SEPTEMBRE
Non seulement le peuple de la Chaouïa ne forme point une masse compacte et organisée, mais chacune des onze tribus qui le composent est un petit univers de jalousies, de rivalités, de haines et de désordres. Le caïd placé à leur tête par le Maghzen est un chef sans autorité et saps pouvoir. Nul ne trouve de crédit dans les soubresauts de cette anarchie. Le guerrier qui revient blessé du combat n'est payé que par les quolibets d'un fanfaron ou les invectives d'un fanatique, qui lui fait un grief de sa défaite et de sa blessure, et se targue de venger le lendemain Thonneur de Tlslam. Une campagne militaire, une bataille ne sont jamais pour eux des opérations définitives, car il suffit à ces nomades de plier leurs tentes pour trouver, au hasard de la route, une patrie nouvelle. Pourquoi s'avoueraient-ils vaincus, et pourquoi s'humilier, implorer, tendre le dos aux verges, alors qu'on n'a rien pu sur leur indépendance, et qu'il dépend d'eux de refuser ou de provoquer le combat?
Quant à la probité des négociations, au respect deis traités et des signatures, nos gens n'ont' cure de ces misères. Nous sommes aux prises avec. des adversaires plus redoutables cent fois que les valeureux guerriers qui fonçaient hier sur nos carrés, je veux dire l'incohérence, l'anarchie, et un état de barbarie oii nos propres notions de la morale n'ont point de sens. Il faut être les latins que nous sommes, amoureux de la
règle et de la symétrie, pour opposer, à des partenaires de ce rang, nos armes ordinaires, et conférer avec un homme des Ouled Hariz, comme nous ferions avec un ambassadeur chamarré, qui présente, scellées d'un cachet rouge, ses lettres de créance. C'est trop de candeur, en vérité, et, à de pareils jeux, nous avons perdu d'avance. Nos diplomates ne sont pas de taille.
Il y a cinq jours, M. Regnault, qui, en même temps qu'il s'est révélé spécialiste de la question marocaine, est un esprit plein de finesse et de ressources, me disait, selon une excellente formule ; « Pas de négociations, la soumission. » Si l'on a consenti depuis à adoucir sa rigueur, si l'on accepte de causer, je ne m'en plains pas, car nulle méthode ne doit être dédaignée, en effet, qui peut conduire au but. Mais je demande pourquoi l'action militaire est suspendue.
La paix sera d'autant plus prompte et durable que les opérations auront été plus rapides et plus énergiques. Faut-il être un « vieux Marocain » pour ignorer cette vérité, d'ordre élémentaire ? A nous voir ainsi hésitants, que croit-on que pensent nos adversaires? Que la France est généreuse et patiente, qu'elle est prête à pardonner et à oublier?... Ah! quelle erreur! Ils se disent que, si les soldats français n'avancent pas, c'est qu'ils craignent de se risquer, que cette défiance de soi atteste une force pré-