CHAPITRE VI
Formes pathologiques du caractère. — 1" L'hjpocondrie. — Sa nature. — L-h Rousseau ; — autres exemples. — 2^ La mélancolie. — Sa nature. — En quoi elle diffère de l'hypocondrie. — Ses victimes. — Etude sur Maurice de Guérin. — 3" L'hystérie. — Sa nature. — J/^« Bovary.
Ces dernières formes du caractère sont déjà semimorbides ; il nous reste à dire un mot des formes vraiment pathologiques *. Nous les ramènerons
(1) Nous ne traitons ici que des maladies générales du caractère, « celles qui, — suivant les expressions du D' Bourdet, — à la manière des constitulions, des tempéraments, et de ce que nous appelons des diathèses, impriment à la conduite une allure spéciale, une teinte particulière colorant les fonctions intellectuelles, sentimentales et plastiques, et établissant des réactions entre elles, d'une manière inégalement douloureuse ». Nous n'entendons point nous occuper par conséquent des troubles considérables que le caractère subit chez les aliénés, troubles qui tiennent à leur état mental et dont l'étude n'a rien à voir avec le sujet qui nous occupe. >'ous ne ferons également que mentionner les variations momentanées, ou parfois même persistantes qui peuvent ré-
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à trois* l'hypocondrie, la mélancolie et l'hystérie.
V hypocondrie a été ainsi nommée par les anciens, qui croyaient qu'elle avait son siège dans les flancs ou hypocondi-es.
Elle est caractérisée par une susceptibilité timide qu'un rien effarouche, par un esprit chagrin qui cherche non seulement dans les paroles d'autrui, mais même dans ses réticences, dans ses civilités ou dans l'oubli de celles-ci, des motifs pour se croire méprisé ; qui transforme une simple observation en un amer reproche ou en une critique sanglante, un insujccès en honte ou en injustice.
Voici en quels termes Burton, \e Montaigne anglais, dépeint l'hypocondriaque' : « Si, dit-il, deux hommes
sulter pour le caractère de l'exercioe des fonctions organiques (puberté, reproduction, digestion) ; — des maladies chroniques (humeur sombre des cancéreux, tristesse et irritabilité des phtisiques, etc.) ; — des infirmités (malice des bossus etc.); — des traumatismes cérébraux; — de l'épilepsie ; — de certaines intoxications ; — des maladies du cœur, du foie, de l'estomac ou des voies urinaires; — des habitudes vicieuses, etc. — Consulter sur ces points Maudsley, Pathologie de l'esprit, ch. ix ; — Ribot, Maladies de la perso7xnalité, Azam, etc.
(1) A un point de vue spécial, le b' Bourdet lui reconnaît les tendances suivantes : « Un état nerveux général, une sensibilité exagérée qui porte les malades à se plaindre et les fait se complaire dans l'ennui et le gémissement, et dans la méditation des^maladies sur la pente desquelles ils se trouvent, constituent les différents degrés de l'hypocondrie ; il suffit alors d'une lecture technique, empruntée à des ouvrages de médecine plus ou moins autorisés, pour exagérer des sensations morbides, multiplier les émotions qui s'y rapportent... La manie des médicaments tourmente les hypocondriaques à ce point qu'elle passe pour un symptôme de la maladie qui de
s'entretenant devant lui discourent, chuchotent, plaisantent, ou narrent une historiette quelconque, il Suppose aussitôt qu'ils le sous-entendent, appliquant tout à lui-même : De se putat omnia dici, ou, s'ils lui adressent la parole, il est prompt à interpréter en mal, à donner un sens cruel à chaque mot qu'ils disent ; il supporte à peine qu'un homme le regarde fixement et lui parle avec quelque familiarité, ou qu'on rit, ou qu'on plaisante, ou qu'on fasse hem .' ou qu'on le montre du doigt, ou qu'on tousse, ou qu'on crache, etc., etc. ; il pense qu'on se moque, qu'on le dédaigne, qu'on le circonvient, qu'on lui manque. Pour peu qu'un homme l'examine, il rougit et pâlit tour à tour, suant de peur et de colère. Il médite longtemps sur cet outrage et reste troublé de l'idée qu'on l'a voulu railler'... »
tout temps a arrêté l'attention du vulgaire. Ils mettent une confiance aussi absolue et naïve que versatile et fréquemment renouvelée, dans des procédés thérapeutiques qui les trompent sans les décourager. Le malade imaginaire de Molière est un type à peine exagéré de la victime de l'hypocondrie. » {Ouv. cité, p. 150 et 160. Voir d'ailleurs le chapitre ix tout entier.) — Cette sensibilité excessive dont parle le D' Bourdet rend l'hypocondriaque toujours mécontent de son sort : célibataire, il s'attriste sur l'isolement auquel il est réduit, marié, il gémit sur les charges de famille auxquelles il s'est exposé, etc.
