LÉGENDE FLAMANDE
(( Grand-père! grand-père î une histoire! » crièrent en chœur les petits enfants, un soir que le vent soufflait bien fort dans la cheminée et (|ae les grêlons tintaient contre les vitres.
L'aïeul poussa une bûche dans le feu; puis, ayant assujetti sur ses cheveux blancs la petite calotte passementée de perles qu'il portait été comme hiver, il s'allongea dans son fauteuil, toussa trois fois et commença :
« Une histoire! mes enfants! Il y a beau temps que je vous en raconte, et tout à l'heure je n'en saurai plus.
54 LES JOUJOUX PAIILANTS.
c( Frautz, fermez la porte : Minette vient d'entrer; je Taperçois là qui rôde sous nos chaises ; elle veut avoir aussi sa part du récit.
c( Bien! Maintenant, écoutez-moi. Je vais vous raconter l'histoire du coucou. Vous souvenez-vous, mes chéris, de ce vilain oiseau noir qui, dans les bois, crie : « Coucou I coucou î »
— Oui, oui, grand-père, s'écrièrent les enfants. Coucou! comme la pendule qui est accrochée dans la chambre à manger de notre voisin Bergmans.
— Précisément. Eh bien, le coucou n'a pas toujours été ce vilain oiseau noir ; il fut un temps où il était boulanger, oh! il y a bien longtemps, et ce boulanger encourut la disgrâce du Seigneur. Eapprochez-vous tous. C'est cela, plus près... Ma voix est un peu sourde ce soir. »
On entendit grincer les chaises sur le parquet, et toutes les petites figures, blondes les unes et brunes les autres, formèrent, dans la lueur jjrojetée par le foyer flambant, un cercle autour du grand-père, qui, attirant à lui une mignonne fillette, posa sa main sur ses longues tresses couleur de chanvre et continua ainsi :
(( Or donc, il y avait une fois, dans un petit village des Flandres, un boulanger qui vendait des pains tellement beaux qu'on venait les lui acheter de deux lieues à la ronde. 8a boutique, située sur le bord d'une grand'route, avait un si joli air de prospérité que les étrangers s'arrêtaient à contempler ses petites vitres luisantes, derrière lesquelles s'entassaient les miches dorées, et demandaient :
« — A qui est cette riante maison?
(( Et les voisins répondaient :
(( Elle est au plus riche boulanger des environs. y>
a En effet, il était riche, ses coffres regorgeaient d'argent. Tout le jour la sonnette pendue à la porte tintait, et
L'HISTOIRE DU COUCOU
il n'avait pas assez de ses bras pour servir toutes les personnes qui se présentaient.
(( Quelquefois c'était un gros fermier passant là dans une carriole recouverte d'une bâche, et, tandis que son cheval, encore plus gros que lui, soufflait un instant, il entrait demander un pain d'une voix tonnante, jetait brusquement son argent sur le comptoir, puis repartait en oubliant de tirer la porte après lui. D'autres fois c'étaient des rouliers, des messagers, des marchands forains, et tous, vivant largement du produit de leur profession, avaient le rire sonore, le geste hardi, la mine joviale.
(( Mais, à côté de ceux-là, il en venait dont les mains tremblaient soit de fièvre, soit de froid : les uns étaient habillés de vieilles loques tant bien que mal rapiécées ; les autres, presque nus, étaient trempés jusqu'aux os par la pluie. Ils n'entraient pas en frappant des pieds comme les rouliers et les marchands, mais faisaient grelotter doucement la sonnette, trop fort cependant au gré du patron, qui ne manquait jamais de les tancer, criant :
(( — Peut-on imaginer pareille insolence chez de pa- (( reils vagabonds! Bien sur ils finiront par renverser la « maison. »
« Au contraire, il s'inclinait très bas quand un fermier hautain cognait du poing sur le comptoir et menaçait de tout saccager s'il n'était pas immédiatement servi.
« — Allons, femme, garçons, criait-il, un peud'empres- « sèment, paresseux que vous êtes; ne voyez-vous pas que <L ce digne homme est pressé. Dépêchons-nous à lui donner a ce qu'il nous demande. »
ce Et il en était fait ainsi.
