COMÉDIE-FRANÇAISE
Des traits délicats et hardis, une lèvre à laquelle l'impalpable moustache sied bien, une. statue de déesse l'ont mise. .. à la place de Rachel ! J'ai eu le plaisir de l'apercevoir à cheval aux Champs-Elysées, en habit masculin; elle porte avec une vraie distinction ce costume, dont elle connaît le fort et le faible.
A été rapportée de Metz par Ambroise ;
Très-gracieuse ;
Des toilettes distinguées ;
Beaucoup de naïveté — ou de franchise.
Un soir, je me trouvais au toyer du Palais- Royal.
Une noce bourgeoise, inondée de sueur, dansait dans les salons de Véfour,
Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
Les pensionnaires de MM. Dormeuil et Plunkett s'amusèrent à regarder ces coknej's en goguette.
Mademoiselle Gervais s'écria tout à coup :
— Que c'est gentil un mariage pour de vrai! Je serais bien contente de me marier aussi ! . ..
— Qui VOUS en empêche?...
— C'est que je suis très-difficile I...
— Vraiment!...
— Oui : il me faut un jeune homme beau^ avec un titre nobiliaire, de l'esprit et cinquante mille livres de rente...
— Au moins !...
— Alors, seulement, Je consentirais à l'épouser; et même je resterais asse^ longtemps avant de le quitter !...
ALICE T H E m C
— CHATELET
Elle nous revient de Russie, après avoir traverse la maison de Molière.
Là-bas, si l'on en croit certaines correspondances, elle ne quittait pas les cotillons de sa maman.
En voyant passer ces deux inséparables sur la perspective de Newski, un boyard, qui pratique le calembour à l'instar d'Hamburger, s'écriait dans le plus pur français qui se soit jamais parlé au café de Suède ou au café des Variétés :
— Voilà l'Alice et sa compagne.
Mademoiselle Théric est d'une beauté si correcte, si parfait2j si léchée, pour emprunter un de ses termes à la peinture^ que Banville n'a point dédaigné de la dé-
crire par le menu dans l'un de ses Camées u Figaro.
II ne manque que la vie à cette perfection. L'ex-artiste de Pétersbourg semble, en effet, avoir rapporté dans son jeu, dans sa physionomie, dans son regard polaires, toutes les glaces de la Neva :
— Je suis sur, disait Colbrun, que si Th^ric prend des bains froids, la Seine doit charrier la nuit suivante.
Un soir^ après une discussion avec une camarade^ la belle Alice se mit à sangloter...
Q.uelqu'undit alors à la personne qui l'avait blessée :
— Vous avez eu tort d'aller aussi loin. La pauvre tille est tout émue. Elle pleure...
— Elle pleure? riposta l'autre avec incrédulité. Allons donc ! vous vous trompez ; elle dégèle.
BRACH l">
Il y a trois sœurs de ce nom : une à l'Opéra, l'autre au Palais-RoyaJ et la troisième aux \'arietés. Celle-ci, « qui fait claquer sa langue comme M. Loyal fait claquer son fouet , « et qui, nonobstant, est une créature fort désirable, se distingue par un grand esprit d'ordre et d'économie. Un matin, un commissionnaire lui apporte une chaise en soie, merveille de capitonnage, prodige de confortable, d'une valeur de plus de vingt-cinq louis :
' — Que m'apportez-vous là ? demande mademoiselle Brach.
— Une belle chaise, madame.
— Elle n'est pas mal ; mais de quelle part>
— De la part d'un ami.
— D'un ami ? C'est bien vague. Mais, alors, il doit y avoir erreur, mon garçon : il en manque onze.
CHRISTINE NI LSSON
Il neige...
Le ciel — tout noir de nuit et de frimas — -commence à grisonner [^sous Taurorejiaissante. Le soleil monte dans la brume. Un petit jour bleuâtre tombe par plaques indécises pêle-mêle avec les flocons. Çà et là, des bouquets de sapins poudrés de givre et de bouleaux maigres et sombres grelottent et pleurent au vent. Des huttes sont accroupies dans un pli de terrain; des fumées s'effilent de leur toiture d'écorce chargée de pierres et dentelée déglaçons; leurs fenêtres trapues regardent les corbeaux sautiller sur la plaine éclatante de blancheur...
Nous sommes loin de Paris, — à cinq lieues de Vexiœ, en Suède, — à cinquante lieues deStockolm; —
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dans une misérable bourgade de la province de Smâland...
Poussons la porte de l'une de ces tanières mieux faites pour bauger des sangliers que des hommes...
La chambre à coucher des pauvres gens est aussi celle des bestiaux. Au milieu, un poêle de fonte pétille et bruit d'un ton plaintif. Des chèvres, des moutons et des enfants sont tassés à l'entour et tendent le cou vers une marmite. Les enfants sont vêtus de trous. La mère file près d'une lucarne. Le père fume dans un coin. Parfois, des grelots sonnent, le galop d'un cheval martèle la terre durcie, un traîneau passe au dehors comme une flèche, on voit paraître et disparaître avec la rapidité de l'eclair un bonnet de loutre, une pelisse d'astrakan, un dolman garni de fourrures; puis, le père élève la voix entre le bourdonnement du fouet, le bouillonnement de la marmite et le sifflement du bois vert dans la flamme :
— Christine!...
Une tête surgit au-dessus du groupe des enfants, — une tête mignonne, délicate, immatérielle, avec des cheveux couleur de paille, doux et fins comme la soie...
— Christine, prends ton violon et va-t'en à la côte! ...
