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LES IMPATIENCES DU « GALILÉE

Rappelons-nous que, par la garantie de la sécurité, celui-ci, aux termes des instructions rédigées par lui, n'entendait pas autre chose que rembarquement des Français sur les vapeurs en rade. Or non seulement nul attentat ne se produisait dans la ville, mais encore cette sécurité même de nos nationaux, au sens où l'entendait le ministre de France, était désormais assurée, puisque la plupart des Français se trouvaient à bord du Détnétria^ que, seuls, demeuraient à terre, par leur propre volonté, quinze ou vingt de nos compatriotes, que leur représentant naturel, le gérant du consulat, protestait du calme de la ville. Est-ce pour protéger, contre les menaces et les périls, la colonie étrangère, que le Galilée mettrait à teri*e ses soldats ? Mais quelles menaces, quels périls ? Il le ferait donc malgré Tavis formel des truchements naturels de cette colonie, je veux dire ses consuls ? Où et quand a-t-on vu des militaires prendre des initiatives aussi graves, aussi brutales?...

Il est vraisemblable que quelques-uns de ces arguments n'échappèrent pas au commandant OUivier, puisqu'il hésita. Ses officiers le voyaient indécis, et toute occasion leur fut bonne de renouveler contre lui Tassaut. Mais c'est en M. Maigret qu'ils rencontraient la principale résistance.

A son gré, celui-ci était maître de démuseler le canon et de déchaîner le tonnerre. Or,

non seulement il ne songeait point à faire ce signe, mais, avec énergie, il -s'agitait désespérément pour le signal contraire.

M. Maigret avait, outre sa responsabilité de gérant du consulat, quelque qualité pour exprimer une opinion. Familier de la langue arabe, il connaît bien, quoique jeune, les Marocains ; il connaît surtout les tribus de la Chaouïa, car, en service â Casablanca depuis quelques années, il a parcouru, à plusieurs reprises, la province, et fut souvent Thôte des tribus qui aujourd'hui nous font la guerre.

Quand il affirmait sa croyance à un état durable de sécurité relative, quand il annonçait qu'une intervention armée produirait l'impression contraire à celle que l'on en attendait et serait capable de réveiller les. colères assoupies, quand il refusait de prêter les mains à toute opération qui, en exaspérant les indigènes, n'introduirait pas dans Casablanca des forces suffisantes pour les tenir en respect, il avait apparemment réfléchi à la responsabilité qu'il prenait ainsi, et il donnait d'ailleurs de l'énergie de sa confiance un gage émouvant : la présence de sa mère à ses côtés dans le consulat de France.

L'auteur de ce récit, dont tous les éléments furent recueillis sur place, a, jusqu'à ce jour, gardé le silence sur un des lamentables incidents de la soirée du 4. Il avait scrupule à mettre directement en cause des officiers dont

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les bonnes intentions et la bravoure sont hors le cause, et aussi, il faut bien le dire, par la livulgation d'un fait pénible, à faire pénétrer le public dans la cuisine de l'histoire. Mais les interprétations fantaisistes que Ton a cru pouvoir donner des événements du 5 attestent un tel mépris ou de la vérité ou de témoins dont on escompte la complaisance, qu'il n'est plus permis de rien taire dés circonstances où ils se produisirent.

J'ai dit que, le dimanche soir, 4 août, à six heures, M. Maigret s'était rendu sur le Galilée. A peine y avait-il posé le pied, il se trouva entouré par quelques-uns des officiers du bord, qui, une fois de plus et sans perdre un instant, lui représentèrent Turgence de faire appel à la compagnie de débarquement. Ils n'invocjuaient pas le souci de la sécurité de la ville, car, sur ce point, il leur eût été malaisé de réfuter M. Maigret, pour qui témoignaient quatre jours de tranquillité ; mais ils attestaient « l'honneur de la France », qui ne permettait point, à leur sens, que demeurât plus longtemps impuni le meurtre de trois Français. Par là, notons-le, car ceci est important, ils s'écartaient à la fois des instructions reçues de la légation de Tanger et de la formule où leur commandant ej: M. Maigret avaient enfermé la tâche du Galilée : assurer la sécurité, non pas exercer la répression, qui viendrait ensuite, et par d'autres moyens. M. Maigret

