SEPTEMBRE
venait le mieux, stipulait que le cadavre de tout chrétien assassiné entraînerait, pour la tribu sur le territoire de laquelle il aurait été trouvé, une amende de cent douros. On pense bien que rien de pareil n'avait été dit...
Histoire d'Abenhaïm Zabulon. — Le colonel Lewis, envoyé du Times. — "M. Le Vay attaqué. — La « question Santa-Olaila ». — L'Hérodiade de la Chaouïa. — Trop de plénipotentiaires. — On prend ses otages où on les trouve. — Les protégés. — La vraie mort de Casablanca. — Epilogue et moralité.
Lundi 23 septembre.
Abenhaïm Zabulon, israélite, âgé de dixsept ans, domestique au service de M. Fournier, agent de la Compagnie marocaine à Casablanca, est rentré aujourd'hui dans la ville, après un mois de captivité, après plus de sept semaines de tourments et d'angoisses qui ne sont pas finis, et Tapparition de ce revenant a soudain ramené, nos pensées à TafFreux drame qui, en un jour, vida cette ville, et que la vie triomphante, pousse peu à peu dans les greniers du temps.
Abenhaïm Zabulon a le front iûtellig-ent.
les yeux doux et un air de gravité et de mélancolie qui contraste avec la jeunesse de son visag^e. Il m a conté son histoire. Hélas! combien de
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fois Tai-je entendue ! C'est celle de tous les juifs de la ville et de combien de milliers d'Arabes !
Le 5 août, en réplique au débarquement du Galilée et au bombardement, les Mediouna envahissent Casablanca. Ils occupent toutes les rues, défoncent toutes les portes : celles du quartier Israélite les attirent les premières, et, avec férocité, ils s'y acharnent. La famille Abenhaïm est réunie dans sa maison : le père, la mère, Zabulon et sa jeune sœur se tapissent dans la pièce la plus retirée, et ils espèrent en tremblant que la horde les oubliera.
— Ne pouviez-vous donc fuir auparavant?
dis-je au jeune homme.
— Fuir? Mais comment? Et où? Impossible de gagner le consulat de France, car les rues qui nous en séparaient étaient infestées de Marocains. Pour la même raison, nous ne pouvions atteindre la porte la plus prochaine, et, du reste, la carnpagne, tout entière occupée par les cavaliers des tribus, était plus dangereuse encore que la ville. Nous attendions, c'était le mieux.
Ils n'attendent pas longtemps, car on les découvre, et des cris sauvages retentissent. Le père se jette aux genoux des pillards et les supplie en gémissant : « Prenez tout notre bien. Prenez tout ce qui est ici. Faites-nous plus pauvres que des bêtes. Mais que vous rapportera la mort de malheureuses femmes et de
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tristes hommes? Laissez-nous la vie, laisseznous la vie ! » On leur laisse la vie, mais on les dépouille de leurs vêtements et on les pousse dehors. C'est à ce moment que le père et le fils sont séparés des deux femmes. Ils les cherchent, les appellent r nulle voix ne leur répond. Ils se trouvent ûu soir dans la campagne, non loin de la ville, désespérés, presque nus, et c'est un miracle qu'ils aient, jusqu'à ce moment, échappé à la matraque de quelque fanatique.
Un chérif vient à passer, cheminant sans hâte sur sa mule. Le jeune Zabulon a une inspiration. Il se précipite dans la poussière, aux pieds de la mule et crie :
— Chérif, aie pitié de pauvres hommes qui vont mourir, si tu ne viens à leur secours!
Ne fais pas attention si nous ne sommes pas de ta religion. Dieu est le même pour tous, et nous te vénérons, parce que tu es un saint homme. Dieu ne peut pas vouloir que nous mourions, puisque nous ne Tavons pas blasphémé et que nous n'avons fait de mal à aucune de ses créatures. Chérif, si tu nous laisses ici, c'est comme si tu nous tuais de ta propre main !
