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— VARIETES
Obligée de comparaître en Justice, mademoiselle Mars, qui n'était plus à son printemps, bien qu'elle en eût conserve presque toute la fraîcheur et tout l'éclat, s'inquiéta d'abord de l'indiscrète exigence de la loi au sujet de l'âge des témoins ; mais on la vit bientôt reprendre soncalme et sa sérénité, sans qu'on sût si elle s'était philosophiquement résignée à dire la vérité, toute la vérité', rien que la vérité^ ou bien si elle avait découvert un moyen de soustraire la légitime coquetterie de la femme ai.x brutales inquisitions de la procédure.
Le jour de l'audience arrive. L'illustre comédienne se présente à la barre avec la même aisance tranquille que sur la scène où elle trônait. Le prétoire débordait, et toutes les oreilles étaient avidement tendues.
— Votre nom ? demande le président.
— Anne-Françoise-Hippolyte Mars.
— Votre profession ?
— Sociétaire de la Comédie-Française.
Le moment fatalétait venu ; l'attention redouble; le silence devient religieux ; on aurait entendu voler... un fournisseur, suivant le mot de Talleyrand.
— Votre âge? continue le magistrat.
— ...ante ans, monsieur le président.
— Comment ?
— Je l'ai dit, monsieur le président, repond en souriant l'aimable et charmante femme.
Le magistrat sourit à son tour, et renonçant à une insistance qui serait devenue disgracieuse, poursuivit rinterrogatoire.
JUmiterai à Fendroit de mademoiselle Schneider la galante discrétion du président de mademoiselle Mars.
Et je passerai — sans préambule — la plume à Charles Monselet, le Brillât-Savarin de toutes les choses savoureuses — en bouteilles et en jupons :
■-( Aujourd'hui, qu'il ne reste presque plus rien à Bordeaux de son ancienne 'splendeur commerciale, il lui reste encore pour se consoler deux de ses produits les plus riches en goût et en couleur : le vin et les grisettcs.
» De ces deux choses, on chercherait vainement la seconde à Paris, à l'heure qu'il est; ce qu'il y a aujour-
HORTi'.NSK SCUNKIDKU lyB
J'huidc pctilcs filles do m.igasia rclLiscni du porter leurs cartons autrement qu'en chapeau.
» Dans quelques annJes, il ne restera donc aucune trace de la grisettc, si ce n'est p.ir les livres et peutêtre par la province, pourvu, cependant, que Bordeaux ne se dépêche pas trop à bâtir son quartier Bréda.
» Je ne vous dirai pas ce que les grisettes de Bordeaux ont de plus que les autres. Partout la femme ressemble à la femme; c'est le même patron qui a servi pour l'ancien et le nouveau monde. Qu'il vous suffise de savoir qu'elles sont jolies comme les plus jolies, spirituelles comme les plus spirituelles, — au point que ce s jnt elles qui deviennent plus tard les véritables Parisiennes.
1) Elles sont petites et bien prises. Elles sont brunes, comme presque toutes les femmes du Midi, avec des yeux et des cils longs de cela, et des cheveux à profusion.
» En outre de leur coiffure qui est d'un lâché ravissant, elles ont une manière irréprochable de se vêtir. De même que la Parisienne a la science du détail, elles ont surtout le secret de l'harmonie. Jamais, chez elles, une robe ne couvrira une jupe souillée. Leurs brodequins auront toujours été faits pour leurs pieds.
» La Parisienne n'est coquette qu'à une certaine heure du jour, — heure souveraine, il est vrai. La Bordelaise est coquette depuis le moment où elle se lève jusqu'au moment où elle se couche. Elle ignore le négligé du peignoir et n'ouvre les contrevents de sa fenêtre qu'une fois son corset mis et [ses bandeaux lis- I. 10.
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ses. C'est une petite Venus sortie tout habillée du sein des flots, dans une conque de palissandre. »
Horterîse Schneider était une de ces grisettes de Bordeaux : fleuriste, tailleuse ou lingère, je ne sais pas au juste; mais, ce que je peux certifier, c'est que — commela Jeunesse de Monselet — elle n'avait passa pareille pour la façon délicieuse dont elle portait le madras rejeté sur l'épaule...
