FRANGINE CELLIER
Cette charmante fille, — dont les cheveux aimes Ju soleil ont des éclats fulgurants d'or en fusion, — après avoir été papillon à l'Opéra, est devenue comédienne au Vaudeville.
Sa création de Marie, dans les Brebis galeuses, prouve ce que peuvent, chez une artiste, l'inspiration, le travail et la volonté.
Le soir de sa première apparition au Gymnase, un de nos confrères fit courir le quatrain suivant :
Chacun désire être au premier Rang de l'orchestre et se démène Pour mieux voir l'elfet que Cellier De près fait de la scène.
Mademoiselle Francine Cellier a répondu ^ après I. 9
huit ans — au dernier vers de cette innocente épigramme^ en adressant au Nain Jaune, le 5 janvier courant, une lettre dont nous extrayons les passages suivants :
04 monsieur CHARLES CEYRAS, 'Directeur du Nain Jaune.
« Monsieur,
» Le Nain Jaune s'occupe de moi dans deux articles de son numéro dp 29. Le premier me juge en c]uelques mots assez durs comme actrice. Le second s'occupe de ma vie privée. Je ne croyais pas que le droit d'un journal fût tel : je me trompais sans doute. Quoi qu'il en soit, lé rédacteur veut bien se défendre contre le reproche d'indiscrétion à cet égard. 11 a fait plus qu'être indiscret, monsieur: il a été complètement inexact.
» Sans avoir à faire compte avec lui ni avec personne des rentes que je possède ou ne possède pas^ je suis en droit de soutenir que ma fortune, beaucoup plus modeste qu'il ne semble le penser, ne doit rien ni à Texpropriation ni à aucune autre roulette,
» Chaque fois, dit cet écrivain, que mademoiselle « Cellier avait loué dans un quartier quelconque de » Paris un appartement à long bail... patatras ! l'ex- » propriation survenait, le quartier se bouleversait,
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y>et mademoiselle Cellier recevait une indemnité pr(jj) portiomiée ciii ^v/.v du loj-er et à la longueur du » bail. »
» J'habitais, entant {en 184S), la maison rue de Chabrol, 4, qui existe encore; puis, une maison, rue Saint-Georges, 3y, «qui n'a pas boui^e. De là, je suis allce rue Bkue, 3o. Il est vrai que cette maison a cie démolie pour le passage de la rue Lafavctte ; mais je l'avais quittée depuis deux ans pour habiter une maison neuve, boulevard de Sébastopol, 79. Lorsque je fus engagée au Vaudeville, je vins demeurer rue Notrc-Dame-des-Victoires, 28. Si je n'y. ai pas renouvelé mon bail, c'est parce que le Vaudeville doit prochainement être déplace.
» Voilà, monsieur, la série des logements que j'ai occupes depuis quinze ans. Vous voudrez bien avouer qu''il n'y a place sur aucun point à l'imputation que votre journal n'a pas craint de lancer contre moi, et que je vous prie de rectihcr par l'insertion de ma lettre.
» Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments » Frangine Ckllier. »
distingués
Ce à quoi le Nain Jaune a'jouxc avec non moins de bonne grâce que de malice :
« Ce n'est pas nous qui aurions poussé l'audace jusqu'à révéler au lecteur curieux les adresses sucesssives de mademoiselle Francine Cellier, comme celle-ci le tait elle-même dans la lettre qu'on vient de lire.
» Mademoiselle Francine Cellier se défend d'être aussi riche qu'on le dit. Elle n'appartient pas, assuret-elle, à cette catégorie d'actrices qui, favorisées par la fortune, pourraient vivre loin delà scène et de ses tribulations. Nous avons été induit en erreur : mademoiselle Francine Cellier est une modeste personne, vouée à l'art et au théâtre auquel elle a dû, elle doit encore tous ses moyens d'existence,
» Mademoiselle Francine Cellier, à peine au sortir de l'enfance, entrait à l'Opéra comme coryphée du corps de ballet. Son premier engagement sérieux à l'Académie impériale de musique date du mois de septembre 1852; il était, — croyons-nous, — de 1,200 francs. (Les engagements des coryphées à l'Opéra varient de 800 à 3,000 francs.) Mademoiselle Cellier a délaissé Terpsychore pour Melpomène, et ses appointements actuels au théâtre du Vaudeville, — en rapport d'ailleurs avec les services qu'elle est en mesure de rendre, — n"'ont rien de commun avec les millions dont nous avons eu le tort d''entretenir nos lecteurs. Mademoiselle Cellier jouit d'une fortune plus modeste que je ne semblais le penser.