C'était un bon chérif, qui s'appelait Si Mohammed el Shab. Il eut pitié des deux malheureux et fit : « Eh ! bien, venez avec moi. » Dès lors qu'il les prit sous sa protection, ils étaient sauvés, car les Marocains, pa-
reils à tous les peuples primitifs, tiennent pour sacré l'hôte, fût-il un ennemi, sur qui Tun des leurs a étendu la main.
Les pauvres « youdis » suivirent le chérif, qui, voulant éviter néanmoins les agglomérations de guerriers déchaînés, leur fit faire de longs détours. Ils marchèrent ainsi durant neuf heures, et, harassés, les jambes rompues, ils s'arrêtèrent enfin au milieu de la nuit, en un camp, qu'ils surent depuis être celui de Ouled Boaziz, et qui, eii droite ligne, n'est séparé de Casablanca que par trois heures de marche.
Ils étaient sauvés, mais ils restaient prisonniers, car la protection du chérif ne les couvrait que dans les limites du camp. Ils y demeurèrent un mois, y vivant de mendicité, car les Arabes, sachant qu'ils étaient les clients du chérif, et par considération pour lui, consentaient parfois à leur jeter les reliefs de leurs repas, une croûte ou le fond d'un plat de couscous.
Il y eut unejpériode où ils connurent l'abondance : ce fut. lorsque le bruit courut soudain au camp que les Français, pour atteindre sûrement, par un moyen sournois, les Marocains, avaient empoisonné le sucre qu'ils leur avaient vendu. Alors tous les hommes des tentes, se débarrassant de leurs provisions de pains de sucre, les jetèrent, avec de grandes imprécations, loin d'eux, et se résignèrent à
boire du thé qui, bien que mêlé de menthe, leur parut plus amer que Taloès. Zabulon et son père recueillirent ces provisions, que Jéhovah leur envoyait : le sucre est un aliment excellent, et ils firent ripaille.
Ils virent bientôt arriver au camp tout ce que Ton avait arraché de Casablanca, butin, bêtes et gens. Ils connurent des femmes que Ton viola ; mais, au dire de Zabulon, ces entreprises amoureuses ne furent, au camp d'Ouled Boaziz, ni générales ni fréquentes, et il ne s'aperçut pas davantage que d'autres formes de volupté y fussent pratiquées.
Il assista à des querelles, à des batailles, qui s'élevaient sans fin au sujet de la conduite de la guerre, ceux-ci s'obstinant à aller à droite, alors que ceux-là voulaient aller à gauche, et les uns prêchant la retraite, quand les autres bouillaient éperdûment de se ruer contre le camp des Français. Il vit revenir du combat des guerriers épouvantés, qui annonçaient en frémissant que les canons des frégates avaient couché dans les champs des centaines et de^ centaines de morts ; mais d'autres arrivaient ensuite, qui affirmaient que les Français en avaient bien davantage, et qu'après deux batailles pareilles, il n'en resterait pas un pour tirer le dernier coup de canon.
Il vit aussi toute une foule empressée autour d'un obus qui n'avait pas éclaté, et que Ton avait rapporté avec de grandes précautions . 1.
s'agissait d'en dévisser la fusée, afin de surprendre et de dérober le secret de la puissance des roumis ; mais comme la fusée résistait, un guerrier moins patient alla quérir une grande barre de fer, dont il s'apprêta à frapper de furieux coups sur le cône de cuivre. Au premier, Tobus muet consentit à parler, et il en résulta que, dans un fracas formidable, treize morts s'étendirent parmi la masse hur- ' lante.
