‹ Les joujoux parlantsChapitre 5 sur 10 · ET LE PETIT RAMONEUR · texte numérisé non relu

ET LE PETIT RAMONEUR

L'arrivée de la princesse Midja mit toute la boutique seus dessus dessous.

C'était une fort jolie personne au teint cuivré, et dont les yeux noirs semblaient deux étoiles décrochées du ciel. Elle portait sur de longs cheveux une mignonne calotte rouge passementée d'or. Une veste également brodée d'or s'ouvrait sur sa poitrine, laissant voir une chemise fine comme de la dentelle et pour ceinture une écharpe si souple fiu'ou l'eût fait passer à travers le trou d'une aiguille. On voyait s'arrondir ses genoux à travers sa jupe d'un vert lustré, et deux petits pieds chaussés de babouches imperceptibles sortaient de ses culottes bouffantes couleur cerise.

Toute son aimable personne était entourée d'or et de soie, et elle était parée comme une châsse. Ni l'émeraude ni les rubis n'ont les feux qui sortaient de sa jupe , de ses pantalons, de ses babouches et de sa veste. On eût dit vraiment que l'artiste avait mêlé aux filigranes dont ses atours étaient arabesques l'or pur d'un rayon de soleil. Elle était montée sur un magnifique éléphant blanc au dos duquel une selle haute en velours grenat, écussonnée de paillon, formait comme un trône, et un dais arrondi en parasol l'abritait contre la lumière aveuglante des déserts.

La vérité est qu'elle avait vu le jour chez un fabricant de jouets de la rue Saint-Denis ; mais un sultan n'eût pas mis plus de soin à l'élever que le bon fabricant n'en mit à la parer pour en faire une vraie princesse.

Aussi peut-on affirmer que jamais créature plus belle n'étala sa beauté en fleur dans un palanquin, et les plus orgueilleuses d'entre les poupées demeurèrent comme pétrifiées devant son apparition.

En un instant, le bruit qu'une princesse était arrivée courut par la boutique. La traînée de poudre alla réveiller les jouets dans les coins les plus noirs.

On vit se dresser dans le fond de leurs boîtes les petits soldats en bois et en fer-blanc; Polichinelle se mit à danser une gigue forcenée, au point qu'il embrouilla tous ses fils ; Arlequin faillit avaler sa batte ; le patriarche qui gardait les moutons à l'entrée de la crèche de Noël oublia si bien sa mission qu'il laissa un loup s'approcher des deux bœufs; — et pourtant c'était un loup d'un rouge feu, d'un rouge à incendier les yeux. — Les trompettes sonnèrent des fanfares, les tambours battirent aux champs, les toupies ronflèrent en tournant sur elles-mêmes comme de petites folles, et un poussah en caoutchouc, gros et couvert d'or comme un nabab, proposa des millions à un })etit monsieur monté sur des échasses, si seulement il voulait

L'Ar.IUVKK DE LA PUINCESriE MIDJA MIT TOUTE LA BOUTIQUE SENS DESSUS DESSOUS.

lui prêter ces dernières, afin de voir de plus près, ne fûtce qivim iustaut, l'astre nouveau dont la clarté illuminait la boutique. Je ne parle ici, bien entendu, que d'une partie des choses qui eurent lieu, car les moulins à vent se mirent à tourner de leur côté comme des moulins qu'ils étaient, les canards oublièrent qu'ils devaient suivre en tout lieu la petite nacelle d'où un pêcheur les remorquait avec l'aimant de sa ligne; des chiens crièrent cocorico et des coqs aboyèrent; bref, il y eut un bouleversement général. Midja était seule au monde. L'Arabe à cheval, qui était entré dans la boutique en même temps qu'elle, n'était qu'un serviteur, et encore était-il si fort occupé de tenir sa lance en arrêt pour transpercer des lions imaginaires , qu'il oubliait absolument de veiller sur la pauvre princesse.

Le maître de la boutique s'en aperçut. Il dépendit le plus beau de ses polichinelles et le posa devant Midja en lui disant :

(( Tu seras son tuteur. Polichinelle. Prends bien garde qu'il ne lui arrive malheur. Etablis autour d'elle une triple barrière et empêche le loup d'arriver à cette brebis. »

Polichinelle remua ses deux bosses en signe d'assentiment.

