‹ Les jeux des Grecs et des RomainsChapitre 10 sur 16 · IG · texte numérisé non relu

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Avec les dés à six faces il pouvait y avoir cinquante-six combinaisons si on prenait trois dés, vingt-et-une si on en prenait deux.

Les différents coups avaient des noms; c'étaient des noms de dieux, de héros, de rois, de grands hommes, de courtisanes célèbres, ou même d'événements particuliers. Il y avait : Aphrodite, Mklas, Selon, Darius, Alexandre, Antigone, Stésichore, Grausfla vieille fenune), la boucle de Bérénice, les Cyclopes, Euripide, etc. Il y en a dont les noms seraient difïicilement intelligibles ici ; nous ignorons la valeur du phis grand nombre. Comme noms romains des coups de dés, nous connaissons : Vénus, le Chien, le Roi, le Vautour. Le Stésichore des Grecs valait trois et était, par conséquent,

forme de 3.3.1.1. Le coup d'Euripide valait quarante.

D'après le tableau, le meilleur coup est vingtquatre, c'est-à-dire 6. 6. G. 6. Comment exj)!!- ([uer alors la valeur de quarante points du coup d'Euripide? Si l'on avait voulu donner une valeur spéciale à un coup déterminé, il n'aurait pas été nécessaire d'ajouter tant de points; la valeur de vingt-cinq, supérieure à toutes les autres, aurait suffi. C'est pourquoi l'on admet que, comme on le fait quelquefois au jeu de quilles, les anciens jeuaient deux coups de suite dont on additionnait les points. En ce cas, on comprend la haute valeur d'un certain coup; car, si le joueur c|ui, au premier coup, avait fait l'Euripide, faisait le plus mauvais au second coup, il avait néanmoins un avantage provenant du premier qui compensait le second. Le plus mauvais de tous les coups, appelé le CJiicn par les Grecs et les Romains, était 1.1.1.1; il n'est pas impossible que ce coup, au lieu de quatre points, ne fût compté que poui^ un seul.

Alors les deux coups réunis valaient cparanteun points, somme que l'on ne pouvait dépasser que par deux coups de 6 . 6 . 6 . 3 ou de 6 . 6 . G . 4 ; mais, si le Chien valait quatre, deux coups de 6 . G . G . 4 étaient nécessaires pour atteindre quarantc-cpiatre, et on n'aurait pu le dépasser qu'en

faisant une fois G. 6. 6. 4, une fois C.G.G.G, ou doux fois G. G. G. G. Encore ces derniers coups sont-ils dilliciles à admettre, parce qu'il est probable que, quand les coups étaient de quatre fois le même chiffre, ils comptaient moins que leur valeur en points. Pourtant il faut croire que certains coups valaient plus que leur valeur en points, quelque difficile îi expliquer que puisse paraître cette règle.

Le nom (ï Euripide donné au meilleur coup datait de l'époque qui suivit la guerre du Péloponèse. Après la chute dès trente tyrans on établit quarante Prostates ; parmi eux se trouvait un Euripide qui fonda l'impôt des quarante, d'abord bien accueilli, puis blâmé. On donna son nom par jeu de mots au coup de dés ; plus tard les comiques se servirent souvent de la similitude du nom de ce coup et du nom du grand poète tragique. Le coup lui-même est celui qui figure en premier sur le tableau : 1, 3, 4, G. C'est le même coup que les Romains appelaient Vénus et que peut-être les Grecs nommèrent primitivement.-! pJwoditê] c'est toujours ce coup qui, à table, désignait le Symposiarque ou roi du banquet. Quand on jouait pour savoir qui serait le roi, chacun ne jetait les dés qu'une fois ; si plusieurs joueurs faisaient l'Euripide ils recommençaient entre eux. Il n'est pas im-

possible que les noml^ros aient été inscrits sur les différentes faces des osselets, mais la forme de ceux-ci rendait la chose inutile. La littérature grecque nous a fourni une charade dont la solution est «les osselets ». On les appelle dans la devinette « des frères qui ne voient pas le jour tant qu'ils font ])artie du squelette des animaux » ; ils ne viennent aux mains des hommes c|u'après la mort des animaux ; c'est alors qu'ils voient le soleil :

« Je possède deux frères qui se ressemblent mais ils ne voient pas le soleil tant qu'ils vivent. Une fois morts, les mortels les prennent; ils voient le soleil et luttent entre eux. »

Outre les osselets des animaux dont nous avons parlé, ceux des daims et des gazelles passaient pour particulièrement bons. Plus tard, quand on fit des osselets en ivoire, en métal, en cristal et en agate on leur conserva toujours la forme des osselets naturels. Les osselets donnèrent naissance au jeu de dés pro])rement dit ; on le jouait comme avec les osselets, mais à Rome le jeu de dés devint un véritable « jeu de hasard » organisé. Les noms qu'on donnait aux coups d'osselets s'appliquèrent aussi aux coups de dés.

Nous avons vu que la tradition rapporte l'invention du jeu de dés à Palamède,qui aurait

ainsi charmé les ennuis de l'armée grecque

devant Troie. Sur le célèbre vase du musée

grégorien, on voit Ajax et Achille jouer aux des.

Les tali romains étaient, comme les osselets, des cubes allongés qui n'avaient que quatre faces, les deux petites faces étant arrondies de manière que le dé ne pût y rester en équilibre. On jouait avec quatre dés. Au contraire les kybes ou les tessères latines étaient à six faces comme nos dés ; on jouait avec trois, plus tard avec deux de ces dés. Leurs six faces portaient de un à six points, disposés de manière que la somme de deux faces opposées fût égale à sept. Nous ne savons pas bien si l'on comptait le nombre des points^ c'est-à-dire si trois 6 étaient le meilleur coup et trois 1 le plus mauvais, ou bien s'il y avait des combinaisons h valeur déterminée. Les riches, à Rome, jouaient gros jeu; les enjeux étaient peut-être augmentés par les amendes qu'on obligeait à payer pour les mauvais coups : c'était surtout le coup de Vénus (1.3.4.6) qui gagnait. L'empereur Auguste écrit, dans une lettre conservée par Suétone : « Pendant le repas nous jouâmes aux dés selon notre habitude, hier et aujourd'hui. Celui qui jetait un Chien ou un Six mettait un denier par dé dans la caisse, et celui qui faisait un coup de Vénus gagnait le tout. »

Dans les villes du sud de l'Italie le jeu de dés

devint un « jeu de hasard » encore plus tôt qu'à Rome ' .

Au temps du plus grand luxe on fît des tables de jeu en bois de tcrébinthe poli, on tourna des gobelets d'ivoire et l'on fabriqua des dés du plus pur cristal avec les points incrustés en or. Antoine, pendant son séjour à Alexandrie, perdit son temps à jouer aux dés; l'empereur Auguste et Néron, nous dit Suétone, avaient la passion du jeu de dés. Le même raconte cjuc l'empereur Claude avait écrit un traité de ce jeu; Caligula mentait et trichait pour gagner aux dés; Domitien y jouait et Commode fit installer pour les dés dans son palais des salles spéciales ; l'empereur Vérus, le fils adoptif d'Antoine, y passait des nuits entières.

Le jeu de dés décliainait des passions. Déjà dans l'Iliade Homère dit que Patrocle tua son camarade pendant une partie de dés :

« Ce jour où, emporté par la colère durant une partie d'osselets, je tuai involontairement le petit Amphidamos. » (Chant XXIII.)

Le jeu de dés dégénéra surtout pendant l'empire romain, et toutes les lois ne purent l'cmpè-

(1) La poésie même avait comparé les événements de la vie aux hasards du jeu de dés. Eschyle dit dans les Sept contre Thèbcs : « Le dieu de la guerre va décider avec ses dés de la victoire en ce combat. » Térence appelle la vie « un jeu de hasard ».

cher de dévorer secrètement les plus grandes foi'tunes. L'empereur Néron jouait à cent neuf francs le point. Horace blâme la passion du jeu de dés; il dit que c'est un signe de décadence de voir un jeune homme laisser \h l'équitation et la chasse pour passer son temps à jouer aux dés :

« Le jeune noble ne sait plus diriger un cheval, il fuit les fatigues de la chasse ; il est plus exercé au jeu : que ce soit le jeu d'anneaux à la grecque ou le jeu de dés interdit par la loi. »

Les enjeux d'argent avaient été réglementés par plusieurs édits : on n'écoutait pas les plaintes de celui qui avait toléré un jeu semblable dans sa maison, même quand on l'av^t battu ou volé. Sous Domitien, la police devait surveiller les jeux de hasard; on n'en jouait pas moins beaucoup en secret, surtout dans les tavernes. Les joueurs de profession se servaient souvent de dés pipés au moyen d'un contrepoids de plomb qui les faisait tomber toujours sur la même face. Le gobelet de dés circulait d'ordinaire aux repas des riches Romains. Les jeunes gens avaient coutume d'invoquer, au moment.de jouer, le nom de celle qu'ils aimaient. Le laisser-aller qui gagnait de plus en plus les hautes classes

fit bientôt ajouter les paris aux jeux de liasard.

Aux Saturnales, fête qui se célébrait à Rome pendant le mois de décembre et où l'on s'abandonnait absolument à la joie, où il n'y avait plus de distinction de rang, la plus complète liberté régnait aussi pour le jeu de dés. Mais, dit Martial , après les Saturnales :

u Le joueur cjui s'est risciué hors de la taverne cachée, trahi par le son de son gobelet, implore en bégayant l'édile. »

De même qu'à Rome, aux Saturnales, les maîtres et les esclaves changeaient de rôle, ceux-ci se faisant servir à table par les premiers, de même il y avait en Grèce des fêtes comme celles de Geraïstos à Thrézène, où maîtres et esclaves, pêle-mêle à table, mangeaient, buvaient et jouaient aux dés. D'ailleurs le jeu de dés n'était pas inconnu aux esclaves à Athènes ; la grande liberté de la démocratie permettait aux esclaves de paraître dans la vie ordinaire où ils différaient peu des citoyens de bas étage; ils en profitaient pour se livrer, grâce à la négligence de leurs maîtres, à la débauche, à la boisson et aux festins. Les curieuses figures d'un vase nous montrent que souvent il s'élevait, au cabaret, des discussions et des rixes â l'occasion d'un coup de dés contesté.

Dans une élégie attribuée à Virgile^ Copa (L'aubergiste) on lit les vers suivants :

(t Apporte le vin et les dés ; peste de celui qui se préoccupe du lendemain! Vivez, nous dit la mort, vivez, bientôt je vais venir! »

Si les Grecs aimaient les luttes de force ils n'aimaient pas moins les concours d'esprit. Il y e\itj en Grèce, de véritables combats poétiques. Les rhapsodes rivalisaient dans les palais des grands, dans les cérémonies funèbres, devant les temples des dieux et sur les places publiques, et ces concours profitèrent au génie épique de la nation. Nous avons un exemple de ces sortes de concours poétiques où il s'agissait de résoudre des questions difficiles; dans le Banquet des sept sages, Homère et Hésiode rivalisent :

Hésiode. — Peux-tu me dire la plus petite chose et la meilleure ?

Homère. — Il me semble que c'est l'esprit clair dans le corps humain.

Hésiode. — Dis-moi, à quoi servent la loyauté et la vertu?

Homère. — Elles sont utiles à tous par la peine et l'effort qu'elles exigent.

Hésiode. — A quoi sert la sagesse chez les hommes?

Homère. — A connaître le présent et à bien (unployer son temps.

Hésiode. — Dis-moi, quel est le bonheur pour un mortel?

Homère. — ^Mourir après peu de tristesse et beaucoup de joies.

A l'imitation des poètes et des rhapsodes, tout le monde s'amusait à des concours de chant. Les bergers de Théocrite, dont Virgile a imité les chants dans ses églogues, se provoquent à ces luttes. Ils y sont poussés à la fois par un besoin naturel de chanter et par l'éternel amour du combat et du triomphe. Les charades leur sont déjà connues. 11 y en a une qui est ainsi conçue :

« Dis-moi — et tu seras mon grand oracle — en quel endroit la voûte du ciel n'a pas plus de trois aunes ' ? »

(1) Cet endroit, c'est n'importe quel puits du fond duquel on ne voit que trois aunes de ciel. Les anciens gram-

Rien ne prouve mieux l'antiquité de lu charade que la vieille légende thébaine du sphinx proposant aux habitants des énigmes dont la solution entraînait la vie ou la mort. Cette énigme qu'Œdipe soûl devina, Asclépiade de Trogilos la mit, plus tard, en vers :

« C'est un objet qui a deux, trois, quatre pieds et un seul nom ; imique de son espèce, il se promène sur terre et ne ressemble à rien de ce qui existe dans l'eau ou dans l'air. Mais, plus il :i de pieds, moins il marche vite et plus les membi-es sont faibles. »

La solution est en vers ainsi :

« Écoute-moi, muse des morts à l'aile terrible, la solution va mettre fin à tes ruses trompeuses. C'est l'homme dont il s'agit ; quand il se traîne par terre après sa naissance, il a quatre pieds ; une fois vieux, il s'appuie sur un troisième pied, son bâton, qui soutient le poids de sa tète quand l'âge a courbé son corps. »

Proposer et résoudre des énigmes, c'est un travail qui exige un certain degré de science, d'intelligence et de perspicacité ; c'est pourquoi l'énigme n'est pas seulement une épreuve de la

niairicns rapportent que Virgile aurait aiusi résolu Ijji charade : « L'endroit d'où l'on ne voit que trois aunes de ciel, c'est le tombeau du prodigue Cœlius de Mantoue (Gen. Cœli) qui, ayant vendu une terre, s'y réserva une petite place pour se faire enterrer. »

sagesse, mais aussi de l'acuité d'esprit. La façon de parler courte et précise des Dorieiis est bien connue ; à Lacédémone, on emmenait les jeunes garçons aux repas des liommes, afin de leur faire écouter la conversation et de leur apprendre à répondre vite, avec esprit et sangfroid, à des questions insidieuses. Là ils entendaient discuter les événements publics, ou bien ils assistaient à de spirituelles taquineries que les Spartiates aimaient beaucoup : il y avait à Sparte un autel du dieu Rire comme un autel de l'Obéissance. A Athènes, on avait aussi le goût des réunions, mais les Athéniens aimaient surtout à jouir de la vie, et à se délasser dans une joie sans malice.

On se rencontrait sur la place, dans les ateliers, à la palestre, au gymnase ; on échangeait ses idées et l'on satisfaisait aussi sa curiosité. L'atmosphère claire et riante suffisait à égayer l'âme et à stimuler l'esprit. I^e sérieux et la plaisanterie y trouvaient leur compte, mais la plaisanterie dominait.

Les proverbes ont longtemps été l'expression de la sagesse antique ; ils renferment la philosophie populaire ; les chansons contiennent la poésie latente du peuple ; de même les énigmes, chez les Grecs, enveloppaient des vérités profondes sous de joyeuses plaisanteries.

De tout temps, les Grecs de toutes les classes de la société ont aimé les jeux de mots et les proverbes. Il n'y a pas une situation importante de la vie, pas une règle de conduite ou d'adresse pour laquelle les Grecs n'aient pas eu un dicton à leur disposition. Mais c'est surtout par les énigmes que les anciens Grecs avaient coutume d'animer les réunions. On aimait beaj.icoup les repas où on avait, outre le plaisir d'écouter, les chants, l'occasion de jouer â des jeux d'esprit, de raconter des histoires ou de poser des devinettes. Homère dit : « Le plus grand plaisir dans un repas ou dans un festin c'est de se délecter à causer^ après avoir bien bu et bien mangé. » Les énigmes paraissent donc avoir été un des amusements favoris des Grecs^ durant toute l'antiquité.

Tout comme les héros d'Homère, mais quelques siècles plus tard, vers l'an 508, les prétendants à la main d'Agariste, fille du roi Clisthène de Sicyone, rivalisaient, à la suite d'un banquet, de leurs connaissances en musique et en dictons.