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résistait, comme il faisait depuis deuxjour^ et c'est alors que se produisit la scène regrettable que je crois de mon devoir de rapporter. Comme M. Maigret s'obstinait, mais courtoisement, dans son refus de déchaîner la tempête, la discussion, d'abord vive, prit bientôt un ton aigre, et Tun des officiers du Galilée^ dans un mouvement de violence, osa dire au vice-consul de France, seul représen- '"ant, à cette heure et en ce lieu, de rautorite gouvernementale, qu'il laissait « fouler aux pieds le drapeau de la France » .

Le vice-consul devint blême. Encore tremblant et chaud de cette sortie, il pénétra

auprès du commandant OUivier. Sa première parole fut pour se plaindre d'une si injustifiable! algarade, et, dans l'émotion où l'avait jeté l'absurde accusation dont il venait d'être l'objet, il dit au commandant :

— Puisqu'on ose dire que je foule aux pied^ le drapeau français, je vous fais, cette proposition. Rentré à terre, ce soir même, j'adresse au pacha, par voie d'ultima^'um, la sommaticn d'avoir à me livrer immédiatement un certain nombre de coupables, faute de quoi vou< débarquez demain. Vous aurez alors un pn'texte. Le voulez-vous ?

M. Maigret, sans doute, à cette -minute, "^f montra nerveux à l'excès, et, si le commandant OUivier eût accepté sa proposition, lu:

même l'eût trouvée déraisonnable. Elle ava:'

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u moins le mérite de poser la question avec etteté. Par un tel ultimatum, la provocation 3 fût avérée. C'était loyal et clair. Ce que 'admettait point le consul de France, défenseur aturel des décisions prises le jeudi par Tasemblée de ses collègues, c'est qu'elles fussent iolées sans raison. Ces décisions constituaient ussi une sorte de contrat bilatéral, puisqu'elles vaient été prises en présence du pacha; la 'rance y avait mis sa signature, et M. Maigret

admettait point que cette signature fût retiée, alors que l'autre partie avait tenu et coninuait de tenir ses engagements.

Le commandant refusa de souscrire à une •outade, et, lorsque les deux hommes se uittèrent, à sept heures du soir, ils avaient enouvelé leur accord : le Galilée garantirait 1 sécurité des Français, il n'accomplirait ucun acte qui ressemblât à un acte de répresion. Sur cette assurance, 31. Maigret regagna 1 terre, tranquillisé ; mais, rentrant au conulat, il se montrait encore bouleversé de la cène dont j'ai rapporté le mot essentiel.

La nuit du 4.

La soirée se passa sans incident. Soudain, à onze heures, le signaleur en faction sur le mirador du consulat de France^ enregistre la dépêche suivante du commandant Ollivier au consul : au petit jour, une « escadre » mouillera devant Casablanca, et « des forces imposantes » débarqueront à cinq heures du matin; il est urgent d'avertir Mouley-el-Amin qu'au premier coup de feu tiré, la ville sera bombardée. Les mots placés entre guillemets sont textuels.

Entre sept et onze heures, quelle tempête, s'abattant sur le Galilée^ y avait balayé les résolutions de sagesse ? Il s y était produit ceci. Au carré des officiers, la conversation ne s'alimentait que de la visite du vice-consul, et, les langues la ressassant, la commentant, amplifiant les incidents qui l'avaient marquée, les esprits s'excitaient e\. s'aigrissaient à mesure. Un de ces officiers se flatta, par la suite, d' « avoir fait une sortie » au commandant.

Puis survint une nouvelle du croiseur Du

Chayla^ dont nous nous occuperons tout à Theure. Mais surtout arriva, par le moyen des signaleurs, une communication de M. Maigret lui-même, à laquelle personne, dans Tinstant, pas même lui, n'accorda une tirés vive attention, mais qui a pris, dans la suite, une importance imprévue, car c'est par elle que Ton a voulu expliquer la brusque résolution du commandant Ollivier, en la fondant sur un prétendu accord préalable entre lui, M. Maigret et Mouley-el-Amin, qui tous deux protestent.