Mais Polichinelle est un madré compère. A peine le maître de la boutique l'eut-il investi de sa tutelle qu'il pensa en profiter pour lui-même. Aussi bien les jolis yeux de Midja avaient jeté le trouble dans ses bosses.

Il commença par établir une garde autour d'elle. Il fit avancer les lions, les ours, les chiens, les chats, les girafes, les panthères, les tigres, et leur ordonna de miauler, de rugir, d'aboyer, de hurler, aussitôt que quelqu'un ferait mine de s'approcher de la princesse. Ensuite il prit trois sapeurs dont la barbe s'épanchait comme un fleuve, deux turcos à l'air effroyable et toute une armée de petits soldats do plomb guillerets et décidés, et il les rangea en ba-

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taille autour des lions , des tigres, des ours, des pautlières et des chiens.

Puis il nomma un général.

Ce fut le bel amiral en pantalon blanc et en casaque rouge.

Cela fait. Polichinelle commença le siège de sa jolie pujiille. 0 malheur! aux premiers mots de mariage qu'il lui dit, Midja fit entendre un si frais éclat de rire que les petits arbres de la bergerie, dont les feuilles sont faites de brins de mousse, agitèrent leurs têtes rondes, s'imaginant que c'était le vent du matin.

Polichinelle n'aimait pas la plaisanterie quand il en était le sujet. Il ressemblait en ce point à des gens de ma connaissance, qui trouvent bon d'aiguiser leurs dents à toutpropros, mais ne souffrent pas qu'on leur chatouille seulement l'épiderme. 11 pinça sa bouche, remua ses yeux de coq en colère et fit valoir ses droits.

La belle princesse lui répondit en riant plus fort, et aussitôt les lions, les ours, les panthères se mirent à rire comme elle ; les turcos et les sapeurs se tordirent de leur côté ; une immense hilarité fit osciller sur leur base les petits soldats de plomb, et l'amiral lui-même poussa un vif éclat de rire.

Polichinelle fut outré de colère.

Ses bosses remontèrent jusque dans sa gorge. Il s'empara d'un canon et le dirigea sur l'armée avec l'intention de lui faire un mauvais parti.

Malheureusement il se trompa de côté; le coup partit, et un pois sec alla lui briser sa pratique dans la poitrine.

Dès ce moment. Polichinelle fut muet. Jugez s'il enragea.

Ce fut Arlequin surtout qui se gaussa de son aventure î Une vieille haine existe entre Polichinelle et Arlequin , et jamais personne n'a })U les mettre d'accord.

Arlequin , pour mieux se moquer de Folicliinelle et aussi pour attirer l'atteiitiou de Midja, se mit à faire de ses bras et de ses mains une télégraphie si expressive que le petit moulin à vent, s'imaginant rencontrer un rival, tourna ses ailes avec une véritable fureur.

Mal lui en prit, car, dans sa précipitation, il tourna ses ailes à rebours, ce qui le mit absolument hors d'état de servir.

Le cœur de la princesse n'était pas de ceux qu'on prend avec un peu de miel. Une petite bastille de carton peint, qu'on voj^ait dans un coin , était bien plutôt son image ; comme elle, son cœur était entouré de solides murailles, et l'artiste l'avait fait du meilleur de son fonds.

Aussi, tandis qu'Arlequin s'épuisait à lui plaire, ses yeux regardaient au loin, par delà les petits soldats, le bel amiral, les ménageries et les chemins de fer à vapeur, une crèche de Noël où un délicieux enfant en cire montrait sa tête rose, sur laquelle s'allongeait le cou de deux grands bœufs en bois. Un tendre sourire erra sur sa bouche à la vue de ce tableau charmant ; puis son attention s'orienta vers un toit en tuiles rouges au haut duquel un ramoneur tout noir, mais joli comme les amours, criait : (( Ramoni, ramona î » Il avait des yeux bleu de ciel, des lèvres cerise , un teint dont la blancheur contrastait avec la suie de ses habits.

Une assez grande distance les séparait l'un de l'autre, et pourtant, — qui expliquera ce mystère? — dès le premier regard, la i)riucesse lut au fond de l'âme du petit ramoneur comme au fond d'un livre ouvert.

(( 11 sera mon époux, » se dit-elle.