Toutes sortes de plaisanteries étaient permises et joyeusement accueillies en ces circonstances. Pendant le repas on causait peu ; mais, quand les mets avaient été enlevés, après un péan à Apollon, on tirait au sort pour savoir

qui serait roi, symposiarque, et les passe-temps commençaient. Mais rien ne convenait mieux à la disposition d'esprit qui suit les repas, que le jeu des énigmes qui mêle la plaisanterie aux choses sérieuses. Celui qui devinait était félicité, recevait une couronne, un ruban, un gâteau ou une friandise.

Au contraire, celui qui ne devinait pas devait vider d'un trait une coupe de vin pur ou de vin mélangé d'eau salée. Il n'y avait d'ailleurs pas de règle fixe pour les récompenses ou les punitions. Aulu-Gelle, dans les Ahiits aitiques, nous dit que des jeunes gens banquetant ensemble à Athènes se donnaient comme prix un livre latin ou grec et une couronne de laurier ; ailleurs il parle d'une pièce de monnaie comme enjeu. La question faisait ordinairement le tour de la table ; chacun la proposait à son voisin de droite.

Plutarque nous décrit un de ces banquets. Un convive propose les énigmes et les solutions suivantes :

(( Qu'y a-t-il de plus vieux? le temps; qu'y a-t-il de plus grand? la terre; qu'y a-t-il de plus sage? la vérité; qu'y a-t-il de plus beau? la lumière; qu'y a-t-il de plus commun? la mort; qu'y a-t-il de plus utile? Dieu; qu'y a-t-il de plus nuisible? le démon; qu'y a-t-il de

CHARADES ET JEUX DE SOCIÉTÉ «Jl

plus fort? le bonheur; qu'y a-t-ildcplus léger? ragn'able. »

Lii-dessus, Tlialès répond, d'après Plutarque : u Comment le temps peut-il être ce qu'il y a de plus vieux, puisque une partie est passée, l'autre présente et 'la troisième k venir; le temps qui viendra après nous doit même être considéré comme plus jeune que les hommes et les choses de maintenant. Prendre la vérité pour la sagesse, c'est prendre les yeux pour la lumière. S'il dit que la limiière est belle, ce (jui est vrai, pourquoi n'a-t-il point parlé du soleil f La réponse où il s'agit des dieux me semble bien osée et bien téméraire ; celle où il parle du bonheur est irréfléchie, car si c'était de toutes choses la plus forte et la plus solide, le bonheur ne changerait pas si facilement. La mort n'est pas non plus ce qu'il y a de plus commun, car elle n'a aucun rapport avec la vie. » Alors Thaïes Jui-méme propose les réponses suivantes : « Qu'y a-t-il de plus vieux? Dieu, car il n'a pas de commencement; qu'y a-t-il de plus grand? l'espace; car le monde contient toutes choses, mais l'espace contient le monde; qu'y a-t-il de plus beau? le monde, car tout ce qui est beau et harmonieux fait partie du monde; qu'y a-t-il de plus sage? le temps, qui a déjà inventé bien des choses et

qui en trouvera bien d'autres; qu'y a-t-il de plus commun? l'espérance, car celui qui n'a rien d'autre a au moins cela; qu'y a-t-il de plus utile? la vertu, car, l)ien employée, elle rend toute chose utile; qu'y a-t-il de plus nuisible? le vice, qui détruit tout ce qu'il touche; qu'y a-t-il de plus fort? la nécessité, elle seule est insurmontable; qu'y a-t-il de plus léger? le naturel, car on se fatigue de tout le reste, même du plaisir. »

Les énigmes furent très en faveur en Grèce ; la poésie nous le prouve. Les poètes grecs ont composé des énigmes : les lyriques mêlaient souvent des parties énigmatiqucs à leurs chants; les comiques et les tragiques, tant de l'ancienne que de la nouvelle école, intercalaient des énigmes dans leurs œuvres.

Citons ici quelques devinettes, dont plusieurs rappellent beaucoup celles d'aujourd'hui : « Nomme-moi la chose à laquelle aucune autre ne ressemble ni sur terre, ni sur mer, ni parmi les mortels; la nature a assigné des règles étranges au développement de ses parties : elle nait et elle est immense ; au milieu de sa vie elle est toute petite; près de disparaître elle redevient gigantesque ! »

(L'ombre.)

<( Voici un être qui a quatre pattes, qui va

tout doucement dans la campagne et dans la poussière; il est laid à voir avec sa petite tête et son cou de serpent; lorsqu'il est vidé et qu'il n'a plus d'âme, il rend des sons pleins d'âme cependant. »

(La tortue.)

« Connais-tu la chose ciui garde ses enfants dans son sein ; ils sont muets ; mais leur voix va bien loin par-dessus les mers jusqu'aux pays étrangers ; ils parlent à qui ils veulent et on les comprend de loin; pourtant personne ne les entend. »

Ou bien encore l'énigme de Sappho :

« Connais-tu l'être femelle qui cache ses enfants dans son cœur; quoiqu'ils n'aient pas de voix, leurs paroles résonnent plus loin que la mer mouvante et Cjue les pays lointains; ils parlent à qui leur plaît : les autres, si près qu'ils soient ne comprennent et n'entendent rien. »

Pour les deux dernières énigmes, le mot est une lettre; les enfants qu'elle cache sont les caractères qui^ sans voix, ne parlent qu'au destinataire de la lettre.

Il y a une solution versifiée de Sappho : « L'être femelle c'est la lettre ; les caractères sont ses enfants qu'elle cache. Sans paroles, ils

parlent au loin a qui ils veulent ; ceux qui sont prés du lecteur n'entendent rien. »

Une autre énigme dit :

(( C'est un père qui a douze fils ; chacun des fils a trente enfants diiïérents d'aspect ; les uns sont blancs , les autres noirs; ils sont éternels et périssent pourtant tous. »

(L'année, les mois, les jours, le jour et la nuit.)

(( Connais-tu ces deux sœurs dont l'une meurt en mettant l'autre au monde pour être remise au monde elle-même par son enfant? »

Ou bien encore :

(( Elles sont deux sœurs ; l'une doit la vie à

l'autre; la mère, après sa mort, est remise au

monde par sa fille ; elles sont donc sœurs du

même sang, sœurs et pourtant mères en même

temps. »

(Le jour et la nuit.)

Dès la plus haute antiquité il y eut aussi de ces questions qui exigent du calcul pour être résolues, des devinettes mathématiques. Une de ces devinettes est attribuée au mathématicien Euclide d'Alexandrie :

« Un mulet et une ànesse cheminaient, chargés de vin. L'ânesse gémissait, écrasée ]3ar le poids du fardeau ; le mulet la vit soupirer et lui dit : ma mère pourquoi te plains-tu et

pleures-tu comme les jeunes filles V Si lu in(î donnes une de tes outres, je poi-terai le double, si tu m'en prends une des miennes tu porteras charge égale. A toi maintenant, savant calculateur de me dire les charges. »

(Le mulet porte ^ et l'cmesse l^ de la charge.)

Plus tard on s'amusa à des devinettes dans le genre de celle-ci : « Celui qui voit ne me voit pas, celui cjui ne voit pas me voit; celui ([ui ne parle pas parle, et celui qui ne court pas court. Je suis un menteur et je dis toujours la vérité. »

(Le sommeil.)

0 J'ai le .même nom que ma mère, mais je suis plus doux qu'elle; ma mère est grande et je suis plus petit; de ma mère on ne mange que la tête, moi on peut me manger tout entier sauf l'intérieur. »

(11 s'agit de la feuille du dattier et de la datte qui, en grec, s'appellent toutes deux pho'ùiiœ. La moelle renfermée dans la cime de l'arbre est comestible.)

« Autrefois j'étais jaunâtre, mais, battu, je deviens plus blanc que neige ; on me prépare dans l'élément des poissons et, quand il s'agit d'un rep;i<, c'est moi qui parais le premier. »

(Le lin, la toile.)

(( Si tu me regardes je te regarde ; tu me vois avec des yeux, moi je te vois sans yeux car je n'en ai pas ; si tu veux je parlerai avec toi, mais sans parler, car toi tu peux prononcer des paroles, moi je ne peux qu'ouvrir les lèvres. »

(Le miro ir. )

11 nous reste aussi deux charades proprement dites, où le mot est décomposé en syllabes ; chaque syllabe est caractérisée en particulier, puis le mot tout entier. Il y a aussi des logogriphes.

« Par terre, je marche, membre d'un être animé ; si tu m'ôtes une lettre, je suis une partie de la tête, si tu m'ôtes encore une lettre, je deviens un animal, enfin si tu m'en ôtes encore une, il te restera non pas une unité, mais deux cents. »

fro-jç, oùç 0,- et ç, signe représentant 200.)

Une autre, analogue, est ainsi conçue : « Avec quatre lettres, je marche ; si tu ôtes la première, j'entends ; si tu ôtes encore la suivante, tu me trouveras dans la boue ; si tu enlèves la dernière, tu trouveras ce qui t'indique l'endroit. «

(mvz <( pied », oJç (i oi^eille », Oç nporc»,

TTOV (( OÙ )).)

Diogène Laertc, grammairien de la fin du deuxième siècle après J.-C, nous a laissé une satire qui parle d'un certain Diodore d'Alexandrie : celui-ci se vantait de résoudre toutes les devinettes de société. Il eut d'ailleurs une fin lamentable : à la cour du roi Ptolémée Sotêr, le philosophe Stilpon lui proposa des énigmes qu'il ne put deviner. On l'appela par dérision Kronos. 11 revint chez lui, écrivit un livre sur les énigmes qu'on lui avait proposées et finit par mourir de chagrin.

Voici la satire :

Diodore Kronos, quel est le dieu qui t'a plongé dans une douleur telle que tu t'es ainsi jeté dans le Tartare parce que tu n'as pas pu résoudre les énigmes de Stilpon ? Tu es bien Kronos, mais Kronos moins le rhô et le kappa.

(Quand on ôte les deux premières lettres du mot kronos, on en fait ovoç = « cme ».)

Pour les énigmes, les Romains furent aussi les disciples des Grecs. Les jeunes garçons romains se posaient des devinettes, mais presque toutes d'origine grecque, par exemple : Dis-moi ce que c'est — c'est la fille de sa mère et la mère est fille de sa fille? (Le jour et la nuit.)

Ou bien encore :

« Sortie de terre, elle marche sur l'herbe,

porte sa maison et n'a pas de sang. » (La tortue.)

Les Romains connaissaient aussi les charades. Ils aimaient également à proposer des sophismes insolubles. Pourtant, à la fin des repas, on ne jouait pas aux devinettes aussi fréquemment que chez les Grecs.

Chez ceux-ci les distractions, à table, consistaient presque uniquement en jeux d'esprit ; les hommes les plus savants et les plus respectés ne méprisaient pas le plaisir de proposer des énigmes pendant un banquet.

Nous devons mentionner maintenant le jeu du cottabos, originaire de Sicile. Il y en avait beaucoup de variétés et on le jouait avec passion, au point à'j passer souvent la nuit. Il se jouait de la manière suivante : on tâchait d'atteindre un but déterminé avec un jet de vin envoyé soit de la main, soit de la bouche. On établissait généralement une sorte de pied ou de torchère portant un fléau et des plateaux de balance en forme de coupes. 11 s'agissait d'envoyer le jet dans un de ces plateaux qui descendait alors et tombait sur la tête d'ime statue de bronze appelée Manês. Il y avait une autre variété plus simple : un vase rempli d'eau portait de petites coupes vides flottant à sa surface ; on essayait d'envoyer le jet de vin

dans ces coupes pour les faire ainsi couler à fond. Cette description sulfit pour donner une idée de ce jeu ; on n'est d'ailleurs pas complètement d'accord sur la façon dont il se jouait. Toujours est-il que l'on s'y appliquait tant qu'il y avait des prix spéciaux : c'étaient souvent les petites coupes mêmes. S'il faut en croire Athénée, on cherchait non seulement â atteindi'c le but, mais encore à le toucher avec élégance. Le poète fait jouer au cottabos Eros et Hyménée ; Ganymède est juge et tient une couronne; le but est une coupe d'argent, et, au lieu de Manès, il y a une statuette d'Hébé. Hyménée, qui joue le premier « prend le gobelet et lance le nectar, mais il le jette au-delà de la coupe. » Puis Eros prend le gobelet et, après une courte prière à sa mère :

(( Mesurant l'espace d'un œil sûr, il jette vers le but le vin qui jaillit et les gouttes de nectar descendent droit sur la tète de la statuette et rejaillissent en résonnant sur son front. La fine statuette retentit et la coupe d'argent chanta le triomphe du fils d'Aphrodite. »

Ce jeu était aussi regardé comme une sorte d'oracle d'amour (fig. 16). Suivant le son que rendait la coupe de métal frappée par le jet de vin, on concluait à plus ou moins de passion

CHARADES ET JEl X DE .SOCIETE 101

clicz la bien-aimée. Passons maintenant à un

Fis. 17

jeu tout entier de réflexion : la petteia, comparable à une sorte de jeu d'échecs ou de dames.

Eii;. 18

102 LES JEUX DES (iUEC S ET DES ROMAINS

La figure 18 repi'êscntc un i)etit groupe de terre cuite, haut de 0™ 15, qu'on a découvert dans des fouilles devant le château royal d'Athènes. Sur trois fauteuils, à dossier haut et arrondi, probablement des fauteuils d'osier tressé, sont assis deux personnages dont les genoux se touchent. Celui qui est à gauche du spectateur laisse pendre le bras gauche — le l)ras droit manque — il n'est couvert que d'un hiton à manches et a les jambes enveloppées dans un manteau. Les cheveux courts et un peu frisés, les traces de moustache et de barbe font supposer que c'est un homme ; il est adossé et écoute avec attention, mais avec un })eu d'incrédulité, ce que lui expose la personne d'en face. Celle-ci, dont les cheveux pendent sur les épaules et sur le dos porte une sorte de châle à frange rejeté sur l'épaule droite. Elle semble donner une explication à son adversaire ; les avant-bras cassés, mais conservés, sont tendus en avant ; la main gauche, le dos en haut, protège la table de jeu, tandis que l'index de la main droite accompagne les explications. Les deux joueurs parlent probablement de l'issue inattendue de la partie ; ils portent sur les genoux une planche dont la surface est divisée en carrés par des lignes qui se coupent ; sur la planche sont douze pions semblables à

ceux qui servent encore maintenant pour le jeu de dames. L'iiomme discute le coup que la femme essaye, sans succès, d'expliquer. C'est pour cela que le personnage du fond regarde l'homme avec tant d'impertinence : il semble lui reprocher de ne pas même reconnaître c|u'il a mal joué. Cette troisième personne est enveloppée d'un manteau blanc; le bras droit sort d'un pli que le manteau fait sur la poitrine ; la tète est énorme, les yeux fixes, le nez épaté, les lèvres épaisses et la bouche distendue. On reconnaît un de ces fous de cour, un de ces nains grotescjues, dont on ne put bientôt plus se passer; ces malheureux disgraciés étaient d'autant plus recherchés cju'ils étaient plus bêtes, car ils fournissaient alors plus d'occasions de rire.

Les jeux se jouant avec des pions sont très anciens ; Homère nous montre les prétendants de Pénélope qui s'amusent à une sorte de jeu de dames que nous ne connaissons pas. D'ailleurs nous ne sommes pas très bien renseignés sur la façon dont on joua ce jeu dans la suite. Nous savons pourtant qu'il s'agissait de protéger ses pions et de bloquer ceux de l'adversaire pour le mettre dans l'impossibilité de jouer. Ce jeu fut aussi pratiqué à Rome. Les pièces dont on se servait au jeu d'échecs se distinguaient en

pions et en ofFiciers ; elles avançaient en droite ligne ou par sauts. Une règle était de ne pas laisser en avant un pion isolé ; aussi Ovide dit-il :

« Si le soldat bigarré s'aventure, chaque pion isolé succonil^esous les coups d'un ennemi deux fois plus nombreux. Qu'il suive plutôt docilement l'officier pour ne pas courir sans compagnon vers une fuite certaine. »

Moins le vainqueur avait perdu de pièces et plus la victoire était éclatante. On trouve beaucoup de ces pions (latrunculi) ; il y en a des verts, des jaunes, des rouges et des noirs.