(1) Anatomy of melancoly, by Democritus Junior (Oxford, 1621). — Un tel défaut du caractère coïncide-t-il chez un penseur avec un grand talent d'observation, il en spécialise aussitôt la direction, l'exercice : « Les hypocondriaques, dit le docteur Jloreau (de Tours), sont loin d'être rares parmi les hommes d'un génie véritable. Leur esprit s'adresse de préfé-
Quelques hypocondriaques sont célèbres; entre autres Timon le Misanthrope, Swift, Zimmermann, Beethoven, le? peintres François Lemoine et Tur^cr. Le cas- de J.-J, Rousseau est notoire : « Cette méfiance funeste, cette facilité si légère et si prompte, non seulement à soupçonner, mais à croire de ses amis tout ce qu'il y avait de plus noir, déplus lâche, de plus infâme ; à leur attribuer des bassesses, des perfidies, sans autre preuve que les rêves d'une imagination ardente et sombre, dont les vapeurs troublaient sa malheureuse tète, et dont la maligne influence aigrissait et empoisonnait ses plus douces affections; ce délire enfin d'un esprit ombrageux, timide, effarouché par le malheur, futbien réellement, dit Marmontel, la maladie de Rousseau et le tourment de sa pensée. On en voyait tous les jours des exemples dans la manière injurieuse dont il rompait avec les gens qui lui étaient les plus dévoués, les accusant tantôt de lui tendre des pièges, tantôt de ne venir chez lui que pour l'épier, le trahir et le vendre à ses ennemis. J'en sais des détails incroyables*...» — «Un
rence aux sujets qui peuvent leur fournir l'occasion d'exhaler leurs peines, d'exprimer leur mauvaise humeur. lisent .une remarquable tendance à tout exagérer, comme ils font pour ce qui concerne leur santé. Indulgents pour eux-mêmes ils se complaisent à disséquer les défauts d'autrui. Le plus mauvais côté de la nature humaine captive seul leur attention, est l'objut de prédilection de leurs éliules. » (La psijcholo(/ie morbide, dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire.) {[) Mémoires, livre VIII. — La rupture éclatante de Rousseau avec Hume est un fait assez connu.
homme de la province, d'un certain rang, qui lui faisait visite souvent et avait accoutumé de s'arrêter chez lui, n'exprimant que respect et afTection pour lui, vient un jour, et trouve Jean-Jacques plein de la plus aigre et inintelligible humeur. « Monsieur, dit Jean-Jacques, avec des yeux flamboyants, je sais pourquoi vous venez ici. Vous venez voir quelle pauvre vie je mène ; le peu de chose qu'il y a dans mon pauvre pot, qui est à bouillir là. Eh bien, regardez dans le pot ! Il y a une demi-livre de viande, une carotte et trois oignons ; c'est tout : allez dire cela à tout le monde, s'il vous plaît, Monsieur'. »
La mélancolie se reconnaît à une tristesse progressive, à une teinte de plus en plus sombre du caractère. Elle apparaît principalement chez les personnes, nées délicates et sans énergie, que le sort a exposées à de trop longues luttes, à des malheurs immérités, à d'incessantes déceptions , à une passion sans espoir. Alors, ces infortunés, après avoir reconnu l'inutilité de leurs efforts et assisté à la ruine de leurs illusions, s'épuisent en de vaines tentatives pour échapper à eux-mêmes, recherchent la solitude et souvent ne désirent plus que la mort.
