‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 38 sur 117 · L'AMIE · texte numérisé non relu

L'AMIE

Je t'apporte, ce soir, humble dans mes pensées,

Le geste langoureux des corbeilles tressées.

Avec les pommes d'or, les grappes et les roses;

Le fruit mûr est plus doux parmi les fleurs, et l'aube

Est plus belle avant que soient mortes les étoiles;

Voici la pourpre violette avec la toile

Faite de patience et de soirs et d'aurores

Et du bruit du rouet dont, hautaine, s'honore

La plus laborieuse autant que la plus chaste;

Je t'apporte la rame aussi que la mer vaste.

Furieuse à la proue, éclaboussa d'écume;

Voici le tiède lait qui comme le sang fume,

Blanc et rouge, tous deux bons à qui les veut boire

Aux lèvres de l'Amour ou au sein de la Gloire,

Et je t'apporte, avec mon orgueil âpre encor,

Ma colère crispant son poing que sa dent mord;

0 douce enfant, debout en ta robe tissée.

Je t'apporte, n'ayant rien autre, mes pensées :

108 I.i:S Jl XX RUSTIQUES ET DIVINS

Corbeilles et fruits mûrs et la proue et la rame, Ce qui de gloire écume aux colères de rârae Et l'Amour qui se vét de pourpres et de toiles Et bouche ù bouche rit à l'ombre qui s'étoile!

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Les deux enfants sont loin que nous avons été,

Tout un printemps et presque jusques à l'été.

Toi, dans mon souvenir, et moi, dans ta mémoire

Nous sommes là toujours l'un et l'autre et l'eau noire

Du Passé entre nous stagne et si je m y penche

J'y vois ta face claire et ta tunique blanche

Et, riant de s'y voir inverse, ton visage

Avec derrière toi tout le doux paysage

D'arbres et de jardin, de ciel et de nuée,

Et je t'y vois, là-bas, toute diminuée

De songe et de distance et réduite à la taille

Qu'une Déesse prend sur sa propre médaille

Et si petite que je crois que la figure

Est sculptée au joyau de quelque pierre dure,

Car dans le sombre onyx où durcit ma mémoire

Comme en mon souvenir de temps et d'onde noire

Tu vis avec moi-même, ô toi que j'ai aimée.

Nymphe du miroir d eau. Déesse du camée!

110 r.l.S JKLX RUSTKH'I'S i;i' DIVINS

Je porte ton image en mon âme car j eus

L'ardeur et le frisson jadis de tes seins nus,

Kt le petit sourire à peine de ta bouche

M'a fait vil, tour à tour, orgueilleux ou farouche

Sous la nuit furieuse ou le ciel étoile;

Amour, son dur marteau au poing, m'a martelé !

Et mon âme a souffert ce que souffrait ma vie

De pleurer douloureuse ou de rire ravie,

(^Iiair lascive au désir de l'esprit anxieux;

Kt si ma face encor au songe de tes yeux

llevient parfois elle doit t'apparaître ainsi :

De bronze âpre ou d'un marbre à peine dégrossi

Où l'ouvrier dégage à demi de la forme

Ce qui d'obscur encor s'y ébauche ou d'informe

Et que le seul hasard du bloc d'où on le tire

Fait bouche de sanglot ou bouche de sourire.

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