Alors son petit cœur se mit abattre, un incarnat plus vif colora ses joues, et, par-dessus l'armée des petit soldats, les ours, les panthères, les gendarmes et toutes les barrières que Polichinelle avait élevées entre elle et les séduc-

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tions du dehors, elle envoya de ses doigts mignons un gracieux salut au joli ramoneur.

Celui-ci, pris d'un tremblement, fût tombé d'un toit sans un crochet qui le retint à point par le pan de son vêtement.

Quand il se fat remis debout et qu'il osa diriger ses yeux vers l'endroit où il lui avait semblé voir se lever le jour pour la première fois, il ne distingua plus rien. La nuit était venue, et le marchand avait éteint le gaz de la boutique.

Il veilla sur la crête du toit, épiant la clarté du matin.

Les coqs chantèrent. Un filet de lumière passa par les joints des volets, et, ceux-ci ayant été enlevés, il fit grand jour dans la boutique.

Rien ne peut exprimer la douleur du petit ramoneur quand il s'aperçut que Midja n'était plus à sa place accoutumée. Chose étrange, l'armée avait disparu en même temps qu'elle.

Il eut bientôt l'explication du mystère. Un bruit de fifres et de tambours fendit l'air, c'était l'armée qui rentrait. Sans doute elle revenait d'une expédition lointaine, car les petit soldats avaient perdu la fraîcheur de leurs beaux uniformes tout neufs. Au loin, la campagne était pleine de débris; des arbres étaient renversés et une bergerie, dont les ouailles à rubans roses s'étaient éparpillées, semblait avoir soutenu un siège en règle.

Au milieu des soldats marchait un homme à longue robe noire. Il portait un bonnet pointu, une paire de lunettes et une grande barbe grise. Vous avez reconnu le Magicien ; c'était en effet cet homme rusé.

Voici ce qui s'était passé.

Arlequin avait formé le projet de s'emparer de la jeune princesse Midja. Il avait lU'omis au magicien des charges considérables s'il l'aidait dans son projet. Et l'autre avait

accepté. La nuit venue, ils avaient profité du sommeil des ours, des panthères, de l'amiral, de Polichinelle et des petits soldats pour pénétrer jusqu'à leur victime. Avant qu'elle eût pu pousser un cri, ils l'avaient garrottée, bâillonnée, puis entraînée.

Ils avaient compté sans Polichinelle.

Depuis son aventure, celui-ci ne dormait plus ou ne dormait que d'un œil. Il entendit du bruit, regarda et s'aperçut de la disparition de la princesse.

Polichinelle ne pouvait plus parler, mais il s'agita avec tant de violence au bout de son fil qu'il parvint à attirer l'attention de l'amiral.

En un instant l'armée fut sur pied, et tout le monde apprit que Midja avait disparu.

Les tambours battirent le rappel, les compagnies s'organisèrent, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les 2")etits soldats s'élancèrent dans la campagne à ]a poursuite des ravisseurs. Le petit jour se levait à peine qu'ils mirent la main sur la belle princesse tout éplorée et sur l'astucieux magicien, mais ils ne purent s'emparer d'Arlequin.

Ce furent des cris de joie quand on vit revenir Midja. Seul le ramoneur ne cria pas, mais il manqua de tomber du toit pour la seconde fois. Un bruit singulier le rappela à lui et lui fit regarder dans la cheminée. Ouais! Quelqu'un était dedans, qui n'était autre qu'Arlequin.

Le petit ramoneur savait par la rumeur publique qu'Arlequin était un des ravisseurs de Midja. Il aurait pu le trahir, le dénoncer à la justice ; il n'avait qu'à dire un mot. Mais c'était un cœur compatissant et généreux ; il oublia qu'Arlequin était son rival ; il ne vit plus en lui qu'un malheureux persécuté.

Arlequin l'assura qu'il était touché du procédé et lui jura reconnaissance éternelle. Le pauvre garçon n'en de-

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mandait pas autant. Il lai suffisait d'avoir dérobé son nouvel ami aux recherches de l'armée. Arlequin demeura donc tout un jour caché dans la cheminée, assez mal à son aise et rêvant au moyeu de se tirer d'embarras.