Le docteur Bourdet marque bien la différence qui existe entre leur état et celui de l'hypocondriaque : « L'hypocondriaque, dit-il, ne change pas aisément
(li Corlyle, Ouv. cité, p. 291-292.
d'émotions et il se fait remarquer au contraire par la ténacité avec laquelle il adhère à des idées nées de certaines impressions. La nature de ses préoccupations étant toujours relative à sa personnalité égoïste, rien ne le dérange du sauvage plaisir avec lequel il s'y livre; il est inquiet et morose, sans être triste ou expansif... Le mélancolique ne lui ressemble pas, il est atteint d'une souffrance qu'on pourrait dire plus noble, s'il est vrai que la douleur ennoblisse l'homme, quand elle est dignement supportée; en tout cas, sa souffrance a des causes moins égoïstes et moins organiques que celle de l'hypocondriaque. Les mélancoliques étendent au loin et sur le monde moral qui les entoure, le voile de leur affection, et leur intelligence cultivée leur fait souvent produire dans la sphère des idées les beaux modèles de littérature triste et sentimentale que nous admirons *. » Ces modèles, nous les trouvons dans Hamlet',
(1) Ouv. cité, p. 183.
(2) « Hamlet, au moment où commence le drame, est en proie à un accès de mélancolie ; la mort de son père, le mariage précipité de la reine l'ont jeté dans une immense tristesse... Sur cette tristesse, les idées noires germent en foule le monde semble mauvais, la vie intolérable... Sans aucun doute, avant la mort de son père, Hamlet était déjà plus propre à l'analyse qu'à l'action ; c'était un philosophe raisonneur, instruit à Wittemberg dans l'art de la sophistique, comme il le montre au fossoyeur; c'était un esprit peu résistant pour les tristesses qui envahissent et qui brisent; maii depuis la mort du roi il est vraiment malade et la mélancolie déprime son corps et son âme. • (G. Dumas, Les états intellectuels dans la mélancolie, p. 56-Ô8.)
Werther S Rcaé^, dans Obermann, t qui ne sait ce qu'il est, ce qu'il aime, ce qu'il veut, qui gémit sans cause, qui désire sans objet, et qui ne voit rien sinon qu'il n"est pas à sa place, enfin qui se traîne dans le vide et dans un désordre infini d'ennuis ».
En dehors de ces créations poétiques, l'histoire nous fait connaître d'illustres victimes de la mélancolie : Young, Chatterton, William Gowper, Hégésippe Jtoreau (pauvre écolier rêveur et qu'on disait sauvage), Léopold Robert, Maurice de Guérin.
La courte vie de ce dernier ne présente pas assurément un grand intérêt dramatique, mais elle révèle un état mental bien typique.
Maurice de Guérin, le dernier venu, le Benjamin de sa famille, tout délicat et tout frêle, avec des nerfs de femme « avait une santé faible et cette sorte de tristesse inquiète que parfois l'on remarque chez les
(1) Notons qu'en écrivant Werther, Gcelhe avait sous les yeux les dernières lettres et la fatale destinée du jeune Jérusalem.
(2) « On connaît, dit M. Jules Lemaitre, le cas de René et des romantiques. C'était en somme le sentiment d'une disproportion douloureuse entre la volonté et les aspirations, avec beaucoup de rêves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la mélancolie. » {Ouv. cité, i" série, à propos du Des Esseintes, de J.-K. Huysmans.) — J.-J. Rou^^seau -. (l'abord été un mélancolique, si nous en jugeons par ces lignes des Confessions : « J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs, dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût, o
QVEYRAT. — Les caractèrcs. 6
personnes destinées à mourir jeunes •. Sa sœur Eugénie « nous le représente comme un enfant intelligent et précoce, en même temps qu'imaginatif et rêveur. Des malheurs de famille avaient de bonne heure accru sa sensibilité nerveuse.