» Nous convenons volontiers avec mademoiselle Cellier que le théâtre qui fait toute sa gloire a fait aussi toute sa fortune; qu'en outre, — elle n'a jamais été expropriée pour cause d'utilité publique. Mais mademoiselle Francine Cellier conviendra aussi avec nous que nous avons droit à son indulgence, et qu'il nous sera beaucoup pardonné — parce qu'elle a beaucoup déménagé. y>
Grattez du bout de l'oniçle attile en biseau la corde sonore des mandolines ; trottez d'un pouce recourbé la peau enrouée des tambours de basque; que les guitares bourdonnent leurs sérénades! Heurtant leurs flancs dV'bène, que les castagnettes accompagnent d'un pétillement vif, dru, sec, éclatant, le froufrou des mantilles, le cliquetis des éventails, la complainte des cigales assoiffées dans le sable, la chanson des grelots et des pompons au cou des mules, et le cri du ^agal piquant son attelage! Enfin, sur la table des posadas, au milieu des outres éventrées à coups de navajas, des majos et des torrcros, des arricros et des bandits, à travers la double fumée des cigarettes et du Val- dc- Pénas, que les bolcros,\Qs fandangos, les zorongos, les jotas, kscachuclias, les gai legadat^ idssQni rage! ... —
Voici venir la marqucsa Mariquitla d'Amaë^^ui, — v Cospetto, y Carajo, y Garamba, — la jupe relevée de passequilles, le peigne à galerie decoupie plongeant ses d^nts d'écaillé dans son chignon de jais, les pieds dans les souliers de PJtra Gamara, le regard allumé au soleil des Andalousies !...
11 n'y a plus de Pyrénées!...
Jadis, une Française, — amie et conseillère d'un successeur de Gharles-Quint, — fit prédominer à Madrid rinfluence du cabinet de Versailles...
Mademoiselle Mariquitta peut être consid 'reeà Paris comme la revanche de la princesse des Ursins.
On la voit jouer et danser; Elle est sérieuse et charmante, Et pour mieux tout embrasser, Elle alme et chante.
Est-ce la faute de la senora si son bon esprit de Tolède a parfois la trempe mortelle de la lame à gaîne de chagrin qu'elle doit porter à sa jarretière !
Un bas- bleu — percé — apporte chaque automne à M. Marc Fournier le même manuscrit idiot.
— Vous voyez, disait-elle^ je vous reviens tous les ans : pas en avril, comme les hirondelles...
— Oh ! non, tit mademoiselle Mariquitta, mais en septembre, comme les bécasses.
ANNA DEBONNE
... Or, comme nous avions beaucoup fatigué, la veille, à étrenner ce panier de pèches à quinze sous, qui a nom le Casino, nous nous étions endormi, ce soir-là, du bon sommeil de la tragédie, dans notre baignoire de l'Odeon, — une baignoire si commode pour écouter les classiques, que Ton pourrait y faire dresser un lit de sangles !
On donnait I phi génie.
Car on appelle cela : donner' ! ! !
A ce compte-là, la guillotine est un cadeau fort agréable, et le choiera devient un présent des dieux.
Agamemnon avait décidé que sa tille serait égorgée pour un vent, et Calchas aiguisait son grand couteau dans la coulisse. On en était au deuxième acte.
Tout à coup, quelque chose d'inconnu, d'étrange,
d'inexplicable pa. sa dans l'air et nous reveilla en sursaut.
O miracle ! comme eût crié Tarmee des Grecs sous la foudre ébranlant la nue et devant THellespont remué par la tempête...
