‹ Les jolies actrices de ParisChapitre 2 sur 42 · LES · texte numérisé non relu

LES

Les jours de mauvais temps où Paris lient la chambre, les Ahasvérus de lettres que le Marche! Marche! Marche ! de la chronique pousse à travers les Champs- Elysées, ouates de brume et rayés de pluie, peuvent, à Tembouchure de la rue de l'Oratoire, apercevoir, derrière la porte -fenêtre du balcon d"un deuxième étage, la silhouette d'une femme qui se découpe en ombre chinoise sur la mousseline du rideau... I. 1

Quand j'écvïs femme, la plume me fourche...

Déchiffrez-la à laide d'une bonne lorgnette : elle n'accuse guère plus de vingt ans. Sa taille, ses formes sont d'un entant. Volontiers les Latins lui auraient decerne cette épithcte de gracilis qui implique la ténuité, la sécheresse et la maigreur, sans exclure la grâce, le charme et la santé.

La jeune fille est debout et immobile. Une draperie relevée par son épaule fait un fond grenat à sa tète pâle et fine; sa main égrène machinalement les crépines du gland de l'embrasse; son front est collé à la vitre que la rafale cogne deTaile; son regard pendj vague, atone et indiffèrent sur les fiacres rares et les piétons crottés; elle semble prête à s'endormir au bruit du vent qui embouche l'avenue...

On dirait de la statuette de l'Ennui.

Cette statuette a nom Adelina Patti.

La maison porte le numéro 122.

Adelina en occupe le second étage avec son père et son beau-frère; ses deux sœurs, Carlotta et Amélia — madame Strakosch — parcourant la province la plupart du temps. L'appartement est loué, tout meublé, dixhuit cents francs par mois par M. Stuart, riche Américain. Il se compose de deux salons, d'une salle à manger et de trois chambres à coucher. La chambre à coucher de mademoiselle et les salons ouvrent sur le balcon qui fait face, par-dessus les Champs-Elysées, aux voies nouvelles du quartier d'Albe. Le reste surplombe une cour intérieure où madame Barucci remisait autrefois ses équipages.

VDl-LINA l'Ain

La sii^noiiiui aura sculcmcni son at hume lan prochain. On est en train de lui chercher un hôtel. Celui que le prince Basilewski vient de faire bàiir à l'angle de la rue Paucjuet de Villejust et du boulevard du roi de Rome lui aurait merveilleusement convenu; sa situation, son agencement, son étendue permettent d v donner des fêtes, des concerts, des spectacles et de créer ainsi au Théâtre-Italien une formidable concurrence...

Malheureusement, le prince qui v a dépense près de trois millions en demande quinze cent mille francs...

Adelina aurait bien dit oui...

Mais M. Sirakosch a dit non !

Le domestique delà famille comprend :

Miss Louise, — la dame de compagnie de mademoiselle, — une brunette, grassouillette, gentillette, guère plus haute que sa maîtresse;

Caroline, — la femme de chambre, — une belle Allemande aux cheveux pleins de topazes, aux yeux pleins de saphirs, aux lèvres pleines de rubis;

Louis, — l'homme de confiance de M . Stuart, devenu momentanément le factotum de M. Strakosch;

Un cocher — fourni parBrion — avec deux chevaux et une berline;

Et une cuisinière qui n'a pas dû suivre les cours du baron Brisse, si j'en crois les murmures de l'ofrice.

Le signor Patti père avait pris un valet de chambre à l'essai.

Celui-ci lui donna congé au bout de huit jours :

— Si monsieur, lui dit-il, désire que je le garde, il faut que mademoiselle change sa cuisinière.

Intérieur COSSU, mais banal. Point d'art, de poésie, d'originalité. Dans le grand salon — rouge et or — un piano, un pouf, un portrait en pied de la diva, en toilette blanche, qui n'est pas un chef-d'œuvre, et^ ça et là, des aquarelles, des pastels, des photographies la représentant dans les divers costumes de ses différent^ rôles. Sur le piano peu de partitions rossiniennes ; tout Wagner en revanche: le Vaisseau Fantôme, Rienzi, Lohengrin, voire même Tristan et Yseult ! Adellna exècre inpetto la musique italienne. Elle étudie actuellement Astorga, d'Abert, et son ambition est de chanter dans l'avenir Elisabeth, du Tannhaiiser. On remarque, sur les meubles de l'appartement, un étalage tout particulier des productions du célèbre révolutionnaire allemand, les jours où notre confrère Gasperini * vient dîner : c'est une galanterie delà jeune fille à l'endroit du critique d'Hvrcanie de feu ï Esprit nouveau et delà Liberté.

Il est onze heures ou midi, — et la porte de mademoiselle s'est entr'ouverte...

Une charmante levrette café au lait bondit dans la chambre, saute sur le lit, le fourrage et s'y installe...

Caroline et Louise la suivent en criant :

— Eda! miss Eda! voulez-vous bien finir? Shoking and improper animal!...

Mais Eda a déjà déterré Adelina dans les couvertures — et voilà que commence sous les rideaux une fantasia ponctuée d'aboiements et d'éclats de rire !

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