I.'ll 1 STOIRF. ni: R H U M -ET-E AU 1;T de JULIETTE
II y avait une fois un roi et une reine...
La reine — femme de poiJs et d'âge — administrait maternellement une sorte de Monaco dramatique composé de deux ou trois théàtriculets de la banlieue.
Le roi — volontairement réduit au rôle de prince Albert de cette Victoria suburbaine — jouait la comédie à ses moments gagnés... sur les arias de la couronne et les servitudes du ménage.
On l'avait vu, en 1841, débuter à la Porte-Saint- Martin dans les Deux Serruriers, de Félix Pvat.
Sa tête expressive^ son geste chaleureux, sa diction profondement sentie, avaient été remarques dans toutes les nouveautés du temps, — dans Mathildc, d'Eugène Sue, par exemple, et dans les Mystères de Paris.
Huit ans plus tard, toute la rive droite avait émigré sur la rive gauche, pour Tapplaudir dans le Chariot d'enfant et dans François le Champi.
Et en fac:î du succès éclatant de cette dernière pièce et de ses interprètes, M. Fiorentino avait pu s'écrier dans l'un de ces feuilletons du Corsaire qu'il ne signait alors que d'une modeste et prudente initiale :
— Il n'y a plus de pont des Arts!
Ce fut, — raconte la légende, — dans l'un de ses voyages de Montmartre au pays Latin, que notre héros rencontra la fée Ivresse.
Pour le séduire et le dompter, elle avait pris, l'enchanteresse, les grands yeux verts et la robe couleur d'algues de l'a'osinthe, — Lorelay parisienne, qui mêle dans le cristal ses sourires venimeux à sa chanson perfide !
Le comédien jeta, au fond du verre, à ses baisers mortels toute sa jeu>nesse, toute sa santé, tout son talent, tout son avenir !
Les Borgia avaient des toxiques divers :
Les uns tuaient comme un coup de foudre. On eût
dit une étincelle du tonnerre réduite en poudre ou
roulée en pilule.
D'autres laissaient aux ^ensle loisir de se voir mou-
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rir, ainsi qu'à ce Montefehro, qui traverse de sa décrépitude précoce le deuxième acte du drame d'Hugo; à cet évèque de Cosenza dont parle Machiavel dans sa Correspondance , ou à ce frère du sultan Bajazet que les historiens et les chroniqueurs appellent indifféremment Gim ou Djem, Zi:{im ou Zi\imi.
L'absinihc appartient à la famille des poisons temporisateurs.
Pour empêcher son pensionnaire de s'en oxyder absolument l'estomac, — notre héros s'était engagé au Cirque, — M. Billion avait formellement interdit Tintroduction dans le théâtre de la plus petite bouteille et du moindre liquide.
Q u'avait imaginé le comédien :
Il s'était fabriqué lui-même une manière de llacon plat en fer-blanc, qui s'adaptait etse dissimulait àTintérieur de ses costumes...
Et plusieurs fois pendant les représentations du Marin de la garde, en scène, — sous les yeux de ses camarades, des figurants, du directeur et du public, — on l'avait surpris en train de le porter hardiment à ses lèvres et d'en téter avidement le goulot !
Sur ces entrefaites, sa femm.e trépassa.
On prétend — c'est toujours la légende qui babille — qu'à ce moment suprême elle obtint de lui la promesse qu'il romprait à jamais avec saliqueur favorite. — Oui, mais vous connaissez la ballade anglaise importée par Adolphe Adam dans le Brasseur de Preston :
Un bon garçon,
John le dragon
Aimait Jenny la belle;
Mais du wisky
Sir John aussi
Etait l'ami fidèle.
Le dragon jure à sa fiancée de renoncerai! jpisky... Et le lendemain des noces, i! recommence à se griser...
Lors, si sa moitié se' fâchait,
Il répondait :
Ma chère,
Point ne suis ivre de wisky,
Mais de gin et de bière.
L'acteur qui nous occupe ne répudia les émeraudes de l'absinthe que pour les topazes du rhum.
Et la seule concession qu'il octroya à la mémoire de la défunte fut d'étendre dans une certaine quantité d'eau le casse-poitrine américain :
D'où lui advint le surnom de Rhum-et-Eau.
On lit dans Shakespeare :
— Quelle est la dame qui enrichit la main de ce cavalier là-bas ? — Oh ! elle apprend aux flambeaux à illuminer ! — Sa beauté est suspendue à la face de la nuit commeun joyau à l'oreille d'une Ethiopienne... — Mon cœura-t-il aimé jusqu'ici? — Non ; jurez-le, mes yeux ! car jusqu'à ce soir, je n'avais pas contemplé la vraie beauté !
Ainsi dut monologuer Rhum-et-Eau, le jour de la première répétition du Gentilhomme de la montagne, à la Porte-Saint-Martin.
Jll.IlilTi; CLARL.NCE J\i
Juliciic Jcscondait, non dcsCapulcf, — mais des BatignoUes.
Un gros gaillard appelé Pontis, et qui jouait, jecrois, les sacripants dans la troupe de M. Choiel^ lui servait de Tybald.
J'ignore si Rhum-et-Eau lui planta dans le ventre sa rapière )us.]u'àla coquille...
Mais on a vu errer son ombre, là-bas^ quelque part, en province.
Les choses n'eurent pas, du reste, le dénoùment précipité, lamentable et tragique de l'épopée des Amants de Vérone.