L'appartement se trouve au quatrième étage d'une maison de la rue de Rivoli, et, de la croisée du salon on aperçoit les Tuileries...
Le salon — leseulendroit de ce nid de fauvette où les profanes aient pénétré jusqu'à présent — est blanc et
CHRISTINK NII.SSON l33
or avec aincublcmcni en Jiinias bleu. Il n'a qu'une fenêtre et trois portes ; celle de droite donne dans le retrait de la maîtresse du logis, celle de gauche dans la chambre de sa demoiselle de compagnie, la troisième sur un couloir qui conduit à l'antichambre. Sur la cheminée de marbre de Carrare, une magnitique garniture en bronze doré réjouit l'œil des amateurs du style Louis XV. Point d'étagères ni de bibelots. Rien qui sente la cocodète ou la cocotte. Devant le panneau qui fait lace à la fenêtre est un piano^ et, à côté, un canapé et un guéridon. Le piano est encombré de partitions; le canapé et le guéridon sont charges de bouquets...
La pendule marque minuit...
Une jeune femme est assise près du piano. Sa robe de chambre de cachemire la drape aux épaules de plis simples et graves. Sa main aux doigts effilés, un peu longs, pleins d'autorité et d'énergie, caresse avec distraction le clavier de l'instrument, tandis que son regard pend insoucieusement sur ses pantoufles ou vagabonde, à l'aventure, de la flamme qui danse entre les hauts chenets aux épais rideaux de mousseline derrière lesquels le gaz ponctue la rue de Rivoli d'une double ligne de mouches de feu...
Elle songe. Son oreille tendue essaie de ressaisir quelque chose dans le vague...
Est-ce la mélodie des maîtres immortels qu'elle interprétait tout à l'heure? Est-ce le frémissement de la foule au théâtre, charmée, émue, criant bravo? Est-ce quelqu'un des mille bruits qui se mêlent pour former la respiration de la grande ville qui l'entoure?...
Non, la phrase après laquelle la rêveuse s'acharne I. 8
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est un retour vers les journées nébuleuses de son enfance...
Cette phrase-là lui parle à l'esprit et au cœur mieux que Mozart, mieux que Paris...
Et, tenez, la voici qui se détache — nette et distincte — sur la nuit deses souvenirs. ElleTentend. Elle la répète :
— Christine, prends ton violon et va-t'en à la côte !
Le comte de Tonerielhm la montait, un jour, à pied, cette côte rude aux chevaux et aux traîneaux, et l'enfant le suivait en raclant du violon de toutes ses forces et de toute son âme.
Le comte s'arrêta, écouta, fit signe au postillon de rebrousser chemin, et, prenant l'enfant par la main :
— Conduis-moi chez ton père, petite.
Puis, aux paysans, dans la hutte :
— Bonnes gens, confiez-moi votre enfant. J'en ferai une grande artiste.
Le surlendemain, la fillette entrait dans un pensionnat de Guttenborg, où mademoiselle Valérius — depuis baronne de Leuhusen — amie de M. de Tonerielhm et cantatrice estimée, consentait à lui donner des leçons de chant.
Un peu plus tard, son protecteur l'envoyait à Stockolm, dans lafaniille du compositeur Franz Berwald, qui se chargeait de continuer son éducation musicale et l'initiait surtout à la partie théoriquede son art.
Cependant, la petite paysanne des environs de Vexia croissait en talent et en grâces...
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Sous le baiser neigeux saisie Comme un lis par l'aube argenté, Comme une blanche poésie, S'épanouissait sa beauté...
— Il ne lai manque plus que Paris, dit un malin Franz Berwald à M. de Tonerielhm.
Le comte organisa aussitôt au bénéhce de sa protégée un concert auquel tint à honneur d'assister toute l'aristocratie de lu ville des Wasa. Quelques jours après, Christine Nilsson partait pour la France. A son arrivée à Paris, elle fut placée chez d'honorables gentlemen qui se chargent, moyennant une rémunération copieuse, de Vdlève des jeunes inisses appartenant aux riches familles anglaises établies sur le continent. Ce fut là qu'elle reçut les leçons de Wartel. « Celui-ci comprit du premier coup le parti qu'il y avait à tirer de cette nature rêveuse et naturellement poétique, et d'une organisation musicale réellement exceptionnelle. Après trois années d'un travail incessant, durant lesquelles la jeune cantatrice ne manqua pas un seul jour de prendre sa leçon, elle fut engagée au Theàtre-Lyrique, où elle ht ses débuts dans Violetta, traduction française de la Traviata, de "Verdi. »
La France sourit volontiers aux étrangers, — aux étrangères...
Pour conquérir Paris, Christine Nilsson n'eut qu'à lancer une vocalise du bout de ses lèvres sculptées...
La Société ïadopia tout d'abord. J'ajouterai qu'au milieu de son triomphe, cette parvenue de l'art s'est complètement montrée che:{ clic. Sa naturesouple s'est faite, sans étonnement et sans apprentissage, au luxe,
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au succès, au bonheur. Elle sera sous les frises de l'Opira aussi à l'aise que sous les solives enfumées de la chaumière du Smàland. Rien ne lui manque : elle a le bien-être né du travail, elle ala gloire, elle a l'estime, — et à sa chanson souveraine s'est mêlée l'autre jour la chanson des poètes :
Blonde, oh! mais blonde comme en ton pays natal Sur la neige un reflet du soleil boréal, Avec un œil du bleu tendre de la turquoise ; Blanche comme aux rayons de la lune d'avril, Sur les sombres sapins les grains purs du grésil, Qui ne t'aime, ISilsson, fauvette suédoise ' ?