Vers le soir, un cortège se forma. De l'endroit où ils étaient, ni Arlequin ni le petit ramoneur ne pouvaient le distinguer très nettement; mais petit à petit le cortège se rapprocha, et tous deux purent voir alors, au milieu d'un détachement de petits soldats, le malheureux magicien, les mains liées derrière le dos, la tête basse et l'air piteux comme un homme qu'on mène au supplice; c'était en effet au supplice que l'on conduisait le magicien.

c( Ahî pensa Arlequin, c'est pourtant là ce qui me serait arrivé à moi-même si j'avais été pincé! »

Tandis que le cortège s'éloignait, une idée germa dans le cerveau d'Arlequin. Il se défit de son costume , pria le ramoneur de l'endosser et mit lui-même les habits noirs de suie de son compagnon.

« Attends-moi ici, dit-il à son trop crédule sauveur. Je serai de retour dans un instant. »

En disant ces mots, il se laissa tomber du haut de la cheminée dans la rue; le perfide courut d'un trait jusqu'à l'amiral et lui dit qu'il avait vu Arlequin se glisser dans la cheminée qu'on voyait de l'endroit où ils étaient.

L'amiral donna l'ordre aussitôt de se mettre à la poursuite d'Arlequin, et déjà l'on amenait aux juges le malheureux petit ramoneur, sous son travestissement, quand la princesse s'écria que le dénonciateur n'était qu'un faux ramoneur et qu'il ne ressemblait en rien à celui qui la regardait du haut de son toit. ,

On entendit eu ce moment le bruit d'un ressort poussé avec violence, et, chacun s'étant retourné, on vit le diable à surprise sortir de sa boîte avec sa barbe de crin, son bonnet à grelots et son rire qui lui fait le tour de la tête.

Il avait Tair tout guilleret et se frottait les mains de l'air d'un homme qui va joliment débrouiller un chaos.

(( La princesse a raison, dit-il, voilà le véritable ramoneur; l'autre est Arlequin, le vrai Arlequin, Arlequin le traître î »

Arlequin se sentit perdu, il arracha sa batte des mains du ramoneur, et, dans son désespoir, se la passa à travers le corps

Le lendemain matin, le marchand trouva vide la place de la belle Midja ; il chercha dans tous les coins et ne la trouva 2jas. Le petit ramoneur et elle s'étaient pris par la main, paraît-il, et ils étaient allés, toujours courant, demander au père et à la mère du petit ramoneur leur bénédiction et la permission de se marier.

Ce fat un grand bruit dans le magasin de joujoux ; on j avait déjà vu des rois épouser des bergères , mais une princesse épousant un ramoneur, cela paraissait exorbitant. Toutefois, les bruits cessèrent un beau jour : on avait eu la consolation d'apprendre par un journal qu'une grande dame y avait oublié, que le petit ramoneur n'était pas un simple ramoneur, mais bien un prince déguisé. On respira. Les convenances étaient sauvées, et les plus malins furent ceux qui déclarèrent qu'ils avaient dès longtemps deviné que le petit ramoneur n'avait jamais été qu'un faux ramoneur, parce que, disaient les hommes : P il avait de trop grandes manières ; et 2% ajoutaient les dames, il était toujours très bien débarbouillé.

C'est im monde étrange et charmant que le monde des jouets, et je serais bien tenté de taxer d'insensibilité celui qui ne serait pas ému des efforts qu'ils fout pour ressembler aux hommes. Ils nous empruntent leur forme, leur visage, leur démarche ; ils forment entre eux une sorte de petite

liumauité qui a uos vices et nos passions, et leur unique destinée est de chercher à nous plaire eu nous imitant. Tout petits, nous les aimons déjà comme une image de nous-mêmes, et, quand nous sommes rassasiés du plaisir qu'ils nous donnent, nous les brisons, comme nous brisons quelquefois plus tard nos amitiés les meilleures. Ils sont notre première tendresse; c'est par eux que nous nous initions à la vie, et ils ont entre nos mains une docilité qui ne se rencontre que rarement chez les hommes.

Un jour arrive où notre activité ne se satisfait plus de leur bonne volonté ; nous cherchons à les remplacer alors par d'autres jouets, vivants ceux-là, et qui quelquefois finissent comme eux victimes de notre indifférence et de notre cruauté. Ainsi l'homme ne varie jamais; devenu grand, il garde les curiosités qu'il avait étant petit, et, de même qu'il a fait pour les jouets, amusement de son enfance, il brise ceux que soq âge mûr se donne, pour voir (( la petite bête qu'il y a dedans ».

