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LE DÉBARQUEMENT DU « GALILÉE

ches, des tables, des meubles, jusqu'au piano du consul, violemment arraché du salon et roulé là, où il demeura durant des jours. Il faut dégager la porte, Tenfoncer à demi. Cette fois, renseigne Ballande, entré le premier à la Marine, pénètre le dernier au consulat, quand tous ses hommes sont à Tabri. Sa main percée est dégouttante de sang. Mais eux, d'un mouvement spontané, forment la haie dans le jardin ; quand leur chef y paraît à son tour, ils se découvrent, et, d'une seule bouche, crient : « Vive le lieutenant ! »

Puis le second maître Labaste, épuisé, se couche à terre.

Me contant cette scène, M. Ballande pleurait, et, frémissant encore, il ajoutait :

— Ah ! monsieur, avec des hommes pareils, 00 irait au bout du monde !

Défense, B ombardement et Pillage

(5 et 6 Août).

Quelles angoisses, durant ce temps, au consulat !

Du sommet du mirador, on avait aperçu les trois canots se diriger vers le port, mais on n'avait pu voir débarquer les matelots. Et soudain, dans la paix du jour commençant, ces crépitements de fusillade! Une seule pensée monte aux cerveaux, un seul mot jaillit de toutes les lèvres, le mot que toujours profèrent les hommes qui, jetés d'un coup dans un péril extrême, crient d'abord à la trahison : c'est un guet-apens ! Et des imprécations éclatent sous le ciel pâle. Mais si le massacre commence à la Marine, où s'arrètera-t-il, et qui, d'ici , sortira vivant ? . . . Ainsi palpitent des cœurs gonflés. Enfin, après des minutes terribles, on avait vu déboucher, à l'extrémité d'une rue, la troupe intacte des marins, poussant des fuyards. L'affaire donc était moins tragique qu'on ne le redoutait, et Ton respira.

On était convenu avec le Galilée de lui donner, en cas d'incident, le signal du bom-

bardement. Bien avant que la troupe débarquât, le signal était prêt ; un pavillon attendait, amarré à la drisse ; un geste, et il pouvait être, en un clin d'œil, hissé. Le premier coup de fusil de la Marine n'était pas arrivé aux oreilles des vedettes du mirador, que déjà le drapeau d'alarme, d'un mouvement presque automatique, flottait au sommet de son mât.

On escomptait, dans la seconde même, TefFet du premier coup de canon. Mais le Galilée ne se hâtait point. Tous les regards, toutes les lunettes étaient sur lui, qui continuait de se taire. On trépignait, on Tapostrophait :

— Mais tirez donc, nom de Dieu! criait un Français, connu cependant pour sa modération et son calme courage.

Vingt minutes passèrent ainsi. On oubliait que c'était l'intervalle sagement fixé par le commandant OUivier, afin que la troupe de débarquement eût le temps d'arriver au consulat...

La maison de France, sous la direction de l'enseigne Cosme, est mise en état de défense, et à chacun l'on assigne un poste de combat, car voici maintenant que des coups de feu commencent à partir des terrasses. La malheureuse affaire de ce matin, si fortuite et accidentelle qu'elle apparaisse en réalité, a été, pour ces Marocains hésitants, indécis, inquiets, le signal dont je parlais tout à l'heure. Chacun spontanément a pris son fusil et ne résiste plus

à la volupté d'envoyer une ou deux balles dans la direction du consulat, qu'il n'atteint pas, car il vise mal, et, par bonheur pour les nôtres, la très grande part de- cette artillerie fut perdue : j'ai eu, en effet, la curiosité de relever sur les murs du consulat les rares traces de balles, et je parle en connaissance de cause.

De notre côté, on riposte avec ardeur. Du haut de la terrasse et du mirador, on balaye les terrasses voisines et l'on fait des feux plongeants dans les rues. Une fièvre de combat agite tant de guerriers, matelots ou volontaires. A titre d'indication psychologique, voici deux phrases, qui prennent leur valeur de ce qu'elles furent écrites dans la bataille par un acteur : « La moindre silhouette apparue, écrit M. Houel, jeune homme paisible, à la Dépêche Marocaine^ est criblée de balles. Une rage de mort s'empare de nous... J'ai les genoux brisés, les mains et la figure noires, je suis couvert de plâtre et de poussière; mais, comme une brute, je cherche à découvrir une tète, une poitrine, pour m'en faire une cible. » (V. la Dépêche Marocaine, 8 août.)