Dans la soirée, le consulat de France avait reçu de Mouley une lettre, où celui-ci l'avisait que, ne s'opposant point à l'entrée dans Casablanca des marins français, il offrait les clefs de la ville et affirmait que nulle résistance ne se produirait.

A quoi répondait cette lettre ? Elle n'était pas autre chose qu'un gage nouveau, donné spontanément par Mouley, de sa bonne volonté. Sa principale appréhension était que les Français ne le tinssent en suspicion, et, prévoyant les effets de leur colère, il ne négligeait pas une occasion de tenter tout au moins de limiter leur vengeance aux auteurs directs des massacres et de dégager la responsabilité du Sultan, son neveu, et du Maghzen, qu'il représentait dans la Chaouïa. Il n'était pas sans avoir recueilli les bruits qui ne cessaient de courir la ville sur l'éventualité d'un débar-

quement. Il pouvait d'autant moins les ignorer, que cette opération militaire avait fait Tobjet de la réunion des consuls, le i" août. Et quelle plus sûre marque de sa bonne foi pouvait-il donner aux Français que de leur dire : ce Si vous voulez entrer à Casablanca, c'est moi qui vous en ouvre les portes »? C'est ce témoignage qu'il leur apportait dans la soirée du 4 août ; le malheur de Casablanca a voulu que ce gage fût remis au Galilée quelques heures après que l'opération y avait été si chaudement débattue, et dans le moment même où une communication du Du Chayla allait presser les résolution^ du Galilée.

Mais, pour l'accomplissement du fait, pour l'opportunité de l'action, de quelle valeur était le communiqué de Mouley-el-Amin ? Avait-on jamais prétendu subordonner les actes de la France au bon vouloir de ce vieux homme ?

Est-îe que, bien loin de quérir ses autorisations, nos représentants, M. Neuville, M. Maigret, le commandant OUivier lui-même, ne l'avaient pas dressé à recevoir leurs sommations et à les assister dans l'exécution de ce qu'ils jugeaient utile et juste? L'opération décidée, se serait-on enquis des commodités de Mouley, ou bien plutôt ne l'aurait-on pas mis en demeure d'avoir à y participer, dans la mesiM-e de ses moyens? Enfin, argument décisif, le fait que Mouley offrait les clefs et garantissait le débarquement n*était-il pas l'évidente

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démonstration qu'il se savait ou se croyait maître de la ville, conséquemment que les personnes n'y seraient pas menacées, et que les marins du Galilée n'avaient que" faire de Toccuper ?

Au surplus, en quoi cette protestation du vieux chef détruisait-elle ou modifiait-elle les accords . intervenus, deux heures plus tôt, entre le pou- , voir civil et le pouvoir militaire ? Ne les fortifiait-elle pas, au contraire, par l'attestation, qu'elle impliquait, de la prédominance à Casablanca des forces de l'ordrq sur les troupes du désordre? M. Maigret, en tout cas, fut si loin de juger que les communes résolutions confirmées à sept heures en pussent être influencées, qu'il se borna à transmettre, sans commentaire, au Galilée^ le contenu de la note de Mouley.

Ce fut là son tort. Dans l'état psychologique où il savait les officiers de ce croiseur, il pouvait induire que tout ce qui serait capable de leur fournir une excuse ou un prétexte serait par eux, même avec bonne foi, amplifié, et c'est en effet ce qui se produisit. Comme rien n'interdisait de penser que la lettre de Mouley fût une invitation, ils lui décernèrent ce caractère, et, comme M. Maigret la leur transmettait sans y joindre d'avis, ils affectèrent de ne point douter qu'elle avait levé ses hésitations et qu'il se résignait à l'inévitable. Dès lors, le débarauement leur appa-

rut comme une nécessité, et qui n'admettait point de retard. J'ai retenu ce mot profond, que je tiens de la bouche la plus autorisée, et c'est, si j'ose dire, une bouche hautement officielle : « Le débarquement du 5 août est le résultat d'une autosuggestion, dont on s'est fait un devoir. » Il est vrai que la même bouche ajoutait : « Mais on ne pouvait pas désavouer le Galilée. »