Héî ne voyez-vous pas que ce petit mécanisme, qui est le cœur chez les hommes, est aussi le cœur chez les jouets? C'est parla qu'ils vivent, qu'ils se mettent en mouvement, qu'ils obéissent à nos caprices ; c'est par là encore qu'ils nous ressemblent et, comme eux, c'est par là que nous vivons et que nous mourons. Otez le cœur à l'humanité, et elle devient une énorme machine inerte à laquelle manquent les ressorts qui la font mouvoir; elle n'a plus dès lors qu'à s'endormir dans le néant, n'ayant plus rien qui la réveille et la stimule.

Qui ne se souvient de la petite bete mystérieuse des jouets ? Avec quelle inquiétude effarée nous posions l'oreille à l'endroit où le mécanisme se faisait entendre! Nous eussions voulu voir à travers le jouet pour savoir ce qui se passait à rintérieur, et quelquefois nous étions malades du désir de briser l'objet. Une certaine frayeur se mêlait à notre curio-

site; cous redoutions des révélations périlleuses, et puis, on ne sait pas, cela pouvait éclater, nous frapper aux yeux, à la tête, aux mains, se venger enfin de notre indiscrétion. Il y avait toujours alors une vieille histoire de petit garçon puni pour avoir voulu connaître un secret, qui nous revenait à la mémoire et paralysait notre main prête à mettre en pièces le jouet.

Mais, petit ou grand, l'homme est le même ; rien ne l'arrête qu'il ne soit arrivé au Lut de ses désirs, et il a, pourvouloir ce qu'il fait, tout un arsenal de petites ruses au moyen desquelles il a l'air de faire ce qu'il ne veut pas. La « petite Lête » nous empêchait de dormir ; tantôt nous nous la représentions comme un être noir et velu, avec un grand nombre de pattes, toutes ces pattes remuant ensemble, tantôt comme un joli papillon faisant frou-frou des ailes, ou comme l'écureuil tournant une roue activement.

Naturellement, ces supp05^itions ne faisaient qu'augmenter notre impatience, et, un beau jour, u'osant briser de nos mains l'objet, nous le laissions tomber sur le plancher oii il se fendait, s'ouvrait, livrait enfin un passage à nos yeux. Quelle déception î La petite bête n'était le plus souvent qu'un fil d'archal, un ressort d'acier, un vulgaire rouage de bois ou de métal.

Comme nous regrettions alors notre curiosité! Comme nous déplorions notre folie î Quelquefois même un peu de larmes était répandu sur le sort de l'infortuné jouet, avec cette hyprocrisie qui consiste à pleurer ceux dont on a fait le malheur. Hélas ! nous recommencions à quelques jours do là, et, pourquoi le nier? la plupart d'entre nous ont recommencé toute leur vie. La haine du mystère nous dévore incessamment, nous amoncelons des ruines pour arriver à la petite bête, et, quand nous l'avons découverte, nous regrettons de ne pouvoir l'ignorer encore.

Cette petite bête, en somme, n'est-ce pas l'histoire de

toute Dotre vie? Elle est le rêve avec ses obscurités; elle est l'illusiou avec ses profondeurs de doute ; elle est la chimère avec ses déceptions ; elle est l'idéal et le bonheur : elle fait le tourment de notre esprit tant que nous ne l'avons pas arrachée du mystère au fond duquel elle se dérobe, et, lorsque, enfin, nous la tenons dans nos mains, nous sommes pris d'une douleur en la voyant si petite à côté de la hauteur que lui prêtait notre songe.

C'est la loi de la nature. Pourquoi récriminer? On commence par les jouets, on finit par l'homme ; mais, au fond, c'est toujours la même chose, et cela dure jusqu'au moment où la mort nous laisse à son tour tomber à terre pour voir, — elle aussi^ — le mystère qui est en nous.

Mais les jouets ont plus de philosophie que nous n'en avons ; ils ne raisonnent pas. Ils s'ofirent sans arrière-pensée à leurs petits bourreaux, et rien n'est admirable comme leur placidité. Les 2)lus féroces d'entre eux ont l'air de s'attendrir dans les mains roses qui les manient; il n'est pas jusqu'au terrible diable des tabatières à surprise qui ne s'adoucisse au point de paraître tout à fait innocent.