Blonde avec cela : une rareté du pays! Chacun s'extasiait devant cette chevelure comète. Malheureusement — satellite importun, — madame Schneider mère ne cessait de graviter dans ce sillage de lumière. La digne femme n'en finissait point de bavarder outre mesure sur l'opulence et la couleur des tubes capillaires de sa fille...
— Eh bien^ maman Schneider, nous ne sommes pas allée hier à Plaisance avec la demoiselle?
— Ma foi, non. Hortense n'a pas voulu faire de la peine au soleil.
Le père Schneider était tailleur :son nom l'indique. Il habitait sur la place Dauphine. Hortense travaillait dans la rueSainte-Gatherine, cette principale artère de la ville où les manolas girondines foisonnent, pullulent, fourmillent, trottinent, les unes se rendant à leurs ateliers, les autres à leurs magasins. Il en arrive — c^est encore Monselet qui nous fournit ces détails — de tousies côtés à la fois: de Sainte-Croix, de Saint-Seurin, des Chartrons et de la Fondaudége. C'est, entre sept et huit heures du matin et entre huit et neuf du soir, un-va-et-vient perpétuel, un encombrement de mi-
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nois en belle humeur ; le pave en semble obscurci, comme un champ de blé par un essaim d'oiseaux.
« Elles s'en vont ordinairement par bandes de quatre ou cinq, un panier au bras, renfermant les cerises et le choinc (petit pain; du déjeuner ou du goûter. Leur démarche a cette atfectation de vivacité qui provoque à les suivre, et il règne dans leur manière de porter les coudes en dehors une sorte d'élégance, la plus amusante à voir.
» Rien ne saurait rendre surtout l'effet de leurs mouvements de tète, brusques et gracieux. Les regards qu'elles lancent de droite et de gauche, fermes et arrêtés, pétillent d'une malignité fulminante.
« Que si vous voulez alors les connaître de plus près, hasardez- vous à accoster l'une d'elles et faites entendre à son oreille la musique du madrigal. Si elle ne vous répond pas dès le premier mot, ce qui est probable, soyez assuré qu'au troisième, elle vous jettera quelque bonne réplique aux jambes, de cette réplique de comédie, presteet audacieuse, qui suppose l'accrochecœur et le nez à la Roxelane. Leur esprit est mordant et accentué comme leur langage : une pointe d'aiguille trempée dans l'eau de la Garonne.
» Quant à leur moralité, elles en parlent beaucoup pour y faire croire un peu. »
Hortense ne parlait pas du tout de la sienne, — ce qui me ferait croire qu'elle en avait plus que les autres. Elle aimait mieux causer du spectacle de la veille, de
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Giiido et Ginevra qu'elle avait enteaJu au Grand- Théâtre, de la Grâce de Dieu qn'tWo. avait vue aux Variétés. Serais-J2, d'ailleurs, si invraisemblable en avançant qu'elle était encore vertueuse à quinze ans? Il faut bien, a dit Monselet, que toute femme commence par l'être.
Plus d'une fois pourtant, lorsqu'elle allait en rassortiment, la fine fleur des gaudissarts des magasins de mercerie s'ctait — en lui faisant bonne mesure — penchf^'e à son oreille pour niurmurer :
— Qu'est-ce que l'on pourrait vous offrir, — dimanche soir après la vente ?
Plus d une fois aussi, les dandys de la Chaussée de Tourny, eux-mêmes, n'avaient pas dédaigné de la suivre, et, mâchonnant un bout de cigare :
— Petite, si tu désires quelque chose?...
Oui, certes, la petite désirait quelque [chose! Elle désirait jouer la comédie, nà! Voilà ce qu'il eût fallu lui offrir.
En ce temps-là, il y avait, à Bordeaux un théâtre de société — l'Athénée — où, moyennant cinq francs par mois, les fillettes atteintes de l'hystérie du vaudeville pouvaient donner un libre cours aux dJs.istreux etîets de cette maladie...
Un matin, le bonhomme Schneider, qui était tranquillement en train de radouber les hauts-de-chausses de ses concitoyens, vit arriver sa fille habillj'e en montagnard — le costume de Pierrot dans la GrJc: de Dieu — et portant en sautoir une vielle qu'elle avait dénichée dans je ne sais qu^l grenier. Elic j- planta