilleux portrait dans le Neveu de Rameau.

Les irrésolus sont ceux chez qui deux ou plusieurs tendances opposées se font équilibre et se remplacent alternativement. Devant les diverses solutions contradictoires qu'ils entrevoient, ne sachant quel parti prendre, ils attendent, calculent, discutent, et, dans la crainte de mal faire, s'abstiennent, hésitent longtemps, pour aboutir le plus souvent à commettre une sottise. Désireux en effet, par amour-propre, de cacher leur indécision et leurs doutes, ils finissent par prendre la première solution venue, laquelle est généralement la plus mauvaise.

Un tel défait du caractère peut aller jusqu'à l'aboulie, ou impuissance radicale de vouloir*.

Dans cette classe d'indécis, nous rangerons les brouillons, les gens dont on dit qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent ; — les méticuleux aussi, les tatillons, qui, au lieu d'aller droit au but, s'arrêtent aux moindres détails, car cette recherche des minuties ne fait après tout que masquer leurs hésitations.

(1) Personne à coup sûr ne serait embarrassé pour ajouter ici le nom d'une grande actrice contemporaine.

(2) Voir sur ce point Ribot, Les malodiet rfç la volonté, chap. I.

Destouches a mis sur la scène un Irrésolu qui, poussé par son père vers le mariage, incline tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre des deux femmes qu'il lui propose, et qui, après s'être enfin déterminé à épouser Julie, se repent déjà, la chose à peine faite, et s'écrie :

J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène.

Ce seul vers renferme tout le portrait de l'indécis.

Qui n'a eu l'occasion de voir autour de soi des caractères semblables? Un jeune homme, dont M. Paulhan cite le cas, ayant un parti à prendre et une réponse à donner, se dirige vers la poste avec deux lettres, l'une disant oui, l'autre disant non, il hésite beaucoup, puis se décide à mettre une lettre dans la boîte et prend immédiatement le train pour donner lui-même une réponse contraire.

Le poète anglais Taylor Coleridge est un remarquable exemple du même type. « Aucun homme de -on temps ni peut-être d'aucun temps, dit Gai'penter, n'a réuni plus que Coleridge la puissance de raisonnement du philosophe, l'imagination du poète et l'inspiration du voyant. Et pourtant il n'y a probablement personne qui, étant doué d'aussi remar quables talents, en ait tiré si peu, — le grand délauL de son caractère étant le manque de volonté pour mettre ces dons naturels à profit; si bien que, ayant toujours flottants dans l'esprit de nombreux et gigan-

tesques projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux, qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, le payement intégral devant se faire à la remise du manuscrit. Il préféra venir, toutes les semaines, mendier de la façon la plus humiliante pour se* besoins journaliers la somme promise, sans fournir une seule ligne de ce poème, qu'il n'aurait eu qu'à ocrire pour se libérer*. » Carlyle a dit de lui* : a La figure de Coleridge et son extérieur, d'ailleurs bon et aimable, avait quelque chose de mou et d'irrésolu, exprimant la faiblesse avec la possibilité de la force. Il pendillait sur ses membres, les genoux fléchis, dans une attitude courbée. Dans sa marche, il y avait quelque chose de confus et d'irrégulier, et, quand il se promenait dans l'allée d'un jardin, il n'arrivait jamais à choisir définitivement l'un des côtés, mais se mouvait en tire-bouchon, essayant des deux... Sa convursation se distinguait comme luimême par l'irrésolution ; elle ne pouvait se plier à des conditions, des abstentions, un but défini ; elle voguait à son bon plaisir. » — Notons que son fils Ilartley, en héritant de son intelligence, eut aussi en partage ses faiblesses de volonté.

Une dernière forme de caractère bien tranchée,

(1) Mental physiolof/y, p. 266.

(21 The life of Sterling, chap, tiii.

c'est le goût de la contradiction. Il est des gens, — nous les appellerons les contrariants^ — qui ne sont jamais de l'avis des autres : souvent n'ayant point d'opinion arrêtée, se gardant bien d'en avoir une, ils s'arrêtent à celle que les autres n'ont pas. Toute idée est fausse, tout sentiment mauvais qui ne viennent pas d'eux. Bien plus, ils combattent leurs idées et leurs sentiments propres, si quelqu'un les exprime à leur place. Disposés de leur seul chef à accomplir un acte, sur le point même de l'exécuter, y sont-ils par malheur invités ou encouragés, brusquement ils changent de ligne de conduite ^ Semblables aux incohérents dont la maximeparaît être de ne rien faire comme tout le monde, les contrariants

(1) M"" de Maintenon, qui les nomme esprits mal failà, cspj'its de trave7's, les redoutait par-dessus tout pour Saint- Cyr. Priée par les demoiselles de la classe bleue, de leur expliquer ce que c'est qu'un esprit de travers, contre lequel elles l'entendaient souvent parler : « C'est, dit-elle, par exemple, de ne point vouloir se soumettre aux règles des lieux où l'on est; d'être difficile en tout, de ne s'accommoder de rien, ni des personnes ni des choses qu'on leur donne, ou de celles qu'on leur propose ; d'être toujours d'un avis difTérent de celui des autres, de ne se soucier point de faire plaisir, guère plus de faire de la peine ; ce sont les esprits qui sont contrariants et entêtés dans leurs fantaisies, croyant toujours avoir raison ; qui ne savent point s'accommoder au goût, à l'humeur de ceux avec lesquels ils ont à vivre, el quantité de choses semblables... » — Voir Gréard, M"' de Maiiitenon : Extraits de ses lettres, entretiens et proverbes sur l'éducation, p. 34, 35 et 137.