Il y avait du monde dans la salle! Sur la scène, il y avait deux jeunes filles, très-vivantes, ma foi, et qui marchaient, parlaient, gesticulaient commedes personnes naturelles, — nonobstant la tragédie !
Où diable avions-nous vu l'une d'elles ?...
11 nous en souvint sur-le-champ :cVtait à l'Opéra-Comique. Alors, madame Cabel exécutait sur l.t quatrième corde de son talent des variations sur un vieil air cher à Gautier, qui Ta chanté, dans Emaux et Camées, en strophes tendres et mélancoliques...
Venise pour le bal s'habille .- De paillettes tout étoile, Scintille, fourmille et babille Le carnaval bariolé...
Et, dans ce carnaval scintillant, fourmillant, babillant; dans cette cascade de masques inondant de ses satins, de ses velours, de ses passequilles, de ses chamarres, les marbres roses de la Piazzetta; dans cette mosaïque multicolore de Gilles, de Colombines, d'Isabelles, de Léandres, de Scaramouches et de Trivelins, toute l'adorable cohue de la comédie italienne, le public allait chercher de l'œil et du bravo une toute petite pierrette au fin corsage, au mollet galant, à la hanche pleine de promesses, qui dansait, qui tournait, qui tourbillonnait, leste, jeune, fraîche, gra-
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cicusc, enivrante, ailée, Mignon poudrée de la neige du pastel, Esmcralda sautant les gargouilladcs de mademoiselle Camaruo !
Comment la ballerine ctait-cllc devenue la tragédienne? Comment la pierrettc du Carnaval de Venise était-elle devenue l'iphigcnie de Kacine ei de 10déon ?
Comme Rachel est devenue Rachel.
Rachel chantait; mademoiselle Debonne dansait...
Puis, un beau jour, elle s'était dit que pour une fille qui a un peu de flamme au cœur et dans la tête, il y a autre chose à faire que de minauder au public de l'œil, du sourire, du torse, de la jambe, et que de se deshabiller devant des lorgnetes. Alors elle s'était mise au travail, elle avait étudié, elle avait appris. Son maître était un bon maître, convaincu, savant, inspiré, plus artiste que professeur ; il ne lui faisait point réciter Valérie, maisillui montraitcommcntonJoz^eChiméne, Agnes et Dona Sol. Voilà comment nous la retrouvions, sur le second Théâtre- Français, droite, ferme, conriante, sûre d'elle-même, sûre de ceux qui ['écoutaient, incarnant dans sa petite personne le mot avec lequel César louange son armée : parafa ad piignam, ad mortem, advictoriam, — prête à combattre, prête à mourir, prête à vaincre !
Dieu sait combien de pauvres tilles s'offrent ainsi tous les ans en holocauste au minotaure de la tragédie et que le monstre dévore — et digère — quoique empaillé !
Celle-ci respectait Racine, mais elle aimait Hugo; 1. y.
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elle avait approfondi Molière, et n'ignorait point Shakespeare. O honte ! On lui distribua le Testament de César Girodot et les Vertueux de province ! Pourtant, s'il y eût jamais, de l'autre côté de l'eau, débuts remplis d'éclat et d^espérance, ce furent ceux de cette chaste enfant. Ses cheveux, de ce blond divin, si cher au doux peintre au nom d'ange, en faisaient je ne sais quelle madone de l'art, toute juvénile et toute frémissante. La critique, en chœur, acclama cette aurore. Janin, qui avait lait Rachel, déclarA que mademoiselle Debonne se ferait bien toute seule !...
Hélas ! Je l'ai retrouvée — naguère — à Tx^mbigu, embourgeoisée et épaissie !...
A sa sortie de l'Odéon — on sort toujours de TOdéon — elle s'en était allée cabotiner dans le midi et faire réussir là bas quelque part, à Toulouse ou à Montpellier, le jeune M. Gondinet, — poëte comique...
On m'assure qu'elle est aujourd'hui en représentations. Beaumarchais...
Mais on ajoute qu'elle a noyé dans un pot-au-f:u les espérances dont elle foisonnait autrefois...
Alors qu'elle ouvre la bouche en scène, on sent la soupe aux choux dans la salle !