c A six ans, écrit-il, je n'avais plus de mère. Témoin des longs regrets de mon père, souvent environné de scènes de deuil, je contractai peut-être l'habitude de la tristesse. Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagnent nos premières années. J'étais le seul enfant qu'il y eût à la maison, et lorsque mon âme avait reçu quelque impression, je n'allais pas la perdre et l'efTacer au milieu des jeux et des distractions que m'eût procurés la société d'un autre enfant de mon âge. Mais je la conservais tout entière, elle se gravait profondément dans mon âme et avait le temps de produire son effet. »
« Dans cet état d'esprit, volontiers il se repliait sur lui-même, s'isolait, se réfugiait sous quelque arbre d'où on l'apercevait contemplant la campagne ou le ciel. »
A treize ans, on le met à Stanislas. « Le peu de détails recueillis sur sa vie de collège nous le montrent écolier studieux, sérieux, réservé. L'étude de l'antiquité surtout lui plaisait. D'ailleurs il était d'un caractère timide jusqu'à en perdre l'assurance devant
ses camarades, et par là l'aisance de la parole. Il n'en avait pas moins un certain fonds d'orgueil, et le vague sentiment d'impuissance qui gâta sa vie déjà le tourmentait.
« Je crois, dit-il, qufi la cause de mes souffrances se trouve dans mon orgueil..., plus sensible à ua mépris qu'à toute autre injure. Mais à côté de ce vice, la Providence a placé un sentiment aussi fort, aussi profond : c'est le sentiment de ma misère et de mon néant. C'est du combat de ces deux éléments contraires que naît une partie de mes douleurs. »
« iNul ne pense plus de mal de moi que moimême, » ajoute-t-il plus bas... Son imagination, excitée par le travail, lui plaçait souvent devant l'esprit les images les plus lugubres. En rêve, il voyait des cadavres, des tombeaux; éveillé, il craignait de mal faire, de manquer à ses devoirs, de ne i;ontenter ni soi-même ni ses maîtres.
a De ces inquiétudes naquit le besoin de les confier, et il songea à sa sœur Eugénie qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans... C'est alors que commença entre eux cette correspondance que la mort seule interrompit... Il lui parle de l'indécision de son caractère, des luttes de la vie qu'il ne se sent pas le courage de soutenir seul, de son estime pour elle. Il lui demande aussi ses conseils, son appui, lui explique pou i quoi c'est le sien qu'il a choisi. « Tu es, lui dit-il, colle de toute la famille dont le caractère est le plus cun-
forme au mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces de vers, tous empreints d'une douce rêverie, d'une sensibilité, d'une teinte de mélancolie enfin qui lait, je crois, le fond de mon caractère. »
Le droit qu'au sortir du collège il avait plusieurs fois quitté et repris ne lui plaisait guère. Il venait d'avoir vingt ans et se sentait vivement attiré par le catholicisme fervent de l'abbé de Lamennais ; il partit donc pour La Ghênaye, oii il apporta un grand désir de solitude et de calme. « Il y participa avec ardeur aux pratiques de la vie religieuse. Neuf mois durant, il y mena une vie de bénédictin, toute de méditation et d'étude, ne quittant sa cellule qu'aux heures de réunion et pour faire de longues promenades à pied dans les bois. >
La fermeture du cloître l'ayant lancé de nouveau en plein tumulte parisien, il s'essaya à la critique, au journalisme, sans pouvoir se créer de ressources personnelles, obtint une place de professeur suppléant, et quand celle-ci lui fit défaut, s'employa à donner des répétitions. Las de toujours se débattre, a avait fini par subir, comme il le dit lui-même, avec 0 une sorte de résignation inerte, les élans et les contre-coups de tant d'espérances excitées, puis frustrées, et s'estimait heureux quand il avait de l'eau à sa soif et du pain à sa faim i. D'ailleurs les lettres de sa sœur Eugénie venaient souvent lui apporter des paroles tendres et consolantes, l'encourager, le
fortifier. Dans une de ces lettres, elle s'exprime ainsi : i Ecris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu soutires, et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce n'est rien qu'un peu de cette humeur noire que nous avons, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur. Il faut s'en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes... Toute passion nous bestialise. C'en est une que la tristesse, et qui consume, hélas ! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu'elle possède. Faut-il remplir un devoir, impossible. Ce sont des hommes tristes, ne leur demandons rien que ee que leur humeur voudra. »
« Elle avait mis le doigt sur la plaie. La tristesse innée et insurmontable, voilà le mal qui le minait. Un jour, essayant d'écrire sa vie en raccourci, il la définit ainsi : « Une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostrations d'âme, de rêves fous à force d'ardeur, de refroidissements désolants. » Cela était vrai : il se laissait troubler par de petites choses, un rien venait le gêner et le déconcerter... Sans cesse il se plaint de son impuissance...
