‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 70 sur 117 · LA GROTTE · texte numérisé non relu

LA GROTTE

Jadis, nous étions trois Faunes dans la forêt.

Nos bouches ont mordu les grappes et le lait

Qui comblent la corbeille et caille dans la jatte;

Nos barbes de poil jaune et nos clairs yeux d'agate

Apparaissaient dans l'ombre au détour des sentiers

Et nos dents blanches, aux pommes que vous jetiez.

Filles ! en nous fuyant, riaient de votre fuite.

Nous mêlions l'olive à la châtaigne cuite

Et le soleil faisait nos cornes toutes d'or.

Et nos flûtes, parmi les fleurs où elle dort,

Eveillaient au matin la fontaine engourdie.

Nous riions en regardant la parodie

Que font de notre allure et de notre maintien

Les boucs dansant parmi les troupeaux et les chiens

Qui bêlent à la file et jappent vers la lune,

Et les feuilles tombaient des arbres, une à une,

Ou la neige des fleurs embaumait les vergers,

Car Sejîtembre au pas lourd. Avril au pas léger.

Marchent par les chemins de l'An et de la Vie.

Ilélas! les Dieux mécliants ne sont pas sans envie Et, des trois Faunes nés de l'antique forêt, Deux sont morts et tu peux, à travers les cyprès, ^ oir au niarhre leur huste au-dessus de la gaine Se dresser, côte à côte, auprès de la fontaine. Au socle on a sculpté des feuilles et des fruits. Ils sont là-bas, au bout du sentier que tu suis, Voyageur, et salue en passant leur mémoire!

Pour moi, j lial)ite au seuil de cette grotte noire

Et j'ai fui la forùt, la plaine et les jardins.

Le doux soleil, jadis tiède et clair sur mes mains,

Ea prairie et le foin coupé où l'on se couche.

Silencieux, avec une fleur à la bouche

En regardant passer au ciel bleu les oiseaux;

J'ai fui la source vive et j'ai fui les roseaux

Où je coupais jadis mes flûtes merveilleuses,

Et de toutes, hélas! de qui les tiges creuses

Jasaient de ma gaîté en chantant par ma voix,

Je n'ai gardé que celle-là, et je m'assois,

De l'aube au soir, au seuil de la grotte, et tourné

Vers sa nuit sépulcrale à mon songe obstiné,

J'emplis l'antre, à jamais, de ma plainte éternelle,

Et j'écoute chanter sa ténèbre, et je mêle.

Corbeau noir exilé des divines colombes,

E'écho de ma jeunesse aux échos de son ombre!

178 I.rS JEUX RUSTIQUES ET DIVINS

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