Recevant l'avis du débarquement prochain, M. Maigret, si ferme jusqu'alors, et qui avait montré à un si haut degré la connaissance de ses responsabilités et le souci des intérêts dont il avait la garde, ne songea ni à formuler une protestation nouvelle, ni à demander des informations complémentaires, ni, au besoin, à se ' rendre derechef sur le Galilée dans la nuit, j Ce fut là son nouveau tort. Il est vrai que la dépêche du commandant lui annonçait l'arrivée ' d'une « escadre» et de « forces imposantes >;. ] Dès lors, il put croire qu'il s'agissait cette fois 1 de débarquer non plus la soixantaine de matelots d'un petit croiseur, mais le contingent puissant qui allait tirer vengeance des meurtres, et c'est le moment d'examiner de près, à son tour, ce texte singulier.

En fait, il ne devait arriver sur rade, le len demain matin, que le croiseur Z)m Chayla^ et non pas au petit jour, mais à opze heures ; quant aux « forces imposantes », elles se réduisirent aux soixante-six hommes du Gali*

lée. Il m'a semblé, dans le premier moment, que le commandant avait pu s'y tromper, et, dans mon désir de n'avancer aucune appréciation qui ne fût pas strictement juste, j'ai moi-même donné de son erreur l'explication suivante.

Le Du Ùhayla^ envoyé le samedi à la rescousse du Galilée^ se trouvait, le dimanche soir, à sept heures, à la hauteur du cap Spartel, qui, au nord-ouest du Maroc, termine le détroit de Gibraltar et commence l'Océan. Il entra aussitôt en communication, par la télégraphie sans fil, avec le Galilée^ afin de lui signaler sa présence. Mais les signaux, itie dit-on alors, fonctionnaient maï, on n'obtint que deux ou trois communications confuses, et l'on n'insista pas davantage, car, au même moment, une dépèche de Tanger signalait au Du Chayla qu'il eût à rallier immédiatement ce port, où la légation avait des iUvStructions à lui remettre. Le Du Chayla^ sans plus s'occuper du Galilée^ fit route arrière. Mais celui-ci, qui savait qu'une force navale, du cap Spartel, se dirigeait vers lui, et qui ignorait qu'elle eût rebroussé chemin vers Tanger, où d'ailleu*rs elle ne devait demeurer que quelques instants, pouvait raisonnablement croire qu'elle comprenait une escadre de secours.

Ayant publié cette hypothèse, j'ai reçu ensuite de« informations nouvelles qui la ruinent* Si les communications furent en effet

confuses à bord du Du Chayla^ elles parvinrent au contraire au Galilée avec une suffisante netteté, pour que ce croiseur fût informé que le Du Chayla ne formait qu'une extrême pointe, et que le suivait, à vingtquatre ou quarante-huit heures, une « escadre » sérieuse, amenant, elle, des « forces imposantes ». Ce télégramme est consigné sur le livre de signaux du Galilée.

Admirons que s'y retrouvent les termes •mêmes transmis au consulat. Il n'y manque qu'un détail, à la vérité de quelque importance, à savoir que ces forces ne devaient se montrer sur rade qu'un ou deux jours après l'arrivée du Du Chayla. Il est donc avéré, par ce fait, d'une part, que le télégramme du Galilée au consulat n'avait d'autre objet que de forcer la main à M. Maigret, d'autre part, que le Galilée n'ignorait plus, à cette minute, que des contingents importants étaient en route, que leur arrivée était prochaine, dès lors que la prise de possession de la ville par les troupes françaises pourrait être bientôt accomplie avec une sûreté et une ampleur telles, que cette considération eût dû suffire à faire ajourner tout projet de débarquement, même préalablement arrêté. Il en résulta, aul contraire, que les desseins du Galilée^ tout aussitôt, se fixèrent dans l'acte V

' Un grand débat sur l'affaire de Casablanca a eu liçu à U

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k Quoi qu'il en soit, le débarquement étant décidé, M. Maigret prit, avec une grande diligence, les mesures qu'il jugea nécessaires.

