I. Ernest d'Hervilly, Lune du 27 octobre
JANE ESSLEI^
Dorval, — la grande et regrettée Dorval, — avait l'habitude de dire ;
— Je ne suis pas belle, je suis pire.
Jane Essler pourrait tenir le même langage; car clic est a pire » assurément avec ses cheveux roux phntés trop bas, son masque émacié et son
Œil profond où l'éclair Sèche les pleurs brûlants d'un regard doux et triste...
C'est Gavroche en jupons. Née native du quartier Mouffetard. Francisque Sarcey raconte qu'on l'envoya à récole, qu'elle y récita une pièce de vers avec succès, et qu'elle déclara à sa mère qu'elle voulait être comé- 1. 8.
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dienne. C'est le rêve de toutes les petites filles qui dorment dans une soupente. Sarcey continue :
« C'est aussi le rêve de leurs mères. On conduisit Jane à M. Samson ; elle avait douze ans. L'honorable professeur trouva sans doute qu'elle ne payait pas de mine, dit qu'elle était trop jeune, et finit, six mois après, par l'admettre à son cours. Au bout de trois semaines, l'enfant en avait assez. De grandes affiches lui avaient appris que mademoiselle Georges donnait des leçons de déclamation tragique. Le nom de mademoiselle Georges, qui commence déjà à tremper dans l'ombre, rayonnait encore de tout son éclat. Jane alla chez elle, et je tiens de la bouche même de mademoiselle Georges que jamais elle ne vit de dispositions plus précoces et plus brillantes.
(' — Mais, quevoulez-vous, ajouta la célèbre artiste, en soupirant, elle est née rue Mouffetard.
« — C'est la lisière du faubourg Saint -Germain, fisje observer avec un sourire.
» — Elle a trop longtemps vécu de l'autre côté pour devenir jamais une tragédienne. »
Alors commence pour la fillette l'odyssée lamentable des gens qui cherchent sans trouver : elle va du Théâtre-Historiqueà l'Ambigu, de l'Ambigu à la Gaieté', de la Gaieté au Vaudeville et du Vaudeville aux Délassements. Elle finit par se caser dans ce dernier ^02//boui. « D'appointements, écrit son historiographe du JSfain jaune, il n'en était point question en ce tempslà. Son directeur la payait en compliments et en bonnes?
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» Elle s'en retournait à pied, tous les soirs, chez sa mère, qui habitait du côte de Montrouge. L'omnibus était une dépense qu'elle ne pouvait se permettre que dans les grands jours^ les jours de fêtes carillonnées; gaie à travers tout cela: elle était donc entin artiste dramatique; elle rêvait la gloire.
« Un accident pensa l'arrêter net au seuil de ses espérances. Un soir, à minuit, sortant du théâtre, elle trouva le pavé couvert d'une épaisse couchede neige. On y enfonçait jusqu'p.ux genoux : plus de voitures, plus d'omnibus. Il fallaitpourtant rentrer. Jamaischemin ne lui parut si cruel et si long. Elle arriva trempée, gelée. à demi morte. Elle se mit au lit et ne s'en releva que six mois après, maigrie, souffreteuse, et sur le visage ce je ne sais quel tour de mélancolie ardente qu'elle ne devait jamais perdre. »
Cependant, son jour, était proche. Il va — c'est toujours Sarcey qui parle — sur la façon dont elle se tit engager au second Théâtre-Français, une histoire qui court le monde, une légende plutôt; car elle n'a rien d'authentique, et il est certain même qu'elle doit être très-fausse; mais si les légendes ne donnent pas des faits exacts, elles traduisent assez fidèlement l'idée qu'on se forme des personnes qui en sont l'objet.
Jane était liée aux Délassements-Comiques par un engagement de plusieurs années : dix mille francs de dédit. Son directeur les exigeait et M. Royer s'armait de ce prétexte, pour ne pas charger d'une nouvelle recrue sa troupe, qui n'en avait aucun besoin.
— Et si j'arrivais à vous, disait Jane, libre de tout
engagement antérieur, vous me prendriez, bien vrai ?
— Bien vrai, répondait M. Royer, qui se croyait sûr de son affaire.
Elle court au ministère, de qui les théâtres dépendaient alors. Elle arrive dans la salle d'attente, où se tenaient déjà de nombreux solliciteurs, et s'adressant délibérément à l'huissier :
— Allez dire à Son Excellence que mademoiselle Essler veut lui parler sur-le-champ.
— Eh quoi! s'écria le ministre surpris, Fanny Essler à Paris ! et je n'en savais rien ! Mais faites entrer! faites entrer tout de suite !
La porte s'ouvre : il voit paraître une toute petite jeune fille, l'air spirituel et hardi, et qui lui montrait, dans une révérence et un sourire, les plus belles dents du monde. Le quiproquo s'explique ; on rit :
— Prenez donc la peine de vous asseoir...