Mentionnons pour terminer un jeu qui fut en faveur chez les Grecs et surtout chez les Romains. Il se joue encore aujourd'hui en Italie sous le nom de morra. Les joueurs déploient brusquement un certain nombre de doigts de la main droite et l'adversaire doit annoncer le noml:)re immédiatement. Aujourd'hui les Italiens mettent la main gauche derrière leur dos ; les anciens Romains l'appuyaient sur un bâton.

Ce n'est pas par hasard qu'Élis a été l'endroit choisi pour célébrer la plus grande fête nationale des Grecs. Au nord et à l'est du Péloponnèse se trouvent des montagnes ; la côte est découpée capricieusement et présente des ports, des anses sûres où les bateaux pouvaient s'abriter mais qui pouvaient aussi devenir des criques de débarquement pour l'ennemi; à l'ouest, au contraire, s'étendent de vastes et de fécondes prairies. Élis n'avait pas une montagne, c'était un pays de collines et de plaines. Les ports manquaient sur cette côte plate, tandis quela vallée du fleuve était un chemin ouvert pour venir à Élis de l'intérieur du pays. Dans la plaine croissaient des oliviers et des vignes, des blés et des

fruits; les collines étaient couvertes de bois de pins. Des hauteurs du côté de l'Achaïe et de FArcadie protégeaient le pays contre les vents rudes; les montagnes du sud arrêtaient le sirocco; seul le vent tiède de l'ouest y soufflait. Élis était un pays privilégié qui reçut de bonne heure des peuples venus du nord et qui attira toujours les re;gards jaloux de ses voisins. Mais, si Élis voulait garder son indépendance, il lui fallait suppléer artificiellement aux défenses naturelles qui faisaient défaut.

Le sol d'Élis resta neutre depuis le traité d'Iphitos et de Lycurgue; celui-ci convoitait, en effet, la possession de toute la presqu'île. Ce traité était gravé autour d'un disque d'airain. On le voyait encore, dit-on, mille ans après, du temps des Antonins, dans le temple d'Héra à Olympie. Peu à peu il se forma <( une paix éléate » une trêve d'armes olympique et, surtout du côté de l'Alphée, on fonda plusieurs sanctuaires qui donnèrent un caractère religieux à toute la contrée.

Le pays était divisé en trois parties : la haute Élis ou Élis proprement dite sur le Pénée; au sud Triphylie et au milieu Pisatis. Au centre de ce pays pacifique s'étendait la plaine de l'Alphée à Olympie; c'est une vallée tranquille, entourée de petites collines et où le Cladéos se

jctto à angle droit dans l'Alphëe; c'était cette plaine qui recevait les milliers de personnes qui venaient assister aux jeux olympiques. Ce lieu, où le plus grand fleuve de la péninsule débouche des montagnes d'Arcadie et s'étend sur une largeur d'environ 60 mètres avec un mètre et demi de profondeur, était le sanctuaire de Zeus, le dieu de tous les Grecs. La montagne qui domine, haute de 123 mètres, était l'Olympe, au pied duquel s'élevait, dès la plus haute antiquité, un autel de Zeus comme nous l'apprennent Pausanias et Strabon.

Autrefois sept chemins commodes aboutissaient à la vallée de l'Alphée, tandis qu'il y a quelques années encore on ne pouvait y arriver que par des sentiers difficiles. Aujourd'hui il y a un petit chemin de fer qui va en deux heures et demie du pont de Kotacolo à Olympie en passant par Pyrgos. Du petit village de Drava on a une vue d'ensemble de la plaine.

La végétation devait être plus belle autrefois. Le nom seul d'Altis ^ « le bois » prouve que les arbres ne manquaient pas. Les poètes le qualifient de « bien boisé, ombreux ». Il y avait surtout des oliviers sauvages dont le premier avait été apporté par Hercule des

(1) Dialecte éoL pour â/o-o?.

sources du Danu])c; on parle aussi des platanes verts qui poussaient sur le sol humide d'Altis, des bouleaux qui servaient pour les sacrifices, enfin, des palmiers dont on distribuait les branches en manière de prix. C'est au milieu de ces bois que s'élevait la citadelle d'Olympie.

On peut diviser l'histoire d'Olympie en quatre périodes : la première va de la fondation de la citadelle jusqu'au temps des guerres médiques; la seconde correspond au plein épanouissement de la Grèce; la troisième est la période de domination des Macédoniens et des Diadoches; enfin, la quatrième est l'époque de la domination romaine.

L'Altis, le (juadrilatère sacré, était borné à l'est par deux galeries ouvertes, au sud et à l'ouest par de petites murailles dont on attribuait la construction à Hercule ; au nord il n'y avait pas de limite marquée. Sur le penchant de la montagne, à trois ou quatre mètres au-dessus de l'Altis, il y avait un terrain aplani sur lequel s'élevaient les maisons, les « trésors » où l'on conservait les offrandes. Le trésor de la ville de Sicyone était le plus à l'ouest, celui de Gela le plus à l'est. Le « grand autel » de Zeus était le centre de l'Altis, à égale distance des côtés longs de quatre stades qu'Hercule avait mar-

LA l'LAl.NE 1:T LA CLl ADKLLE D'OLYMFIE lOy

qués. L'autel était isolé ; la foule pouvait l'entourer. C'était l'endroit où

(( Des devins habiles cherchaient la volonté (le Zeus, dieu de la foudre, au milieu des flammes du sacrifice, et transmettaient ses ordres aux hommes. »

L'oracle avait primitivement attiré à Olympie tous les Grecs des alentours, et Olympie doit beaucoup de sa célébrité dans tout le pays hellène, à ces générations de prêtres qui représentaient la sagesse divine aux yeux de leurs concitoyens. Mais la renommée d'Olympie comme siège de l'oracle fut effacée par la renommée des jeux nationaux ([ui s'y célébraient.

En allant du sud au nord, la partie ouest de TAltis comprenait : le temple de Zeus olympien, le sanctuaire de Pelops^ et le sanctuaire d'Héra', où l'on conservait les ustensiles précieux et les antiquités remarquables. Vers l'ouest nous trouvons le Meirùon, petit temple de Rhéa, mère des dieux, construit du temps des Diadoches ; puis venait V Hippodameion dont il ne reste plus trace aujourd'hui. Au nord-ouest se trouvait le Philippeion, temple circulaire élevé par Alexandre le Grand, et l'exèdre d'Hérode Atticus, sorte de niche en forme de demi-coupole.

(1) Pélopioii.

(2) Héraioii.

En dehors de la inuraillc de l'ouest il y avait, en allant du nord au sud, le grand gymnase et la palestre plantée de longues colonnades; puis les deux arènes d'exercices, le Théokléon, les habitations des prêtres, enfin le Lêoiiidaion, qui servit aux nobles romains du temps de l'empire; mais probablement déjà avant cette époque, les hôtes nobles et leurs suites avaient dû y être hébergés. Au nord, entre l'Héraion et le Gymnase, se trouvait le prytanée, demeure des administrateurs ; il n'en reste que quelques ruines et des murailles éparses. C'était un bâtiment carré d'environ 32 mètres de côté. Là, se trouvait le foyer de l'État, la hestia d'Olympie où brûlait nuit et jour un feu qu'on ne laissait jamais éteindre; à côté était une salle à manger où, nous dit Pausanias, les vainqueurs des jeux prenaient part au banquet que l'État leur offrait. Près de la muraille du sud se trouvait le Bouleutêrion ou salle de conseil, construction de 30'" 53 de long sur 13"" 13 de large; il avait été élevé grâce au produit des impôts que payaient les habitants d'Élis depuis la grande vogue des jeux. Au sud du Bouleutêrion se trouvait une longue salle construite du temps de la domination romaine, et qu'on appelle aujourd'hui salle du Sud. A l'est, se trouvaient le Stade et l'Hippo-

(Irome, dont l'entrée s'ouvrait entre la muraille et le trésor de Gela.

Olympie avait bien cliang'é depuis le temps où ce n'était qu'un petit bois semé de quelques autels rustiques. La plus vieille construction était peut-être le tombeau de Pélops et le monument de sa fille Hippodameia à l'est de l'Altis. Un autre vieux monument était le bâtiment de bois élevé en l'honneur d'Oinomaos; ce bâtiment avait été frappé par la foudre et brûlé à l'exception d'une colonne où l'on fixa une inscription de bronze :

« Étranger, reconnais en moi ce qui reste d'une maison honorée; je soutenais autrefois la demeure d'Oinomaos, maintenant je porte avec honneur les liens qui me préservent; je reste debout, épargnée par la foudre enflammée de Zeus. »

Le plus ancien édifice est le temple de Héra, déesse locale de Pise. C'était surtout un lieu d'offrandes pour la mère des dieux. Les fouilles ont prouvé que son antiquité est moins grande qu'on ne le pensait; toujours est-il que c'est le plus ancien temple que les Grecs aient construit sur le continent.

Ce temple a SO"* 01 de longueur et IS"" 75 de profondeur. Le long des quatre murailles s'étend une colonnade dont la plus grande

partie était de bois à roriginc; peu à peu on remplaça les colonnes pourries par des colonnes de pierre; mais, avant que ce changement se soit accompli des siècles ont pu s'écouler. La « cella » proprement dite, au milieu, était la place des statues que l'on apportait comme offrandes. Parmi celles-ci se trouvait l'Hermès de Praxitèle dont nous avons parlé (v. p. 5.) L'Heraion était le plus important et le plus ancien « trésor » de Zeus Olympien.

A ces anciens monuments vinrent se joindre plus tard, îi partir du vr siècle environ, un certain nombre de constructions où l'on conservait les trésors; elles étaient élevées par les différents États ou par des particuliers. Ces constructions étaient rangées au nord de l'Altis, sur le versant de la colline de Kronos, également bien en vue du côté sacré et du côté profane. Pausanias nous dit qu'il y avait dix de ces édifices; d'après les fouilles il y en aurait eu douze ou même treize. Ce sont les trésors de Sybaris, de Cyrène, de Mégare, de Sicyone, de Syracuse, d'Epidaure, de Bisance, de Sélimonte, de Métaponte et de Gela.

A l'exception du trésor de Gela tous ces bâtiments sont analogues en ce c^u'ils ont une simple « cella » oblongue où l'on gardait les objets j)récieux et que les murs latéraux

LA l 'LAI NE ET LA CITADELLE D'(JLYMPIE 113

avancent plus loin que la porte et forment une sorte d'antichambre. Polëmon nous dit que dans le seul trésor de Métaponte il y avait cent trente-deux coupes d'argent, deux cruches a vin en argent^ un service en argent pour les sacrifices et trois coupes dorées.

Les Éléates étaient les gardiens de ce sanctuaire de la Grèce; c'est de là que vient leur influence politique et l'importance qu'ils avaient parmi les Grecs. Lorsque, après la guerre d'indépendance, les villes grecques élevèrent à l'envi des statues dans le sanctuaire d'Olympie, les Éléates se crurent obligés de dépasser tout le monde en éclat et en magnificence : ils élevèrent le temple de Zeus où se trouvait la statue d'or et d'ivoire du dieu, chef-d'œuvre de Pliidias. Ce temple, de style dorique, avait, selon Pausanias, quatrevingts mètres de long et trente-deux de large ; sur le front s'élevaient six colonnes, treize sur les côtés ; chaque colonne avait dix mètres quarante-trois de haut et deux mètres vingt- (juatre de diamètre.

Sur le grand autel, centre du culte, on accomplissait tous les jours des sacrifices. Outre cet autel il y en avait une quantité d'autres; Pausanias en compte plus de soixante. Ce grand nombre fait supposer qli'il devait y avoir

en tous temps des employés demeurant à Olympie. Pourtant Olympie ne fut jamais, à proprement dire, une ville. Dû haut de la colline de Kronion les visiteurs voyaient d'innoml)ral)les offrandes et des statues de toutes sortes. L'Altis était la réunion des archives de marbre, d'airain et de bronze pour l'histoire des Grecs. Malheureusement la plus gi-ande partie de ces e<r-ro^o a disparu, surtout les objets de bronze qui servirent plus tard d'outils aux habitants de la plaine d'Olympie. Il n'est pas inutile de rappeler ici brièvement l'histoire d'Olympie.

La rivalité des provinces grecques avait été la cause de la bataille de Chéronée. Philippe de ]\Iacédoine dont le cheval avait été vainqueur à Olympie dans la sixième olympiade, fut vainqueur là aussi, et devint maître de la Grèce. Dans cette perte de la liberté ce fut encore un bonheur pour les Grecs d'être gouvernés, après la mort de Philippe, par un prince élevé à la grecque.

C'est Alexandre qui fît construire à Olympie le Philippeion. C'est aussi au commencement de la domination macédonienne cju'il faut placer la construction de différents bâtiments comme le gymnase et la palestre, sans oubliei' pourtant qu'il devait en exister déjà auparavant. Rien d'étonnant dès lors à ce cpic les

LA l'IAlM-; i:i LA C1TAIJELIJ-: D(JI.VMP1K lir.

fêtes d'Olympie aient l^rillô d'un nouvel éclat au commencement de la domination d'Alexandre. Les gradins du stade furent augmentés ; on l'agrandit au point de contenir 40.000 spectateurs. D'ailleurs les statues de bronze que les Éléates ont élevées à différents Diadoclies montrent bien que ces magistrats ont été utiles à la cité.

Dès la domination romaine. Olympie cessîi d'être aussi fréquentée. Les Romains, en efï'et, interdisaient les grandes assemblées où l'on aurait ])u faire de la politique. Seuls, les empereurs romains s'occupèrent des constructions d'Olympie; Néron s'y fit élever un palais et recula de trois ans la fête de la 21 1« olympiade ])our pouvoir en faire une cérémonie grandiose. D'autres empereurs firent étnblir des thermes. Hérode Atticus fut le bienfaiteur d'Olympie : il y fit arriver de l'eau fraîche. En effet l'eau de l'Ali^liée n'est pas potable.

Au premier siècle de notre ère, Olympie eut donc un regain de prospérité ; pendant le second siècle elle resta le lieu de réunion de la Grèce à son déclin, mais, ensuite, l'empire romain harcelé par les ennemis extérieurs ne put plus fournir les subventions nécessaires aux fêtes. L'empereur Julien avait exempté d'impôts la province.

Jusque yers l'an 393 les jeux olympiques paraissent avoir eu lieu régulièrement : à ce moment ils furent supprimés par un édit de Tliéodose, qui fit éteindre aussi le feu sacré de Vesta à Rome et qui renvoya la dernière vestale. Trois ans après, Tliéodose II mit le feu au temple d'Olympie et Justinien renouvela, 140 ans plus tard, l'interdiction de Tliéodose I. Pourtant, malgré la persécution, une étincelle de la flamme antique brillait encore, et c'est très lentement que les dieux de l'Olympe C('dèrent la place au christianisme naissant.

Mais de tous côtés les catastrophes fondaient sur la ville jadis si florissante et tant chantée ; hi plus terrible fut l'impitoyable dévastation des Goths d'Alaric en 395 ; il est impossible de compter les monuments détruits par ces barbares. L'édit de Théodose II, en 426, ordonnant la destruction de tous les temples païens de l'empire d'Orient, fut le coup de grâce de l'antiquité. Les temples d'Olympie fm'ent renversés; seules, quelques colonnes, quelques pierres du temple de Zeus ont survécu ; et ce que la main des hommes ne put faire disparaître, l'antique Poséidon ^ se chargea de l'anéantir par des tremblements de terre. On ne sait

(I) Ennosiyaïos.

s'il y eut un seul cataclysme de ce genre ou plusieurs ; l'on n'est pas plus d'accord sur ce point que sur le temps où la catastrophe survint.