Enfin, au bout d'un mois, Zabulon ayant pu, par des moyens très compliqués, arriver à emprunter douze douros à un « juif allemand » (il voulait dire protégé par un Allemand), les remit à un Arabe, et celui-ci, en échange, l'aida à prendre la fuite avec son père. Une fois dans la campagne, ils songèrent d'abord à éviter les régions où se mouvaient les guerriers de la Chaouïa, et, fuyant vers Test, pour remonter ensuite au nord, cherchant les provinces que la vague guerrière de Casablanca avait encore à peine touchées, ils atteignirent Rabat, d'où, longeant la côte, ils sont arrivés aujourd'hui.
Ils sont partis quatre ; ils reviennent deux, maigres, à demi nus, ruinés, affamés.
Sa mère, sa sœur, qui a quinze ans, Zabulon ne sait où elles furent emmenées. Des larmes montent à ses yeux, quand il parle d'elles, et j'ai compris trop tard pourquoi il répondait avec tant de sécheresse à mes ques-
tions sur les mœurs amoureuses des gens de la Chaouïa. y
* Mardi 24 septembre.
J'étais, hier soir, Thôte de mes confrères anglais. A MM. Hands et Bartlett, de qui j'ai déjà noté la présence, s'est joint, depuis plusieurs semaines, l'envoyé spécial du Tintes^ le colonel Lewis.
Le colonel est un petit homme chauve, mince, avec une forte moustache grise, un teint rouge et des yeux ronds. Il est, pour tous, d'une courtoisie accomplie, et j'estime à haut prix, pour ma part, ses façons charmantes et empressées. Il a fait, dans la Haute-Egypte, la guerre avec Kitchener. Il s'enthousiasme pour la moindre opération, et la juge avec le même sérieux, la même conscience, le même scrupule, que s'il était question de la campagne de France. La guerre est sa passion, et il est apparemment de ceux qui pensent qu'il n'est pas de petite guerre. En quoi il a raison, car, petite ou grande, elle est toujours également odieuse.
Le colonel Lewis ne connaît pas la fatigue.
Il n'aime pas à se coucher de très bonne heure, et cependant on le rencontre de grand matin, sur le beau cheval élégant et musclé qu'il a amené de Gibraltar. S'il reste en selle toute une journée, et si le général Drudelui donne,
par surcroît, le régal de beaux coups de canon, il est heureux, et il rentre, le soir, le visage trempé de sueur et maculé de poussière rouge, mais rayonnant. Il fait honneur au grand journal qu'il représente. Avec M. Hands et M. Bartlett, voilà un trio de rares journalistes. La presse anglaise reste, à Casablanca, digne de sa renommée et de ce que nos voisins appellent d'un nom qui les caractérise si bien, de sa respectabilité.
En dînant, un officier d'artillerie nous raconte une amusante méprise.
Il y a quelque temps, le lieutenant de vaisseau Le Vay causait avec un ami au poste de signaux qu'il a établi, dans une petite maison abandonnée, à proximité du camp. Tout à coup, un des matelots signaleurs Tappelle :
— Capitaine, nous sommes attaqués.
L'officier se lève, s'excuse en hâte auprès de son visiteur et monte sur la terrasse pour assister à « l'attaque ».
(( Etre attaqué », dans le langage d'un signaleur, cela veut dire qu'un des postes avec lesquels il communique lui annonce qu'il va entrer en conversation avec lui, et, en Toccurrence, c'était le poste de la Gloire qui venait de faire le signal qui signifie : Attention !
Le visiteur, qui ne tenait point à assister à « l'attaque », s'était éclipsé. Mais avant-hier, on se passait de main en main, au camp, un journal de France, une petite feuille de pro-
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vince, où son « envoyé spécial » à Casablanca racontait, avec abondance de détails pathétiques, que la hardiesse des Marocains ne cessait de croître et qu'il avait assisté en personne à Taudacieuse attaque du poste de signaux, etc..
Mercredi 25 septembre.
Nous avions une « question espagnole w.Le champ se resserre : nous avons maintenant une « question Santa-Olalla », et cet aimable homme, par erreur, par ignorance, ou par obstination, s'engage dans une aventure dont il semble qu'il n'ait pas au préalable mesuré les nécessaires conséquences. Voici son histoire.
