LE VEILLEUR DE PROUE
Je suis celui qui veille sui' la proue...
L'un connaît les ancres et les voiles,
Un autre les étoiles,
Certains sont plus sages qui jouent
La route aux dés et s'endorment — on gagne, on perd !
Sans souci d'à quel vent s'oriente la proue ;
Mais moi, je sais la Mer !
Elle est douce, aujourd'hui sous les étoiles
Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas,
Le long des voiles ;
Le vent est tombé et le navire est las,
Et tous dorment et tout est calme,
'i8 i.i:s ji.i X itLsriQi;i:s i:r divins
Et celui qui connaît le vent et la marée
A prédit la nuit belle à la nef ancrée,
Et c'est en chantant qu'on a levt'; les i-anies
Car l'honrime qui connaît la face des nuages
A fait signe en riant à qui barre à la proue.
Fou donc qui veille, et qui dort sage !
Et moi seul je veille et j'écoute,
Debout à la proue, et moi seul,
A travers mes songes, j'y vois claii-,
Et moi seul
Je sais la mer,
Toute la mer,
Et qu'il y a des Sirènes sur la Mer!
'1 y a des Sirènes qui chantent et peignent Leurs cheveux d'algues et qui sont nues; Les trois plus belles sont venues Nager autour de la carène.
On les a vues ;
C'était sur des mers lointaines
Elles ne sont pas revenues
Mais parfois je crois les entendre
Qui rient et chantent
Et qui reviennent,
Quand le flot est calme et le ciel clair,
Car moi je sais toute la Mer!
AKiTiu si: r^'^
Elles oui des cheveux d'algues et des lèvres
Peintes selon la pourpre des coraux;
Une parfois rit et élève
Ses seins de femme au-dessus de l'eau,
Kt tend les bras...
Ou dit qu'elles n'existent j)as
< )u que leurs torses vils se teriiiiinMU eu queues
D'éeailles que le flot fait bleues,
Tandis que leur chevelure semble de l'or,
Au soleil; on prétend encor
Qu'elle sont méchantes, et que
Leur mystérieux rire endort
En les grottes roses et noires
Avec elles, joue contre joue,
A jamais.. .
Qu'il est mieux de ne pas y croire
l'^t de les fuir les yeux fermés,
l^t qu'il faut clouer à la proue
Leurs figures d'émail et d'or,
En sinmlacresà la proue !
Mais moi, je sais des choses en mon âme Car avant d'échanger le fléau pour les rames J'ai manié la serpe et conduit la charrue, Mangé la grappe et bu le vin
50 i.i:s ji:lx kistiqlks i: t \jims<
Qui fait l'esprit lucide et le songe devin;
J'ai dormi sur la terre auprès des faulx nues.
Et j'ai levé la hache contre les arbres
Où vivaient les Dryades,
Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;
J'ai vu les Faunes, voleurs d'abeilles, et rire
Dans les eaux la Nymphe aux Satyres
Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,
Et fuir les Grilfons devant la Licorne,
Et sur le sabU', avec leur croupe rouss2 et noire.
Les Centaures passer au galop, un à un 1
0 mémoire
De mes songes je sais par toi ce qu'il faut croire,
Et toutes les mystérieuses faces
Qui nous regardent à travers les choses
Et qui nous parlent à voix basse
Et qui nous parlent à voix haute.
De l'aube au soir,
Du soir à l'aube.
Le ciel plus clair Se meurt, une à une, d'étoiles, Le vent a soufflé dans les voiles.
Le vent a passé sur la Mer,
Il y ados Sirènes sur la Mer.
AlitTIUSI 51
L'aube bleuâtre devient de plus en plus claire. Peu à peu on disting-ue une grève où une femme est couchée, nue ; sa tête repose sur les genoux d'un jeune homme couvert de vêtements amples et sombres. De hauts roclif^rs fiirniont Li vue, derrière la petite plage.