Dieu sait pourtant si les autres jouets le redoutent.' Il est la terreur du monde qui l'entoure, et son ombre plane sur les poupées comme la menace des châtiments éternels. Remarquez-le bien, pourtant : autant il est farouche quand il est au milieu de ses semblables, autant il fait le diable pour rire dans la société des bambins. Soyez sûr qu'il rejsrrette qu'où lui ait laissé pousser la grande barbe hérissée qui l'empêche d'être pressé contre leurs joues fraîches.

Pour moi, plus je vieillis, plus je trouve de plaisir à remonter au temps où j'avais le droit de m'amuser avec les jouets. C'était le bon temps ; si j'ai un regret, c'est qu'il soit disparu si tût.

Nous nous entendions bien, mes polichinelles et moi; j'en cassais, il est vrai, par-ci, i)ar-là, mais je les payais

IL KST LA TEILKLL'H D L' M U X U K y L' I I. " E N T O LT li lu,

alors d'une telle tendresse qu'il ne me semble pas qu'ils aieut dû m'en vouloir. Depuis, je me suis amusé à d'autres jeux, j'ai connu d'autres jouets ; j'en ai peut-être bien compromis quelques-uns, et ceux-là n'ont pas été pour moi si faciles à pardonner, car les vrais jouets n'ont pas de fiel; c'est ce qui fait leur différence avec les autres.

J'ai beaucoup aimé les petits soldats de plomb, les animaux des bergeries, les lapins jouant du tambour, les chevaux à bascule et les pantins.

J*ai même conservé pour ces derniers une vieille affection; mais je me contente de les étudier parmi les hommes.

Le monde, après tout, n'est-il pas trop souvent un bazar à jouets, et n'y voit-on pas quelquefois, comme chez le marchand, des arlequins, des polichinelles, des poupées en cire avec ce même diable à surprise qui n'a pas mal l'air de ressembler au destin? Hochets, fortune, joujoux, caprices, n'est-ce pas la même chose, à ceci près qu'il y a toujours un peu de leur sang aux hochets avec lesquels jouent les hommes? Beaucoup de paillon, de clinquant, d'oripeaux et de fariboles dans l'un et l'autre cas, et, dessous, du son, de la baudruche et du carton-pâte : c'est la leçon que nous font les jouets, et nous oublions de l'appliquer à la vie.

Hélas I le monde des jouets est doublement le nôtre; c'est nous qui les brisons, mais c'est nous aussi qui les faisons. Leur histoire se rattache à celle des hommes; ils ont les mêmes vicissitudes, ils subissent les mêmes infortunes. Ils leur ressemblent à ce point que, chaque fois qne l'homme change, le jouet change aussi.

Je ne suis pas bien vieux, et pourtant j'ai vu se succéder plusieurs générations de jouets. D'abord, quand j'étais enfant, on ne connaissait ni les poupées à trente six-quartiers, ni les salons où l'on organise des bals, ni les carrousels de vélocipèdes. C'était bien plus simple : j'ai fait mon bonheur pendant longtemps d'un omnibus qui n'avait qu'une parenté

éloignée avec les trains de chemin de fer d'anjourd'liui; et les petites filles se coDtentaient de poupées à tête de bois, sur le front desquelles s'effilochait un peu de filasse jaune.

Il est vrai qu'alors, si les jouets étaient simples, les hommes étaient plus simples aussi qu'ils ne le sont à présent. Il n'y avait pas ce faste exagéré qui est devenu la monnaie courante de nos moeurs, et les dames s'habillaient simplement comme les poupées. Maintenant, oh! maintenant, il est à peu près aussi difficile de s'acheter une poupée cjue de se mettre en ménage.

Eegardez défiler dans les rues les petites filles, cette graine des petites dames de plus tard : elles sont femmes déjà par la toilette et la tournure ; elles marchent, le buste droit, avec des mines envolées, et elles sont parées comme des châsses. Il n'y a pas de difterence avec leurs poupées ; il semble même que celles-ci aient servi de patron , tant les unes et les autres ont le charme étrange de l'artificiel. Elles portent les cheveux ébourifî*és, se coiffent à la chien au-dessus des yeux, afi'ectent le même sourire, le même regard, sont chargées d'étofi"es toutes deux, ont enfin en commun un petit air dédaigneux, trop à la mode dans les salons.

C'est au point que la plus poupée n'est pas toujours celle qu'on pense.