e Plus volontiers qu'un autre, l'enfant débile recherche les embrassements de sa mère. Serré contre son sein robuste, il se sent plus fort, croit sentir quelque chose de sa vigueur couler en lui. Pour Maurice, cette mère fut la nature ; de bonne
heure elle l'attira et l'enivra. Perj-onne, peut-être, îi'a jamais senti plus vivement ses forces réparatrices... Ce grand penchant vers la nature fit tout à la fois son impuissance et sa force : son impuissance, par la voluptueuse somnolence dans laquelle il s'assoupissait; sa force, par l'élan de passion magnifique qui un jour enfanta dix pages impérissables, un chefd'œuvre, le Centaure » où il « a concentré tout ce qu'il sentait, tout ce qu'il savait, tout ce qu'il était, tout ce qu'il pouvait être. La pensée mûrie et mise au jour, il n'eut plus, comme ces « fleurs dont les «fruits ont tombé » (le mot est de lui), qu'à décliner et à mourir* >. Après quelques mois, en effet, il succombait, n'ayant pas encore atteint trente ans, à la maladie de poitrine qui depuis longtemps le minait. Le caractère hystérique serait, a-t-on prétendu, une simple exagération du caractère féminin"^. Il semble plus juste de le regarder comme une exacerbation du type instable, de même que l'hypocondrie et la mélancolie ne sont autres au fond que les types émotionnel ou méditatif-émotionnel outrés. Voici en effet, d'après les docteurs Axenfeld et Huchard, la
(1) D'après Camille Selden, Eugénie et Maurice de Guêrin.
(2; L'hystérie légère, écrit M. Gh. Ilichet, « est une des variétés du caractère de la femme. On peut même dire que les hystériques sont femmes plus que les autres femmes : elles ont des sentiments passagers et vifs, des imaginations mobiles et brillantes, et parmi tout cela l'impuissance de dominer par la raison et le jugement ce» sentiments et ces imaginations ». {Lhomme et l'inlellt^/ence, p. '269.)
description de celte forme de caractère qui du reste ne se rencontre guère que chez les femmes :
« Un premier trait de leur caractère est la mobilité. Elles passent d'un jour, d'une heure, d'une minute à l'autre, avec une incroyable rapidité, de la joie à la tristesse, du rire aux pleurs ; versatiles, fantasques et capricieuses, elles parlent dans certains moments avec une loquacité étonnante, tandis que dans d'autres elles deviennent sombres et taciturnes, gardent un mutisme complet ou restent plongées dans un état de rêverie ou de dépression mentale ; elles sont alors prises d'un sentiment vague et indéfinissable de tristesse avec sensation de serrement à la gorge, de boule ascendante, d'oppression épigastrique ; elles éclatent en sanglots, ou elles vont cacher leurs larmes dans la solitude qu'elles réclament et qu'elles recherchent ; d'autres fois, au contraire, elles se mettent à rire d'une façon immodérée, sans motifs sérieux. Elles se comportent, dit M. Uichet, comme les enfants que l'on fait rire aux éclats alors qu'ils ont encore sur la joue les larmes qu'ils viennent de répandre.
t Leur caractère change comme les vues d'un kaléidoscope, ce qui a pu faire dire avec raison par Sydenham que ce qu'il y a de plus constant chez elles c'est leur inconstance. Hier, elles étaient enjouées, aimables et gracieuses ; aujourd'hui, elles sont de mauvaise humeur, susceptibles et irascibles,
10V LES GARACTÈRT^S
se fâchant de tout et de rien, maussades et boudeuses par caprice, mécontentes de leur sort ; rien ne les intéresse, elles s'ennuient de tout. Elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu'hier elles aimaient et estimaient, ou au contraire témoignent une sympathie incompréhensible pour telle autre : aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d'acharnement qu'elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer d'affection...
