‹ Les journées de CasablancaChapitre 110 sur 139 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Quelques semaines se passent. Derechef, voici venir le magnifique diplomate, plus magnifique et plus étincelant encore dans son costume d'or. Sa colère est apaisée; mais il parle haut, dresse la tête et montre dans ses exigences l'autorité que donne l'irrésistible force, car les « frégates » l'escortent cette fois, et, en signe de la puissance qui lui est, par ce fait, confé'rée, il tient sous son bras la réduction d'un terrible vaisseau de guerre, hérissé de canons.

A cette' vue, les caïds, pachas, chéri f s et autres personnages se précipitent à sfes pieds, ventres à terre et mains étendues. Le puissant seigneur désire-t-il donc voir le Sultan ? Qu'il le dise, et sa volonté sera sur l'heure obéie. Tout aussitôt, les portes s'ouvrent, les murs s'abaissent, et l'ambassg-deur, serrant contre lui sa frégate-talisman, est en présence de Sa Majesté Chérifienne, Père des Croyants... Les salutations épuisées, lorsque le Père des Croyants lui demande quelle pressante affaire l'amène auprès de lui, l'ambassadeur reste coi : il a oublié pourquoi il est venu...

Ce qui ajoute à la grâce de la comédie, c'est que les rôles y sont tenus par des amateurs, que ces amateurs appartiennent aux plus illustres familles, que c'est un « tolba » (étudiant) qui joue toujours celui du Sultan, que la pièce est représentée à la cour, en présence des plus hautes autorités du Maghzen, que le Sultan en personne y assiste.

Au camp, ce matin, des officiers, familiers des Marocains, qu'ils ont déjà rencontrés sur la frontière algérienne, m'expliquent que la campagne actuelle doit être, pour les gens de la Chaouïa, une grande surprise. Ce n'est pas à la façon dont nous l'entendons que ces guerriers ont, en effet, l'habitude de faire la guerre. Constamment en lutte de tribu à tribu, ils la regardent comme une merveilleuse occasion de frénétiques fantasias. On monte à cheval, on se précipite, sans souci de cohésion, de tactique ou de discipline, à travers la plaine, on jette en l'air son fusil, que Ton rattrape au vol, avec des cris sauvages, on le décharge au petit bonheur, on se tient debout sur ses étriers, ou couché sur son cheval ; puis, arrivé ainsi à bonne distance de Tennemi, qui en fait autant de son côté, on tourne bride, on part dans uiie autre direction, on revient à la charge sur un point différent ; pas d'arme blanche ; ni contact direct, ni corps à corps, ni mêlée, ni charge d'ensemble.

Le spectacle, fort pittoresque, dure ainsi cinq ou six heures, pendant lesquelles il y a eu un tué environ de chaque côté. Puis, les gosiers étant secs et les chevaux fatigués, chacun rentre chez soi en s'attribuant la victoire. On recommence le lendemain ou le surlendemain,

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