« Les pauvres, eux, ne répondaient pas ; mais, doux, ils posaient poliment, sur le bord du comptoir, la piécette qui servait à payer le pain qu'ils achetaient, et, sans bruit, ils se retiraient, en ayant soin de fermer la porte sur leurs
talons, taudis que le raéchaDt boulanger jetait, d'un geste méprisant, leur argent dans son tiroir.
« Je ne sais pas si je vous ai dit que le boulanger avait une barbe, oli! une belle barbe noire et raide comme du crin, et elle montait jusqu'à ses mauvais petits yeux clignotants, qui avaient l'air d'étinceler dans un lit de charbon.
ce Mais c'était surtout quand ils se fixaient sur la maison voisine, une large maison délaissée par un vieux marchand de bois, que ses yeux pétillaient.
« Ah! se disait-il, perdu dans ses rêveries, quand donc (( aurai-je assez pétri de pains pour m'acheter cette riche (( demeure ? Il y aurait dans la chambre du bas un grand <c dressoir tout reluisant d'argenteries, et, chaque année, « une tonne de vieux vin irait s'ajouter dans les caves à « toutes celles que j'aurais déjà. »
(( Et comme, une nuit, la pensée de posséder la maison du marchand de bois le tenait éveillé, il réfléchit qu'il mettait trop de pâte dans ses pains, bien qu'il les vendît le plus cher possible.
c( Aussitôt, réveillant ses garçons, il leur cria de se mettre à l'œuvre, puis tandis que, courant devant les pétrins, ils s'évertuaient à faire de beaux pains comme à l'ordinaire, il leur prit des mains la pâte qu'ils façonnaient et, la diminuant de moitié :
« — Hé! s'écria-t-il avec colère, n'est-ce point encore <"( trop pour les pauvres diables qui s'approvisionnent à notre « boutique! Nous sommes bien bons de les gâter ainsi. »
« Le matin, à la place des larges pains accoutumés, on vit contre les vitres des miches maigres et raccornies ; les ])auvres villageois, surpris et attristés de ce changement, allaient et venaient devant la boutique du méchant homme sans oser entrer.
(( A la fin, quelques-uns se décidèrent :
L'HISTOIRE DU COUCOU
« CertainemeDt. représentèreut-ils au boulanger d'uue « voix respectueuse, vos paius ont dû diminuer à la cuisc( son, car ils n'ont plus que la moitié de la taille qu'ils «: avaient hier.
« — Je ne vous oblige pas à les acheter, )> leur répoudit-il eu se croisant les bras : et ses regards tombaient sur eux comme des braises.
d Mais Dieu n'abandonne pas les pauvres créatures et sait tôt ou tard punir les méchants ; il arriva ce que je vais ' vous dire.
« Voilà Minette qui a assez do l'histoire, elle veut sor- « tir. Ouvrez-lui la porte, Frantz, puis revenez vous asseoir.
((. Donc, il arriva ceci : une nuit, c'était justement la veille du grand jour de Pâques, le boulauger et ses garçons se démenaient comme de beaux diables dans la cave toute blanche de farine, et tous riaient, riaient à la pensée des bénétîces que le patron allait réaliser le lendemain.
« Il n'est si pauvre escarcelle qui, le jour de Pâques, ne se vide pour des gâteaux et des paius blancs; et, du fond de sa barbe noire, le boulanger calculait ce qu'il lui faudrait encore économiser de pâte pour obtenir un plus grand profit.
« Chaque fois qu'un des garçons avait fini de pétrir soit un pain, soit un gâteau, il en ôtait la moitié, grondant qu'on méconnût à ce point ses intérêts ; lui-même portait au four ce qui restait; ensuite il revenait battre les pâtes, tandis que le bois pétillait sous les cendres chaudes, et que, petit à petit, la cuisson s'opérait.
c( Jusqu'à Taube, on entendit geindre et ahanner les mitrons, et, par les soupiraux du sous-sol, on voyait se tordre le long des murs des ombres turbulentes, au milieu desquelles, plus remuante encore, tourbillonnait une ombre cornue. C'était celle du méchant boulauger. La joie le rendait cramoisi, et, par moments, il sondait les poi^hes de
son tablier, comme inquiet de les sentir si peu profondes pour contenir tout l'argent qu'il rêvait d'amasser.