Depuis son arrivée à Casablanca, le commandant Santa-Olalla, se souciant peu de vivre parmi ses troupes, et, comme le général Drude, de coucher sous la tente, poursuivait le dessein de découvrir dans la ville un logis confortable où il pût s'installer à l'aise avec sa famille, qu'il appellerait à côté de lui. En attendant, il habitait à l'hôtel. Son investigation fut laborieuse. Dernièrement, enfin, il trouva. La maison qu'il avait découverte était grande, spacieuse, composée de pièces nombreuses et vastes, située en un quartier central, et, par surcroît, pourvue d'un mobilier élégant et presque complet. Inutile de continuer ses recherches : nulle habitation,
dans Casablanca, ne lui conviendrait mieux que celle-ci. Construite pour lui, il ne Teût pas souhaitée différente. Il s'y tint.
A vrai dire, le propriétaire de l'immeuble ne laissa point ignorer à Tofficier espagnol un détail, qui sans doute eût éveillé chez tout autre quelques associations d'idées, à savoir que le logis n'était pas libre. En effet, la maison était, depuis longtemps, louée, par acte régulier, à un cercle international. Entre ses membres et leur propriétaire, de cordiales relations n'avaient jamais été troublées , et celui-ci n'éprouvait en aucune manière le désir de rompre un contrat, qui, d'ailleurs, le liait aussi étroitement que ses locatair'es.
N'était-ce que cela ? L'Espagnol en faisait son affaire. Il s'en fut trouver le comité du cercle, et, l'avisant de son choix, lui proposa de reprendre, par le moyen d'une sous-location, la suite de ses engagements. Celui-ci répondit que, le cercle ayant été fermé au moment des troubles, ses membres examinaient précisément la question de savoir s'ils continueraient l'association ou prononceraient la dissolution, que, pour complaire à l'officier, ils allaient hâter cet examen, et que, s'ils renonçaient à leurs réunions quotidiennes, ils seraient heureux de lui sous-louer leur local. M. Santa-Olalla, ne doutant point que son désir dirigeât la délibération des membres du cercle, consentit à attendre quelques jours.
382 LES JÇURNÉES DE CASABLANCA
Ceux-cî se réunirent en effet ; mais, par un prodige d'audace, leur décision, bien loin de satisfaire Tofficier, fut de rouvi;ir immédiatement le cercle.
M. Santa-Olalla entra en grande colère, car TafFront était de qualité. Et tout aussitôt, sans prendre conseil fût-ce de soi-même, il se précipita avec des soldats vers la maison convoitée, en fit enfoncer la porte, s y installa, et plaça au seuil un factionnaire. Puis, une fois accomplie cette opération militaire, la seule d'ailleurs qu'ait entreprise le contingent espagnol, il fut en paix.
Les membres du cercle ne voulant point aigrir ui^ incident où la raison était si manifestement avec eux, s'en furent conter officieusement l'aventure au consul d'Espagne, en le priant d'intervenir, afin que l'affaire pût se terminer à l'amiable et sans bruit. Le consul, fonctionnaire réfléchi et galant homme, peut-être affligé de la politique suivie par son pays à Casablanca, inquiet à coup sûr d'en voir chaque jour les effets aggravés par la maladresse du commandant espagnol, remercia le comité de sa démarche courtoise et lui promit de s'employer de son mieux auprès du militaire.
Il comptait sans son hôte, car c'est hier que le consul, chagrin et un peu irrité, confessa son impuissance à faire entendre raison à M. Santa-Olalla, buté dans son outrecuidante prétention.
Voilà pourquoi, ce soir ou demain, le doyen du corps consulaire de Casablanca, qui se trouve être M. Malpertuy, sera saisi d'une requête signée des membres du cercle, où seront exposés les faits que je viens de conter fidèlement ici, et comment, un jour prochain, le gouvernement de Madrid apprendra, de Tanger, quelles étranges notions sur la propriété le commandant Santa-Olalla s'occupe de répandre dans la Chaouïa.