Il est inutile de dire qu'après ces cataclysmes il n'y eut pour longtemps plus de population fixe dans la plaine d'Olympic. Lentement ([uelques pauvres habitations s'élevèrent ; une race de plus en plus misérable y vécut d'agriculture et d'élevage de troupeaux. C'étaient des chrétiens ; des Slaves occupèrent la péninsule au septième siècle. A partir de cette époque on n'entend pour ainsi dire plus parler de l'antique contrée ; ce n'est que vers le commencement du treizième siècle que nous trouvons des chevaliers francs dans le Péloponnèse qui fut morcelé on deux cents fiefs environ. Aux Francs succédèrent les Albanais; plus tard les Grccss'affranchirent de la domination turque ; et maintenant la tranquillité règne dans ce pays où ont combattu les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Goths, les Slaves, les Français, les Vénitiens, les Osmanlis, les Albanais et les Arabes.

Une couche de sable d'environ quatre à six mètres d'épaisseur a recouvert la plaine. On a longtemps cru que ee sable provenait des alluvions et des éboulcments causés par l'Alphée ; aujourd'hui l'on admet qu'il a glissé du haut

dés collines environnantes. Les pluies ont entraîné ces masses de sable et d'argile, et la

Fii;. ly

plaine n'étant plus garantie par des travaux d'art ena été couverte. D'un autre côté lesinon-

dations du Kladeos ont beaucoup contribuéâ ensevelir le côté occidental de la plaine.

On a trouvé à Olympie environ 40 monuments, 130 statues plus ou moins bien conservées et 1.500 fragments, 13.000 bronzes ; 1.000 terres cuites, 400 inscriptions et 600 fragments d'inscription ; enfin 6.000 monnaies, parmi lesquelles celle que représente la figure 19. C'est Zeus Olympien. On voit quel admirable mélange de douceur et de majesté l'artiste a su donner à son œuvre.

<( Que font en ce moment les Grecs t » — « Ils célèbrent les fêtes d'Olympie et regardent les luttes et les courses de chars. » — « Et quel est le prix de ces combats f » — « Une branche d'olivier. » — A^oilii, d'après Hérodote, la conversation qu'eut INIardonios avec des déserteurs arcadiens. Alors, un des nobles Perses se leva et dit au général : « Malheur à nous, Mardonios ! Quels sont ces hommes contre lesquels tu nous a menés et qui combattent, non pour de l'or ou de l'argent, mais pour l'honneur ! »

— Nous allons nous occuper de ces courses où la couronne remportée était un trésor précieux et inestimable ; de ces jeux dont n'approchent pas nos fêtes de gymnastique et de tir et

122 LES JEUX DES GRECS ET DES lUi.MAlNS

que Pindare compare clans sa première ode olympique â l'eau, le plus précieux de tous les éléments, ii l'or, comme au métal le plus recherché, au soleil qui répand le plus de lumière et de chaleur.

L'origine de ces fêtes si fréquentées par les Grecs et les étrangers remonte à la plus haute antiquité et se rattache aux légendes de la Grèce héroïque.

L'une de ces légendes raconte qu'autrefois régnait sur Pisa le roi Oinomaos.

Ce roi n'avait qu'une lille, la belle Hippodameia, qui devait lui succéder après sa mort. Oinomaos, guidé par une prédiction qui lui annonçait qu'il serait assassiné par son gendre, ne voulait pas marier sa fille ; c'est pourquoi, confiant dans la vitesse de ses chevaux surnaturels, il invitait chaque prétendant à faire une course avec lui sur les bords du Kladeos. Déjà treize prétendants avaient été battus et égorgés par Oinomaos, quand se présenta Pélops, fils de Tantale et chef des Lydiens. Les uns disent alors que Pélops avait reçu de Neptune un char d'or et des chevaux ailés avec lesquels il battit Oinomaos et lui enleva sa fille; d'autres racontent que c'est par ruse que le Jeune héros battit le roi de Pisa. Il y avait en effet au service d'Oinomaos un cocher du nom de Mvrtilos.

LES JEUX (iI.YMPIQUES 123

Ce Myrtilos, fils d'Hermès, aurait voulu, lui aussi, épouser Hippodameia ; mais il craignait la cruauté de son maître. Persuadé qu'il n'arriverait jamais loyalement au but de ses désirs, Myrtilos trahit son maître et conclut avec Pélops un honteux marché. Pendant la course Myrtilos excita les chevaux; d'autres racontent qu'il avait retiré les clavettes des essieux ; toujours est-il qu'Oinomaos fut précipité de son char et égorgé tandis que Pélops gagnait Hippodameia et la couronne. Mais, plus tard, quand Myrtilos rappela a Pélops le marché qu'ils avaient conclu, celui-ci profita d'une promenade en mer pour jeter son comphce par dessus bord. On trouva le cadavre sur la rive, et Hermès plaça son fils bien-aimé parmi les constellations où aujourd'hui encore « le Cocher » promène son chariot. Quant à Pélops, le premier vainqueur d'Olympie, il célébra en l'honneur de Zeus une fête d'une magnificence inouïe. Hercule^ petit-fils de Pélops, renouvela ces fêtes en l'honneur de son grand-père et y organisa des luttes où lui-même, dit la légende, remporta le prix.

Il est impossible d'éclaircir l'histoire des origines de ces jeux. De bonne heure le Péloponnèse fut le pays consacré des luttes. La plaque de bronze dont nous avons parlé établit

un traité entre Ipliitos d'Élis et Lycurgue de Sparte pour la glorification de Zeus Piscen. Ipliitos célébra les jeux olympiques en l'an 880, obéissant à un oracle qui le lui ordonnait pour mettre fin aux épidémies et aux luttes intestines. Depuis ce temps le dieu fit régner la paix, et les jeux olympiques furent célébrés régulièrement tous les quatre ans. Ces jeux établirent une union pacifique entre tous les Grecs. A l'approche des jours de fête, les députations des différentes provinces oubliaient toutes leurs querelles en mettant le pied sur le territoire béni d'Olympie.

Au commencement les Éléates seuls prenaient part à la fête ; bientôt Arcadiens, Lacédémoniens, Messéniens, Mégariens et Athéniens se joignirent aux Éléates. Les îles de l'Occident et de l'Orient envoyaient des représentants et des concurrents ; les noms seuls des trésors d'Olympie le prouvent. C'est environ vers la 30^ olympiade que toute la Grèce prit part aux jeux, et vers la 40® que les Grecs des colonies y vinrent; mais la plus belle époque des jeux s'étend de 580-440 avant J.-C. Plus tard, le nombre des spectateurs des colonies dépassa de Ijeaucoup le nombre des Grecs de la péninsule.

En tous cas, c'étaient les Grecs seuls qui

avaient le droit d'y prendre part ; les barbares pouvaient être spectateurs ; les Grecs devaient de plus prouver et jurer devant la statue de Zcus ({u'ils n'avaient commis ni assassinat, ni sacrilège et qu'ils n'avaient pas enfreint la « paix de Dieu » qui rognait sur Élis. Quelquefois les juges excluaient des jeux pour des motifs politiques. Mais on ne distinguait ni noble, ni humble, ni riche, ni pauvre; pourtant il est clair que ceux-là seuls prenaient part aux luttes, auxquels leur fortune permettait de faii-e les frais du voyage, de l'entraînement et de l'équipement.

Outre les luttes d'hommes, il y eut, à partir de la 37'' Olympiade, des courses et des luttes de jeunes garçons. Primitivement il n'y avait eu que la simple course du stade ; à la 14'' Olympiade, on introduisit la course du double stade ; à la 15*", on ajouta la course de fond ; à la 18% le pentathlon; à la 23% le combat à coups de poing. Mais c'est surtout la 25* Olympiade qui fut importante parce qu'elle brilla par l'introduction des exercices équestres dans les jeux : la course en chars attelés de quatre étalons \ A la course de quadriges, on joignit (01. 33) la course d'étalons montés, la course

(1) Kyniska, sœur d'Agis, roi de Lacédémone, concourut pour la course des chars et remporta une victoire éclatante.

de mulets attelés et la course de juments de selle (01. 71-84), la course de chars à deux étalons (01. 93), la course de quadriges de poulains (01. 93), la course de chars à deux poulains (01. 128), la course de poulains de selle (01. 131). Les propriétaires des chevaux devaient jouir de tous les droits civiques ; ils ne devaient pas être sujets d'États exclus du jeu sacré; de plu's, les chevaux appartenant aux arlDitres ne pouvaient pas prendre part à la course. Le pancrace avait été introduit â la 33'' Olympiade, et, outre certaines dispositions concernant l'admission de jeunes garçons à divers exercices, on ajouta aux jeux, depuis la 65'' Olympiade, des courses d'hommes armés. Ainsi augmentés, les jeux durèrent cinq jours, depuis la 11^ Olympiade.

Avec la victoire de Koroibos â la course, en 776, commença la coutume de conserver les noms des vainqueurs et l'habitude de compter les années d'après le prix qui revenait tous les cinq ans (en comptant à la manière antique l'année du commencement et l'année de la fin). La fête elle-même avait lieu après l'équinoxe d'été, dans la première moitié du premier mois de l'année (selon notre calendrier, lin juin ou commencement de juillet).

En cette saison réo-iiait dans la vallée de

LKS JliUX 0LY.MP1(^)UHS 127

l'Alphéc une chaleur accablante. De plus, un édit ordonnait aux spectateurs d'assister aux jeux la tête découverte. C'est probablement une tradition religieuse qui avait fait choisir pour les jeux les jours les plus intolérablemenl chauds de l'année.

Les jeux olympiques ayant été à l'origine une fête éléate, les Éléates restèrent dans la suite les directeurs et les ordonnateurs des jeux nationaiLX grecs. Mais bientôt on ne se contenta plus d'un ou deux nobles éléates comme maîtres des fêtes et l'on en prit davantage. Il y en avait quelquefois douze, ou huit, le plus souvent neuf qui assumaient la tâche d'arbitres : trois pour les courses de chevaux, trois pour les combats à coups de poing et trois pour les autres luttes gymnastiques. Ils s'appelaient Hellano'dikes et paraissent avoir été tirés au sort pour chaque fête parmi les hommes libres du pays. Mais le tirage au sort s'effectuait toujours un an avant le commencement de la nouvelle Ohmpiade ; peu de jours après le choix, les Hellanodikes se rassenil)laient pour préparer leurs travaux dans l'Hellanodikeon, monument voisin de l'Agora d'Élis. Puis les députés d'Élee, gens fort vénérables, s'en allaient accompagnés d'une suite nombreuse pour proclamer la paix de Dieu. Là-dessus

IL'6 LES JEUX DES CHECS ET DES IlOMAINS

venaient les annonces de tous les cantons grecs qui voulaient prendre part aux jeux : les Hellanodikes les inscrivaient sur une liste spéciale ou leukoma. Il fallait se faire inscrire de fort bonne heure. Outre rentrainement nécessaire les concurrents devaient passer un temps d'épreuve, sous les yeux des Hellanodikes, au gymnase de la capitale. Ce gymnase était le plus bel ornement de la ville ; c'était un modèle pour toute la Grèce et le lieu de réunion de la jeunesse d'élite de tous les pays de langue grecque. On exemptait probablement du temps d'épreuve les gymnastes consommés et déjà précédemment vainqueurs ; tandis que d'autres devaient être renvoyés comme incapables.

Par le chemin sacré, le long de la mer, les Hellanodikes se rendaient de la capitale à Olympie. On se reposait à la fi^ontière d'Élis et de Pisatis et l'on célébrait un sacrifice de purification. De la on allaita Olympie par Letrinoï. Avec les arbitres ou avant eux entraient une masse d'employés subalternes, parmi lesquels se trouvaient les « Alytes » chargés de la police. Les artistes et les ouvriers emplissaient le champ de fête, et plus d'un hôte d'Olympie admira sans cloute l'ordre et la magnificence des fêtes, sans se douter de la peine et du travail qu'elles avaient coûté.

Une foule de marchands installaient leurs boutiques, des artistes apportaient leurs œuvues que les vainqueurs leur achetaient comme offrandes destinées à Zeus ; le fleuve était cou- \ert de barques apportant des feuillages et des victuailles; on amenait de tous côtés des bestiaux pour la consommation et pour les sacrifices.

Olympie a été le lieu de rendez- vous de toute la Grèce. Les fêtes n'attiraient pas uniquement des curieux : des généraux, des hommes d'État s'y rendaient pour se réjouir du spectacle de la vitalité de leur pays. Il y venait des philosophes, des rhéteurs, et des sophistes. On raconte que Thaïes et que Cheilon se rendaient encore dans leur vieillesse au lieu sacré des Grecs ; parmi les spectateurs nous voyons Pythagore, Anaxagore, Socrate, Platon et même le cynique Diogène. Presque toute l'antiquité s'intéressait aux jeux olympiques et les différents États envoyaient des ambassades officielles. Les ambassadeurs arrivaient en grande pompe, vêtus d'habits précieux, le front ceint d'une bandelette d'or. Ils se faisaient traîner dans des voitures somptueuses, chargées de vaisselle de prix et de tentes de pourpre qui les abritaient pendant les tièdes nuits d'été au bord de l'Alphée.

Dans la procession qui avait lieu le premier jour on promenait en grand apparat les trésors composés d'ustensiles précieux, de cassettes et d'encensoirs. Les sacrifices, auxquels prenaient part les députations des différents États, souvent chargées des missions politiques, étaient des occasions de montrer la richesse et la fertilité de sa patrie et de rivaliser en magnificence. Avant tout on offrait un sacrifice h Zeus Olympien ; puis venait la cérémonie du serment que prêtaient les arbitres et les concurrents dans la maison du conseil d'Olympie. Les arbitres juraient de prononcer des jugements justes et impartiaux ; puis ils rappelaient aux concurrents l'importance de la cérémonie et disaient : (( Si vous n'avez pas encouru de peine, si vous n'avez rien commis d'injuste ou de méprisable, venez avec confiance. Mais ceux qui ne sont pas dans ces conditions peuvent s'en aller. » Ensuite venait la répartition des arbitres en différents groupes et l'on tirait au sort l'ordre de succession des lutteurs dans les luttes séparées. Mais, auparavant, les concurrents adressaient ime prière à Zeus, maître des sorts.

Quand tout était organisé pour le jour suivant, les hôtes d'Olympie se retrouvaient le soir, dans la plaine, pour se souhaiter la bienvenue. On buvait et on mangeait joyeusement,

et les jeunes gens qui concouraient pour la première fois écoutaient les derniers conseils des maîtres de lutte et des 01 y mp ioniques. Dès l'aube du second jour, le premier jour des luttes, tout le monde se précipitait vers le stade pour s'assurer une bonne place. Le stade d'Olympie est un rectangle de deux cent onze mètres de long sur trente-deux mètres de large. Un dallage uni longeait le pied des murs ; à un mètre de ceux-ci coulait une rigole â ciel ouvert, avec de place en place des bassins pour puiser de l'eau. A l'extrémité de la piste, prés de la borne du but, les arbitres prenaient place sur des sièges élevés. Ils étaient vêtus de pourpre, faisaient donner par des hérauts le signal et surveillaient la course. Des colonnes portant les inscriptions : « Sois vaillant ! » « Hâte-toi ! » et « Tourne! )) étaient placées au commencement, au milieu et à l'extrémité du stade.

Le deuxième jour était surtout consacré aux luttes des jeunes garçons et des adolescents ; avec l'aube du troisième jour les hommes entraient dans l'arène.

Selon le sort — les sorts étaient de petites tablettes de la grandeur d'un haricot, contenues dans une urne d'argent et marquées de différentes lettres en nombre é<?al à celui des con-

currents — les coureurs sur un signal de trompette entraient dans l'arène pour la course simple.

