‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 68 sur 117 · ELEGIE DOUBLE · texte numérisé non relu

ELEGIE DOUBLE

Ami, le hibou pleure où venait la colomlje,

Et ton sang souterrain a fleuri sur ta tombe,

Et mes yeux qui t'ont vu sont las d'avoir pleuré

L'inexorable absence où tu t'es retiré

Loin de mes bras pieux et de ma bouche triste.

Reviens ! le doux jardin mystérieux t'invite

Et ton pas sera doux à sa, mélancolie ;

Tu viendras, les pieds nus et la face vieillie,

Peut-être, car la route est longue qui ramène

De la rive du Styx à notre humble fontaine

Qui joleure goutte à goutte et rit d'avoir pleuré.

Ta maison te regarde, ami ! j'ai préj^aré

Sur le plateau d'argent, sur le plateau d'ébène,

La coupe de cristal et la coupe de frêne.

Les figues et le vin, le lait et les olives,

Et j'ai huilé les gonds de la porte d'une huile

Qui la fera s'ouvrir ainsi que pour une ombre ; Mais je prendrai la lampe et par l'escalier sombre Nous monterons tous deux en nous tenant la main; Puis, dans la chambre vaste où le songe divin Ta ramené des bords du royaume oublieux, Nous nous tiendrons debout, face à face, joyeux De l'étrange douceur de rejoindre nos lèvres, 0 voyageur venu des roseaux de la grève Que ne réveille pas l'aurore ni le vent ! Je t'ai tant aimé mort que tu seras vivant Et j'aurai soin, n'ayant plus d'espoir ni d'attente. De vider la clepsydre et d'éteindre la lampe.

— Laisse brûler la lampe et pleurer la clepsydre

Car le jardin autour de notre maison vide

Se fleurira déjeunes fleurs sans que reviennent

Mes lèvres pour reboire encore à la fontaine;

Les baisers pour jamais meurent avec les bouches.

Laisse la figue mûre et les olives rousses;

Hélas ! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chair.

Mais j'habite un royaume au delà de la Mer

Ténébreuse, et mon corps est cendre sous le marbre.

Je suis une Ombre, et si mon pas lent se hasarde

Au jardin d'autrefois et dans la maison noire

Où tu m'attends du fond de toute ta mémoire,

Tes chers bras ne pourront étreindre mon fantôme :

Tu pleurerais le souvenir de ma chair d'homme, A moins que dans Ion âme anxieuse et fidèle Tu m'attendes en rêve à la porte éternelle, Me regardant venir à travers la nuit sombre, Et que ton pur amour soit digne de mon ombre.

STELE

Le temple croule, pierre à pierre, en l'herbe grasse;

La colonne s'efFrite et la frise s'efface,

Et, dans le marlire dur où son choc fut sculpté.

Le combat qui longtemps, corps à corps, a heurté

L'Amazone hardie au Centaure barbu,

Peu à peu, jour à jour, geste à geste, s'est tu

Sous l'usure du vent, de la pluie et de l'ombre...

Mais le Printemps sourit aux fentes du décombre;

L'acanthe voit fleurir la ronce qui la mord;

Sur l'épaule du dieu sans tète, droit encor,

La colombe se perche et labeille se pose;

La déesse tombée est au niveau des roses

Qui caressent sa joue et fleurissent sa bouche.

Que la Nymphe marine ou le Triton farouche

Se rouillent au revers de la médaille fruste.

L'été en chante-t-il moins à toutes les flûtes

Des roseaux de l'aurore ou des roseaux du soir ?

La Vie aux mêmes lieux, la même, vient s'asseoir

Toujours belle, et toujours sourit aux mêmes choses, Et l'Amour vient cueillir ses ronces et ses roses, Sans savoir que la fleur dont s'embaume sa main Et que l'épine qui blesse son pas divin. Toutes deux, tour à tour, teintes d'un double sang, Sont la chair du Passé et la griffe du Temps !

Page 1