Le bombardement, pendant ce temps, couvre la blanche ville de fer et de feu. Le fort marocain, où d'antiques canons, au bord de la mer, allongent leurs gueules vétustés, est détruit, ses pièces bousculées et renversées, ses murailles effondrées et crevées, son drapeau abattu. Des maisons sont éventrées. Les murs

de plâtre, en s'écroulant, font lever des gerbes immenses de poussière. Aux quatre coins de la ville, les obus éclatent dans un roulement sec. Et soudain, de la fumée au loin tourbillonne : c'est Tincendie qui se déclare. Les Arabes fuient leurs logis. Beaucoup pensent se mettre à Tabri à Touest de la ville, dans l'espace circonscrit par la nouvelle enceinte ; mais le canon, les y poursuivant, contraint de fuir encore ceux qu'il n'atteint pas...

Depuis trois heures durait la fusillade, lorsque, vers huit heures et demie, au-dessus d'une terrasse prochaine, on voit surgir un drapeau blanc, qu'une main cachée agite de droite à gauche. Une tète se montre, qui disparaît aussitôt, puis se dresse de nouveau, s'eiFondre au même instant, et renouvelle plusieurs fois cette gymnastique, tandis que le drapeau continue son mouvement alternatif. On cesse le feu, et l'homme, rassuré, descendu de sa terrasse, se présente à la porte du consulat.

C'est un mkha^ani, sorte de planton du Maghzen. En tremblant, il tend à M. Maigret une lettre du consul d'Angleterre, qui, ayant reçu de Mouley-el-Amin une demande d'intervention auprès du consulat français, se bornait à transmettre la requête à celui-ci. M. Maigret s'assied à son bureau et commence une réponse à Mouley. Il n'acceptera aucune conversation par lettres, ne se prêtera à aucun pourparler par l'intermédiaire d'un tiers, tant qu'il n'aura

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pas vu au consulat Mouley lui-même,' le caïd. Si bou Bekr et le chérif .

Il en était là, lorsque s'ouvrit la porte du jardin, et parut en personne, affalé sur sa mule, la figure décomposée, les chairs baillantes, Mouley-el-Amin, oncle du Sultan, que suivaient Si bou Bekr et Télégant Si Allai, son khalifa. Le vieillard, péniblement, glisse de sa mule, et, gesticulant, Toeil hagard, ne sait que répéter en gémissant : « Je n'y suis pour rien ! je n'y suis pour rien ! Quel affreux malheur! » Il ajoute qu'il ne se doute pas de àe qui a pu se passer, que les coupables seront châtiés, mais que, pour Tinstant, la populace est maîtresse de la ville, qu'il n'est plus obéi, que sa propre sécurité est compromise, et, finalement, il prie M. Maigret de lui permettre de se réfugier à bord du. Galilée, M. Maigret s'y refuse. Dans le présent désordre, Mouley est le seul à incarner une autorité, si fragile qu'elle apparaisse, et il veut la tenir en mains. « Donne-moi au moins une garde de soldats ! » implore le vieux seigneur. Mais on n'a pas assez d'hommes pour défendre même les Européens !

La matinée avançait. Au loin, venant de Tanger, le Du Chayla,, pressé par les objurgations télégraphiques du Galilée^ forçait sa vapeur. Sur rade à onze heures, il débarque aussitôt, sous la conduite du lieutenant de vaisseau Dupetit-Thouars, de qui la froide

DÉFENSE, B OMBARDEhEN T ET PILLA GE 89

bravoure s'employa brillamment dans les deux jours qui suivirent, soixante-quinze matelots, avec les enseignes de Gailhard-Bancel et de Teyssier, mais il les débarque sur les rochers, sous la protection des canons des croiseurs et des petites pièces de 37 portées par les embarcations, et ils entrent en ville paroles fenêtres du consulat de Portugal, par celles du docteur Merle et celles de M. Maigret, qui sont voisines, en franchissant le mur d'enceinte, tandis que les couvre, sur les terrasses, une section du Galilée^ sous les ordres de l'enseigne Cosme.

Dans l'après-midi, vers trois heures, arrive à son tour le croiseur espagnol Alvara de Ba^an^ qui met à terre, par le même chemin, vingt hommes; mais, pour se rendre au consulat d'Espagne, il leur faut une escorte, que commande l'enseigne Cosme, à la tète de vingt de nos matelots. Ce détail est authentique.