Le héraut proclamait leurs noms et leur patrie. Une rangée de dalles, larges de 0.48 cent, et placées les unes près des autres, marquait la place des coureurs C|ui étaient séparés les uns des autres par des poteaux. Après la course simple, avait lieu, sur la piste de sable, la course double où il fallait parcourir le stade dans les deux sens, aller et retour^ ; puis la course de fond, la plus dure de toutes ; on jugeait de l'habileté des coureurs d'après le plus ou moins de profondeur des traces laissées sur le sable. Ils couraient nus — ne portant cju'un petit soulier pour garantir le pied — rien ne gênait le déploiement de toute leur force et de toute leur agilité ^ Les cris de la foule les excitaient ; ils laissaient leurs bras ballants et filaient comme des flèches.

Non seulement les hommes, les adolescents et les jeunes garçons, mais encore les jeunes filles couraient dans le stade à Olympie — sinon aux grandes fêtes, du moins aux fêtes de Héra.

(1) Le stade, distance qu'un homme robuste peut parcourir d'une haleine en courant, était la principale mesure de longueur- en Grèce. L'origine du mot est incertaine.

(â) Le premier qui courut nu (ce qui devint, plus tard, la règle) fut, dit-on, Orsippos, à la 15' Olympiade.

Elles couraient vêtues d'un kiton qui s'arrêtait au-dessus des genoux, l'épaule droite nue et les cheveux au vent. Aux fêtes de Héra, il y avait aussi des danses exécutées par les femmes nobles du pays d'Élis.

Si c'était la force et la résistance qui décidaient de la victoire à la course, la lutte exigeait déjà une étude et une pratique préalables. Il s'agissait de connaître les diverses « prises ». Quelle ne devait pas être l'émotion d'un père voyant son fils lutter pour la première fois sous les yeux de toute la Grèce ! Dans quelle inquiétude devait être la mère qui n'avait pas le droit d'assister à la lutte de son fils * !

Le troisième jour avait lieu une lutte véritablement barbare : le combat à coups de poing. Les poings, lourdement armés, blessaient l'adversaire <iu visage, au nez, aux oreilles, à la bouche ; souvent un lutteur tombait défiguré et couvert de sang. Tantôt ils évitaient adroitement les coups et restaient longtemps en présence sans pouvoir se toucher, tantôt l'un des combattants s'exposait franchement aux cou])s

(1) Pausanias parlo d'une certaine Kallipateira qui, dans des habits d'homme, assista à la lutte de son fils ; on ne la punit pas. parce que c'était son amour pour son fils qui l'avait poussée : celui-ci concourait pour la première fois et fut vainqueur.

de l'adversaire fatigué, jusqu'à ce que celui-ci s'avouât vaincu.

Le plus terrible des combats à coups de poing était le pancrace, cjui date de la 38*^ Olympiade. Ce genre de lutte exige une grande force musculaire jointe à beaucoup d'adresse. Les spectateurs aimaient ces combats où il s'agissait de mettre l'adversaire dans l'impossibilité de se défendre.

Ce sont encore ces deux exercices que les spectateurs admirent chez les athlètes de profession, chez des hommes qui font preuve d'une force qui nous parait surhumaine'. Outre divers

(1) L'histoire nous a transmis les noms d'une série d'athlètes qui voyageaient d'une fête à une autre pour donner des représentations. Le plus connu est Milou de Crotone qui porta, un jour, devant les spectateurs étonnés, un veau de quatre ans, fit le tour de la piste et mangea l'animal tout entier sur-le-champ. Après tous ses hauts faits, il mourut d'une manière étrange. Il vit, un jour, dans une forêt déserte, près de Crotone, un tronc d'arbre où un bûcheron avait enfoncé des cognées pour l'abattre. Dans son orgueil, fier de sa foi'ce si souvent mise à l'épreuve, Milon enfonça si violemment ses mains dans la fente, que les cognées tombèrent. Mais il ne put ensuite se dégager et fut dévoré par un loup.

Pausanias raconte que l'athlète Tirnanthe de Cléonée, parvenu à un âge avancé et ayant renoncé à son art, s'essayait chaque jour h tendre un grand arc. Il fit une fois un voyage et, pendant ce temps, cessa de s'exercer. A sou retour, il essaya de nouveau de tendre son arc, mais eu vain; ses forces s'étaient évanouies. Alors il s'éleva un bûcher, l'alluma et se précipita dans les fiarames.

Sous le règne de l'empereur Titus vivait un athlète du

tours de force, comme de lancer et de ressaisir le korykos, sac de cuir rempli de sable, de soulever des poids, etc., il fallait frapper l'adversaire au visage en rejetant la tète en arrière, le tromper par des feintes, exécuter des moulinets avec les poings, et abattre en même temps les deuxcestes pour donner le « coup de grâce ».

nom de Melankomas qui, d'après le célèbre orateur Dion Chrysostôme, possédait l'art de fatiguer sou adversaire sans le frapper violemment. Il se tenait en face de lui, les bras écartés : son rival essayait en vain de trouver un endroit découvert. Il resta, dit-ou, deux jours entiers dans cette posture fatigante. A la fin son adversaire, épuisé, dut lui céder la victoire. Melnnkonias ne devait pas son triomphe à la force brutale, mais à sa patience et à la vigueur de son corps qu'il avait endurci depuis longtemps par des exercices continuels. On prétend qu'il considérait avec pitié ses camarades qui se frappaient lourdement au visage et quittaient le champ-clos défigurés et mutilés.

Pour citer un dernier exemple de la force des athlètes dans cette longue liste, Pausanias raconte encore une lutte entre l'Epidamnien Kreugas et le Syracusain Damoxéne. Comme le combat menaçait de durer ju.squ'à la nuit, ils convinrent de ne plus parer leurs coups ; l'un devait rester immobile et inerte, tandis que l'autre le frappait. Kreugas commença le premier ; son poing tomba comme un lourd marteau sur la tète de son adversaire. Celui-ci résista. Damoxéne fit alors signe à Kreugas d'élever son bras audessus de sa tête ; puis il allongea sa main, armée de courroies souples, et dont les ongles étaient longs et acérés. Il dirigea cette main vers le côté tendu de Kreugas, l'enfonça jusqu'à ses entrailles, les saisit et les lui arracha. Kreugas rendit l'àme sur-le-champ. Les surveillants ne firent qu'exiler Damoxéne de Némée, parce qu'il était interdit de frapper son adversaire dans une intention mortelle.

On compte encore, jjarmi ces .brillants athlètes, Théogèue de Thasos, qui aurait remporté 14UU couronnes.

Parfois on accompagnait le coup de poing d'un ahan vigoureux de la poitrine.

Le pancrace, même livré très tard dans la soirée, terminait les combats d'hommes le troisième jour. L'importance de cette journée était extrême, puisque l'Olympiade portait le nom de l'athlète qui y avait rem})orté la victoire.

Le quatrième jour, à l'aurore, les courses de chevaux commençaient a l'hippodrome. On ne sait au juste dans quel ordre se succédaient ces courses. Parmi elles, c'était la course furieuse du quadrige qui donnait le spectacle le plus brillant et le plus grandiose. C'est la seule dont nous nous occuperons ici. C'était la passion des riches et des princes d'y prendre part.

On se servait du vieux char de guerre des temps homériques, le harma, à deux roues basses avec quatre rais. La cage était ronde, ouverte à l'arrière ; le cocher s'y tenait ; on y montait facilement. Les deux chevaux du milieu couraient réunis par un joug fixé par un anneau à l'extrémité du timon ; les deux autres tiraient des deux côtés, attelés à une corde fixée à la partie antérieure du char. Le cocher tenait les rênes des deux mains, et portait, en outre, dans l'une d'elles, un aiguillon ou une verge armée d'une mèche très courte.

L'Alphée a, naturellemenf, dans le cours

des siècles, emporté l'hippodrome qui, comme le stade, était plus en contre-bas que VA/ds, bois sacré et temple de Jupiter Olympien ; l'hippodrome s'est éboulé dans les inondations de l'hiver. Un calcul approximatif fixe sa longueur îi 2 stades ou 1200 pieds olympiques \ D'après Pausanias, on arrivait d'abord à la barrière de départ, VAphesis, construite d'après le plan de Cleoitas^ Cettte barrière ressemblait, par ses dispositions, à l'avant d'un navii^e dont la proue plongerait dans la piste. Au milieu se dressait un autel et au commencement des jeux, un mécanisme ingénieux y élevait un aigle d'airain aux ailes étendues : en même temps on voyait plonger le dauphin, placé à l'extrémité de l'^A/^AesÀs, sur une poutre. A ce signe on lâchait les cordes tendues devant les chariots et les coureurs se précipitaient dans l'arène.

Les chevaux adultes parcouraient la piste douze fois, soit quatre kilomètres et demi ; ce qui est, à coup sur, une bonne longueur de chemin pour mesurer la vitesse moyenne d'un

(1) D'après les recherches les phis récentes, le pied attique avait 0 m. 308; le romain, 0 m. 296, et l'olympique, 0 m. 3206.

(2) Peut-être l'hippodrome était-il parallèle au stade et la digue artificielle le protégeait-elle contre le courant du fleuve se dirigeant au Sud.

cheval. Entre cliacune des colonnes marquant le but (Nyssa), on rencontrait plusieurs poteaux indicateurs des distances. Les attelages de poulains parcouraient huit fois la piste. Olympie ne vit qu'une fois le brillant spectacle d'un attelage de dix poulains : c'était Néron qui voulait inaugurer l'empire^ jusqu'à Olympie.

La sculpture n'a pas réussi à nous représenter la passion qui animait ces courses. La poésie seule est parvenue à nous rendre cette scène avec des couleurs éclatantes. Le mouvement tournant autour de la colonne de but la plus éloignée exigeait une adresse consommée : la courbe, étant fort resserrée, le danger était grand. A cet endroit dangereux, vis-à-vis de la colonne, se dressaitunautelrondnomnié Taraxippos, ou « efïare-chevaux », parce que même les chevaux qui avaient couru plusieurs fois s'effarouchaient devant ce passage dangereux. « Quand les chevaux y passent, dit Pausanias, ils sont saisis sans cause visible d'une grande frayeur, qui les jette dans le trouble et le désordre : aussi le char s'y brise-t-il souvent, au danger du cocher. »

Dans sa tragédie d'Electre, Sophocle a fait une description de courses qui n'est pas moins animée que celle d'Homère citée plus haut, à propos des jeux funèbres en l'honneur de la

mort de Patrocle. Plianotëe parait devant la l'eine Clytcmnestrc pour lui annoncci- la mort d'Orcste. Il raconte avec de nombreux détails qu'Oreste, le premier jour des jeux pytliiques, a remporté le prix dans toutes les luttes ; mais (|uc, le jour des courses de chars, près d'obtenir la victoire, il a eu le malheur de briser son essieu, de tomber de son siège et d'être ainsi traîné et déchiré sur la piste. L'invention qui consiste à faire périr Oreste aux jeux pythi(|ues est bien entendu de Sophocle ; mais le poète se sert de l'occasion pour captiver le public attique par une brillante description des jeux :

« Le lendemain, jour marqué pour la course des chars, au lever du soleil, Oreste s'avança au milieu de nombreux concurrents. L'un était de l'Achaïe, un autre de Sparte, deux de Libye, habiles à conduire des chars; Oreste, traîné par des coursiers de Thessalie, venait le cinquième ; le sixième était un Étolien avec de brillantes cavales; le septième, de Magnésie; le huitième, d'Aenie, avait des chevaux blancs ; le neuvième venait d'Athènes bâtie par les Dieux ; un Béotien conduisait le dixième char. Lorsque les arbitres des jeux eurent tiré les sorts et assigné à chacun son rang, au signal d'une trompette d'airain tous s'élancent; ils animent leurs coursiers et agitent les rênes ; la

carrière retentit du bruit des cliars roulants ; un nuage dépoussière s'élève : les concurrents, confondus ensemble, n'épargnent point l'aiguillon pour devancer les roues de leurs adversaires et les chevaux frémissants ; ceux-ci, serrés les uns contre les autres, lancent leur écume et leur haleine brûlante sur les chars et sur les conducteurs. 0 reste touchait à la dernière borne, et la serrait de son essieu ; il lâchait les rênes à droite, au cheval qui était sous sa main, tandis qu'il retenait l'autre. Jusque-là tous les chars avaient com^u sans accidents fâcheux ; mais bientôt les chevaux fougueux du citoyen d'Aenie s'emportent, et. en achevant le sixième et le septième tour, par un brusque mouvement en sens contraire, heurtent de front le char du Lil^yen. De la vint le désordre, ils se renversent et se fracassent l'un sur l'autre ; la plaine de Crisa est couverte de débris. L'Athénien, en habile cocher, sut éviter le péril'j il se dégage, retient ses coursiers, et laisse les autres se débattre au milieu de la tempête. Oreste venait le dernier. Mais, avec ses chevaux en arriére, il mettait sa confiance dans la fin de la course. L'Athénien voyant qu'un seul adversaire lui reste, fait retentir son fouet à l'oreille de ses coursiers rapides et se met à sa poursuite ; déjà ils mar-

cliein do fr-ont ; tantôt l'un, tantôt l'autre (icvanco son rival à la tùtc de ses chevaux : linfortunë, debout sur son char intact, avait jusqu'alors parcouru heureusement la carrière ; mais en lâchant les rênes au cheval de gauche qui tournait, il heurte la borne; l'essieu se rompt ; lui-même est renversé et s'embarrasse dans les rênes ; après sa chute, ses chevaux effrayés courent çâ et là. »

De même que le chariot fut employé à la gueri'c avant le cheval de selle, de même plus tard, on fit des courses entre des étalons adultes, des poulains et des juments. La coutume exigeait dans ces courses que le cavalier sautât à ten^e avant d'arriver au but, et y amenât sa monture en achevant la course lui-même.

L'honneur de la victoire ne revenait pas au cavalier, mais, suivant les mœurs du sport moderne, à la fois à la bête et à celui qui la montait ; le propriétaire recevait le prix ; la gloire appartenait au cheval. Jusqu'à sa mort on lui donnait les plus grands soins \ et le pro-

(1) Sans doute, maint cheval de course aura eu le sort que rapporte l'épigramme :

« Au bord de l'AÏphée, j'ai remporté les couronnes de la J'ai été couronné deux fois à la source Castalique. [course; Néméc m'a proclamé vainqueur ; sur la piste de l'Isthme, Je courais autrefois, rapide comme le vent ailé. Hélas, maintenant, déjà vieux, je lire la meule tournante. Écrasé par le joug, honte des victoires étincelautes. »

priétairc avait le droit de faire élever la statue d'un cheval dans le bois sacré d'Olympie. Les cochers et cavaliers qui passaient au service d'un propriétaire, puis d'un autre, recevaient comme prix de la course un écheveau de laine. L'empereur Néron conduisit lui-même aux jeux olympiques son attelage à dix chevaux.

A la fin des jeux hippiques, la foule revenait dans l'après-midi du quatrième jour au stade, où se livraient les luttes du Pentathlon, la fine fleur des jeux helléniques.

Au son de la flûte ' on exécutait une ode pythique : puis les coureurs commençaient leur course par un saut : c'était d'ailleurs une course par sauts. Le sauteur s'élançait d'un endroit désigné qui portait le nom de Batêr, et devait rester immobile dans le terrain meuble où il tombait.

L'exercice qui suivait était le jeu du disque. On le lançait de la Bal bis, point assez élevé, et on ne tenait compte que de l'endroit où il tombait. La tradition rapporte des faits d'adresse remarquables. La figure 20 représente une des huit copies du Discobole, déjà célèbre

(1) On attachait tant d'importance à l'exécution solennelle de la musique, que l'on éleva, aux frais de l'Etat, dans le bois sacré, une colonne commémorative à un joueur de flûte qui avait accompagné, de sa musique, les combats de six olympiades successives.

dans l'antiquité. Cette statue est de Myron,

Kiï. 20

camarade de Polycléte ; il a coulé en bronze

144 LES JEUX DES GRECS ET DES ROMAliNS

les corps mâles des lutteurs avec toute la vigueur de leurs muscles gonflés. Elle représente l'instant où le disque, rejeté en arrière par un mouvement puissant du bras que tout le corps renforce et accompagne, va décrire dans les airs une trajectoire sifflante. Le mouvement est si violent qu'il entraine riiommc en avant.

