‹ Les journées de CasablancaChapitre 127 sur 139 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

il yen a de vieux, avec des barbes blanches. Il y en a un, de quarante-cinq ans environ, qui a le visage osseux, les traits ravagés, le nez mince, le front noueux et ridé, les paupières plissées, et, foyers ardents au fond d'orbites creusées, deux braises qui sont ses yeux. Les autres, devisant entre eux, tandis que le grand conseil du consul, du général et de Tamiral délibère à huis-clos, paraissent insouciants et gais. Celui-ci reste silencieux et sombre. Assis à l'écart sur une pierre, les bras croisés sur les genoux, le buste incliné, il semble fixer dans l'espace une pensée tenace, et lui du moins, dans ce congrès d'aimables compagnons, montre l'unique et la véritable figure du Vaincu. Que je souhaiterais de pouvoir Tentretenir dans sa langue, et de lui faire oublier un instant que je suis l'ennemi de sa race, que je représente pour lui le V9,inqueur, et qu'il me hait ! Cet homme, je n'en doute pas, fut, avec son teint que le soleil et la poussière ont noirci, avec sa barbe échevelée et drue, avec ses mains sèches, de ces intrépides cavaliers, que nous voyions hier courir sur les crêtes en riant aux balles de nos troupiers. Que n'a-t-il pas espéré, quand il se jetait en frémissant contre nos carrés ! De quels rêves prestigieux son âme enfantine ne s'est-elle point enivrée ! Et n'a-t-il pas juré, revenant le soir d'un dur combat, où il avait vu tomber beaucoup des siens, que le lendemain^ sans mensonge et

sans remise, îl entrerait dans la ville et capturerait une « frégate » ! . . .

Le voici maintenant, désabusé et morne, en attitude de suppliant, dans cette Casablanca, possédée et souillée par le roumi. Pour y parvenir, il est passé entre les lignes de soldats que son courage n'a pu entamer, et, derrière ce mur blanc, est le chef, le grand « Kébir » dont il avait escompté Técrasement, et qui le tient, et qui va tout à Theure lui dicter ses conditions... A ce guerrier, la défaite peut bien arracher les armes des mains ; qu'importe, s'il reste invaincu dans son cœur !

Ces dix-huit personnages sont une amplification des trois envoyés d'avant-hier. Ils représentent les Zenata, les Ziaïda et cette fraction pacifique dès Ouled Zian, qui est <c monâlin louâd », ou « maîtresse de la rivière ». Deux caïds sont parmi eux : Si Ahmed ben Omar, et Si Tehammi ben Ali. L'un d'eux, tout à l'heure assis sur la pierre, a extrait, de hautes bottes rouges, ses pieds nus, puis les a chaussés de babouches jaunes, qu'il avait dans un sac de cuir suspendu à son épaule, et je n'ai pu savoir si, par ce geste, il obéissait au protocole de la Chaouïa ou s'il écoutait seulement sa commodité.

Tandis que les dix-huit ambassadeurs atten-

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