Lundi 26 septembre.
Il y avait une domestique arabe, qui avait des 3'^eux brillants et des lèvres très rouges dans une grosse figure ronde et jaune, et qui, petite, trapue, dodue, vous regardait en dessous avec des sourires et une mine allumée, en lavant les parquets et faisant les gros ouvrages, auxquels elle était dévolue.
Il y avait, dans la même maison, un domestique arabe, jeune, grand, mince, élégant, propre, bien serré dans sa veste rouge à soutaches noires, • et qui servait à table avec promptitude et discrétion.
La bonne, subitement, quitta sa cuisine et ses parquets, et j'appris les causes de son départ.
Le jeune valet lui étant soudain apparu comme la synthèse de la beauté mâle, elle le lui avait laissé entendre, puis dit, puis crié
et peut-être gémi ; mais le sigisbée, dédaigneux sans doute des voluptés de l'office, aveugle à des regards si ardents, sourd aux voix d'une si exigeante passion, n'écouta ni les confidences, ni les cris, ni les gémissements, et tant de sève généreuse devint, dans le cœur de la jeune fille bafouée, Tengrais d'une haine farouche, qui, après mille tours, s'exprima par la mise en demeure, adressée à la maîtresse de maison, d'avoir à choisir entre elle et l'infâme.
Ce ne fut pas elle que l'on préféra.
... Quand on me conte cette anecdote, il me semble que je la connais, et que, au dénouement et à quelques détails près, je l'ai déjà entendu chanter sous le nom à'Hérodiade.
Nous n'avons rien inventé dans la psychologie amoureuse, et vous voyez qu'une petite fille de la Chaouïa est de taille à instruire nos docteurs.
Si Ton veut avoir une idée de la conception que des tribus marocaines peuvent se faire de négociations de paix et d'envoyés plénipotentiaires, il faut méditer ceci. ,
Hier, arrivent au consulat six personnages qui se disent qualifiés pour traiter de la paix au nom de trois tribus, les M'dakra, les Ouled Hariz et les Mediouna. Selon le protocole
ordinaire, le grand conseil du consul, du général et de Tamiral leur doxine connaissance des conditions. Comme il va de soi, ils les acceptent et partent en disant qu'ils vont en référer à leurs tribus et qu'ils reviendront.
Ce n'est pas cela qui est curieux, car il est probable que le spectacle d'une scène pareille nous sera plus d'une fois donné.
Ce matin, à l'improviste, M. Malpertuy reçoit la visite de personnages nouveaux, qui ne lui étaient pas annoncés, qu'il n'avait jamais vus, et qui lui apportent aussi la soumission de leurs tribus.
— • Fort bien, se dit le consul en se frottant les mains. Ça va, ça va.
Mais quelles tribus ?. . . Les M'dakra, les Ouled Hariz^et les Mediouna! Il y avait double emploi. M. Malpertuy leur répondit qu'ils arrivaient trop tard. De quoi nos ambassadeurs furent bien mortifiés et trèâ surpris, car ils ne se disaient pas moins qualifiés que ceux d'hier, et, en revanche, ils ignoraient tout à fait la démarche de ceux-ci.
Mardi 27 septembre.
- L'une des conditions imposées aux deux tribus et demie qui ont fait la paix était que chacune d'elles enverrait à Casablanca deux otages qui y prendraient domicile, et il avait été stipulé avec énergie qu'aucun de ces otages ne serait un « protégé ». -
On appelle de ce nom les indigènes que les commerçants européens, en les couvrant, placent ainsi sous la protection consulaire de leur pays et soustrayent au pouvoir marocain.
