LES IMPATIENCES DU « GALILÉE
rière, qui atteste le goût de leur état. Mais quand on aura constaté leur entrain, il faudra se demander s'il s'est employé à propos.
Les faits ne sont pas toute l'histoire, et les fait« mêmes s'expliquent rarement par la seule volonté et la seule raison des hommes en travail. Il est bon d'interroger les mobiles, de discerner l'inconscient, de faire la part de ce qu'il se mêle de mouvements impulsifs et réflexes dans toute résolution humaine. A cet égard, on ne comprendra rien aux événements du 5 août, si l'on ne tient pas compte de la condition psychologique de ceux qui montaient le Galilée.
Le Galilée^ vieux et solide croiseur, n'avait pas quitté, depuis trois ans, la côte marocaine. Envoyé à Tanger au moment où, par ses accords avec l'Espagne et avec l'Angleterre, la France songeait à pousser activement sa partie dans l'empire chérifien, il était, destiné aussi bien à^ protéger les intérêts et les nationaux français qu'à figurer, aux yeux des Marocains, l'énergie et la puissance françaises. Les officiers qui le conduisaient étaient arrivés là dans le temps où certaines personnes parlaient couramment, comme d'une action aisée et prochaine, de la « pénétration »• du Maroc. Des esprits sincères la disaient et l'annonçaient « pacifique »; mais les habiles, clignant de Tœil et ne s'en laissant point accroire, souriaient des protestations de ces naïfs et ne
doutaient pas que le canon dût faire sa partie dans le concert de cette pai^t. Comment des militaires, de qui le rôle est de se battre et qui n'attendent que de la bataille leurs galons et leurs croix, résisteraient-ils à des appâts si bien parés? Ceux du Galilée se persuadaient que, dans ce Maroc,' quelque occasion bientôt s'offrirait à eux de se distinguer. Ils escomptaient des coups : c'est à la réserve, à la prudence, à la paix, que les contraignirent les événements et les hommes.
Leur port d'attache était Tanger. Tanger vivait calme. Mais chaque fois que quelque alarme se produisait sur un point de la côte et qu'une démonstration semblait utile à notre légation, le Galilée recevait un ordre de départ. Chaque fois il partait, enthousiaste et tressaillant, croyant venue l'heure miraculeuse où il brillerait enfin ; et chaque fois il revint sans lustre, sa seule présence, qui appuyait efficacement les efforts, le plus souvent intelligents et énergiques, de nos consuls, suffisant à apaiser des effervescences superficielles; Successivement, il parcourut ainsi presque tous les ports marocains, et je crois même qu'il vint une première fois, l'an passé, à Casablanca. Les officiers de son bord étaient excédés du rôle de croquemitaines auquel on les réduisait. Le service leur devenait fastidieux, et qui ne les comprendra ? Si la vie à Tanger manque déjà quelque peu d'imprévu
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et de grâce, que penser de la vie en rade de Mazagan, de Casablanca ou\ de Mogador ? Et Vétat d'esprit où ils se trouvaient se dénonçait, un an avant ces événements, dans ce mot que Tun d'eux confia, au retour d'une de ces expéditions manquées, à une personne de Tanger, de qui la bonne foi m'est connue :
— Toujours on nous envoie partout, et il rie s'y passe jamais rien!... Si vous pensez que c'est amusant !... Mais je vous prie de croire que, si jamais une bonne occasion se présente...
Il n'avait point achevé sa phrase, dont la fin se devine. La et bonne occasion i>, n'était-ce pas cette fois Casablanca ? Neuf cadavres, on n'avait encore rien vu de pareil au Maroc. Le gouvernement allait agir, on n'en pouvait douter. Mais si le Galilée négligeait de se tailler sa part, est-il sûr qu'on la lui ferait ?... Mots excessifs, je le sens bien, et qui traduisent avec trop de brutalité un long énervement et de petites déceptions trop souvent répétées, mais ils expriment cependant une condition morale qui est véritable.
Le chef, le commandant OUivier, officier intelligent, brillant, de volonté froide et un peu sèche, volontiers distant, mais de façons infiniment courtoises, résistait aux objurgations de ses subordonnés. N'ayant pas débarqué le jeudi, jour de son arrivée, comme il le pouvait et comme on l'eût compris, quelle
raison avait-il de le faire le. lendemain ou trois jours glus tard, alors que le liait la délibération du corps consulaire et qu'il avait reçu en personne les assurances de Mouley-el- Amin, de qui le consulat lui affirmait la bonne foi ? Ne devait-il pas tenir compte de ses instructions, qui avaient tout prévu, sauf un débarquement ?
Sous quel prétexte accomplirait-il une opération" qui lui était dénoncée comme périlleuse par. les consuls unanimes ? De quel droit se mettrait-il, en un point aussi grave, en opposition formelle avec le consul de France, représentant à ses yeux de Tautorité civile, et responsable en somme des événements ?
Il s'était accordé avec M. Maigret sur une heureuse formule : il avait à. assurer la sécurité de nos nationaux, non à exercer la répression. Et ce programme était si bien commandé par les événements, que les prescriptions de M. de Saint-x\ulaire ne faisaient rien d'autre que de le paraphraser *.
I. Les instructions de M. de Saint-Aulairc au Galilée portaient : « Le commandant du Galilée est invité h se concerter avec notre agents et, sans se départir de la prudence nécessaire en raison de l'insuffisance de ses moyens^ à sauvegarder la vie de nos nationaux, notamment en leur donnant asile ou en protégeant, en cas de besoin, leur embarquement à bord des navires de commerce. Il devra aussi protéger les ressortissants étrangers, et, si leurs consuls lui en font la demande par l'entremise de notre agent, les recueillir dans la mesure du possible. j> (Dépêche de M. de Saini-Aulaire au ministre des affaires étrangères. 31 juillet.)