(.( Enfin, le moment de retirer les pains du four arriva; il y en avait bien cent, ronds, carrés, oblongs, en forme de chats, de chiens, de lions et de bonshommes , et tous exhalaient une odeur délicieuse. Jamais plus appétissante fournée ne s'était vue; mais, à mesure que les garçons les retiraient du bout de leurs longues tringles, les belles couleurs qui empourpraient les joues du boulanger faisaient l)lace à une pâleur auprès de laquelle celle de la lune n'était rien. Il promenait autour de lui des regards menaçants, et tout à coup sa colère éclata; son nez s'était allongé de plus d'une aune.
(c Exaspéré, il prit un des plus beaux pains, et le foulant à ses pieds, il s'écria qu'il en ferait autant des gens qui se moquaient de lui. Ces paroles s'adressaient à ses geindres, qui tremblaient de tous leurs membres et laissaient pendre leurs bras le long de leurs corps. C'est qu'en vérité avec le triple et même le quadruple de la pâte qu'ils avaient employée pour leur panification, il eût été impossible d'obtenir une plus superbe cuisson ; et les pains aussi bien que les gâteaux, gonflés jusqu'à crever, étalaient une croûte dorée comme celle des plus succulentes brioches.
((. Hors d'ici, voleurs, vauriens, hurlait le furieux. Il (( ne sera point dit que vous m'aurez impunément réduit à a la paille! Je vous apprendrai ce qu'il en coûte de mettre <( deux livres de farine là où il en fallait à peine le quart « d'une seule! y)
d Et déjà il levait sur eux une des pelles qui avaient servi à enfourner les formes quand il s'avisa d'une réflexion bien simple, c'est qu'il avait distribué lui-même la pâte aux mitrons, et que ceux-ci, par conséquent, ne pouvaient être rendus responsables du volume extraordinaire des pains.
A f MEM K INSTA NT. IL CHUT E N T K N I) U K II I R E D A \ S ,' L E l ' O L I
c( Au même instant, il crut entendre rire dans le four. Alors une graude frayeur s'empara de cet homme fourbe, et il se jeta la face contre terre, demandant pardon au ciel l)0ur avoir volé le pauvre moude. Mais le ciel ne pardonne qu'aux repentirs sincères, et celui du méchant boulanger l'était si peu que, tout en implorant la miséricorde divine, il se promettait de diminuer encore sa pâte le lendemain; et, en effet, il réduisit de moitié la faible quantité de farine qu'il avait donnée à ses garçons la nuit précédente.
<( Cependant les pains montaient, montaient, et, comme la veille, on eût dit qu'une bénédiction s'était étendue sur la fournée.
« Lui, le méchant, voyant s'augmenter la beauté de ses pains à mesure que s'accroissait sa parcimonie, se félicitait de sa ruse, et du soir au matin se frottait les mains, les yeux fixés sur la belle maison du marchand de bois, qui chaque jour lui semblait plus accessible à son désir. Tout en rêvant au train qu'il mènerait quand il y serait installé, il surveillait de près ses garçons, ôtait par ci, ôtait par là, réduisait les pains de deux livres à l'épaisseur d'une galette , et toujours criait : « Coucou ! Coucou ! Bon profit ! »
«. Si bien qu'à la fin il se contenta de tremper l'extrémité de ses doigts dans la farine et se mit à pétrir, avec la menue poussière ainsi ramassée, des pains qui n'en étaient ni moins succulents, ni moins pesants.
« Mais la patience du Très-Haut était à bout et sa colère s'appesantit sur la boutique du boulanger, et voici. Tandis qu'entouré de ses mitrons, il raclait des miettes de pâte au fond des pétrins, criant comme à l'ordinaire : « Coucou! Coucou! Trop! Trop! Coucou! Bon profit! d un coup de tonnerre ébranla In, maison, et tout le moude en un instant fut aveuglé par de grands éclairs. En môme temps, une voix s'entendit, disant :
<c Puisque coucou tu cries, coucou tu demeureras jus-
L'HISTOIRE DU COUCOU
c( qu'à la fin des fins, et aiosi seront punis en toi tous <( ceux qui s'enrichissent aux dépens du pauvre monde !