Cette combinaison comporté, pour les uns et les autres, des avantages que voici : en échange des services que l'indigène de la campagne rend à l'Européen de Casablanca, et du profit qu'il lui rapporte, celui-ci Tassure contre les risques et tous les petits ennuis que pourraient lui susciter ses brigandages, et, il interpose sans cesse, entre son client et la légitime autorité du Maghzen, l'arrogante puissance de la nation à laquelle il appartient. Le procédé, qui renouvelle l'arbitraire de la « gens romana », est Tun de ceux par lesquels la civilisation se manifeste aux peuples inférieurs, et qui permettent à l'Europe réunie de proclamer, à Algésiras et ailleurs, son zèle pour l'indépendance du Maroc et l'intégrité de la puissance chérifienne.
Donc on avait dit à messieurs les plénipotentiaires :
— Vous choisirez ["vos otages vous-mêmes parmi les notables de la tribu. Mais nous mettons à ce choix une condition essentielle :
c'est qu'ils ne soient les protégés d'aucune puissance, pas même de la France.
Les délégués souscrivirent à tout ce qu'on leur imposa, le premier principe diplomatique d'un bon musulman étant de ne jamais faire
d'objections à son interlocuteur. Or on découvre aujourd'hui que, parmi ces otages installés à Casablanca depuis avant-hier, l'un au. moins est un protégé français ! Quelqu'un en fait la remarque au consul :
— Je croyais que vous n'en vouliez à aucun prix, que vous aviez [fait de cette clause une condition sine qua non?
Mais le pauvre M. Malpertuy, débordé et pressé d'avoir ses hommes sous la main, car il est désireux d'offrir à Paris cet irrévocable gage de la paix conclue, lève les bras au ciel :
— Que voulez- vous? Il nous faut bien des otages !...
Il nous faut des otages !.. : Parole lumineuse . . . Imagine-t-on que le consul de France ait rappelé aux Zenata leur engagement, renvoyé dans son pays l'otage « protégé », et risqué, en fin de compte, que les Zenata lui disent :
— Non, non, réflexion faite, vous êtes tj^op exigeants, et la paix est trop difficile à faire avec vous. Bonsoir ! . . .
Energie, volonté, autorité, prestige. . . : beaux mots, dans la bouche d'un ministre, à exciter un Parlement. Mais quand on est une grande puissance, on sait, sur place, s'accommoder aux événements...
Samedi aô septembre.
En vérité, la mort de Casablanca, il me semble que c'est maintenant seulement qu'elle
î§e réalisé. Silencieuse et pliant sous Tépoutrante, elle dégageait, par toutes ses plaies coulantes, un pathétisme intense. Redevenue active et besogneuse, retournée à la monotonie ancienne de son agitation mesquine et triste, accaparée et lotie, en quelque sorte, par une troupe de mercantis espagnols et algériens, pareille maintenant à tant d'autres villes de rislam, qui mêlent, dans leur âme souillée, les tares de Toriental et les vices de TEuropéen, et que la civilisation n'a touchées que pour les décomposer, Casablanca recommence sur des cadavres une existence sans lustre et prend son chemin vers Toubli, d'où l'arracha, à- sa stupeur, lé drame bestial de ce fanatisme national, que nous appelons chez nous, d'un mot noble, le patriotisme.
Ce drame est accompli, et ce qui fut, durant deux mois, «Taffaire de Casablanca» s'achève à son tour. Cela s'achève et se traîne dans Téquivoque et dans l'a peu près. Les Français, en débarquant ici, ont notifié qu'ils y venaient pour faire la guerre, et, afin que personne n'en doutât, ils amenaient avec eux des canons et des vaisseaux cuirassés. Cependant ils ont fait la guerre à peine, et ils la déclarent terminée, parce qu'ils ont brûlé dix rangées de tentes à huit kilomètres de la mer. Ils ajoutaient que leur dessein final était, par le moyen de la poudre, d'assurer la paix dans cette province et de l'y maintenir.; mais nous
voyons que ce qu'ils nomment la paix, c'est le simulacre sournois d'une douzaine et demie d'ingénieux Marocains, qui ont fini par comprendre qu'avec des civilisés de l'espèce de ces Français, les paroles sont d'un rendement plus efficace que de vieux Mausers, et qui en usent.