La position du discobole ressemble un peu h celle du joueur de boule.

Ensuite venaient le tir au javelot, la course et la lutte. On ne s'entend pas encore sur l'ordre dans lequel ces exercices se succédaient, non plus que sur les conditions qu'il fallait remplir pour remporter le prix dans le Pentathlon. Il parait impossible qu'on ait pu demander au vainqueur de remporter la victoire dans les cinq combats différents. Sans doute la foule des spectateurs suivait les combattants avec un intérêt de plus en plus soutenu jusqu'au moment décisif. L'expression de joie ou de douleur alternait sur leurs figures â chaque mouvement des lutteurs. L'attrait du spectacle et le caractère méridional les poussaient à exprimer leur émotion et leur intérêt au combat d'une manière très vive. Ils se précipitaient du haut de leurs places afin d'approcher le plus possible des combattants ; et sous la chaleur du midi, ils attendaient l'issue de la lutte, le mo-

ment où l'un des deux dcrnici's allait succomber et où le vainqueur final allait fcniporter la couronne du Pentathlon. Les acclamations du peu])le saluaient celui qui s'était mesuré avec des rivaux vainqueurs dans tous les genres de combats et qui dans une dernière lutte, pleine de fatigue et de danger, les battait et réunissait sur sa tête la gloire de toutes les victoires.

Le soleil couchant, au quatrième jour, éclairait la dernière course — la course en armes — Hop litodro mia .

11 est peu probable que dans la nuit le sommeil vînt fermer les paupières de l'heureux vainqueur : c'était en effet le jour suivant, le plus brillant, que le vainqueur éprouvait la plus grande joie de sa vie en recevant la couronne des mains des Hellanodiques.

Un jeune garçon, dont les parents étaient encore vivants, coupait avec une faucille d'or une couronne de cet olivier sauvage que la déesse avait elle-même consacré. Il portait le nom d' « arbre aux belles couronnes » et se dressait au sud-est de l'Altis dans un bocage nommé Panthéon, dont l'entretien était sous la protection des nj^mphes. Cet arbre vivait encore sous l'empire romain. On y cueillait un rameau flexible, qui plusieurs fois

replié sur lui-même, formait une couronne.

Ce n'était pas la seule récompense : des avantages matériels étaient attachés à la victoire — exemption d'impôts sur le sol de la patrie — mie modeste somme d'argent — entrée libre et place d'honneur au théâtre; — le vainqueur était jusqu'à sa mort nourri aux frais de l'État. Mais rien n'égalait aux yeux des Grecs la gloire de cette couronne qu'ils remportaient sous les regards de milliers de spectateiu^s.

Dans les temps anciens, les couronnes des vainqueurs étaient placées sm^ un trépied couvert d'airain ; plus tard Colotès, élève du grand Phidias, fabriqua une table précieuse d'or et d'»i voire qui fut conservée au temple d'Héra. Dans le temple, aux pieds de Zeus, les Hellanodiques étaient assis sur leurs sièges ; les galeries supérieiu"es pouvaient recevoir un plus grand nombre de spectateurs.

Au couronnement du vainqueur dont on entourait auparavant la tête avec une bandelette blanche, on proclamait son nom, celui de son père, et celui de sa ville natale, solennellement et à voix haute, devant le peuple entier; cette proclamation était toujours suivie des cris de la foule et des félicitations de tous ceux qui se trouvaient près du vainqueur. Souvent aussi on entendait des sifflements poussés par les

LES JKLX (Jl.VMPK.il ES 117

citoyens des villes ennemies de la ville natale du triomphateur. Outre la couronne, le vainqueur portait de la main droite, suivant la coutume, la palme qui était le signe de la victoire. L'olivier et le palmier représentaient la gloire et la vie immortelle. Ils étaient le signe de la force ' .

On ne pouvait appeler de la décision des Hellanodiques qu'à la Boule, le conseil olympique, un corps dont le siège était dans la ville d'Élis .Le nom du vainqueur était gravé dans le marbre ou l'airain sur une liste officielle ; on l'autorisait à se faire élever une statue ou à consacrer aux dieux ce que sa fortune lui permettait. On trouve encore en grand nombre des statues de ces vainqueurs. Jamais on n'oubliait dans ces fêtes les sacrifices de remercîments aux dieux. Ces actions de grâce étaient accompagnées d'une procession où les vainqueurs figuraient avec le plus grand éclat possible. La procession se mettait en marche au son de la musique des flûtes et des cithares ainsi que des chants rhythmiques exécutés par des chœurs.

Puis le festin institué par les Éléates réunis-

(1) Taurosthène d'Égine aurait fait part à son père de sa victoire à Olympie au moyen d'une colombe. Il avait séparé celle-ci de ses petits ; aussitôt après la victoire, il lui attacha au cou un lambeau de pourpre et la lâcha : elle franchit en un jour une disiauce d'environ vingt-trois lieues.

sait les vainqueurs au Prytanée où toute la nuit et toute la journée suivante ils se reposaient de leurs efîorts en festinant joyeusement avec leurs amis. Ce festin do victoire était également accompagné de musique instrumentale et vocale. C'étaient en partie des chansons anciennes qu'on exécutait : il y en avait aussi de nouvellement composées et spécialement étudiées pour cette occasion. C'est à cette coutume que nous devons les odes triomphales d'un Simonide ou d'un Pindare et il faut louer le destin de nous avoir conservé de telles œu\Tes. Nous n'avons naturellement aucune idée de la musique de ces odes.

En dehors de l'Altis, la foule du peuple se reposait en plein air ou sous des tentes à la fin des jeux et des sacrifices; les spectateurs soupaient tranquillement le soir et jouissaient d'un calme qui les restaurait après toutes les incommodités endurées pendant les courses : la chaleur torride d'un soleil de juillet, la poussière^ la sueur et la soif.

Dans les journées suivantes, les spectateurs des fêtes retournaient chez eux. Ils avaient célébré une cérémonie qui était bien vraiment nationale. En même temps, d'autres hommes rentraient dans leurs foyers : ceux-là avaient profité de l'occasion de cette grande assemblée

pour tenir des discours et faire des lectures du haut de V Opisthodomos du temple de Zeus, la partie postérieure de l'édifice qui s'ouvrait sur l'ouest. Parmi eux, le plus célèbre est Hérodote, qui aurait lu, dans une de ces fêtes, une partie de son histoire ; Gorgias y exhorta également les Grecs, engagés dans la guerre du Péloponnèse, à s'unir contre les barbares.

De nouveaux honneurs attendaient les vainqueurs dans leur patrie. On envoyait à leur rencontre des ambassades solennelles, et leur retour dans le pays natal ressemblait û une entrée triomphale. La cité qui les avait vu naître célébrait de grandes et superbes fêtes : la ville subvenait aux frais des citoyens qui n'avaient pas les moyens de suffire aux dépenses. Cicéron dit qu'un Ohinpionique, en Grèce, était honoré plus qu'un triomphateur à Rome. Les vainqueurs de Sparte avaient désormais l'honneur d'être placés, au combat, prés du roi. D'autres villes accordaient des privilèges particuliers à leurs citoyens, lorsqu'ils avaient triomphé. L'entrée de Néron à Rome fut une imitation des mœurs grecc^ues. Voici ce que rapporte à ce sujet Dion Cassius : « Une partie de la muraille de la ville fut abattue pour lui permettre d'entrer — on pratiqua une brèche — ce qui se faisait ordinairement en

lôO LES JEUX DES GRECS ET DES ROMAINS

riionneur des vainqueurs de la lutte. En avant marchaient des hommes portant les couronnesciu'il avait remportées ; d'autres suivaient, portant, fixées sur des hampes, des tablettes sur lesquelles on lisait le nom et le lieu de la course, et la mention que l'empereur Néron était le premier de tous les Romains qui, de temps immémorial, eût remporté la palme de la victoire. Puis, venait Néron lui-même, monté sur un char de triomphateur, vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, le front ceint d'une couronne d'olivier, tenant à la main la couronne de laurier pythique. Il se dirigea ainsi, accompagné des soldats, des chevaliers et des sénateurs, vers le Capitole ; la ville était ornée de guirlandes ; l'encens montait dans les airs et le peuple criait : « Vive le vainqueur olympique, le triomphateur pythique ! »

Nous terminons notre description, en citant la onzième Olympiade de Pindare, le poète que ses contemporains honorèrent, que la postérité admira, et dont Alexandre épargna la maison, à Thébes. La voici :

(( Str. — Les hommes ont souvent besoin des vents, besoin des eaux du ciel, filles de la nue. Pour l'athlète victorieux, il est des hymnes à la douce voix, préludes de sa renommée future, monuments fidèles de ses grandes vertus.

LES JELX OLYMPIQUES 151

A/it. Tel est, en' dépit de l'envie, l'éloge réservé aux Olympionicjues. C'est celui que ma langue veut donner. Le mortel inspiré par Dieu fleurit à jamais par la sagesse de son génie. Sache donc, fds d'Arcliestrate, ô Agésidame, qu'en mémoire de ta lutte,

Ep. J'ajouterai à l'olivier d'or qui te couronne la beauté d'un hymne mélodieux pour honorer la race des Locriens du Zéphyrium. Accourez à hîurs fêtes ; je vous le jure, ô muses, vous trouverez un peuple qui, loin d'être inhospitalier ou étranger aux beaux-arts, se distingue par l'esprit et par la valeur. Le renard fauve et les lions rugissants ne sauraient changer le caractère qu'ils ont re(;u de la nature. »

M. E. Curtius dit dans son discours tenu à Gœttinguc en 1856 : « Si j'essayais de résumer en un seul mot Tensemble de la vie hellénique, en la fixant par un signe qui put la distinguer de celle des autres peuples — je dirais que c'est la couronne. Oui, la couronne est l'emblème de tous les Grecs, le symbole de leur puissance propre et de leur grandeur. . . Les jeux étaient traités par tous les Grecs comme une affaire d'importance, non pas comme un amusement consacré par la mode, un engouement passager ou une distraction frivole. Ils étaient en quelque sorte le levier de la civilisation pour de

longues années ; ils marquaient le point d'origine pour le calcul, du temps; et jusqu'à l'époque de la décadence et de la poursuite effrénée d'un lucre plus substantiel, ce furent les récompenses les plus élevées et les distinctions les plus honorifiques dans l'esprit de la nation tout entière. »

La couronne d'olivier était aussi le prix des Panathénées d'Attique ; dans les jeux pythiques c'était une couronne de laurier ; dans les jeux néméens une couronne de lierre ; dans les jeux isthmiques une couronne de sapin. Il n'existait pas de Grecs qui n'eussent des jeux. Cette même ardeur animait la nation grecque, et toutes ses tribus : l'émulation des jeux faisait preuve du développement des forces naturelles. Homère nous représente îa vie populaire des Phéaciens, les habitants de l'île de Schérie (aujourd'hui Corfou); c'est un petit peuple tranquille, adonné à une vie 'joyeuse qui se passe tout entière en chansons, en jeux et en danses. Et bien des siècles plus tard Xénophon raconte dans l'Anabase, que le premier soin des Dixmille qui venaient d'échapper aux terribles fatigues et aux effroyables dangers de l'Asie centrale fut, en arrivant près de la mer, à Trébizonde, d'organiser des jeux pour remercier les dieux et pour leur propre plaisir. 11 ajoute

que les Grecs, manquant de jeunes garçons libres pour la course dans le stade, n'hésitèrent pas îi y admettre les fils de barbares prisonniers et d'esclaves, afin de ne pas interrompre les fêtes.

Enfin, pour être complets, il nous faut encore ajouter quelques mots sur les trois autres jeux nationaux des Grecs.

Les jeux pythiques se célébraient sur la plaine dénudée de Crisa,près de Delphes, en l'honneur d'Apollon Pythien. C'est le dieu luimême qui les aurait institués après la mort du dragon. C'était avant tout une cérémonie musicale, la plus ancienne et la plus importante dans ^ toute la Grèce ; les artistes les plus remarquables y prenaient part. On y ajoutait suivant l'exemple des jeux olympiques, des luttes gymnastiques dans l'hippodrome et le stade long de mille pieds. Depuis l'an 586 ce furent les Amphictyons qui dirigèrent les jeux — et les ambassades officielles se rendaient déjà à Delphes dans le mois qui précédait le mois des fêtes — le Matageitnion attique — la mi-août. On ignore la durée de cette cérémonie. Là encore le nombre des spectateurs était fort grand; les juges des jeux furent d'abord les habitants de Delphes — ensuite les Amphictyons — enfin en l'année 338, le jugement en

fut confié à Philippe de Macédoine. Les jeux pythiques avaient lieu la troisième année des olympiades. Ils cessèrent presque en même temps que les jeux olympiques.

La légende rapporte que les jeux néméens furent institués par les sept chefs qui marchèrent contre Thèbes, en l'honneur de Zeus. Ils ne prirent d'importance que relativement assez tard. Ils comprenaient des luttes musicales et gymnastiques — et on les célébrait tous les trois ans — la deuxième et la quatrième année des olympiades — la première fois en automne puis au printemps. Ces jeux se tenaient dans un bois consacré à Zeus dans la vallée de Némée, sur le territoire de Cléonée en Argolide, où Argos gardait lo et où Hercule avait tué le lion.

Les jeux isthmiques — les plus importants après les jeux olympiques — se célébraient sur l'isthme de Corinthe dans un bois de sapins dédié à Poséidon la première et la troisième année de chaque olympiade. On rapporte leur fondation à Mélicerte, fils d'Ino ou encore à Thésée. II était naturel que la position et la richesse de Corinthe donnât à ces jeux un grand éclat qui ]ic fit que s'accroître après la victoire de l'ennemi. Les plaisirs de toute sorte que cette grosse ville commerçante offrait aux visiteurs contribuaient h y attirer la foule.

\.E^ JEUX 0LYMI'1(^»UKS 155

C'est raiinée 196 que le général romain Flaminius proclama aux jeux isthmiques la liberté •des villes grecques, aux acclamations enthousiastes du peuple assemblé. Voici ce que rapporte à ce sujet Tite-Live : « Le moment des jeux isthmiques était arrivé : on les fréquentait beaucoup, non seulement à cause de l'amour des spectacles inné au peuple grec mais aussi parce que la position favorable de l'isthme constituait im lieu de rendez-vous pour le monde entier, un trait d'union entre la Grèce et l'Asie. » Les jeux particuliers n'étaient pas différents de ceux qui ont été déjà décrits. Le concours musical semble n'avoir été ajouté que plus tard à la liste des jeux isthmiques.

Si ces jeux que nous avons mentionnés étaient les plus importants, ce n'étaient pas les seuls de leur espèce. Presque toutes les cités de quelque conséquence, où habitaient des Grecs, avaient des fêtes semblables : beaucoup de passages dans les écrivains anciens en font foi — non moins qu'un grand nombre de monuments qui existent encore aujourd'hui.

De même que les jeux Olympiques des Grecs remontent dans les mythes à l'époque idyllique du règne de Kronos, de l'âge d'or, la tradition ramène l'origine des jeux publics romains à la fondation légendaire de Rome. Là, comme ici, les jeux font partie du culte des dieux. Depuis l'époque de Romulus, tous les ans, à Rome, le 21 août, on sacrifiait des victimes choisies en l'honneur de Consus, le dieu des conseils secrets, et on donnait des courses de chevaux et de mulets. Mais.Tarquin l'Ancien célébra déjà avec bien plus d'éclat et de solennité la victoire qu'il avait remportée siu" les Latins ; il organisa des jeux et leur fixa comme emplacement le Cirque, qui porta plus tard le nom de

Circus Maximus, maig*qui, dans les auteurs, est désigné tout simplement par le nom de Circus. C'était le même emplacement que la légende attribuait à cette scène fameuse où les premiers Romains enlevèrent les Sabines.