Dès lors, les Européens peuvent respirer.

La défense de la ville est assumée par le brillant et énergique commandant Mangin, qui ne cessera plus de donner à Casablanca les marques de son zèle intelligent, et qui, arrivé de Tanger sur le Du Chayla^ a reçu aussitôt du commandant Ollivier la direction delà défense.

Sans tarder, le commandant Mangin assure aux différents points menacés une protection efficace. La ville est aux mains, des pillards. Les coups de feu ont été pour eux le signal

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dont ils commençaient à désespérer, et leurs troupes se sont ruées vers Casablanca, envahie, d'une seule poussée, par toutes ses portes. C'est vers la maison de France qu'ils ont essayé d'abord de se diriger. On a lu les noms de ceux de nos compatriotes qui y sont enfermés ; une centaine d'étrangers s'y abritent avec eux.

Là est le nœud du drame. C'est notre consulat que l'on guette, mais il peut se défendre : il dispose à présent de cent cinquante fusils, il à un canon. Il commande le consulat d'Autriche-Hongrie, où s'est réfugié le personnel du consulat d'Allemagne, et le consulat de Portugal, ses voisins. Ce dernier reçoit un détachement de vingt-cinq matelots du Du Chayla^ dont la compagnie de débarquement est, dans la journée même, portée, par un renfort, à cent six hommes. En même temps, ce croiseur débarque deux canons de 65. Le consulat d'Autriche, enserré entre les consulats de France et de Portugal, se trouve protégé par eux, et, du même coup, est assurée la liberté des communications avec la mer.

Les autres consulats sont visés, eux aussi, mais plus mollement, sauf l'espagnol et l'anglais, qui ont fort à faire. L'allemand, l'italien, le brésilien ont été évacués. En somme, les trois points stratégiques de la défense sont les consulats de France, d'ICspagne et d'Angleterre. On les réunit par des signaux et l'on y place des garnisons : douze matelots.

DÉFENSE, BOMBARDEMENT ET PILLAGE gi

sous la conduite de Tenseigne de Teyssier [Du Chayla) ^ forment la garde de l'anglais; elle sera, le lendemain, portée à trente hommes, et, le surlendemain, renforcée par un canon de 65. L'espagnol a les vingt matelots de VAlvaro de Ba^an. Le lendemain aussi, sur la demande de Tofficier qui les commande, on y détachera douze hommes du Du Chayla.

Le soir, on enverra également douze marins au consulat de Suède, voisin, comme Tautrichien, ^ consulat de France.

Toute la journée, on tire. Ce n'est plus la fusillade du matin, mais des feux intermittents. Le consulat n'est point assiégé ; ses défenseurs s'entendent à couvrir ses approches, et, depuis neuf heures du matin, on n'a plus entendu aux alentours que des coups de feu isolés. Parfois un coup de fusil éclate sur une terrasse, auquel on riposte sans délai. La nuit vient. Cette nuit complice est noire, et les Marocains la souhaiteraient fructueuse.

Les sentinelles rentrent dans les maisons, et les portes sont barricadées. Une fusillade retentit du côté du consulat de Suède. Mais voici, dans les ténèbres, le jaillissement soudain des projecteurs du Galilée;, qui montrent sur la plage, hors de la ville, des troupes d'indigènes, bientôt dispervsées par le feu des canons.

Enfin l'on a quelque repos. La bataille souffle. Par moments, un coup de canon venu

de la mer, un coup de fusil des terrasses, déchirent le silence. Le Galilée^ le Du Chaylu ne cessent de cingler la terre de leurs vastes fouets de lumière ; mais au sud de la ville, une grande lueur écarlate monte, s'étale et gronde, comme un monstre vivant : les flammes du Mellah, qui achèvent l'œuvre des obus et des pillards.

Le mardi matin, le soleil se lève sur un jour où chacun semble se recueillir. Les fureurs de la veille.se calment. La ville, du reste, autour du quartier européen, est comme vidée. Le commandant Mangin organise des patrouilles qui parcourent des rues désertes et dévastées, et, à chaque pas, doivent se détourner d'affreux cadavres. L'une d'elles ramène une demi-douzaine d'Européens, Français, Italiens, Espagnols, et des familles juives, assiégés dans Jeurs logis. Une autre visite les établissements principaux. Un va-et-vient assure les communications.