(( Un vol lourd se cassait au plafond de la cave, et, chacun ayant levé les yeux, on vit un noir oiseau qui cherchait une issue, criant : i( Coucou! Coucou! »
(( C'était le mauvais boulanger, mes enfants. La porte étant entre-close, il prit sa volée, disparut dans les bois, et, depuis ce temps, n'a cessé de lancer son mélancolique appel au milieu du silence des choses.
« Mais, je vous l'ai dit, cela se passait il y a bien des siècles ; il ne faudrait donc pins en vouloir au pauvre oiseau, d'abord parce qu'il a eu le temps de se repentir, ensuite parce que le bon Dieu a eu le temps de lui pardonner.
(( Il est neuf heures. Allons nous coucher, mes chéris. »
xMADEMOISELLE LA FLAMME.
Il y avait plus d'une semaine que le petit ramonenr était sur la cheminée, et personne ne s'occupait plus de lui. Les enfants étaient rentrés en pension, la chambre était solitaire et l'on sait combien dangereuse est la solitude pour certains esprits. Il arriva que le petit ramoneur se lassa de demeurer à la même place, sans autre horizon que le mur qui lui faisait vis-à-vis, avec les deux cadres en bois d'ébène bordant des lithographies. Une chose le tentait surtout : c'était le poêle. Chaque fois qu'on l'allumait, il entendait un grand ronflement , et à ce ronflement succédait une musique de petits crépitements qui ne finissaient pas. Il se rappelait alors les récits étranges, contés à la veillée par la nourrice des enfants; il se rappelait surtout le voyage d'un petit garçon qui avait quitté ses parents et qui, en marchant dans la campagne, avait trouvé un grand trou par lequel il était tombé jusqu'au fond de l'enfer ; là, le petit garçon avait vu des choses extraordinaires ; il est vrai qu'il avait été brûlé vif pour la peine. Et la nourrice avait terminé en disant que c'est quelquefois ainsi que finissent les petits enfants trop curieux.
Le petit ramoneur n'en demandait pas autant, mais il n'eût pas été fâché, lui aussi, de voir quelque chose d'extraordinaire, sans pour cela partager le sort du petit garçon. Il aimait naturellement h; feu comme tous les petits ramoneurs; c'était un peu son élément, et quand il rêvait,
:\IADEMOISELLE LA FLAMME. -G3
il rêvait de famée et de cheminées. Quelquefois, le soir, les stores étant clos, il voyait l'ébène des deux cadres s'enflammer d'un reflet rouge , parti du poêle ; en même temps les crépitements redoublaient, clairs sur un roulement de basse continu, et, par moments, la chambre entière s'allumait d'une pourpre éclatante. Puis le tapage diminuait, des soupirs succédaient an large ronflement de la basse, et tout d'un coup la chambre rentrait dans une ombre froide.
C'était donc dans le poêle qu'était renfermé le charme qui faisait la chambre triste ou gaie ; à coup sûr un magicien en avait fait sa demeure, et le ramoneur se sentit très ému à la pensée qu'il n'avait qu'à se laisser tomber par le couvercle du poêle pour voir de près ces sortilèges. Il n'eut bientôt plus qu'une seule idée : descendre de la cheminée et pénétrer dans la demeure enchantée. Mais comment faire? La servante entrait une fois toutes les heures, soulevait le couvercle du poêle, enfournait une ou deux pelletées de charbon, puis se retirait, et cela se faisait très rapidement. Le couvercle ne restait levé qu'une minute à peine, et il ne parut pas possible au petit ramoneur de dégringoler de sa place en si peu de temps.
Il remarqua qu'il y avait près du poêle un vaisseau rempli d'une matière noire, et que la servante prenait régulièrement dans ce vaisseau les pelletées qu'elle mettait dans le poêle ; or le vaisseau était précisément au-dessous de lui.
Le petit ramoneur n'était pas bête : il profita du passage d'une voiture qui fit trembler la maison pour s'imprimer d'arrière en avant un certain nombre de légères secousses, et brusquement il roula dans le charbon.
