LA CONVERSION DE POLICHINELLE
lamcDtant, il re^-ardait courir à travers la fenêtre (ju'il avait devant lui les grands nuages gris au fond du ciel.
On était en décembre. Un jour sombre descendait des rideaux, noyait la chambre dans un crépuscule perpétuel, et cette obscurité augmentait encore quand la pluie se mettait à tomber. Par moments, des trombes passaient dans l'air avec un bruit terrifiant, et les fenêtres étaient secouées de grands coups brusques, pendant que les cheminées ronflaient, que les girouettes grinçaient et qu'une averse de tuiles et d'ardoises s'aplatissait sur le pavé.
Puis un matin la neige tomba, et les bruits de la rue s'étouffèrent dans une sorte de ronflement sourd, qui semblait venir de très loin.
Le Polichinelle fut d'abord agacé de n'entendre plus distinctement le bruit des voitures auquel il était habitué ; mais une douceur d'assoupissement succéda à sa mauvaise humeur, et il finit par aimer ce demi-silence de la neige, au point qu'il eût fait neiger toujours s'il en eût été le maître.
Il regardait s'écrouler dans le jour blafard du dehors les flocons tantôt émiettés en poussière de givre, tantôt arrondis comme les balles élastiques qu'il avait connues chez les marchands, et, si loin qu'il pouvait les suivre des yeux, il les regardait monter, descendre, se pourchasser, bondir, se fondre dans les espaces de l'air.
« (}ue ne puis-je m'envoler sur un de ces flocons, pensaitil, et, ballotté entre ciel et terre, m'enivrer du spectacle du monde ! :»
Il se souvenait alors des récits Cju'il avait entendu faire' sur ce monde étrange.
Il se souvenait aussi d'avoir vu de singulières choses à travers la glace du magasin qu'il avait longtemps habité, et ces souvenirs, se réunissant en ce moment au fond dv
son esprit, lui donnaient le désir de s'échapper de cette chambre oîi le caprice d'un enfant le retenait prisonnier. Vieux comme il Tétait, ne lui serait-il j)as donné de contempler de près l'univers avant de mourir? Bref, il cherchait un moyen de s'évader.
Comme il en était là de ses réflexions, une bouffée de vent entra par l'entre-bâillement de la porte, et roula jusqu'à lui un gros ballon rouge en baudruche.
La corde du ballon traînait ; elle s'accrocha à la veste de Polichinelle, et tout à coup le ballon s'arrêta, se posa près de l'endroit où il était. Un petit battement de cœur fit sauter la bosse de Polichinelle sur sa poitrine.
« Ce serait là mon affaire, se dit-il, si la fenêtre se décidait à s'ouvrir. »
Le Dieu des jouets l'entendit à coup sûr, car la fenêtre s'ouvrit, Polichinelle se sentit enlevé bien haut dans l'air, à la suite du ballon, et tous deux montaient avec la rapidité du vent.
Ils avaient dépassé le toit des maisons les plus élevées : les tours des monuments semblaient petites à Polichinelle, et le ciel était de j^lus en plus noir autour d'eux.
Jamais Polichinelle n'aurait pensé qu'on put se mouvoir aussi vite. Ils traversaient des cercles d'air gris où traînaient des brouillards humides, et des nuées de flocons les escortaient comme un escadron de cavaliers à la portière d'un carrosse de roi.
Quelquefois ils se rapprochaient brusquement des maisons ou planaient immobiles, mais presque aussitôt une bourrasque les rechassait au plus haut de l'espace, et ils se mettaient à tourbillonner à travers des secousses de roulis.
Petit à ]Hitit la rougeur du ballon s'assombrit, le soir tomba, et Polichinelle vit s'élargir autour d'eux la mer de ténèbres.
POLICHIXELLE SE SEXTIT ENLEVKK II I K X MALT DANS L'A I H.
Les polichinelles, comme les hommes, ne sont jamais tout à fait contents. Celui-ci avait éprouvé d'abord un vif plaisir à se balancer en plein ciel ; mais la promenade commençait à lui sembler longue, et il poussait un soupir en pensant à sa joie s'il lui était donné de se retrouver tout à coup dans l'angle de la cheminée qu'il venait de quitter.
En ce moment un coup de vent lui mit la tête en bas, et il vit alors une chose plus merveilleuse encore que le ciel qu'il avait eu tout le temps de contempler : il vit la terre.
Une houle de feu remplaçait maintenant la houle de l'ombre.
Le Polichinelle avait bien vu s'allumer le gaz des rues, au temps où il était chez le marchand, et cette illumination lui avait j^aru fort belle, mais jamais il n'aurait imaginé une féerie pareille à celle qu'il voyait se déployer devant 'lui.
(( Comme on a tort de s'acoquiner dans sa coquille î Comme on a tort de ne pas voyager ! »
Et il se disait que bien probablement, si le ballon n'était pas venu se poser près de lui, il serait mort sans avoir pu contempler ce merveilleux spectacle.
Après tout, la fin de sa vie s'éclairait d'une expérience que ne connaîtraient jamais les polichinelles ses confrères, et il était pris de mélancolie en pensant qu'il ne lui avait pas été donné de voir ces choses extraordinaires à l'époque où il exerçait ses prestiges sur les poupées de la vitrine. Dieu ! quel aigle il eût fait avec le récit de ses voyages en jdein firmament!
Il ne manquait plus à sa joie que d'être tout à coup ramené, même à l'état de polichinelle, sur cette terre qui lui semblait si merveilleuse, vue à travers son diadème d'éclairage.
Le vent sembla comprendre son désir : une bouffée souffla avec fureur sur le ballon. Ce fut une descente verti-