‹ Les jeux des enfantsChapitre 29 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Valeur respective des types essentiels du caractère. — Qualités et défauts du type émotionnel ; — du type intellectuel ; — du type volontaire. — Supériorité du type équilibré. — Qu'il est l'idéal que doit chercher à réaliser l'éducateur.

Sans être réductibles l'une à l'autre, les différentes formes du caractère ont pourtant, nous l'avons vu, ceci de commun qu'elles dérivent toutes de la prédominance ou de la combinaison à des degrés variables des trois éléments psychiques essentiels : la sensibilité, l'intelligence et la volonté. Pour arriver au but que nous nous sommes proposé, savoir, rechercher quel est le caractère idéal et, par suite, à quoi doivent tendre les efforts de l'éducatenr, il nous faut donc examiner maintenant la valeur respective de chacun des caractères où prédomine l'un quelconque de ces éléments, ainsi que la valeur comparée du

caractère qui les renferme tous à doses quasi égales.

D'abord qu'y a-t-il à craindre et, réciproquement, à espérer du caractère où la sensibilité joue le premier rôle? M. Marion nous fournit la réponse : « Une grande sensibilité, dit-il, est un empêchement à bien faire, dès qu'elle n'est pas en accord avec la raison. Elle centuple nos forces : si ce n'est pas pour le bien, c'est pour le mal. Point de milieu : la médiocrité morale n'est pas le fait des personnes susceptibles d'émotions fortes, capables de grands entraînements. Je n'excepte pas même le cas où une extrême mobilité d'impressions fait qu'on dépense beaucoup de sensibilité en mille riens, sans suite et sans but : cela même n'est-il pas une grande infériorité morale ?» Et ce psychologue ajoute : « Rien n'altère autant la raison que le trouble du cœur, » Montaigne en avait déjà fait la remarque : a L'impression des 'passions ne demeure pas superficielle, ains va pénétrant jusqu'au siège de la raison, l'infectant et le corrompant'. »

Manque de réflexion et de mesure, voilà les périls auxquels l'homme passionné est exposé. En revanche, il est vrai, existe une compensation qui n'est pas à dédaigner. « Toutes choses égales, les âmes chaudes et vibrantes sont plus perfectibles que les autres. Elles

(1) Essais, livre I, chap, xii.

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valent mille fois plus, du jour où elles vientieul à s'éprendre du bien. Alors, en efifet, se vérifie cette belle pensée de Pascal : que le cœur est une sorte de raison sensible, plus clairvoyante et plus paissante que l'autre'. » — Stuart Mill n'est pas moins affirmatif : « Une sensibilité intense, dit-il, est l'instrument et la condition qui permet d'exercer sur soi-même un puissant empire, mais pour cela elle a besoin d'être cultivée. Quand elle a reçu cette préparation, elle ne forme pas seulement les héros du premier mouvement, mais les héros de la volonté qui se possède. L'histoire et l'expérience prouvent que les caractères les plus passionnés montrent le plus de constance et de rigidité dans leur sentiment du devoir, quand leur passion a été dirigée dans ce sens 2. »

Tels sont en raccourci les qualités et les défauts du caractère émotionnel. Considérons pareillement quels arguments on fait valoir pour et contre le type intellectuel.

€ Tout ce qui a été fait de grand ou de durable dans le monde, écrit un psychologue pénétrant et original, a été accompli par des méditatifs, par des penseurs. Le travail fructueux de l'humanité a été accompli tranquillement, sans hâte et sans fracas

(1) II. Marion, La Solidarité morale, p. 83-84.

(2) Asiiijellissement des femmes, p. loOelsuiv.

par ces rêveurs 4 qui tombent dans un puits en regardant les étoiles ». Les autres, les tapageurs, les hommes politiques, les conquérants, les agités qui encombrent Ihistoire de leurs sottises, n'ont, consilérés à distance, qu'un rôle bien médiocre dans la :narche de l'humanité 1. Lorsque l'histoire telle qu'on la comprend actuellement et qui n'est guère qu'un ramas d'anecdotes destinées à satisfaire la curiosité un peu niaise du bon public lettré, aura fait place à l'histoire écrite par des penseurs pour des penseurs, on sera étonné de voir combien l'action des « grantls agités » a peu modifié le large courant de la civilisation. Les véritables héros de l'histoire, qui sont les grands inventeurs dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, dans la philosophie, dans l'industrie, prendront la place qui leur revient de droit, la première. Un pauvre méditatif comme Ampère, qui n'a jamais su gagner de l'argent, dont sa concierge devait rire aux larmes, a plus fait par ses découvertes pour révolutionner la société et même la guerre moderne, qu'un Bismarck et un de Moltke réunis. Un Georges Ville a plus fait et fera plus dans îasuite pour l'agriculture que cinquante ministres de l'agriculture mis bout à bout 2. »

(1) Cf. l'éloquente Introduction de M, Nourrisson à son Tablraudes progrès de la pensée humaine depuis Thaïes jusqu'à Ttos jours.