Il s'était dit que la servante ne prendrait pas garde à lui et qu'elle l'enfournerait avec une de ses pelletées dans le poêle. C'est eu effet ce qui arriva. Comme il avait la couleur du charbon, la servante ne s'aperçut de rien. Elle
ouvrit le couvercle du poêle, ramassa largement la houille, et d'un tour de main plongea la i^elle au plus profond du feu.
Ce qui se passa alors dans l'esprit du petit ramoneur, nul ne peut le dire; il avait fermé les yeux, s'était senti enlevé, et une chaleur énorme avait du coup séché le vernis qui couvrait sa peinture. Vous ai-je dit qu'il était en bois? Je ne le pense pas. Il était en Lois , comme vous et moi nous sommes de chair, et c'est dire combien il était sensible.
Un instant il regretta la cheminée, la vue des deux cadres, la monotonie de sa vie passée à ne rien faire, et quelque chose comme une larme brilla dans ses yeux ; ce n'était qu'une dernière goutte de vernis , et subitement il la sentit disparaître sous la caresse d'une main brûlante.
Alors il vit devant lui une belle personne longue et mince qui dansait, en secouant au-dessus d'elle une écharpe jaune comme le soleil, et par moments elle tournait si rapidement qu'on cessait de la distinguer au milieu du tourbillonnement de sa jupe écarlate.
c( Où suis-je? s'écria le petit ramoneur.
— Tu es dans le royaume du feu, » répondit la belle personne.
Elle continuait à tourner et en même temps se dressait sur la pointe des pieds, s'allongeait, cherchait à atteindre le plafond empourpré.
Jamais le i)etit ramoneur n'avait vu une beauté si extraordinaire ; elle avait les joues du plus beau rouge , des yeux enflammés, une bouche étincelante, et une braise était son cœur ; on le voyait battre distinctement à travers la minceur de son flanc, et tantôt il palpitait avec uu tremblotement d'étoile, tantôt il semblait sur le point d'éclater comme un soleil qui s'éniiette à travers l'espace. Sur ses épaules, descendait uu flot d(,' cheveux ardents qui
Ki^:^^S>i=^^
L DKMEL'UAIT MCET, LES YKUX PEUDUs D A N à i^Kti CONTEMPLATION!
or, LES JOUJOUX PARLANTS.
s'emmêlaient et se tordaient au vent qu'elle faisait en dansant. Ses ongles cliatoyaient avec des éclats roses de coquillage.
A ses côtés d'autres belles créatures tournaient, comme emportées par le tourbillon de sa danse ; c'étaient ses sœurs, mais elles étaient plus jeunes qu'elles, et leurs pieds n'osaient encore se détacher de la terre.
Elle, au contraire, voltigeait à travers les airs, et bientôt l'espace tout entier fut rempli du claquement de son écliarpe, du frémissement à chaque instant plus enivrant de sa jupe. Elle tenait de l'ange et du démon; ses mains étaient chargées de roses qu'elle semait sous elle, et sa tête dardait parmi des éclairs. Elle jetait devant elle des sourires clairs comme une aurore, et l'instant d'après ses lèvres s'entr'ouvraient dans d'effroyables baisers de feu qui consumaient tout.
Le petit ramoneur la considérait avec effroi et ravissement. Il avait bien vu autrefois à la vitrine du marchand de jouets une fort jolie petite danseuse en jupe cerise et qui levait joliment sa jambe gauche en l'air, tandis qu'elle pirouettait sur la droite; il l'avait même aimée un instant, de ce cœur léger qu'ont les ramoneurs, ces amis des girouettes ; mais jamais elle ne lui avait fait éprouver le frisson qu'il ressentait devant cette merveilleuse apparition.
Il demeurait muet, immobile, les yeux perdus en des contemplations, sans s'apercevoir des efforts que faisaient une demi-douzaine de flammes pour le soulever. Elles l'entouraient de leurs bras roses, le caressaient, lui souriaient avec un désir sournois de l'entraîoer dans leur danse ; et illes laissait faire, insensible à leurs agaceries. Un grand changement s'était opéré en lui; le sang qui coulait dans ses veines s'était changé en un torrent de feu, et son cœur était semblable à un tison enflammé.
11 se trouvait dans un palais magnifique.