Il y a loin de cela aux petites filles à jupons courts, à pantalons bas, qui promenaient dans leurs bras des poupées affublées comme elles do larges chapeaux de paille. C'était le temps de la candeur ; les poupettes et les petites filles semblaient constamment émerveillées, et je me souviens encore de la tache de vermillon pur qui fleurissait la joue des poupées, comme le symbole de riunocence qui leur était pareille avec les petites filles.

Aujourd'hui, les poupées ont des mines lasses de grandes personnes ; elles sont plutôt pâles que rouges ; si elles pou-

valent rougir encore, ce serait de s'appeler du même nom que leurs sœurs du temps jadis. Une ombre de désenchantement se mêle à leur beauté ; elles semblent toutes pleurer leurs illusions perdues. Pourtant leur 23etite vanité ne s'est jamais vue plus fêtée ; on les traite en idoles ; elles mènent un train de grandes dames, et une poupée qui n'a pas dans son trousseau de la vraie dentelle n'est qu'une poupée vulgaire.

Il est bien difficile de ne pas devenir sérieux en traitant ces graves questions. En efïet, derrière la poupée, c'est nous-mêmes qu'il faut voir; elle ne fait que se conformer à notre goût de l'exactitude. Elle est articulée déjà ; elle a la couleur et les attitudes du corps vivant ; elle marche, elle s'assied, elle ouvre les bras et les jambes, elle est chaussée de vrais bas dans de vrais souliers ; elle porte sur la peau une vraie chemise ; elle est gantée de vrais gants. Laissez-la faire : elle saura compléter la ressemblance.

Quel effort d'imagination, au contraire, pour sauver l'apparence humaine dans la poupée d'autrefois! Elle était ficelée dans une affreuse peau violette, faufilée tout le long du corps de gros fil gris, avec des boudins en guise de bras et de jambes. Les mains avaient une grossièreté abrupte, comme les ])ieds, et la tête était maintenue dans les épaules avec de la colle de menuisier qui avait coulé de tous côtés. Il lui était aussi impossible de se tenir debout que de s'asseoir; elle n'avait ni dos ni poitrine, ni endroit ni envers; elle ressemblait à de la vie comme un sabot à un arbre.

Et pourtant, elle faisait la joie de nos sœurs autant que les belles poupées articulées font à cette heure la joie de nos filles. C'est qu'elles lui prêtaient cette vie qu'elle n'avait pas ; à force de l'aimer, elles animaient son masque d'un peu de passion humaine, et celles-là du moins pouvaient avec certitude appeler leur fille l'être informe qui n'arrivait à vivre que par elles.

Il y avait là une sorte d'école du sentiment à laquelle je ne puis penser sans mélancolie. Il fallait savoir aimer alors, et les vilaines poupées étaient un apprentissage pour le cœur. On aime d'autant mieux ceux qu'on aime qu'ils sont plus difficiles à aimer, et un peu d'effort linit toujours par donner plus de prix aux choses. Laqnelle des merveilleuses poupées à la mode d'aujourd'hni ne se ferait pas aimer du premier coup de la première personne venue? D'abord elle flatte la vanité ; c'est devenu un grand point," et tout de suite on l'aime, autant pour les autres que pour soi; puis, elle est émaillée, elle brille de fraîcheur et de santé, elle a l'air heureux et beau. Elle est donc le contraire de l'autre, puisque celle-là exerçait le cœur à la tendresse, et qu'au rebours celle-ci conduit souvent le cœur à l'indifférence ; elle est aussi vite oubliée qu'elle a été vite aimée.

Je ne défends pas le temps passé, cependant; j'aime trop le temps présent : je l'aime dans ses manies, dans ses goûts, dans ses fièvres, dans son idéal curieux et tourmenté. Je l'aime moins dans la recherche de la petite bête, dans son goût de l'exactitude, dans ses livres qui sont souvent plus laids que nature, dans ses poupées souvent plus belles que le modèle vivant ; mais je pense à nos longues songeries devant les jouets de notre enfance, et je demeure touché de leur étrangeté.

Je sais bien qu'elle n'aidait pas à se former une idée exacte des choses, elle avait en elle une nuance d'hyperbole, au contraire ; mais elle ouvrait dans le cerveau un répertoire de formes rares qui prédisposait aux conjectures.

