‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 15 sur 117 · LE VEILLEUR DE PROUE · texte numérisé non relu

LE VEILLEUR DE PROUE

Je suis celui qui veille sui' la proue...

L'un connaît les ancres et les voiles,

Un autre les étoiles,

Certains sont plus sages qui jouent

La route aux dés et s'endorment — on gagne, on perd !

Sans souci d'à quel vent s'oriente la proue ;

Mais moi, je sais la Mer !

Elle est douce, aujourd'hui sous les étoiles

Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas,

Le long des voiles ;

Le vent est tombé et le navire est las,

Et tous dorment et tout est calme,

'i8 i.i:s ji.i X itLsriQi;i:s i:r divins

Et celui qui connaît le vent et la marée

A prédit la nuit belle à la nef ancrée,

Et c'est en chantant qu'on a levt'; les i-anies

Car l'honrime qui connaît la face des nuages

A fait signe en riant à qui barre à la proue.

Fou donc qui veille, et qui dort sage !

Et moi seul je veille et j'écoute,

Debout à la proue, et moi seul,

A travers mes songes, j'y vois claii-,

Et moi seul

Je sais la mer,

Toute la mer,

Et qu'il y a des Sirènes sur la Mer!

'1 y a des Sirènes qui chantent et peignent Leurs cheveux d'algues et qui sont nues; Les trois plus belles sont venues Nager autour de la carène.

On les a vues ;

C'était sur des mers lointaines

Elles ne sont pas revenues

Mais parfois je crois les entendre

Qui rient et chantent

Et qui reviennent,

Quand le flot est calme et le ciel clair,

Car moi je sais toute la Mer!

AKiTiu si: r^'^

Elles oui des cheveux d'algues et des lèvres

Peintes selon la pourpre des coraux;

Une parfois rit et élève

Ses seins de femme au-dessus de l'eau,

Kt tend les bras...

Ou dit qu'elles n'existent j)as

< )u que leurs torses vils se teriiiiinMU eu queues

D'éeailles que le flot fait bleues,

Tandis que leur chevelure semble de l'or,

Au soleil; on prétend encor

Qu'elle sont méchantes, et que

Leur mystérieux rire endort

En les grottes roses et noires

Avec elles, joue contre joue,

A jamais.. .

Qu'il est mieux de ne pas y croire

l'^t de les fuir les yeux fermés,

l^t qu'il faut clouer à la proue

Leurs figures d'émail et d'or,

En sinmlacresà la proue !

Mais moi, je sais des choses en mon âme Car avant d'échanger le fléau pour les rames J'ai manié la serpe et conduit la charrue, Mangé la grappe et bu le vin

50 i.i:s ji:lx kistiqlks i: t \jims<

Qui fait l'esprit lucide et le songe devin;

J'ai dormi sur la terre auprès des faulx nues.

Et j'ai levé la hache contre les arbres

Où vivaient les Dryades,

Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;

J'ai vu les Faunes, voleurs d'abeilles, et rire

Dans les eaux la Nymphe aux Satyres

Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,

Et fuir les Grilfons devant la Licorne,

Et sur le sabU', avec leur croupe rouss2 et noire.

Les Centaures passer au galop, un à un 1

0 mémoire

De mes songes je sais par toi ce qu'il faut croire,

Et toutes les mystérieuses faces

Qui nous regardent à travers les choses

Et qui nous parlent à voix basse

Et qui nous parlent à voix haute.

De l'aube au soir,

Du soir à l'aube.

Le ciel plus clair Se meurt, une à une, d'étoiles, Le vent a soufflé dans les voiles.

Le vent a passé sur la Mer,

Il y ados Sirènes sur la Mer.

AlitTIUSI 51

L'aube bleuâtre devient de plus en plus claire. Peu à peu on disting-ue une grève où une femme est couchée, nue ; sa tête repose sur les genoux d'un jeune homme couvert de vêtements amples et sombres. De hauts roclif^rs fiirniont Li vue, derrière la petite plage.

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