Une pièce de canon a été installée sur la terrasse du consulat de France, une autre sur celle du portugais. Des troupes de cavaliers, qui, de la campagne, se dirigent vers la ville, sont arrêtées par le feu de nos croiseurs et obligées de rebrousser chemin. Non sans en référer à Mouley-el-Amin, qui d'emblée y acquiesce, on braque le canon du consulat sur le minaret de la mosquée, devenu le refuge des tireurs marocains, et, après quelques coups,

le minaret découronné se décide, dans la douleur de son prestige humilié, à garder le silence. Dans l'après-midi, du renfort survient, avec le croiseur Forbin^ qui envoie à terre quarante-quatre hommes ; ainsi est accrue la petite garnison de Casablanca, en même temps que ce contingent nouveau permet aux défenseurs de prendre quelque repos.

Mais rincident le plus caractéristique de la journée ^est la démarche imprévue de Mouley auprès du commandant Mangin. Non plus que les Européens, loncle du Père des Croyants n'est à l'abri des entreprises des gens des tribus, car l'affaire de Casablanca prend désormais son caractère véritable, qui est celui d'une invasion de malfaiteurs. Peu leur importe la religion ou la couleur : à cette heure, le Marocain riche a pour eux plus de prix que quelque roumi besogneux ou ce juif famélique, et Mouley sait que ni sa parenté ni son rang ne le protégeront contre, l'avidité brutale de bêtes enivrées de libre pillage.

Du reste, ses craintes ne sont point chimériques. Les Mediouna et leurs frères de la Chaouïa — qui devaient, huit jours plus tard, s'entre-dévorer pour le partage des dépouilles — connaissent sa présence et ses efforts de médiateur malheureux, et l'un de leurs premiers soins a été de tenter de le neutraliser par la menace.

Bien que sa demeure, située sur lelchemin du

consulat de France à celui d'Espagne, se trouve dans la zone de surveillance que parcourent les patrouilles, il craint quelque surprise nocturne, et, comme il possède des armes et des munitions — celles qu'il a apportées et celles que M. Neuville, le 30 juillet^ a contraint Si bou Bekr de retirer de la douanç — il appréhende que le pillage de ces munitioivs, en fortifiant les tribus, ne permette aux Français de le suspecter de complaisance. Aussi, par l'intermédiaire de Si Allai, qui, d'ailleurs^ depuis la veille et par son ordre, s'est mis à l'entière discrétion du commandant Mangin et collabore avec lui aux mesures de sécurité, il fait prier ce dernier d'en prendre aussitôt possession. Ce fut l'enseigne Cosme que Ton chargea d'aller les recevoir, et c'est ainsi qu'il ramena au consulat une trentaine de fusils et vingtcinq mille cartouches. Bien plus, la volonté de marquer fortement sa bonne foi fut telle chez Mouley, qu'après avoir fait cette remise spontanée, il demanda, le soir, pour sa propre garde, cinq fusils et des cartouches, promettant de les restituer au matin, ce qu'il fit en effet.

Tandis qu'autour des consulats, dans la ville européenne, on continuait de tirailler à l'aventure, sans méthode, sans ordre et sans continuité, le vrai drame, le drame profond de la barbarie et du sang, était ailleurs. Il était dans les profondeurs de la ville, livrée à de terribles

hordes de bandits, et soudain vidée de toute sa vie frémissante et multiple. C'est Theure de se rappeler, si- Ton y consent, ce que j'ai, au début, exposé des causes de Taffaire de Casablanca. Le prétexte qui, de Tintérieur, poussait vers la ville les avides tribus de la Chaouïa, c'était bien la haine de l'étranger, attisée par des meneurs dont elle pouvait servir l'intérêt ou l'ambition ; mais au fond de ces âmes barbares, Tâppât d'une cité riche évoque des réalités plus saisissantes qu'une passion patriotique ou' ethnique, et c'est un sombre appétit de pillage qui, au cri de « Guerre aux Français! «les jetait contre ses murs.

Ce que fut ce pillage, quel témoin capable de le rapporter se lèvera pour nous le dire?