(2) Payot, L'éducation de la volonté, p. 119.

Ces vues nous semblent on ne peut plus justes. Voici toutefois le revers de la médaille : les méditatifs courent d'abord le risque de voir s'étioler, même disparaître en eux toute sympathie, tout intérêt pour ce qui est étranger à l'objet de leur contemplation, au point qu'en face des besoins comme des devoirs de la vie, ils resteront plongés dans la plus complète indifférence. Balzac nous fournit un exemple frappant de ce genre d'égoïsme possible dans son Ballhazar Giaës, qui, dominé par une passion unique, la science, arrive à oublier sa femme, ses enfants, lui-même, épuise jusqu'à ses dernières ressources et tombe dans la misère, à la Recherche de Vabsolu.

Les méditatifs sont en outre exposés à manquer d'énergie et de décision. Ecoutons ce que dit à propos de Rabelais un judicieux critique : « Aux yeux de ce grand curieux d'écriture, d'imprimerie et de science « livresque », il semble que le monde soit fait pour les livres et non les livres pour le monde : marque profonde et distinctive de tout esprit monacal par essence, incurablcment tourné vers la contemplation et l'étude, inhabile à l'action, étranger à la vie pratique. Quand on adore la littérature pour elle-même, on devient assez indifférent à la réalité dont elle est l'ingénieuse copie, et le spectacle des affaires humaines, quel qu'il soit, paraît toujours divertissant à titre de représentation. — C'est pour-

quoi Rabelais trouve « fort magnifique la librairie de Saint-Victor » et savoure longuement le catalogue de toutes ces billevesées scolastiques^ au lieu de les détruire par la main de Pantagruel, comme plus tard les romans de chevalerie seront brûlés par le « vaillant curé de Don Quichotte », indigné contre le mal qu'ils font. Et c'est pourquoi encore, dans un passage bien curieux du livre V, Rabelais en personne oppose, sous prétexte d'obéissance au souverain, l'esprit de paresse et de passivité aux héroïques fureurs de son moine exceptionnel, le Don Quichotte échappé du cloître, le chevalier des Entamures. Ce brave et entreprenant compagnon qui a toutes les sortes d'activité, qui terrasse l'ennemi, lutte contre la tempête, c travaille, laboure, défend les opprimés, fait des cordes d'arbalète, des filets et des poches à prendre des lapins », voudrait porter le fer et la flamme dans le repaire des chats fourrés, à l'imitation d'Hercule qui mettait à mort les brigands et les monstres pour délivrer les peuples de la tyrannie. « Allons ! » dit-il ; et frère Jean levait son bras quand frère François l'arrête doucement par la manche. » Nous les déferions peut-être, dis-je,

(1) Un des principaux griefs des moines, ses confrères, contre Rabelais était • qu'au lieu de consacrer à la table conventuelle les profits annuels qu'il retirait de la prédication évangélique, il les affectait à l'entretien d'une nombreuse bibliothèque {ingentis Musasi), où il passait la plus grande partie de son lemps à feuilleter les livres. » (Ant. Leroy, trad. Rathery.)

comme Hercule, mais il nous manque le commandement d'Eurysthée. » (V, 15.) — Eurysthée, c'est Pantagruel, qui contemple tout, avec tristesse quelquefois, plus souvent avec un sourire, mais passe, et ne fait rien^. »

A côté des acteurs de l'idée, il est donc indispensable qu'il y ait des acteurs du fait, rôle qui parait dévolu plutôt aux caractères énergiques. « Celle force de volonté, dit Balmès, qui donne la bravoure dans les combats, la fermeté dans la douleur, qui triomphe de toutes les résistances, qui ne recule devant aucun obstacle, que les revers ne rebutent point, que les chocs les plus rudes ne sauraient briser...; cette force de volonté qui est aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera demain, et sans .laquelle on ne saurait terminer une entreprise difficile ou de longue durée; cette force de volonté, caractère distinctif des hommes qui ont laissé dans l'humanité l'empreinte de leurs pas, de ces hommes qui vivent encore dans les monuments qu'ils ont élevés, dans les institutions qu'ils ont fondées, dans

(1) P. Stapfer, Rabelais, p. 268-'269. — Carlyle exprime d'une façon originale le danger que fait courir l'excès d'analyse, de calcul, de réflexion : « Si le renard, dit-il, dépensait son temps en de splénétiqucs et atrabilaires réflexions sur sa propre misère sur ce qu'il est maltraité par la Nature, la Fortune et d'autres Renards, et ainsi de suite; et s'il n'avait pas courage, promptitude, esprit pratique, et autres aptitudes et grâce- vulpines appropriées, il ne prendrait aucune oie. o \Ouv. cUé, p. IGS-IW».)