Quelques résultats ont été obtenus : c'est que nos soldats, campés aux portes de la, ville, peuvent à présent dormir, sans crainte d'alertes, sous leurs abris ; que dix-huit cents hommes armés, accompagnés de canons et c*elairés par de la cavalerie, ont licence de circuler en paix à quinze kilomètres des murs ; et qu'un citoyen isolé peut, à la rigueur, s'y promener, en plein jour, avec précaution, c^ quinze cents mètres. Il a fallu pour cela cinq mille soldats et sept semaines d'opérations, D'autres gains diplomatiques yiendrontensuite, je n'en doute pas ; mais du moins il est pos^ sible d'annoncer que « l'affaire de Casablanca » est virtuellemnet close désormais.
Six otages, témoins de la soumission des débonnaires Zenata, des craintifs Ziaïda et de ces Ouled Zian qui ne sont que les « maîtres de la rivière /^, goûtent, depuis trois jours, les charmes de la vie citadine, sous la surveillance inquiète du capitaine Poulet, chef de la police, et du commissaire Dordé, que contrôle M. Malpertuy. Le marché du grand Soko, fermé depuis 1^ 31 juillet, a été rouvert mer-
credi, et Ton y a vendu trente-cinq bœufs. Le même jour, une colonne de trois cents indigènes, venant de la direction de Fedhala, a réintégré la ville, et ces rentrées ne cessent point.
Les opérations militaires sont nulles, et la grande occupation des soldats, au camp, est de se construire, pour Thiver, des maisons de bois avec les planches qu'on leur a expédiées ; car Thiver est proche, le dernier dimanche fut notre première journée de pluie, un vent terrible soufflait avant-hier sur les terrasses, et le camp, d'où je viens, est encore noyé sous les rafales qui Tont accablé toute cette nuit. Nos soldats ne sont plus ici que comme des figurants et des épouvantails, que Ton y maintiendra tant qu'il plaira aux tribus de la Chaouïa de rester menaçantes et que nos diplomates n'auront pas trouvé le moyen d'aider le débile Abd-el-Aziz à se délivrer de la concurrence de son frère Mouley-Hafid.
Et s'ils ne le découvrent point, si la cause du Sultan de Marrakech poursuit vers le nord son lent progrès, si la durée même de la prétention de Mouley réveille dans la Chaouïa des illusions qui s'assoupissent, à quels efforts nouveaux ne serons-nous point appelés, puisque, pouvant demeurer neutres dans ce conflit de souveraineté, nous avons déjà marqué que nos vœux étaient pour le plus faible, le plus pervers, le plus sournois des deux champions : Abd-el-Aziz ?
Mais ceci alors ne sera plus Taffaire de Casablanca. Ce sera la face, nouvelle de T Affaire marocaine. De « l'affaire de Casablanca », le seul vestige actuel, ce sont les intrigues par lesquelles on essaye d-obtenir, des principales d'entre les onze tribus guerrières de la Chaouïa, une promesse, une apparence, une ombre, unsigne de soumission, et des efforts désespérés pour organiser des palabres qui persuadent l'opinion française de la réalité de ce renoncement.
Dès lors, pour l'observateur attiré ici par le désir d'un fort spectacle de vie, que restet-il à regarder ?... Qu'il se dise, pour éviter toute aigreur, qu'il a frémi, durant quelques semaines, d'émotions aiguës et rares, et que les instants en sont assez parcimonieusement comptés dans la vie pour qu'il garde avec fidélité la mémoire de ceux-ci. Et puis, qu'il s'en aille. Des intrigues et des mises en scène, Paris lui en montrera de meilleures...