(2) « J'ai vu, dans ce genre, une personne reposer vivement dans une assiette, sur l'invitation qui lui fut faite de prendre un bonbon, celui qu'elle y avait déjà pris. « (Paulhan.)

n'ont qu'une idée : ne jamais penser comme tout le monde. On dit d'eux qu'ils ont l'esprit de contradiction. Molière en a laissé une admirable peinture :

Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ? Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire i Il prend toujours en main l'opinion contraire, Lt penserait paraître un homme du commun, Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; Lt ses vrais sentiments sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui '. »

Chez certaines gens ce goût de la contradiction est tel, « qu'avec eux toute conversation est impossible ; ils n'admettent rien de ce quon leur dit, discutent sur des pointes d'aiguille et deviennent ergoteurs : s'ils sont inintelligents, ils se fâchent sans cesse et :^ans raison, et l'on dit d'eux qu'ils sont « rageurs ». Les contrariants sont souvent agressifs ; ils cherchent querelle à tout propos et à tout venant, et sont assez bien représentés par ces petits chiens qui aboient rageusement après les grands, lesquels les regardent avec dédain*. »

Bien plus, non seulement les personnes de ce genre irc'uvent des occasions de contrariété là où il y er;

(1) Le Misanthrope, acte II, scène iv.

(2j Azam, Ouvr. cité, p. "2S1.

b8 I-ES CARACTÈRES

aurait le moins pour une autre, mais cette tendance est chez elles une véritable nécessité. « Quand je suis resté sans contrariété pendant quelque temps, disait l'une d'elles, j'ai parfois comme un besoin de me fâcher et de lutter, idéalement tout au moins, contre une autre volonté. La moindre raison me suffit alors. Si je n'en trouve pas de bonne, je tâche de me contenir et alors il m'arrive pendant la nuit de rêver que je prends une formidable colère. Cela s'est produit déjà plusieurs fois'. »

D'ailleurs, » remarquons qu'une forme même assez accentuée du type contrariant n'implique ni l'infériorité inleibctuelle, ni l'infériorité morale. Elle peut s'accorder trèslden avec un jugement sûr et d'excellents sentiments. Dans ce cas il se produit des combinaisons assez souvent amusantes. Le contrariant, tout en cherchant instinctivement à rendre justice ou à être utile à son interlocuteur, s'emportera contre lui, parfois lui prêtera des idées bizarres ou de blâmables sentiments pour le plaisir de les combattre. Au reste, le bourru bienfaisant est un type assez connu -. » La vieille tante Gertrude dont parle Desnoyers, au chapitre ii des Aventures de Roberl-Rohertt n'avait « qu'un seul défaut : c'était son habitude de prendre toujours le contre-pied de l'opinioa des autres ; c'était

(î) Rapporté par iM. Taulhan, Ouv. cité, p. H2. [i) ibid., p. 41. —Voir plus haut, p. TS-77, le portrait de t AuLe, le neveu de F(;n!enelle.

la mauvaise grâce qu'elle mettait à obliger sou monde, bien qu'elle se fût sacrifie'e pour épargner le plus léger mal à autrui ; c'était enfin sa manie de grommeler sans cesse, de quelque service qu'on la priât, et de jurer à mi-voix qu'elle ne le rendrait pas, alors même qu'elle s'empressait de le rendre ».

Du type contrariant il faut rapprocher les personnes chez lesquelles se montre plus ou moins développée et fréquente la tendance à taquiner. Cette tendance, \lfred de Musset paraît l'avoir manifeste'e, comme il ressort de la Confession d'un enfant du siècle, où Octave, le héros du livre, note la satisfaction qu'il éprouve à se livrer devant sa maîtresse à des réflexions blessantes. « J'avais d'abord gardé pour moi-même les remarques que je faisais ; je trouvai bientôt du plaisir aies faire tout hautdevant Brigitte : t Cette robe est jolie, lui disais-je ; telle fille de mes amies en a, je crois, une pareille. »

A un degré plus relevé nous trouvons les contrariants « chevaleresques », caractérisés par la tendance à sacrifier toujours à quelque principe leurs intérêts ou leurs plaisirs, de sorte que chez eux le contraste apparaît fortement entre la conduite conseillée par lapru (ience et la conduite effectivement suivie '. En voici

(1) • Dans les formes outrées de ce type, l'individu en vient à prendre volontiers la position d'adversaire vis-à-vis de son interlocuteur, s'il a quelque intérêt à faire le contraire, pour ne pas paraître vouloir acquérir injustement sa bienveillance. » (Pau'.han, ouv. cité, p. 47.)

un cas relaté par M. Legouvé '. Schoelcher avait fait, en faveur de la Société pour l'abolition de l'esclavage , un travail considérable « qui excita un mouvement unanime de surprise et d'admiration. Lamartine, se levant, alla droit à lui, et lui tendant la main : « Monsieur, lui dit-il, nous ne vous remercions pas, Dieu seul peut récompenser de tels dévouements. — Dieu? Monsieur, répondit froidement Schœlcher, je n'y crois pas. » A la sympathie succéda aussitôt un sentiment de malaise et de désapprobation. Lamartine ne relira pas sa main, mais il ne l'avança pas davantage. Schœlcher comprit cette froideur et certes en souffrit, car il est très sensible à l'approbation des hommes qu'il estime. Pourquoi donc sa réponse ? ïl faisait cet aveu, non seulement, quoiqu'il pût lui nuire, mais parce qu'il pouvait lui nuire. Certaines âmes, hautes et hautaines, ont de ces raffinements de vaillantise, qui ne vont pas sans un assez grand fond d'orgueil, mais pour lesquels on éprouve quelque indulgence, en y sentant la crainte d'usurper l'estime par le silence. »

(1) Soixante ans de souvenirs, lU, p. 144-145.

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