Et voilà notre gamin de Paris plaidant sa cause, et remontrant le tort qu'on lui fait, à elle et à Part dramatique, et à la tragédie; elle débite sa petite affaire d'une voix si insinuante et si tendre, que le ministre se rend : il promet ses bons offices.
— J'aimerais mieux que la chose se fît à l'instant, dit la jolie solliciteuse.
Comment refuser? Le lendemain, elle se présentait chez le directeurde TOdéon, triomphante, et con exeat à la main.
— En vingt-quatre heures ! sV'cria M. Royer stupéfait.
— Il ne m'en a pas fallu davantage.
— Et comment diable vous y étes-vous pris ?
— Oh! mon Dieu! c'est bien simple. Je ^jus allce
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chez le ministre. Il m'a dit de m'asseoir. Je me suis assisecommc(;a.., je mesuis mise à lui parler... comme ça...
Elle refit son plaiJoycr d'un bout à l'autre.
— Tout s'explique, dit l'honorable directeur, qui, ayant écouté avec attention, était légèrement cmu luimême.
La voilà en pied à l'Odéon. Elle y donne vaillamment la réplique à Frederick dans Afîdrc Gérard. Puis elle s'en revient à l'Ambigu créer Mario, des Beaux Messieurs de Bois-Doré, et s en retourne au Vaudeville créer Marguerite, du Roman d'un Jeune homme pauvre. Puis encore, elle passe ici et là, avec ses nerfs, ses caprices, sa nature pétrie de contrastes, — et, à ce propos, je ne résiste pas au plaisirde citer l'excellent morceau de littérature, de critique et de fantaisie, — oui, de fantaisie, — par lequel l'écrivain de bon sens, auquel j'ait déjà tant emprunté, clôt son appréciation du talent et du caractère de cette fantasque créature qui est une admirable artiste ei qui ne sera jamais qu'une médiocre comédienne.
« Vous la voyez, quand elle entre en scène, jeter indifféremment sur la salle un regard circulaire et laisser tomber ensuite ses paroles avec ennui ; mais qu'elle ait, par aventure, rencontré une figure qui lui plaise, elle place sa main en auvent sur son front et regarde : la voilà qui tressaille, se redresse et se met à jouer pour ce seul visage.
» Les habitués et les musiciens de l'orchestre n'en peuvent revenir. Ils s'interrogent étonnés : Qu'est-ce
que Jane a donc ce soir '-. Ils cherchent dans les rangs de l'orchestre le bienheureux mortel pour qui la folle enfant se donne tout ce mal. P'aut-il dire que la plupart du temps le gredin ne se doute guère de son bonheur.
» Mais eveille-toi donc^ animal! Comment! tu ne vois pas que c'est à toi qu'elle adresse ces sourires^ ces élans passionnés, ces cris d'amour ! tu n'es pas jeune, cela est vrai; lu n'es pas beau, j'en conviens; tu es bonnetier en gros, et tu as la tournurede l'emploi, rien n'est plus évident. Mais c'est pour cela précisément qu'elle t'aime.
« Et toi, tu ne te doutes de rien ! tu vas rentrer paisible au foyer conjugal, sans rien soupçonner de l'orage que tu as déchaîné. Et sais-tu ce que tu es pour elle à cette heure: Amadis, Galaor, Roméo, le bienaimé, l'idéal ! Elle rentrera au logis, furieuse de ton inattention, elle ne dormira point, et le lendemain, quelle pétulance ! Il lui prend des envies de tout briser !
» Que ne t'es-tu trouvé là, à la petite porte de sortie au moment où elle s'échappait du théâtre, à minuit, regardant de tous côtés, inquiète... Comme elle t'eût reconnu, entraîné; ou bien, revenant le lendemain.
» — Allons, cocher! vite à Romainville ou à Montmorency.
» — Mais, ma bien-aimée, il fait un froid de loup, et la terre est couverte d'un pied de neige.
)) Que lui importe ! Ah ! la campagne, les arbres, le ciel, et les violettes surtout ! Cueillons la violette ! Veux-tu, Roméo! Et elle en trouve sous la neige,
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clic en kraii pousser sur les ^lai,'ons de la Seine gelée, pour les oHVir à son ami, à son ircsor, à son seul bien sur la terre.
» Et cela dure ! mon Dieu ! cela dure jusqu'à ce que le dauphin, retournant la tète, s'aperçoive qu'il n'a tiré du fond des eaux qu'un simple bonnetier. "Vous ne seriez pas un bonneiiei-^ qui sait si cela durerait davantage ? »
Hélas ! ce que Sarcey ne dit pas, c'est que, pour se débarrasser du singe, — ou du bonnetier, — le dauphin n'aurait qu'à souiller dessus!