Nous n'en connaissons que les effets. Voyez cette ville dévastée, triste, vide de ses habitants et de tout ce qu'elle posséda de biens ; ces rues encombrées de paille, de sacs éventrés, de caisses, de bouteilles brisées, de coffres de fer crevés, de planches, de boîtes, de papiers, d'oripeaux, de chiens morts, de toute la défroque multiple et sinistre des maisons saccagées ; ces boutiques dont on a enfoncé, mutilé, percé jusqu'à leurs murs dénudés ; ces habitations où rien n'est plus, pas même une natte de jonc.

Parcourez ces quartiers tortueux où, parmi les cendres chaudes encore et qui fument, vous ne trouverez pas une maison que l'incendie n'ait détruite, pas une muraille que la flamme n'ait

crevassée et noircie. Aspirez Tâcre et tiède odeur de pourriture, de charogne et de cendre, qui enveloppe cette grande villie de trente mille habitants d'une atmosphère de sang et de mort. Ecoutez cet homme, qui vous dit que toute sa famille a disparu, qu'il ne sait où elle a été emmenée; cet autre, qu'il vient de découvrir le cadavre de son père égorgé; cet autre encore, que sa fille a été, sous ses yeux, violée — et il a compté combien de fois — ; celui-là, qui, revenant de Taddert, vous conte qu'il a été vendu comme esclave, qu'il allait être traîné dans une lointaine tribu, qu'il s'est enfui par un miracle, et qui ajoute qu'il était riche, qu'il avait deux femmes, des enfants, qu'il est seul désormais, que sa maison pillée est sans portes... Errez à travers Casablanca, ouvrez vos yeux et vos oreilles : vous n'y verrez que des tableaux de meurtre et de sang, vous n'y entendrez que des plaintes d'agonie, et, si vous êtes doué de quelque imagination, vous oublierez où vous vous trouvez, vous penserez avoir l'effroyable et monstrueuse vision de quelque Bagdad dévastée par quelque Tamerlan, une œuvre splendide et parfaite de la férocité humaine... Ah! Galilée! Gali-

La Délivrance.

L orgie dura deux jours. Combien de cadavres? Cinq cents, mille, davantage*?... Personne ne sait.

Au premier bruit de la tragédie, les gens du dehors, jusqu'à ce moment hésitant encore et pesant leurs chances, mais soudain libérés de leurs appréhensions par le tonnerre du Galilée^ s'étaient rués sur la ville, et, tandis qu'une fraction d'idéalistes perdaient leur temps à s'escrimer contre les chrétiens, les autres, en appétit de réalités, entreprenaient, rue par rue, maison par maison, sans distinguer entre les juifs, les Arabes et les Roumis, le pillage systématique de Casablanca.

Le troisième jour, la ville était vide d'êtres et de choses; plus rien ne restait à voler, à violer, à emporter, à tuer; ils songèrent alors aux chrétiens, et la matinée de mercredi fut dure aux nôtres.

Dès le petit jour, une fusillade nourrie était dirigée contre les consulats. Le lieutenant de

* Nos pertes, du 5 au 7, furent de deux marins tués et de dix-neuf blessés, dont trois officiers.

vaisseau Dupetit-Thouars, à la tête d'une forte reconnaissance chargée de dégager là ville le plus loin possible vers le siid, est accueilli, à trois cents mètres du consulat <Je France, par une troupe si nombreuse et si ardente, que, voulant éviter des pertes, il est obligé de se replier, niais il le fait sans hâte, face à Tennemi. Il se rend alors au consulat d'Espagne, menacé lui aussi, et nettoie ses abords, puis au consulat d'Angleterre, si fortement serré de près que le consul avait déjà brûlé son chiffre, et que l'enseigne de Teyssier, à la tête de son poste, avait dû faire deux sorties à la lîaïonnette. Enfin, ayant, aux applaudissements des Espagnols, qui criaient : « Vive la France ! » hissé un canon sur la terrasse de l'Hôtel de France, qui domine le consulat d'Espagne, il rentre enfin au consulat de France, quartiergénéral de la défense, ayant accompli avec un admirable sang- froid la sortie la plus périlleuse et la plus dure que les troupes françaises aient faite en ces deux jours.

On s'alarmait pourtant de cette recrudescence d'hostilité. Bien que l'on fît bonne contenance, de nouveau l'on s'inquiétait, et l'on se demandait si l'on pourrait tenir et combien de temps, lorsque parut enfin, dans la matinée, sur l'horizon de la mer, l'escadre qui amenait, avec le consul, M. Malpertuy, les troupe.s du général Drude.

A une heure, sous la protection d'une section

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