o Août
Chez l'amiral Philibert, à bord de la Gloire. — A Casa* blanca. — Du sang et de la mort. — Ce qu'il reste du pillage. — L'odeur. — Combien de cadavres ? — A THôtel de France. — L'escalier pourpre. — Les surprises de M*"*^ Cavaillé. — Au consulat d'Espagne. — Le consulat de France, centre du Gouvernement. — Ce qu'on voit dans le jardin. — Le commandant Mangin, autocrate, et le capitaine Huot, juge d'instruction. — M. Malpertuy.
Vendredi g août.
Dans le salon de Tamiral Philibert, à bord de la Gloire^ la chaleur est torride.
L'amiral, sec et souple,' va, vient, s'assied, se relève. Il est vêtu de toile, porte des escarpins vernis et fume des cigarettes blondes. Il a une courte barbe blanche, des yeux gris et fixes, des yeux habitués au commandement, qui vous regardent avec autorité, mais ne réussissent pas à éteindre leur malice et leur ironie. Il est courtois et fin. Il prend une grosse voix pour entretenir ses matelots, et les ordres qu'il leur donne
sont brefs et clairs, mais c'est une grosse voix sympathique. Voici un type d'homme de bonne humeur, mais qui a de la bonne humeur et de la cordialité avéb rudesse :
— Alors, vous voulez descendre à terre?...
A votre aise. On va vous faire un laissez-passer. Mais c'est à vos risques et périls. Vous avez de quoi manger ?
. ... Voilà ma première impression de Casablanca : la famine.
Voici la seconde.
Je débarque. Non sans peine. Le port est désert ; trois barcasses s'y balancent avec de petits clapotis, attachées à d^s piquets ou à des pierres ; les bateliers ont fui, ou sont morts, ou se terrent. Des drôles se montrent dans cette solitude ; le cimetière attire les chacals. Tout à l'heure, il y en a un, venu en même temps que nous de Tanger sur le Magnus avec son canot, qui me demandait soixantequinze francs^ à moi seul, pour me conduire à terre. J'ai pensé l'étrangler.
Mais l'amiral Philibert a mis à ma disposition une vedette de la Gloire^ et le trop subtil trafiquant en est pour son effronterie. .
Enfin me voici sur les frustes galets du tivage.
En y sautant, je réfléchis que nul pied étranger ne les a encore foulés depuis que les soldats français en ont pris possession. Quelques matelots en bourgeron blanc s'emploient à des
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corvées. Je passe la porte de la douane, mémorable désormais. Dans les rues, dans les étroites rues, pas un passant. Ville morte, pensai-je, et c'est bien, en effet, Timage que je me faisais d'une ville de légende que hanterait la mort. Des traces de balles, des portes défoncées, des barreaux de fer tordus, le pavé des rues noyé sous un ruissellement d'orge où le pied enfonce jusqu'à la cheville, et que les pillards ont répandue là, pour rien, pour la volupté de détruire, éventrant au hasard les sacs tirés hors des magasins...
Sitôt la porte franchie, on est au pied des marches qui accèdent au bâtiment de la douane. Un peu à gauche, sur les galets qui pavent r toutes les rues de la ville, s'étale une large humjdité, comme ferait un seau d'eau jeté là. Je me penche, c'est rouge : du sang... Or le débarquement du Galilée est du 5 août ; il y a donc quatre jours que l'artère d'un homme s'est vidée là, et la place n'est pas sèche !
L'âme ignorante et neuve, j'entre à Casablanca quand elle est possédée par la violence, et me voici., dès cette minute, bon gré mal gré, un personnage du drame qui continue, finit ou se noue, — je ne sais encore. Car |e ne sais rien.
Hier, à Tanger, M. de Saint-Aulaire, notre chargé d'affaires, n'en savait pas davantage, sinon que les troupes du général Drude avaient dû occuper la ville le 7. J'arrive. Je
io6' LES JOURNÉES DE CASABLANCA
trouve Casablanca dans la famine et dans le sang : voilà mes premières lueurs sur le drame.
Ce qui, dès le seuil, m'a saisi surtout, c'est une odeur acre et lourde, qui racle la gorge et soulève le cœur. J'ai laissé échapper :
— Oh ! que cela sent mauvais !
Mais un matelot, près de moi, a répliqué en goguenardant :
— L'odeur du cadavre ! Si elle vous gêne, faudra pourtant vous y faire ici !
... Du sang sur les pavés, des corps qui s'enchevêtrent, des maisons abandonnées, des quartiers brûlés, des rues vides, un spectacle accompli de désolation, de pillage, de meurtre et de mort, et, âme de ce néant, cette senteur aigre et chaude de pestilence... c'est donc là Casablanca, la Casablanca des Français ! Hier la vie circulait en elle. Vingt-cinq mille Marocains, cinq mille juifs, un millier d'Européens la peuplaient. Son commerce fiorissait. Nul port de l'empire du Sultan ne rivalisait avec le sien pour l'importance du trafic. Et tout cela, en un instant, est plus sûrement, plus profondément, plus durablement ruiné que ne le furent naguère, sous les fleuves de soufre, les villages suspendus aux flancs du Vésuve ! De tout cela, il ne reste plus qu'une carcasse.