D'abord, en prévision de troubles possibles, il fait chercher à leur domicile tous les Français demeurés en ville et les prie de rallier en hâte le consulat. Puis il rédige, à l'adresse du corps consulaire, une circulaire par laquelle, reprenant les termes mêmes dont il était saisi, il avise ses collègues étrangers qu'une « escadre » française devant arriver à Casablanca au jour, « des forces imposantes » seront débarquées à cinq heures du matin. Enfin il écrit à Mouley-el-Amin une lettre dont je n'ai pas le texte, mais dont voici le sens exact :

« Je t'informe qu'à cinq heures du matin une force navale très importante se trouvera à Casablanca et débarquera des soldats français. Les portes de la Marine devront être

Chambre le 12 novembre 1907. Parmi beaucoup d'orateurs, M. Ribot, seul à avoir eu conscience de la grande faute commise à Casablanca, le 5 août, seul du moins à avoir osé en convenir, a prononcé les paroles suivantes :

« C'est un malheur q^ue le Galilée ait mis tant de hâte à débarquer ces soixante héros qui ont traversé la plage. Cela nous fait plaisir toujours de voir l'héroïsme, nos cœurs français en palpitent de reconnaissance et en même temps de fierté; mais enfin il faut de la prudence, le respect des ordres qui ont été donnés. Si cet incident n'avait pas eu lieu, la ville n'aurait pas été bombardée, et vous pensiez vous-mêmes que nous pouvions débarquer sans coup férir. Ce qui est la vérité, c'est que. quand on envoie 3 000 hommes, personne n'ose les attaquer; nous aurions débarqué sans coup fésir, fait très rapidement l'opération que vous avez jugée nécessaire, et nous aurions peut-être pu hâter notre évacuation. » [Journal officiel^ 13 nov. 190'}.)

ouvertes devant eux. D'accord avec le commandant du Galilée^ je t'avertis qu'il ne tient qu a toi que tout se passe dans Tordre le plus parfait et qu'aucune goutte de sang ne soit versée. Au premier coup de feu tiré sur nos soldats, nos vaisseaux bombarderont la ville. »

On observera qu'il n'est fait ici aucune allusion à la communication adressée, dans la soirée, par [Mouley à M. Maigret, et transmise par ce dernier au Galilée^ et ceci est la preuve évidente que M. Maigret n'imaginait pas que le débarquement fût une réponse à une prétendue invitation du vieux chef.

Cette lettre est portée à Mouley à quatre heures du matin. C'est donc à ce moment seulement quQ Mouley a connu l'opération qui se préparait. Je prie que l'on retienne ce détail. Mouley fait répondre aussitôt que les portes de la Marine seront ouvertes, que tout se passera pacifiquement.

Tandis que le vice-consul se livrait à ces soins divers, on ne dormait guère au consulat. Une centaine d'étrangers s'y trouvaient réunis, parmi lesquels je nommerai une Anglaise, M"^ Spiney, qui, en compagnie de M""® Fournier, femme [du directeur de la Compagnie Marocaine, a, dans la suite, soigné les blessés, les nôtres et ceux des Marocains, avec une admirable science et un dévouement intrépide. Avec elles, se trouvaient M™® Maigret mère, qui donna aussi ses soins aux blessés,