les révolutions qu'ils ont faites, ou dans les digues par lesquelles ils les ont contenues; cette force de volonté qu'ont possédée les fondateurs d'empires, les chefs de sectes, les chercheurs de nouveaux mondes, les inventeurs qui consument leur vie à la poursuite d'une idée, les politiques qui, de leur main de fer, jetant les sociétés en fusion dans un moule nouveau, les ont frappées d'une empreinte que les siècles n'ont pu effacer ; cette force de volonté qui, d'un humble moine, fait un Sixte-Quint ou un Ximénès.... dans les actes ordinaires de la vie, n'est pas nécessaire à un degré supérieur, mais la posséder dans une juste mesure, proportionnellement à la position sociale, c'est chose toujours très utile et souvent indispensable. Certains hommes doivent à ce don leur supériorité ckins le maniement des affaires ; et nous pouvons affirmer que l'absence complète de cette qualité accuse une impuissance radicale. »

Mais ici même nouvel écueil : une volonté e'nergique, que ne guide pas l'intelligence, devient aisément de l'obstination, — laquelle « est un défaut très grave, puisqu'elle ferme notre oreille aux conseils: puisqu'elle nous enchaîne à nos sentiments, à nos passions, à nos résolutions, en dépit de toute considération de prudence ou de justice '■ ».

En somme, comme on veit, les trois formes essen-

{l) L'art d'arriver au vrai, ch. xxii, § ô8 et 59.

lielles du caractère ont une valeur et des qualités propres ; mais aussi elles sont entachées de défauts qui proviennent de la faiblesse ou de l'absence en chacune d'elles des éléments indispensables pour compléter utilement, faire valoir même leur élément spécifique, ou lui servir de contrepoids. En sorte que le caractère vraiment désirable paraît être celui dan^ lequel les diverses facultés se rencontrent, sinon en proportions rigoureusement égales*, du moins harmonieusement combinées, ce qui est le cas du caractère équilibi'é.

M. Paulhan * fait bien ressortir rexcellence de co dernier type : « Considéré en lui-même, écrit-il, et toutes choses égales d'ailleurs, le caractère équilibré est une supériorité puisqu'il représente, pour un organisme psychique donné, la plus grande sysléaiatisation relative, la perfection compatible avec la nature même de cet organisme. Sa valeur dépendra, pour une bonne part, de la valeur des tendances qui s'unissent en lui. Ajoutons aussi que ce caractère dont la pureté varie beaucoup, car personne n'est absolument équilibré et tout le monde l'est un peu, a souvent beaucoup de charme lorsqu'il se rapproche

(1) L'intelligence en elFet doit jouer le rôle directeur. Ainsi que le remarque Platon, l'harmonie intérieure, l'accord dd l'âme avec elle-même résulte de la subordination des pas- É'ions à la volonté, et de celle-ci à la laioon, à son tour du reste assujettie à la loi morale.

(2) Ouv. cité, p. 21-22.

du maximum possible, alors même que l'esprit qui le réalise n'offre aucune qualité bien exceptionnelle. A mesure, au contraire, que l'harmonie totale décroît, la supériorité diminue...

€ L'harmonie générale des tendances se traduit, selon les circonstances, par plusieurs traits de caractère; la douceur, par exemple, peut résulter de l'équilibre des facultés et des sentiments, en tant qu'elle s'oppose à l'irritabilité, à l'emportement qui témoignent d'une prépondérance, momentanée parfois, mais très nette d'un sentiment ou d'une impression. La rectitude dans les idées et dans la conduite àèchXe encore la même qualité; la précision y la netteté dans les idées et dans les sentiments s'opposent au trouble et à la confusion que produisent des heurts d'idées ou de fragments d'idées mal associés dans le même esprit, au conflit d'affections, de goûts qui ne peuvent s'accorder. — Le 'Sérieux, la gravité sont parfois le résultat de l'équilibre général de l'esprit en qui la prévision de l'avenir et les craintes qui en sont bien souvent inséparables viennent modérer l'expansion ou la joie irréfléchie. D'autre part, si les sujets de crainte font défaut, ou si l'harmonie même de l'esprit exige que pour un temps au moins on les écarte, l'équilibre moral — surtout lorsque l'équilibre physique vient s'y joindre — s'accompagne plutôt d'un enjouement vi'idéré. — D'autres qualités résultent de la fornifi

particulière que prend chez une personne l'harmonie générale de la personnalité selon les tendances qui composent cette personnalité, et qui sont à peu près également compatibles avec son unification : la fermeté^ la souplesse, la véracité, etc. »

L'éducateur peut-il tenter de réaliser dans les jeunes esprits une pondération si avantageuse des 'acuités, et en ce cas de quels moyens dispose-t-il, c'est ce qu'il nous reste présentement à examine;!'.

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