Toutefois, les jeux romains perdirent de bonne heure tout caractère religieux et se développèrent dans le sens d'un amusement mondain. Les premiers jeux furent simples et modestes ; à peine duraient-ils une heure, puisqu'ils ne comprenaient qu'une course de c[uadriges et une course de desultores ; mais, dans la Rome impériale, ce furent des distractions somptueuses, variées, même nécessaires. Ils ont une histoire qui leur est propre ; tandis que les jeux nationaux helléniques sont essentiellement demeurés ce qu'ils étaient au début. Dans la passion pom^ ces jeux que le peuple romain attendait du matin jusqu'au soir, sous le soleil et sous la pluie, il faut reconnaître une marcjue distinctive du caractère romain. Nulle part ailleurs on ne peut suivre, comme à Rome, un développement historique des jeux publics, même chez les peuples voisins et parents ; ici ils constituent un facteur important de la vie politique et sociale. Même l'influence du Christianisme ne parvint pas a ruiner ces jeux de cirque et d'amphithéâtre

JEUX DE CIRQUE CFIEZ LES ROMAINS 15y

dont la passion était enracinée dans les mœurs et les coutumes romaines.

Nous considérerons d'aboi^d les plus célèbres d'entre les jeux romains : les jeux de cirque.

Le Circiis Alaxinius — (Circiis signilic à l'origine un espace aplani, libre, entouré d'une palissade destinée aux spectateurs) — était bâti en bois et se dressait dans la vallée qui court entre les pentes presque parallèles de l'Aventin et du Palatin, vallée qui portait le nom de Murcia. Il était construit sur le modèle de l'Hippodrome grec. Après qu'il fut devenu la proie des flammes, on le reconstruisit en pierre. Plus tard, Jules César l'agiandit afin de lui faire contenir 150,000 spectateurs. Néron lui fit subir des modifications ; dès lors il contint 250,000 places, auxquelles Trajan en ajouta encore 5,000. D'après un texte du iV siècle, il aurait tenu, à cette époque, le nombre incroyable de 385,000 spectateurs.

Quelle impression imposante devait produire cet édifice bondé d'hommes parmi lesquels on trouvait des représentants de presque toutes les races humaines !

D'après Denys d'Halicarnasse, qui vécut 22 ans à Rome après l'établissement de l'Empire, le cirque mesurait 3 stades et demi (2,000 pieds) de long et 4 plèthres (400 pieds) de

large ; l'arcliitecture en était riche et ornce ; il avait trois étages construits en maniciv3 de galeries les uns au-dessus des autres. Les rangées de sièges étaient très larges ; ceux du bas étaient en pierre, ceux du haut en bois, et, depids César, séparés de la piste par un fossé large de dix pieds et profond d'autant, qui fut comblé depuis. L'une des extrémités de ces

Fig. 21

rangées était entourée de constructions accessoires ; dessous se trouvaient les carceres et les écuries des chevaux.

La tradition rapporte que les douze portes à deux battants de ces carceres s'ouvraient d'un coup, au moyen d'un mécanisme. La gravure au contraire^ nous montre des hommes occupés à les fermer. Les catx-eres existaient depuis l'an 329 avant |J.-C. et étaient bâtis en pierre depuis l'an 176 avant J.-C. L'empereur Claude

les lit revêtir de marbre. Immédiatement audessus des carceres étaient les sièges des consuls, du fonctionnaire présidant au jeu, du préfet de Rome, responsable de l'ordre et du calme, et des juges. Au milieu de la piste et dans la plus grande longueur s'étendait un mur bas de six pieds de hauteur, de vingt de largeur, nommé spina, aux extrémités duquel, à une distance de douze pieds, se dressaient deux colonnes dorées, en forme de quilles, qui marquaient les points extrêmes de la course.

Il fallait faire ordinairement sept fois le tour de cette spina. Le principal ornement de la spina était l'obélisque qu'Auguste fit élever et qui mesurait 87 pieds de haut ; l'empereur Constantin en fit ajouter un second de 122 pieds de hauteur. Le premier se dresse actuellement sur la Piazza del Populo ; l'autre s'élève sur la place de Latran. Des deux côtés se trouvaient les statues de la Victoire et de Cybèle montée sur un lion, ainsi que des trophées et des petits temples destinés à recevoir les statuettes des dieux; enfin deux stèles supportées par des colonnes. Sur l'une reposaient sept dauphins en argent ; sur l'autre, sept cônes arrondis de marbre, en forme d'œufs ; c'était en les ôtant successivement que l'on marquait le nombre de tours accomplis sur la piste.

162 I.ES JEUX DES GRECS ET Di:s ROMAINS

Au-dessus de la piste étaient placées les rangées de sièges destines aux magistrats les plus élevés, les Poiitijices, les Vestales et les Sénateurs ; encore plus haut se trouvaient les places des Chevaliers. Il y avait également une loge impériale située à une hauteur moyenne, près des sièges des magistrats et des sénateurs ; mais tous les empereurs n'en faisaient pas usage.

Tels sont les renseignements principaux que nous possédons sur le Circus Maximus romain \ Voici ce qu'en dit Pline le Jeune :

« C'était une enceinte digne d'une nation qui avait vaincu tant de peuples et non moins remarqual)le que les spectacles qu'on y contemplait. » Nous nous rendons encore compte à la vue de l'amphithéâtre des proportions particulières à des constructions aussi colossales.

Sous l'empire — et c'est là l'époque que nous considérerons surtout — les jeux de cirque commençaient le matin. Déjà avant le point du jour, une immense foule assiégeait le cirque, afin de pouvoir, dès l'ouverture, se précipiter par les nombreuses entrées, parles esca-

(1) Outre lo Circus Maximus. il y avait oncore le Cireus Flaminius, bâti sur le Champ-de-Mars depuis l'an 220 avant Jésus-Christ ; le Circus Nerouis, sur le Vatican; le Circus Hadriani et le cirque de Caracalla. \\ ne nous reste qu'une • seule spina : celle du cirque de Maxentius, sur la voie Ai)pienne, près de Rome.

JKUX DK CIRQUE CIIKZ LES ROMAINS Ig:^

li(?rs, et prendre les bonnes places. ( )n ])rot(Mul ([ue reniperour Caligula, réveillé une l'ois au milieu de la nuit par les clameurs de la multitude qui se rendait au cirque, fit disperser la foule à coups de bâton.

Les fêtes s'ouvraient par la Pompn^ sorte do marche triomphale. Celle-ci partait du Capitole où on conservait durant le reste de l'année les chars et les litières des dieux capitolins, de Jupiter, de Junon et de Minerve. La procession descendait d'un pas lent et solennel sur le Forum décoré comme pour les plus grandes fêtes, traversait le quartier de la Via Tusca, le \^elabrum et le marché aux bestiaux, passait sous la porte du milieu du Circus Maximus, longeait toute la piste, et tournait autour des bornes indicatrices, des metae. Le fonctionnaire supérieur qui offrait les jeux accompagnait la procession — ou son suppléant qui, en l'absence de ce fonctionnaire, revêtait momentanément la plus haute dignité de l'État. Il portait une toge brodée de palmes, une baguette d'ivoire surmontée de l'aigle de Jupiter, et sur la tête une grande couronne d'or semée de pierreries. Il se tenait sur im cliar de triomphe et une longue troupe de clients et d'amis le suivaient. L'empereur Auguste avait coutume

de se faire porter devant la procession dans une litière.

D'après la description de Denys d'Halicarnasse les jeunes gens venaient en partie â cheval, en bandes et en troupes, en partie à pied, divisés en compagnies rangées et ordonnées. Ils étaient suivis des conducteurs de chevaux avec les quadriges, les biges et les coursiers ; on apercevait sur les voitures les combattants, soit des lutteurs â mains plates, soit des lutteurs armés et des athlètes, complètement nus, sauf un morceau d'étoffe ceint autour des reins.

Puis venaient trois groupes de danseurs, d'hommes et de jeunes gens accompagnés de joueurs de flûte et de cithare. Les danseurs portaient des tuniques rouges, une ceinture à la taille, des épées au côté et des piques courtes ; les hommes étaient coiffés de casques où flottaient de superbes panaches. Chaque groupe était précédé d'un danseur. Derrière ces hommes armés marchaient des chœurs. Parmi les choristes les uns figuraient des Silènes, vêtus de manteaux à longs poils et couronnés de fleurs, les autres étaient drapés de peaux de bouc, de pièces de cuir et de peaux de bêtes sauvages. Ils exécutaient des danses de satyres et imitaient avec des gestes et des postures gro-

tesques les mouvements de ceux qui les avaient précédés.

D'autres joueurs de cithare et de flûte les suivaient ; puis venait la procession du sacrifice. En tète marchaient des enfants avec des cassolettes d'encens, où pendant tout le trajet fumaient des parfums et des épices odorantes ; à leur suite on voyait s'avancer les porteurs de vases d'or et d'argent consacrés au culte de la religion et à l'État ; au milieu de la procession on apercevait également les victimes, richement ornées, et couvertes d'étoffes magnifiquement brodées ; enfin les images des dieux fermaient la marche du cortège. Ces images étaient revêtues des vêtements traditionnels, accompagnées des emblèmes et des inventions qui faisaient adorer les dieux par les hommes. Comme les jeux du Circus Maximus étaient toujours célébrés en l'honneur de certains dieux déterminés, on faisait figurer dans la procession les images des autres dieux, d'abord pour donner plus de pompe à la cérémonie, ensuite pour n'offenser aucune autre divinité en la laissant â l'écart. Un long cortège de prêtres, vêtus de larges robes blanches, ou pourpres à grands plis, se joignait à la procession. Le Pontifex Maximus ne manquait pas de s'y joindre.

C'étaient des litières 'spéciales que quatre

porteurs soulevaient sur leurs épaules qui servaient aux images de 'ces dieux : mais on employait aussi des chariots précieux, ornés d'argent, et traînés par de superbes chevaux, des mulets ou même des éléphants et des lions apprivoisés pour conduire les statues des dieux au cirque \ Des jeunes garçons dont les parents vivaient encore menaient les chevaux d'attelage par de longs bridons. A partir de l'époque de César, on prit l'habitude de faire aux membres de la famille impériale l'honneur de joindre leurs images à celles des dieux dans la Pompa. Une foule immense de spectateurs se pressait à la suite de la procession et tentait d'occuper les places les plus élevées du cirque.

Le public du cirque entendait approcher la procession — ou un homme spécialement chargé de cet emploi l'avertissait de son approche, afin que les dieux ne fussent pas exposés à entendre des paroles profanes. Ovide dit à ce propos :

(( Voyez^ la procession s'approche déjà ;

(1) Macrobe (fin du iv'= siècle avant J.-C. cl commencement du vO rapporte que depuis qu'un enfant, qui avait aperçu la procession de la terrasse d'une maison, avait raconté à son père dans quel ordre les objets sacrés étaient disposés, on donna l'ordre de recouvrir de tentures les toits de toutes les maisons, dans les rues par lesquelles la Pompa devait passer.

Ji:UX DE CIR(,>UE CHEZ LES ROMAINS 167

» accueillez-la par votre respect et votre » silence.

» Voici le moment d'applaudir, la proces- » sioii dorée est venue. »

En effet, à peine la procession triomphale était-elle entrée dans le cirque qu'on saluait les dieux par des applaudissements prolongés ; les soldais acclamaient Mars, les paysans Gérés, les anants Vénus ; et tous, ainsi que l'écrit Ovide, étaient convaincus que leur divinité favorite leur faisait un signe favorable, si par hasarl le mouvement du chariot la faisait chanceler.

La'sque le cortège avait terminé son défdé autoardes metae, il est probable qu'on déposait les statues des dieux revêtues de tous leurs ornements sur la spina et qu'on les plaçait surdes coussins dont étaient couverts les cippes et les autels dont nous avons parlé. Cette Panjja disparut, dit-on, à partir du règne de Cnistantin le Grand.

Il y avait encore des employés chargés spécialement de veiller à ce qu'il ne se produisît aucune insulte dirigée contre les dieux pendant le défilé du cortège ou pendant les sacrifices, et généralement aucun désordre pendant les jeux. Si par hasard un tel fait survenait, on représentait une seconde fois le même spectacle.

Voici ce qu'en rapporte Plutarque dans la Vie de Coriolan :

« Les Romains ont coutume de reprendre une seconde fois pour de très légères causes les représentations de théâtre ou les jeux solennels ; ils renouvellent de même les sacrifices. Il suffit qu'un des chevaux attelés au char des dieux paraisse fatigué, ou qu'un cocher saisisse la bride de la main gauche pour qu'on dédde de recommencer une procession. Dans les temps encore plus récents il est souvent arrivé qu'on recommençât trente fois un sacrifice, uiiquement parce qu'il y avait eu une erreur de iétail ou qu'on avait cru observer quelque désordre. Voilà quel est le respect des Romains pour tout ce qui regarde les dieux. »

L'empereur Claude décida le premier que dans une occasion semblable on ne prolongerait que d'un seul jour les jeux de cirque.

Quand l'arène était évacuée, on commem/iit à proprement parler les jeux par des courses de chevaux et de chars. On choisissait naturelbment pour ces courses de bons chevaux, soigneusement exercés. On préférait les chevaux â petite tète, à poil doux, aux oreilles courtes et dressées, aux yeux bien fendus, aux naseaux larges, â la queue et à la crinière longues et richement fournies, au sabot ferme et rond. Ils

devaient être en outre vigoureux et bien musclés, et d'une taille proportionnée à leur force. Les chevaux de couleur unie étaient ceux qu'on prenait le plus volontiers.

On emploj'ait sans doute les poulains aux courses ou à d'autres travaux au-dessous de rage de cinq ans. Les meilleurs chevaux de course, ceux dont on pouvait retracer la généalogie, coûtaient extrêmement cher ; ils venaient en général du pays Sabin, des grands pâturages de la Fouille et de la Calabre, enfin principalement de la Cappadoce, de l'Espagne et de la Sicile, où peu â peu les riches plantations de froment s'étaient transformées en prairies â bestiaux. Les chevaux d'Afrique, nés de race espagnole, étaient également fort célèbres pour leur rapidité. On cherchait à se procurer pour les chevaux de course pur sang des j'ockei/s qui avaient déjà remporté des succès ; ce n'était pas la moindre excitation des Romains que l'annonce de l'arrivée de jockeys célèbres pour la prochaine fête. Il y eut toute une série d'empereurs qui devancèrent le public par leur passion effrénée pour les chevaux de course : Caligula ne voulait-il pas élever au rang de consul son cheval Incitatus, dont l'écurie était luxueusement décorée comme un palais ?

Les chars légers, dont nous connaissons fort

bien la forme par de nombreux monuments

Fig. 22

aiiliques, reposaient sur un essieu relativement assez long, et sur deux roues basses. La partie

iiircrieurc tic la cage du char était presciue en équilibre sur l'essieu et avait la forme d'une demi-lune allongée. Sa partie antérieure ne montait guère que jusc^u'â la hanche. La cage était ouverte en arrière, de façon que le conducteur put sauter rapidement sur son char ; il s'y tenait ensuite dans une position accroupie. D'un genou il s'appuyait en avant, et de la pointe du pied de l'autre jambe, légèrement recourbée, il pressait un ressaut du bord du char, afin de résister énergiquement aux cahots.

Les chariots étaient généralement attelés à (juatre ou à deux chevaux. Les commençants s'essayaient sur un attelage à deux chevaux. C'est ce que nous apprenons par l'épitaphe du cocher Eutychès à Tarragone. La voici :

« Ici reposent les ossements d'im novice dans les courses, c{ui pourtant n'était pas ignorant de Tart de conduire. J'osais déjà monter sur des quadriges — mais je conduisais encore les biges. ))

On cite encore des attelages à trois chevaux, même à six ou à sept, dans certaines courses extraordinaires. Les chevaux deux par deux • 'taient sous le joug ou de bout de timon ; on attelait également tous les chevaux de front «juaiid ils étaient plus nombreux. On attelait le

meilleur cheval de courses â gauclie et à main gauche : c'était en effet de la sûreté de pied et de la vitesse de celui-là que dépendait le demitour décrit autour de la meta. Néron et Héliogabale introduisirent également au cirque des attelages de quatre chameaux ; Héliogabale y fit figurer une fois un quadruple attelage de quatre éléphrtnts.

