SEPTEMBRE
consent à visiter aussi les ministres, mais rapidement, et personne autre. — Voyons, voyons, ignore-t-îl qu'il doit aussi remettre quelques souvenirs à tous ces hauts seigneurs de l'empire, et, pour les offrir, ne faut-il pas qu'il aille chez eux ? Enfin c'est l'étiquette de la cour chérifienne ; elle est d'institution ancienne et lie tous ceux qui y pénètrent, Marocains ou étrangers ; il a trop le sentiment de la justice et de son bon droit, pour vouloir se donner les apparences de céder à la passion, quand il est avéré qu'il a si pleinement raison. — Eh ! bien, eh ! bien donc. . . il fera toutes ces visites, mais pas une de plus, pas une ! Et si on ose lui parler encore de quelque autre formalité, gare!... Il va commencer tout de suite, afin d'en avoir fini au plus tôt et d'arriver au Sultan. — Y pense-t-il? Ne sait-il pas que nous sommes en période sacrée, que toute la vie officielle est suspendue, que les affaires de l'Etat sont arrêtées, que, sous nul prétexte, aucune audience ne peut être accordée avant trois semaines par quelque fonctionnaire que ce soit ?...
Le puissant ambassadeur proteste, crie, menace. Mais que peut-il répondre, quand on lui oppose, avec une courtoisie obséquieuse, les exigences de la religion ? Il s'incline donc, et se résigne à attendre trois semaines à Fez que daignent s'ouvrir devant lui les portes officielles.
Les trois semaines révolues, il commence la tournée de ses visites, selon Tordre protocolaire qui lui fut indiqué. J'abrège le récit de cette course échevelée et burlesque à la recherche d'insaisissables fantômes. Celui-ci est en voyage ; celui-là est malade ; cet autre est en deuil; un quatrième marie un proche. A chaque station, c'est une attente nouvelle.
Impossible de sauter le malade ou le voyageur et d'essayer de surprendre le suivant, car ces visites, selon les règles, sont successives, et Tune enchaîne l'autre. Bref, trois mois après, l'ambassadeur, exaspéré, en est à peine à la moitié du cycle infernal qu'il doit parcourir avant d'arriver au grand vizir et au Sultan, et, n'y tenant plus, sombre et furieux, il part soudain, en faisant claquer les portes, criant qu'on ne le jouera pas plus longtemps, et que, si on ne veut pas l'écouter, il faudra bien, du moins, entendre la voix des frégates !
Il quitte le palais, sort de Fez dans un grand tintamarre. Nul n'a fait un signe pour le retenir. Nul n'a eu un sourire de raillerie. Nul ne se gausse de sa colère, quand il est parti. Nul même ne la commente. Les fureurs d'un roumi, c'est du vent qui, en passant, éveille dans la chevelure des oliviers des concerts un peu bruyants, mais que n'entend même pas leur tronc noueux, et, pour ces âmes éternelles et ces fronts impassibles, le puissant ambassadeur est comme s'il n'était point.