Souvenez -vous comme l'imagination travaillait pour suppléer à l'insuffisance des silhouettes, comme l'esprit était saisi d'eftVoi par la fantasmagorie quelquefois terrible des anatoraies, comme leurs drôleries d'à peu près nous arrachait des larmes des veux! Cela nous habituait à voir

la nature par ses angles rares, et je crois bien que le jouet a été pour la plupart d'entre nous, artistes et écrivains, le point de départ de nos rêves et de nos travaux. Je ne vois pas très nettement l'espèce d'art que l'on fera quand on sera arrivé à supprimer la part du songe dans le jouet.

Il y a, à l'heure qu'il est, toute une invention considérable de jouets qui s'adressent à l'intelligence. On les appelle jouets, bien qu'ils méritent surtout le nom de problèmes. Ils sont très bons à former de petits ingénieurs, de petits mécaniciens, de petits mathématiciens, ils sont moins bons à former des hommes.

On n'a presque plus le temps, il est vrai, d'être de petits garçons, et l'on est déjà de petits hommes avant d'être des hommes. Tout ce siècle est pris d'une activité sans bornes, les intervalles n'existent plus ; on les brûle en une seule étape, et nous avons en nous une machine à vapeur qui nous fait galoper la vitesse d'un express.

C'est à cette activité effrénée que répond souvent le jouet moderne : il est formel, j^récis, tranchant, comme une formule ; il s'aide des lois de la mécanique et de la physique ; il est un calcul et une opération du cerveau ; il a la froideur d'une mathématique ; il s'explique par A H- B. Il est fabriqué par des savants.

Il arrivera un temps où des bambins de douze ans chaufferont eux-mêmes de vraies locomotives, construiront de vraies lignes de chemin de fer, feront de la métallurgie en petit, et nous verrons fonctionner dans nos appartements des mines en miniature, avec des machines delà force d'un demi-poney. Il n'y aura rien à dire à cela, c'est la marche des choses. Xous qui recherchons le calme pour travailler, nous monterons au grenier pour être plus près de nousmêmes et plus loin de nos enfants.

Dieu merci, nous n'en sommes pas encore là. Polichinelle et Arlequin sont encore en vie, l'on n"a pas cessé d'acheter

des arches de Noé, des petits soldats de plomb, des pantins, des ponssahs, des poupées et de la batterie de cuisine en fer-l)lanc. Il y a toujours des lapins qui jouent du tambour, des ours qui dansent en frappant du tambourin, des chats qui tournent après leur queue, des chevaux de bois au grand galop, des caniches au port d'arme et des ânes à besicles de magister; il y a toujours des serpents articulés, des grenouilles qui sautent en l'air, des lions à tète de veau, des veaux qui ressemblent à des tigres, des renards violets, des' panthères bleues et des girafes rouge-vermillon. Le meunier continue à se tenir immobile sur la plate-forme de son moulin; le soldat continue à monter la garde à la porte de la prison ; la petite dame mystérieuse continue à paraître toutes les dix minutes à son balcon ; le singe savant continue à jouer de la contrebasse en hochant la tête et en remuant les yeux, et la petite souris blanche, qui se remonte avec une clef, continue à partir dans les jambes au moment où on s'y attend le moins. Puis c'est l'équilibriste qui fait du trapèze : c'est le jongleur qui lance en l'air des boules de cuivre ; c'est le tambour qui bat la marche; c'est encore le petit musicien qui frappe l'une contre l'autre ses cymbales , la fermière assise entre ses deux paniers sur son âne, la cantinière avec son petit tonneau, le rémouleur qui presse du pied la roue, le chemin de fer qui fait deux fois le tour de la table, les trois poules et la bergère qui font couiccouic et qu'on tourne avec une manivelle, le théâtre des marionnettes, le Guignol, etc.

Je reconnais bien là toujours cette humanité en petit qui a fait la joie de notre jeunesse. Elle est plus drôle que l'autre ; du moins elle ne fait pas verser de larmes. Il me semble la voir s'étaler encore, comme aux beaux jours de nos dix ans, dans la lumière des magasins, avec ses })aillous, ses satins , ses bleus flamboyants, ses verts à faire pâlir les gazons, ses splendeurs invraisemblables ; mais tout

à coup, l'aimable vision s'enveloppe d'ombre et lentement disparait dans les lointains.

« Coucou î » fait l'horloge.

Et je compte les années qui ne sont plus.

Une, deux, trois, dix, vingt, trente... Déjà!

L'IIISTOIllE 1)1 COUCOU.

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