Nous devons regretter notre ignorance au sujet des cavaliers dans les jeux de cirque romains tout autant que dans les jeux olympiques. Il semble que les cavaliers montés surun seul cheval exécutaient deux exercices : ou bien, comme aujourd'hui encore, ils luttaient dans une course simple entre les metae — ou bien ils se livraient des combats à cheval. Quand ils menaient plusieurs chevaux à la fois, on ne pourrait mieux comparer leurs exercices qu'à ceux de nos écuyers de cirque qui déploient leur agilité en sautant tantôt sur l'un tantôt sur l'autre des chevaux qui galopent de front. Ils exécutaient également la flexion des reins en arrière et se couchaient sur les chevaux au galop.

Les cochers et cavaliers portaient une tunique sans manches qui tombait jusqu'aux genoux — et sur la tête un casque rond de même couleur que la tunique. Ce casque adlié-

rait étroitement au crâne ; il était muni d'une jugulaire pour l'empccher de tomber. Sur leur poitrine et sur leur taille se croisaient de larges écharpes, solidement attachées : ils y passaient un couteau en forme de faucille qui leur servait^ quand le char versait, â trancher rapidement les brides des chevaux. Les brides, en efïet, n'étaient pas dans la main du cocher ; elles étaient entortillées autour de sa taille — il ne se servait que de la main gauche pour conduire le cheval — et dans la main droite il tenait son fouet.

Les cochers étaient divisés en plusieurs groupes qui tiraient leur nom de la couleur de leur costume et de celle de la livrée des palefreniers ou du harnachement des chevaux. Au début il n'y avait que deux de ces groupes — les blancs et les rouges ; puis dans le premier siècle de l'empire on vit paraître les bleus et les verts qui bientôt firent oublier les autres et ternirent leur réputation; l'empereur Domilien ajouta encore les dorés et \q^ pourpres ; ces derniers, d'ailleurs, disparurent complètement plus tard.

Ces cochers de cirque, exclus naturellement de toutes fonctions et dignités, s'exerçaient déjà de bonne heure avant de paraître en public dans le grand cirque. Le danger de leur

174 LES JEUX DES GllECS ET DES ROMAINS

profession les poussait à se munir de préservatifs magiques, d'amulettes : il est fort ])robable qu'il faut classer parmi ces objets des médailles du iv^ et du v" siècle dont les bords ont un relief très accusé et qu'on nomme contorniat:^.

Fig. 23

Au temps de la République^, ces jockeys étaient toujours esclaves et ils étaient au service des gens qui faisaient métier de tenir et de louer les chars, les chevaux et les figurants nécessaires aux jeux. C'étaient les censeurs qui, à cette époque, s'occupaient de solder ces frais de location sur le budget voté pour les jeux publics donnés par les magistrats.

Ces entreprises de jeux, de louage de costumes, de fournitures d'accessoires et de décors appartenaient à des sociétés composées de capitalistes, de propriétaires d'esclaves et de haras, de riches chevaliers, souvent de cochers par-

\ enus et affranchis qui avaient autrefois conduit eux-mêmes les chars clans les courses du (•ir([ue. — Elles étaient au nombre de quatre ; et à cha({ue course chacune d'elles donnait un char. Comme les chars et les jockeys avaient l<.^urs couleurs, cette li\Tée devint celle de r(?s entreprises qui prirent le nom û^q factions '"U partis. Chaque faction avait son hôtel parliculier où étaient situées les écuries des chevaux, les halles de chariots et d'accessoires ; on \ logeait les employés et les palefreniers ; enfin on y exerçait avec Ijeaucoup de soin dans un manège les cochers et les chevaux.

Mais déjà dans les dernières années de la République, et en particulier depuis la fondation de l'Empire, des chevaliers et des sénateurs prirent volontairement part aux exercices de cirque ou ils y furent contraints par les empereurs. Les souverains qui les y forcèrent furent surtout ceux qui ne jugèrent pas au-dessous de leur dignité d'exhiber leurs talents devant le peuple. Parmi eux on compte Caligula, Néron, qui parut au cirque sous la livrée verte et en fit couvrir le sol d'oxyde vert de cuivre au lieu de sable — A'^itellius, Commode, Caracalla et Héliogabale. Cet intérêt personnel des empereurs pour les jeux du cirque nous prouve que la i)assion pour ces exercices avait pris dans

les plus hautes sphères de la société la forme d'une véritable manie. Le père de Néron, Domitius Ahenobarbus, s'était rendu fort célèbre, d'après Suétone, dans l'art de conduire les chars.

L'intérêt du public romain pour les spectacles de cirque reposait principalement sur l'esprit de parti en faveur de ces différentes factions auxquelles appartenaient les chevaux et les cochers. Chacune de ces factions avait ses partisans dans le peuple ; ceux-ci étaient animés de la plus grande haine les uns pour les autres — ce qui constituait de véritables partis politiques. Rien ne peut en donner une meilleure idée que ces lignes de Juvénal, qui dit :

<( Si ce ne sont pas les vej'ts qui triomphent aujourd'hui, Rome est aussi triste, aussi abattue, que le fameux jour où les Consuls se firent battre à Cannes. »

Ces factions prirent naissance vers le premier siècle, en grande partie par suite de la passion maladive des empereurs pour les courses. Quelques-uns d'entre eux, en effet, prirent ouvertement parti pour l'une ou l'autre des factions. Ainsi pendant des siècles se transmit de génération en génération le cri de guerre des couleurs.

Dans les loges les personnes do liante condition étaient revêtues d'e leurs vêtements d'apparat — les fonctionnaires portaient leur uniforme, les citoyens leur toge — vêtement d(^ fête — par-dessus laquelle ils jetaient un manteau, quand il faisait mauvais temps ; — mais ils devaient ôter ce manteau en présence de personnages d'un rang plus élevé. Les femmes, dont les places n'étaient pas distinctes de celles des hommes, étaient assises en grande toilette sur des coussins qu'elles faisaient apporter ou qu'elles louaient en entrant. Toute cette foule fixait impatiemment les yeux sur les portes voûtées, barrées par une corde, près de l'entrée, sous lesquelles les chevaux engagés pouila course creusaient la terre de leur sabot en hennissant.

Mais voici le mouchoir blanc — la mappa — qui vole de la main du préteur, qui préside aux jeux, sur le sable rouge de l'arène. La trompette sonne et la course commence. On encourageait les chevaux et les jockeys de cris et do vœux pendant qu'ils couraient. Un épais nuage de poussière voilait bientôt les chars qui volaient dans l'arène. Des paris violents s'engageaient sur la faction qui allait triompher.

Les chars sortaient des barrières à main droite de la Spina, et faisaient, comme il a été

dit, sept fois le tour de la piste. Dans les premiers temps on livrait dix â douze de ces courses — nommées missus — plus tard vingtquatre. Il n'y en eut jamais davantage, sauf dans des spectacles extraordinaires ou lorsque deux fêtes tombaient le même jour.

Il est facile de comprendre que sur la piste romaine, comme sur la piste grecque, c'était le demi-tour à la meta qui constituait la principale difficulté. Combien a-t-il dû y avoir d'accidents à ce passage dangereux — de chars accrochés, écrasés contre la borne, d'entassements sanglants d'hommes, de bêtes et de voitures brisées ! Mais quels cris de joie d'un parti — quels cris de fureur des autres — quand le premier arrivait vainqueur â la meta avec ses chevaux fumants et haletants ! On proclamait gagnant celui qui passait le premier, au bout d'environ un quart d'heure, sur une ligne marquée à la craie sur le sol, près de l'entrée. Au son des fanfares de trompettes les juges des jeux lui tendaient la palme de la victoire — puis il quittait le cirque par la porte triomphale.

On récompensait magnifiquement les jockeys romains qui remportaient la victoire. Ainsi le cocher Scorpus, mort sous le règne de Domitien, â l'âge précoce de vingt-sept ans, « la

gloire du cirque bruyant, chéri de Rome et objet de ses applaudissements » remporta en une heure quinze bourses d'or. De l'an 13 à l'an 25 après J.-C, Scirtus vainquit sept fois en quadrige ; vingt-neuf fois il remporta le second prix et soixante fois le troisième. Diodes, qui avait pris part, sous Antonin le Pieux, à cinq mille deux cent cinquante et une courses, coiM'ut entre autres deux fois le même jouiavec un attelage à six chevaux pour remporter le prix de 40.000 sesterces (un sesterce vaut 0,40 centimes) et l'obtint deux fois de suite. On couvrait littéralement de richesses ces cochers célèbres. Caligula envoyait à son favori Eutychès un présent de deux millions de sesterces. On jugeait même leurs exploits dignes d'être mentionnés dans les Actes officiels de la ville de Rome ou même dans les rapports gravés sur pierre et dont quelquesuns sont venus jusqu'à nous.

Parfois cette partie principale des jeux était suivie de combats gymnastiques. Toutefois, avant qu'on les commençât, les femmes et les jeunes filles de rang élevé ainsi que les vestales quittaient le cirque. Pline parle de courses à pied qui^ à son époque, auraient été données au cirque ; mais nous sommes très peu renseignés à ce sujet.

Les combats gymnasticiues d'athlètes, habituels aux Grecs, arrivèrent à Rome vers l'an 18(i avant Jésus-Christ, mais ne s'acclimatèrent que très lentement ; — peut-être est-ce la nudité des combattants qui les fit tout d'abord juger défavorablement. Comme ces athlètes qui combattaient à Rome étaient pour la plupart d'origine grecque et s'étaient instruits et exercés dans les salles grecques, il serait superflu d'entrer ici dans des détails sur les combats athlétiques chez les Romains.

Mais nous rencontrons sous la République d'autres exercices de cirque : des combats simulés ainsi que des représentations militaires organisées par de jeunes citoyens et de jeunes chevaliers. Il faut citer également le jeu de Troie dans lequel les jeunes gens des familles sénatoriales, divisés en groupes, couverts d'armures étincelantes, accomplissaient divers exercices d'équitation. Depuis Auguste les empereurs le firent fréquemment représenter ; et les princes impériaux eux-mêmes paraissent y avoir pris une part active.

Les jeux de cirque qui revenaient chaque année à jour fixe étaient donnés principalement sous la République par les fonctionnaires supérieurs, le dictateur ou les consuls. Quand ces personnages ne pouvaient y assister, ils char-

geaientdes suppléants, d'autres magistrats ou des prêtres, de prendre la direction des jeux. Depuis l'an 388 avant Jésus-Christ où on nomma pour la première fois des édiles curules, ces dignitaires donnèrent également des jeux à certaines l'êtes.

Une somme fixe était allouée par l'Etat dans les premiers temps pour ces jeux de cirque. Tant que le peuple n'eut pas de grandes ])rétentions la subvention de cinq cent mines, que le Sénat vota à cet effet en l'an 490, fut probablement suffisante. Les édiles avaient le droit, l)ien entendu, de donner à leurs propres frais plus d'éclat aux jeux et de briguer ainsi la faveur delaplèbe afin d'obtenir plus tard, grâce à leur popularité, de plus hautes positions ou d'assurer leur situation.

Mais après les ])rillantes campagnes qui donnèrent à Rome l'empire du monde, d'immenses richesses affluèrent vers la capitale de l'Italie, des pays asiatiques, de l'Afrique, de la Grèce, et de l'Espagne ; le trésor public romain disposa de capitaux plus puissants ; le niveau moral du peuple s'abaissa. Alors ce furent les fonctionnaires qui cherchèrent à rivaliser dans le luxe et la splendeur des jeux; ils allèrent fréquemment dans leurs dépenses jusqu'à épuiser complètement leur fortune. Cependant,

jusqu'aux dernières années de la République, l'Etat continua à donner la subvention accordée. Dion Cassius rapporte en effet que l'an 43 avant J.-C. le trésor public était tellement épuisé qu'il ne put suffire aux frais des jeux qu'on devait célébrer à ce moment — et qu'il fallut se contenter de fêtes médiocres afin de ne pas manquer aux institutions consacrées.

D'ailleurs à la fin de la République, et surtout au commencement de l'Empire, plusieurs modifications se produisirent dans la direction des jeux. Il y eut un moment où les tribuns du peuple s'arrogèrent le droit de les organiser. Plusieurs hauts fonctionnaires donnèrent des représentations aux frais de César, en l'honneur de ses victoires brillantes dont la nouvelle venait de parvenir à Rome.

L'an 22 avant J.-C. enfin, Auguste chargea les préteurs de la direction et de l'organisation des jeux aux fêtes consacrées : mais il leur fit donner une avance numéraire sur le Trésor pour subvenir aux frais. Aucun d'eux ne devait plus, comme autrefois, contribuer aux jeux publics. Plus tard, pourtant, Fempe- I cur leur accorda le droit de dépenser pour les jeux de cirque trois fois autant d'argent qu'ils en recevaient du Trésor. On verra plus loin le

compte des sommes formidables dépensées pour ces amusements.

La plupart des empereurs, cherchant à flatter dans leur intérêt personnel la passion du peuple romain pour les spectacles, l'abreuvèrent de représentations brillantes. Auguste ne les donnait pas seulement en son nom , mais fréquemment aussi pour d'autres magistrats. Il ne manquait jamais à la représentation du cirque sans se faire excuser. De même Caligula dépensa des sommes exorbitantes pour des jeux splendides et infiniment variés. Néron le surpassa encore. Quant à Vespasicn, on doit rapporter à son éloge qu'il vivait avec la plus grande parcimonie et se bornait à satisfaire les exigences nécessaires ù son existence, tandis qu'il faisait les plus grandes dépenses pour le bien public et donnait au cirque des représentations éclatantes. Presque tous les empereurs de la décadence, d'ailleurs, furent aussi généreux en faveur des jeux à Rome comme dans les villes de province.

Les courses sous l'Empire romain servaient à satisfaire une haine de factions intense ; et la rivalité des bleus et des verts ne se bornait pas à l'arène ; les combats se prolongeaient au dehors. Souvent on vit les jeux du cirque se terminer par des rixes sanglantes, des batailles

dans la rue, des désordres terribles, des émeutes qu'on n'apaisait qu'au prix de la mort de bien des hommes. On ne saurait se figurer la ville de Rome sans les jeux du cirque. Cette passion poussée à l'excès fut si vive que l'an 54 après J.-C. comme on ne pouvait s'entendre avec les chefs des factions sur celui à qui il convenait de décerner le prix^ le préteur dut faire entrer dans la piste des chars avec des chiens dressés, sans donner de récompense.

Peu de voix se sont élevées pour flétrir cette passion essentiellement romaine. Le grave Pline a l'air satisfait en écrivant :

« Quand je regarde cette multitude qui reste assise pendant des heures entières, insatiable de contempler des jeux si v-ains, si sots, et si interminables, j'éprouve une certaine volupté à me dire que moi du moins je n'y prends aucun plaisir. »

Les prédicateurs chrétiens eux-mêmes ne parvinrent pas à éloigner les spectateurs du cirque. Les fidèles se défendaient en citant un texte sacré d'après lequel Élie serait monté au ciel sur un char.

Le roi des Goths Totila donna en l'an 549 la dernière course de chars.

Aujourd'hui l'endroit où tant de milliers d'hommes, assis sur les gradins, venaient at-

tendre avec inquiétude et terreur le succès des verts ou des bleus et poursuivaient les vain- ({ueurs dans les courses de chars de leurs acclamations ou de leurs cris de rage, est devenu un des lieux les plus sauvages et les plus déserts do la campagne romaine.

COMBATS DE BÈTES DANS L'AMPHITHEATRE

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