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LE DÉBARQUEMENT DU « GAULÉE

VOUS connaissiez les lieux. Ne songez, pour vous les représenter, à aucun des ports marchands que vous avez pu voir, mais, si vous voulez, au plus ignoré, au plus lointain, au plus inconfortable, au plus antique des petits ports bretons.

Quand on débarque à Casablanca, dans une anse extrêmement resserrée entre des rochers, on a devant soi un mur parallèle à la grève.

Il faut tout aussitôt suivre ce mur à gauche, car il n'y a d'issue ni à droite ni en face. On trouve alors un plan incliné qu'il faut gravir, et, au bout de quelques pas, une grande et lourde porte à deux battants se présente à droite. Pour entrer en ville, le voyageur est donc obligé, après avoir tourné à gauche, puis longé un lîiur qui se trouve alors à sa droite, de faire une conversion à droite, et il est face à la porte d'entrée, située quelque peu en retrait. Ceci aidera tout à l'heure à comprendre pourquoi, au moment de la décharge des soldats du Maghzen, le gros de la troupe ne se trouvait pas dans l'axe de la porte.

Derrière cette porte, il y avait un poste de soldats. Trois soldats se trouvaient en outre au débarcadère ; quelques autres montaient la garde un peu plus loin. Au moment où les canots accostent et oùles matelots, l'arme au pied, se rangent sur la grève, l'un des trois soldats du débarcadère, se penchant à l'oreille de son camarade, lui dit en arabe une phrase

qui signifie que ce débarquement lui paraît singulier et ne lui plaît guère. M. Zagury l'entend, la répète à M. Berti et ajoute : « Nous ferons bien de faire attention. »

La troupe s'ordonne, et Ton se met en marche. Les carabines n'étaient pas armées, c'est vrai, et l'on n'a pas manqué de mettre en valeur ce détail ; mais elles étaient approvisionnées, ce qui veut dire qu'il suffisait d'un simple mouvement de la culasse pour les mettre en état de tirer instantanément. En outre, elles avaient la baïonnette au canon. Les matelots sont en rangs. Devant eux, à quelques pas, marche l'enseigne de vaisseau Ballande, encadré par M. Zagury et M. Berti*, avec le clairon Aucan. Tout à coup, au moment où tous trois arrivent devant la grande porte, elle se ferme... Pourquoi la porte siferme-t-elle?... Guet-apens? C'est bientôt dit. Mais organisé par qui? Par Mouley-el-Amin?... N'oublions pas qu'il n'a. été averti- qu'à quatre heures du matin, il y a une heure à peine; que, depuis mercredi, il ne cesse de donner des gages sérieux de sa bonne volonté ; qu'il a eu, durant ces cinq jours, de bien meilleures occasions, et moins chanceuses, de massacrer des

* Les récits officiels n'ont pas admis que M. Zagury et M. Berti fussent au même niveau que l'enseigne, et ils les placent en arrière. Ces deux civils, à qui il serait misérable de contester leur part de courage, marchèrent en réalité sur la même ligne que M. Ballande. Du reste, comment M. Zagury eût-il guidé la troupe, s'il s'était tenu derrière son chef?

LE DÉBARQUEMENT DU « GALILÉE » 'j'j

Européens ; enfin qu'il n'ignore pas qu'en cas de troubles, la ville sera bombardée.

Pourquoi la porte a été fermée, pourquoi

des coups de fusil ont été tirés ensuite, on ne le saura, si Ton tient à le savoir, qu'en retrouvant et en interrogeant ce qu'il reste des soldats du port. Mais j'ai vu arrêter un individu, du nom de El Hayani, que des témoins dignes de foi affirment avoit entendu crier aux soldats du Maglizen, au moment où les nô*^res s'approchaient : « Fermez donc la porte, et tirez sur ces chiens de chrétiens ! » Si cette apostrophe est vérifiée, il est aisé de deviner ce qu'elle a pu produire, tombant sur les âmes bornées et facilement impressionnables des soldats.

L'enseigne Ballande a vu les deux panneaux de la porte qui allaient se rejoindre. La porte fermée,^ c'est la compagnie obligée de se rembarquer, de regagner le Galilée^ un désastre ! . . . Avec beaucoup de présence d'esprit et un courage dont il est juste de lui faire honneur, il s'élance, le sabre en avant, passe son bras entre les deux panneaux, donne un vigoureux coup d'épaule, repousse la porte, et, par ce geste, assure à ses hommes l'entrée de la ville. Mais en même temps un coup de feu éclate, je dis un coup de feu, car les. témoignages, sur ce point, sont formels. Surpris, M. Ballande se retourne vers sa troupe et commande : « Chargez armes ! » Alors seule-

ment retentit une décharge générale des soldats marocains, qu'ont excités le premier coup de feu anonyme et le déclic métallique des armes que Ton charge. M. Ballande, qui agite son sabre en Tair pour entraîner sa troupe, reçoit dans la main une balle qui la traverse. Le sabre tombe. De la gauche, il le ramasse et le brandit de nouveau. Louons cette fermeté d'âme :

— Allons ! mes enfants, en avant ! crie-t-il. A la baïonnette !

— En avant, les garçons ! répète le second maître Labaste, qui se précipite vers son chef, et dont Ténergie électrise les matelots.

Tout ceci s'est passé en un instant. Ce drame rapide n'a eu pour témoins directs que M. Ballande, M. Zagury, M. Berti et le clairon Aucan, seuls devant la porte au moment de la décharge; nul matelot n'a été touché, parce que, placée en arrière de son chef, la troupe n'avait pu atteindre encore l'axe de la porte.

Dès les premiers coups de feu, les matelots ont saisi leurs fusils et riposté. Les soldats du JVlaghzen, disséminés sur le port, et sans savoir de quoi il s'agissait, en ont fait autant, et maintenant c'est de tous côtés qu'est menacée la troupe. Nos marins répliquent violemment, et, tout en répliquant, s'engouffrent sous la porter, abattent, devant le bâtiment de la douane, à coups de fusil ou de baïonnette, une bonne

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