On s'épousa — tôt ou tard!
Mais voici où la légende enjambe les fortifications de la vraisemblance, pour r///e^/c7^z/re;' dans la banlieue du merveilleux :
La nouvelle épousie était encore une fée, — une fée de Jouvence, celle-là.
Ses charmes salutaires méiamorphosèrent Rhum-et- Eau !
Rhum-et-Eau cessa de boire !
Rhum-et-Eau recouvra la santé!
Rhum-ei-Eau redevint, pour un instant, Clarence, — vous savez, Clarence, l'un des diseurs les plus svmpathiques de Paris!
Le ménage était heureux, uni, charmant !...
Les deux cpoux marchaient bras dessus bras dessous dans le succès, comme les amants de Vérone dans la fcte des Capulct...
Hélas !
Clarence est mort il y a un an !
Voilàpourquoi la figure de sa jeune veuve est noyée de mélancolie, et pourquoi sa chevelure blonde flotte — éplorée parmi le Drame, ainsi que les boucles d'Ophelie, — cette seconde Juliette du vieux Will — surnagent au fil de l'eau du ruisseau homicide — pêlemêle avec les coquelicots et les bleuets!
XIIÎ
Selon les uns, personne comme mademoiselle Paurelle n'adore la vie au jour le jour et ne déteste les choses arrangées à l'avance.
Pendant un court séjour qu'elle fit en Normandie dans un petit château qui lui appartenait, elle faisait tous les matins trois quarts de lieue à pied pour aller boire un pichet de cidre chez un cultivateur des environs.
— Madame, lui dit le paysan, permettez-moi de vous envovcr le tonneau; cela vous reviendra à bien meilleur marché et vous serez moins fatiguée.
— As-tu fini avec ton tonneau ? riposta la folle en-
j . Voir la Deuxième Série.
tant, les tonneaux me déplaisent ! Je ne veux que des pichets I
Ouij mais des pichets sérieux !
Selon les autres, au contraire, cette créature aimable — et dispendieuse, — jouit d'un esprit d'ordre des plus remarquables.
Ainsi, je lis dans un journal :
Le 3i décembre, mademoiselle E. P... se mit à réfléchir profondément. Des visiteurs nombreux nemanqueraient pas, le lendemain, d'affluer à sa porte, et il s'agissait de régler le cérémonial des réceptions.
Au bout d'une demi-heure, la charmante enfant sonna Rosalie, selon son usage dans les circonstances graves.
Arriva Rosalie, une jolie soubrette qui compte bien débutera son tour dès qu'elle aura mis la main sur un iiuprcsai'io convenable.
— Rosalie, dit mademoiselle E, P..., c'est demain le 1" janvier, etil viendra beaucoup de monde à la maison. Je suis toujours inquiète quand mes amis sont réunis en grand nombre. Un mot en amène un autre, une confidence s'échappe vite sous le stimulant de la vanité. Par conséquent, j'ai résolu de fractionner mes visiteurs en autant de groupes qu'il y a de pièces dansl'appartement. J'ai besoin de m'entendre avec toi pour le classement des catégories.
— Commençons par le salon , s'il plaît à madame.
— Ton coupd'œil infaillible jauge un homme rien qu'à sa manière de demander si je suis visible, et sait
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estimer mieux qu'un commissairc-priscur l'ccrin cntoui dans les profondeurs d'un paletot. Tu auras donc soin de n'introduircdans le salon que les messieurs qui recèleront des diamants.
— Compris, madame. Passons dans la chambre à coucher.
— Dans la chambre à coucher se tiendront ceux qui apporteront des cachemires^ des robes, et des dentelles.
— La salle à manger ?
— Les porteurs d'argenterie s'arrêteront dans la salle à manger.
— Reste le cabinet de toilette.
— Tu fourreras en bloc dans le cabinet de toilette tout le menu fretin dont la magnificence n'aura pas dépassé le groupe de bronze, la coupe d'onyx ou le chilîbnnier de bois de rose.
— Parfait, madame; voilà notre appartement complet comme un omnibus le dimanche. Mais j'y songe : si quelqu'un vous apportait des bonbons, qu'est-ce que j'en ferais ?
— Rosalie, il est improbable qu'un homme me respecte assez peu peur ne m'offrir que des bonbons.
— Cependant il faut tout prJvoir.
— Tu as raison : il est sage de tout prévoir... Mais tu l'as dit : l'appartement est complet, et je ne sais vraiment pas. ..
— Ni moi, madame. 11 ne reste plus rien... rien que le petit cabinet noir, vous savez madame...
— C'est vraij je n'y pensais pas... Eh bien ! si quelqu'un se permet d''apporter de' simples bonbons, tu le foras attendre dans le petit cabinet noir.
Mademoiselle Paurelle est venue du boulevard du Temple à la place de la Bourse. Elle est ailée delà place de la Bourse au Palais-Royal. Cetait l'époque où M. HosteiUj qui montait les Massacres de la Syrie, avait fait venir d'Orient une couple de dromadaires pour figurer dans cette pièce. Un petit journal annonça :
« Les nouveaux artistes introduits par le directeur du Cirque dans l'ouvrage qui va passer prochainement, empêchaient M. Dormeuil père de dormir. Aussi s'estil empressé d'engager mademoiselle Paurelle. Il n'a donc désormais plus rien à envier à M. Hostein, car, sans contredit, la belle Elmire en vaut quatre. »