et son jeune fils. Une quinzaine de Français, à qui Ton avait distribué des fusils, assuraient la défense, sous la direction de l'enseigne Robert Cosme, descendu à terre le jeudi avec les dix- matelots du Galilée. J'ai leurs noms, que voici : le personnel du consulat, comprenant M. Maigret, M. Neuville, M. Zagury, interprète ; puis le docteur Merle, dont Ténergie rayonnante et gaie donne confiance ; MM. Philip, directeur de la Compagnie Paquet et vice-doyen de la colonie, Soufron, Guinard, ' Merlin, Peytral, fils du sénateur, venu à Casablanca, comme représentant d'une maison de sucre de Marseille, et désireux d'entreprendre une exploitation agricole ; Charpentier, Quet, Fournier, Houel, Bienaimé, fils de l'amiral et directeur de la succursale de la Compagnie Algérienne ; Teboul Lévy, caissier de la Banque d'Etat du Maroc ; Darrigues; Mercié enfin, chanteur comique, directeur du café-concert et du casino de Casablanca (!), enfant de la balle, gai, bon enfant et boute-en-train, zouave il y a six mois encore, et qui, plaisantant, faisant le coup de feu et se hissant en riant au mât du consulat, risqua dix fois sa vie avec désinvolture. Il y a gagné du reste une balle qui lui effleura le menton. On veilla toute la nuit. Du haut du mirador, les regards enfoncés dans les ténèbres de cette nuit sans lune, on guettait, dans le mys-^ tère de la mer grondante, l'arrivée de « l'esca-

dre ... — Ne voyez-vous rien ? demandait, par instants, une voix. — Non, rien. — Si, tenez, là-bas. — Où ? — Là-bas, vous voyez bien, un peu à droite du Galilée... — Mais non, c'est une étoile ! » Et les heures semblaient infinies... — Ah ! ^^ah ! fit tout à coup l'enseigne Cosme, voilà Tescadre ! » On répéta : « L'escadre î L'escadre ! — ^ Où ? — Là, regardez, ce point brillant dans le brouillard de Taube, à Thorizon. » On regardait. On n'apercevait rien. Mais comment' douter des yeux d'un marin?... Quelqu'un cria pourtant: u Oui, oui, je vois le point. C'est l'escadre ! »... Ce n'était rien. Pas même un vapeur de commerce, pas même le Du Chayla^ qui ne devait se montrer qu'à onze heures.

Dans cette fièvre, le jour vint, et cinq heures approchèrent. On se tournait vers le Galilée. On y observait un mouvement. Trois canots s'en détachèrent, vinrent vers la côte... — Voyons, qu'est-ce? faisait-on sur le mirador. Est-ce tout ? Va-t-on débarquer avec cela ? » Et l'enseigne Cosme expliquait : mais non, on n'allait pas débarquer avec çà ; l'amiral voulait voir, préparer la venu^* des autres, qui étaient un peu en retard...

Dans les trois canots, il y avait soixante-six matelots, commandés par l'enseigne Ballande, qu'accompagnaient le médecin du bord, le distingué docteur Brunet, puis, on ne sait pourquoi, deux fonctionnaires civils, .^I. Luret et

M. Berti, le premier, directeur des services de Temprunt marocain, le second, agent des mêmes services, venu à Casablanca pour y installer le contrôle des douanes, et qi^i, arrivé de Tanger sur le Galilée, avait été un des plus ardents à pousser au débarquement.

Le débarquement du « Galilée »

(5 Août).

Je n'ignore pas qu'un récit officiel du débarquement — écrit, je pourrais dire où et quand, dicté, je pourrais dire par qui — a été publié, et j'ai plus de souci que Ton ne pourrait croire de ménager la patience de mps lecteurs. Cependant [il ne sera pas inutile de préciser certains détails de ce fait désormais historique, auquel nous devons, avec le bombardement et tout le sang de Casablanca, l'inextinguible haine qui dresse contre nous les tribus de la Chaouïa.

En voyant se détacher du bord les trois canots du Galilée^ M. Maigret envoie audevant d'eux, à la Marine, M. Zagury, afin qu'il guide les troupes jusqu'au consulat.

M. Zagury part sans armes, et, dès lors, il va prendre, lui, simple interprète, de qui ce n'est pas l'affaire d'être mêlé aux bagarrés guerrières, la figure d'un brave. Soixante-six matelots débarquent, et, pour que vous compreniez la scène qui va suivre, il importe que

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