« Parfois leur sensibilité est exaltée par les motifs les plus futiles, alors qu'elle est à peine touchée par les plus grandes émotions : elles restent presque indifférentes, impassibles même à l'annonce d'un vrai malheur, et elles versent d'abondantes larmes, s'abandonnent au désespoir le plus profond pour une simple parole mal interprétée et transforment en offense la plus légère plaisanterie... Tour à tour douces et emportées, dit Moreau (de Tours), bienfaisantes et cruelles ', impressionnables à l'excès, rarement maîtresses de leur premier mouvement, incapables de résister à des impulsions de la nature la plus opposée, présentant un défaut d'équilibre entre les facultés morales supérieures, la volonté, la cons-
(1) M La femme qui ira volontiers voir condamner à mort ou guillotiner sera, le lendemain, sublime de dévouement auprès d'un cholérique ou d'un blessé. » (Azam, Ouv. cilé, p. 339.)
cience et les facultés inférieures, instincts, passions et désirs.
€ Cette extrême mobilité dans leur état d'esprit et leurs dispositions affectives, cette instabilité de leur caractère, ce défaut de fixité, cette absence de stabilité' dans leurs idées et leurs volitions rendent compte de l'impossibilité où elles se trouvent de porter longtemps leur attention sur une lecture, une étude ou un travail quelconque.
« Tous ces changements se reproduisent avec la plus grande rapidité. Chez elles, les impulsions sont vivement suivies de l'acte. C'est ce qui explique ces mouvements subits de colère et d'indignation, ces enthousiasmes irréfléchis, ces affolements de désespoir, ces explosions de gaieté folle, ces grands élans d'affection, ces attendrissements rapides, ou ces brusques emportements pendant lesquels, agissant comme des enfants gâtés, elles trépignent du pied, brisent les meubles, éprouvent un besoin irrésistible 'Je frapper...
* Les hystériques s'agitent, et les passions les mènent. Toutes ces diverses modalités de leur caractore, de leur état mental, peuvent presque se résoudra dans ces mots : elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir'. C'est bien, en effet, parce que leur volonté est toujours chancelante et
(!) Cf. Ribot, Maladies de la volonté, ch. iv.
défaillante, c'est parce qu'elle est sans cesse dans un état d'équilibre instable, c'est parce qu'elle tourne au moindre vent comme la girouette sur nos toits, c'est pour toutes ces raisons que les hystériques ont cette mobilité, cette inconstance et celte mutabilité dans leurs désirs, dans leurs idées et leurs affections*. »
« Malgré celte mobilité, cette spontanéité irrésistible, les hystériques manquent absolument de franchise : elles sont toutes plus ou moins menteuses ; moins peut-être pour faire un mensonge intéressé que pour en forger d'inutiles. Elles ont l'amour du mensonge ou plutôt de la tromperie. Rien ne leur plaît plus que d'induire en erreur ceux qui les interrogent, de raconter des histoires absolument fausses qui n'ont même pas l'excuse de la vraisemblance, d'énumérer tout ce qu'elles n'ont pas fait, tout ce qu'elles ont fait, avec un luxe incroyable de faux détails. Ces gros mensonges sont dits audacieusement, crûment, avec un sang-froid qui déconcerte 2...
a On voit combien l'hystérie diffère de la folie.
(1) Axenfeld et Iluchard, Traité des névroses, 2'éJit., p. 958-
(2) Ajoutons, comme dernière touche au tableau, « l'exagération des soufTrances réelles, la conception de souffrances imaginaires, enfin le besoin impérieux de se faire plaindre, et d'éveiller chez autrui une sympathie proportionnelle à l'étendue des maux que l'on endure ou que l'on croit endurer ». (Jaccoud. Trailé de pathologie interne, t. I", p. 49'?.)
