‹ Les journées de CasablancaChapitre 115 sur 139 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

lame affilée, quatre sillons sanglants dans la chair vive. Après les avoir remplis de sel, on vous ferme le poing, les ongles dans la paume. Puis, une peau solide ayant été distendue et amollie par un long séjour dans Teau, on vous en entoure la main et on la noue avec soin au poignet. Dans cet état, vous avez la liberté de vaquer à vos occupations. L^peau, en séchant, se tend et resserre son étreinte. Le sel, en fondant, brûle la chair et avive les plaies. Et les ongles qui poussent s'enfoncent dans les paumes béantes.

C'est Tun des bénins supplices en usage dans laChaouïa. Etonnez-vous d'entendre couramment, de la bouche des officiers ou des civils qui portent revolver, ceci :

— Si je suis pris par les Marocains, mes deux dernières balles seront pour moi.

Dimanche 15 septembre.

Les brumes de Casablanca sont un phénomène très singulier. Sous le ciel le plus pur, par les temps les plus chauds et les plus clairs, elles sortent soudain de Thorizon et se promènent, sur la terre ou sur Teau, comme de grandes écharpes tendues ou comme un décor de théâtre, que des machinistes transportent d'un côté à l'autre du « plateau ». Elles se meuvent lentement, dans le sens horizontal, poussées* par une brise mystérieuse dont on ne

sent point le souffle, écrans qui interceptent successivement des parties de paysage.

Ace moment même, j'ai devant les yeux un spectacle étrange. Mes fenêtres, au bord des remparts, s'ouvrent au-dessus des rochers de la plage, et j'ai devant moi, tandis que je travaille, la rade de Casablanca, les nappes bleues de la mer à Thorizon, plus près la barre écumeuse dont la perpétuelle colère roule la lame glauque jusqu'aux rocs du rivage, puis, ruisselants de soleil, nos vaisseaux de guerre, la. G/o/r^, élancée et robuste, le croiseur espagnol Alvaro de Ba^an^ quelques vapeurs de commerce. A la minute où je suis, la moitié de ce tableau coutumier a disparu. Je pense à ces subversifs articles de journaux sur lesquels la censure russe roule son caviar, laissant passer aux bords, comine des bavures du texte, un fragment de mot, la moitié d'une lettre, un signe de ponctuation. Un rouleau de brume laiteuse a de même passé sur l'horizon, y déposant une longue bande opaque .

Son caprice a voulu que, barbouillant et cachant les ventres de tous les navires sur rade, il ne laisse apparaître, au sommet, comme suspendues dans le ciel, que les pointes extrêmes de leurs mâts les plus hauts, bras éperdus qui semblent demander du secours. Pendant ce temps, le soleil brille et se déploie sur la mer et la campagne. Quand je relèverai la tête dans dix minutes, le rouleiau du brouillard se

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