Tous les divers traits caractéristiques de l'hystérie apparaissent plus ou moins chez les femmes en qui elle existe à un degré peu accusé, seul cas qui nous intéresse ici. Mais ils
Dans la folie, l'intelligence est profondément atteinte, tandis que l'hystérie est plutôt une forme de caractère qu'une maladie de l'intelligence. De là l'intérêt psychologique de cet état. L'intelligence est brillante la mémoire sûre, l'imagination vive. Il n'y a qu'un seul côté défectueux dans l'esprit, c'est l'impuissance de la volonté à réfréner la passion. La volonté semble être en effet le rouage le plus délicat de l'organisme mental, et, dès qu'une substance toxique vient troubler les fonctions intellectuelles, elle débute toujours en supprimant l'influence de la volonté sur les mouvements de la passion '. »
L'hystérie, dans sa forme légère, est extrêmement fréquente ; car c'est tout simplement d'elle qu'il s'agit quand on parle des vapeurs ou des nerfs d'une jeune femme. Aussi nos romanciers, principaleinent depuis que l'on s'est efforcé de mélanger l'art et la pathologie, en ont-ils fait de nombreuses peintures ; Octave Feuillet, Anatole France, Albert Delpit, les de Goncourt {Germinie Lacerteux) ont tracé notamment de cet état des descriptions fort exactes '.
Mais de toutes les hystériques dont on a raconté
6ont fortement empreints et se compliquent d'anesthésies, totales ou partielles, d'accès convulsifs et même de délire chez les malheureuses dont la maladie est très développée, ainsi qu'il arrive par exemple pour les pensionnaires de la Salpélrière, dont telle est la susceptibilité nerveuse qu'elles s'hypnotisent toutes seules à l'idée qu'on va les endormir.
(1) Ch. Richet, ouv. cité, p. 266-267.
(2) Voir ibid., p. 269-273, divers extraits de leurs ouvrages.
l'histoire, la plus vivante et la plus vraie est assurément Madame Bovary, celte merveilleuse création de G. Flaubert. — Elevée au couvent, au milieu de jeunes filles plus riches qu'elle, Emma Rouault épouse un humble médecin de campagne, Charles Bovary, fort bon homme du reste, dont la rusticité et la fortune médiocre l'écœurent. Les songes déçus, les illusions évanouies font bientôt apparaître en elle les symptômesde lanévrose. « Emma devenait difficile, capricieuse ; elle se commandait des plats pour elle, et n'y touchoit point; un jour, ne Jmvait que du lait pur, et, le lendemain, des tasses de café à la douzaine. Souvent elle s'obstinait à ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en robe légère... Elle ne cachait plus son mépris pour rien ni pour personne, et elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières, blâmant ce qu'on approuvait, et approuvant des choses perverses ou immorales... Est-ce que celle misère durerait toujours ? Est-ce qu'elle n'en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses, et elle exécrait l'injustice de Dieu. Elle s'appuyait la tète aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperdûments qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner... Elle pâlissait et avait des battements de cœur... En de certains jours elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces
exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger... Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles : elle choisit chez Lheureux la plus belle d .' ses écharpes ; elle se la nouait à la taille par-dessu.-; sa robe de chambre, et, les volets fermés, avec uii livre à la main, elle restait étendue sur un canap: dans cet accoutrement. Elle voulut apprendre l'italien, elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de Thisloire et de la philosophie... Mais il en était de ses lectures comme de ses tapisseries qui, toutes commencées, encombraient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passait à d'autres. Elle avait des accès où on l'eût poussée facilement à des extravagances. Elle soutint un jour contre son mari qu'elle boirait bien un demi-verre d'eau-de-vie, et, comme Charles eut la bêtise de l'en défier, elle avala l'eau-de-vie jusqu'au bout'. »
(1)P* partie, ch. ix, et II' partie, ch. vu.
QUBYHAT. — Les Caractères.